Skip to main content

Full text of "Correspondance du duc d'Enghien (1801-1804) et documentes sur son enlèvement et sa mort"

See other formats


Google 



This is a digital copy of a book thaï was prcscrvod for générations on library shelves before it was carefully scanned by Google as part of a project 

to make the world's bocks discoverablc online. 

It has survived long enough for the copyright to expire and the book to enter the public domain. A public domain book is one that was never subject 

to copyright or whose légal copyright term has expired. Whether a book is in the public domain may vary country to country. Public domain books 

are our gateways to the past, representing a wealth of history, culture and knowledge that's often difficult to discover. 

Marks, notations and other maiginalia présent in the original volume will appear in this file - a reminder of this book's long journcy from the 

publisher to a library and finally to you. 

Usage guidelines 

Google is proud to partner with libraries to digitize public domain materials and make them widely accessible. Public domain books belong to the 
public and we are merely their custodians. Nevertheless, this work is expensive, so in order to keep providing this resource, we hâve taken steps to 
prcvcnt abuse by commercial parties, including placing lechnical restrictions on automated querying. 
We also ask that you: 

+ Make non-commercial use of the files We designed Google Book Search for use by individuals, and we request that you use thèse files for 
Personal, non-commercial purposes. 

+ Refrain fivm automated querying Do nol send automated queries of any sort to Google's System: If you are conducting research on machine 
translation, optical character récognition or other areas where access to a laige amount of text is helpful, please contact us. We encourage the 
use of public domain materials for thèse purposes and may be able to help. 

+ Maintain attributionTht GoogX'S "watermark" you see on each file is essential for informingpcoplcabout this project and helping them find 
additional materials through Google Book Search. Please do not remove it. 

+ Keep it légal Whatever your use, remember that you are lesponsible for ensuring that what you are doing is légal. Do not assume that just 
because we believe a book is in the public domain for users in the United States, that the work is also in the public domain for users in other 
countiies. Whether a book is still in copyright varies from country to country, and we can'l offer guidance on whether any spécifie use of 
any spécifie book is allowed. Please do not assume that a book's appearance in Google Book Search means it can be used in any manner 
anywhere in the world. Copyright infringement liabili^ can be quite severe. 

About Google Book Search 

Google's mission is to organize the world's information and to make it universally accessible and useful. Google Book Search helps rcaders 
discover the world's books while helping authors and publishers reach new audiences. You can search through the full icxi of ihis book on the web 

at |http: //books. google .com/l 



Google 



A propos de ce livre 

Ceci est une copie numérique d'un ouvrage conservé depuis des générations dans les rayonnages d'une bibliothèque avant d'être numérisé avec 

précaution par Google dans le cadre d'un projet visant à permettre aux internautes de découvrir l'ensemble du patrimoine littéraire mondial en 

ligne. 

Ce livre étant relativement ancien, il n'est plus protégé par la loi sur les droits d'auteur et appartient à présent au domaine public. L'expression 

"appartenir au domaine public" signifie que le livre en question n'a jamais été soumis aux droits d'auteur ou que ses droits légaux sont arrivés à 

expiration. Les conditions requises pour qu'un livre tombe dans le domaine public peuvent varier d'un pays à l'autre. Les livres libres de droit sont 

autant de liens avec le passé. Ils sont les témoins de la richesse de notre histoire, de notre patrimoine culturel et de la connaissance humaine et sont 

trop souvent difficilement accessibles au public. 

Les notes de bas de page et autres annotations en maige du texte présentes dans le volume original sont reprises dans ce fichier, comme un souvenir 

du long chemin parcouru par l'ouvrage depuis la maison d'édition en passant par la bibliothèque pour finalement se retrouver entre vos mains. 

Consignes d'utilisation 

Google est fier de travailler en partenariat avec des bibliothèques à la numérisation des ouvrages apparienani au domaine public et de les rendre 
ainsi accessibles à tous. Ces livres sont en effet la propriété de tous et de toutes et nous sommes tout simplement les gardiens de ce patrimoine. 
Il s'agit toutefois d'un projet coûteux. Par conséquent et en vue de poursuivre la diffusion de ces ressources inépuisables, nous avons pris les 
dispositions nécessaires afin de prévenir les éventuels abus auxquels pourraient se livrer des sites marchands tiers, notamment en instaurant des 
contraintes techniques relatives aux requêtes automatisées. 
Nous vous demandons également de: 

+ Ne pas utiliser les fichiers à des fins commerciales Nous avons conçu le programme Google Recherche de Livres à l'usage des particuliers. 
Nous vous demandons donc d'utiliser uniquement ces fichiers à des fins personnelles. Ils ne sauraient en effet être employés dans un 
quelconque but commercial. 

+ Ne pas procéder à des requêtes automatisées N'envoyez aucune requête automatisée quelle qu'elle soit au système Google. Si vous effectuez 
des recherches concernant les logiciels de traduction, la reconnaissance optique de caractères ou tout autre domaine nécessitant de disposer 
d'importantes quantités de texte, n'hésitez pas à nous contacter Nous encourageons pour la réalisation de ce type de travaux l'utilisation des 
ouvrages et documents appartenant au domaine public et serions heureux de vous être utile. 

+ Ne pas supprimer l'attribution Le filigrane Google contenu dans chaque fichier est indispensable pour informer les internautes de notre projet 
et leur permettre d'accéder à davantage de documents par l'intermédiaire du Programme Google Recherche de Livres. Ne le supprimez en 
aucun cas. 

+ Rester dans la légalité Quelle que soit l'utilisation que vous comptez faire des fichiers, n'oubliez pas qu'il est de votre responsabilité de 
veiller à respecter la loi. Si un ouvrage appartient au domaine public américain, n'en déduisez pas pour autant qu'il en va de même dans 
les autres pays. La durée légale des droits d'auteur d'un livre varie d'un pays à l'autre. Nous ne sommes donc pas en mesure de répertorier 
les ouvrages dont l'utilisation est autorisée et ceux dont elle ne l'est pas. Ne croyez pas que le simple fait d'afficher un livre sur Google 
Recherche de Livres signifie que celui-ci peut être utilisé de quelque façon que ce soit dans le monde entier. La condamnation à laquelle vous 
vous exposeriez en cas de violation des droits d'auteur peut être sévère. 

A propos du service Google Recherche de Livres 

En favorisant la recherche et l'accès à un nombre croissant de livres disponibles dans de nombreuses langues, dont le français, Google souhaite 
contribuer à promouvoir la diversité culturelle grâce à Google Recherche de Livres. En effet, le Programme Google Recherche de Livres permet 
aux internautes de découvrir le patrimoine littéraire mondial, tout en aidant les auteurs et les éditeurs à élargir leur public. Vous pouvez effectuer 
des recherches en ligne dans le texte intégral de cet ouvrage à l'adresse fhttp: //book s .google . coïrïl 



5j 



^ A «r 






t 



CORRESPONDANCE 



DU 



DUC D'ENGHIEN 




JP, t ,k'.h'$StHtf/><>n. .'//-■ ,>'iffi<//u, 



C'i(l{FSr'OMv\\ri< 



l'. 



* A 



1) i:.\(;iin:.N 









îî-. : 



-TN m- T-^i» •-. ,f»■■-l.•-r- 



I IKj> 



r»»» ;i i.A SiM -i- l'i. l»"liî.-.rvi!'.i!- ..)MI>.« • ^ • «^ ' 



- \. 



LE C^' BÛULâY DF. U MEUKÎ^F. 



I.MT.Ni.lK-.!r\T 



T O M H : 



'...l-'.A'l -S flK: l'.'^'Rli.VrP.F 









VAHIS 






l'J"4 



CORRESPONDANCE 

DUC D'ENGHIEN 

(1801-1804) 

ET DÛCOMEHTS SUR SON ENLÈVEMEHT ET SA MORT 

POUR LA SOaËTË D'HISTOIRE CONTBUPORAINK 

LE C BOUUY DE U lEURTKE 

TOUE I 
LE LICENCIEHENT — LA CONSPIRATION DE GEORGES 

POKTUtT BH SiUOaKATDlB 




PARIS 

ALPHONSE PICARD ET FILS 

LIBRAIRES DB T^ SOCIÉTÉ d'iOSTOIRB CONTKMPOIlAIirB 

Rue BoBtptrte, S* 



1904 






WIAR 



0^1987 



BBSÀlfCOir. — IMPRimiUB JACQUIN. 



EXTRAIT DU RÈGLEMENT 

Art. 14. — Le Conseil désigne les onvrages à publier et 
choisit les personnes auxquelles il en confiera le soin. 

Il nomme pour chaque ouvrage un commissaire respon- 
sable, chargé de surveiller la publication. 

Le nom de Téditeur sera placé en tête de chaque volume. 

Aucun volume ne pourra paraître sous le nom de la Société 
sans l'autorisation du Conseil, et s'il n'est accompagné d'une 
déclaration du commissaire responsable, portant que le trar 
vail lui a paru digne d'être publié par la Société. 



Le commissaire responsable soussigné déclare que l'ou- 
vrage CoRRESPONDAifCB DU DUC D'ENOHiBir lui u poru digne 
d'être publié par la Société d'histoire gontemporainb. 

Fait à PariSf le 10 mars 1904» 

Signé : Alph. db Courgbl. 

Cert^ : 

Le êêcritaire de la Société d'histoire contemporaine, 

Albert Malit. 



M. le docteur Obser, le savant éditeur de la Politische Cor- 
respondenz Karl Friedrichs von Baden, nous a donné une 
aide toute particulière pour certaines parties du tome V', et 
surtout du tome II. Nous remplissons un agréable devoir en 
faisant connaître ce concours, qui serait devenu une collabo- 
ration si d'autres travaux en avaient laissé le loisir. 



INTRODUCTION 



La conspiration de Georges a été la cause de la mort 
du duc d'Enghien. Si le dernier des Gondés a été saisi 
en territoire neutre, jugé de nuit et fusillé sur Theure 
dans les fossés de Yincennes, c*est parce qu*il a été re- 
gardé comme l'auxiliaire de Georges, comme le prince 
qui devait Tautoriser et l'assister de sa présence. Un court 
exposé montrera, cependant, qu'il est demeuré étranger 
au complot; qu'il n'aurait même pu y trouver place sans 
manquer à son caractère, à l'opinion qu'on avait de lui, 
et sans sortir des cadres et de l'organisation du parti 
royaliste. 

Après la paix d'Amiens, ce parti n'avait plus rencontré 
partout que des raisons de plainte et de découragement. 
Elles lui apparaissaient enEurope, où les Puissances avaient 
renoncé à la lutte ; elles semblaient manifestes surtout en 
France, où le consulat à vie faisait présager bientôt pour 
un soldat parvenu un pouvoir peut-être héréditaire, du 
moins plus élevé, et déjà fortifié de deux institutions con- 
sidérables, le concordat avec le Saint-Siège et un ordre 
appliqué à tous les mérites, qui lui assuraient le ressort 
de la religion et celui de l'honneur. Mais la rivalité pro- 
fonde qui depuis plus d'un siècle avait mis constamment 
aux prises l'Angleterre et la France n'avait pas tardé à 
se réveiller ; et, dès le printemps de i8o3, l'annonce de la 
guerre rendait aux royalistes leurs espérances et faisait 
revivre leurs projets. 

Ce n'était toutefois pas sur Louis XYIII que le retentis- 



VIII INTRODUCTION. 

sèment d*un événement si grave se faisait le plus vive- 
ment sentir. Il y avait chez le roi un sentiment constant 
qui primait tout, celui de sa race, de sa légitimité, de son 
droit, absolu et supérieur aux circonstances. Cette con- 
viction, restée solitaire, ne réussissait pourtant pas à exci- 
ter un tempérament nonchalant, et un scepticisme mêlé 
toujours de bel esprit et parfois de bon sens. Les leçons 
du passé l'avaient encore refi^oidi. Dans le renouvelle- 
ment de la guerre, il se tenait maintenant en garde contre 
une illusion à laquelle il avait cédé pendant la dernière 
coalition des Puissances. Gomment se flatter encore que 
son trône serait rétabli par elles, quand il les voyait subir 
Tascendant du Consulat, et éprouvait chaque jour de 
leur part des humiliations mal déguisées ? Ainsi son sé- 
jour, interdit à Mitau par la Russie, n'était que toléré par 
la Prusse à Varsovie. Ses subventions, réparties entre plu- 
sieurs souverains, étaient mal payées et suffisaient à peine 
à l'entretien d'un entourage restreint, qui lui donnait le si- 
mulacre d'une petite cour. On n'accordait ni le rang ni la 
considération de diplomates aux représentants qu'il en- 
tretenait dans les divers États ; son titre royal était passé 
sous silence, et de tous ses efforts pour le faire recon- 
naître, au moins par l'Angleterre et la Russie, il ne res- 
tait désormais aucun effet durable. 

Désabusé sur une solidarité monarchique que, selon 
lui, l'Europe s'aveuglait à ne pas comprendre, le roi avait 
aussi perdu confiance dans plusieurs des moyens qu'il 
avait essayés en France pour soutenir sa cause par lui- 
même. En 1800, les insurrections projetées dans l'Est et 
le Midi l'avaient été sous son nom et par son agence. 
Avait-il pu regarder ces velléités comme efficaces, lui qui, 
alors, ne croyait même pas au succès de la reprise d'armes 
des Vendéens et des Chouans? En tout cas, il avait re- 
noncé depuis à agiter ces provinces, qui lui restaient dé- 
volues comme les plus proches, à entretenir une agence 
en Souabe, à accréditer un conseil royal à Paris. Au 
risque de mécontenter les ardents, de voir quelques-uns 
rêver de substituer à une royauté fainéante l'activité pré- 
sumée du jeune duc d'Angoulême, il répugnait aux vio- 



INTRODUCTION. IX 

lences, et la crise nouvelle ne lui semblait justifier ni in- 
surrections ni complots. Le travail à continuer en France 
ne devait être, selon lui, qu'une préparation de Topinion. 
Il fallait d'abord entretenir chez les Français, ses sujets, 
la conviction qu'il demeurait leur souverain légitime. Le 
rappel de cette vérité, méconnue pendant dix ans de ré- 
volution, devenait encore plus nécessaire depuis que le 
Premier Consul, en qui il s'était trop longtemps flatté de 
rencontrer un Monk, lui avait fait insinuer d'acheter une 
existence tranquille et bien dotée, au prix d'une entière 
abdication de sa couronne. Atteint, ce jour-là, dans sa 
dignité par le côté le plus sensible, il venait d'associer 
toute sa maison à un refus péremptoire, décisif, auquel 
il s'apprêtait à donner une éclatante publicité. Ce roi per- 
manent, immuable comme est le droit en face du fait, 
voulait aussi faire connaître à son royaume dans quelles 
conditions il devrait y faire retour, et annoncer sous quels 
changements il entendait restaurer l'ancien régime, soit 
en confirmant les grades de la nouvelle armée, soit en 
pardonnant aux révolutionnaires les moins compromis, 
soit en combinant la politique avec la justice dans la pos- 
session des biens nationaux. Déjà les questions diverses, 
suscitées par le bouleversement de l'état social, étaient 
résolues dans ses programmes de 1795 et de 1799, et non 
sans une déviation progressive vers l'indulgence. Pour 
exposer sous leur forme nouvelle ses maximes de gouver- 
nement, inspirées, disait-il, par le testament de Louis XVI, 
le roi avait fait choix de Cléry, le serviteur et le confi- 
dent de la famille royale dans la prison du Temple. Cléry 
allait partir pour Paris, pourvu d'une simple lettre d'éloges 
qui l'accréditait sans le compromettre ; mais le peu d'eflet 
de cette mission, qui parvint cependant à se dérober à la 
police, devait décider l'année suivante Louis XVIII à 
s'expliquer lui-même, à faire un appel direct aux Français 
dans la déclaration de Calmar. 

Tout en se réservant le soin de sa légitimité et la di- 
rection des principes, qui à ses yeux l'emportait sur celle 
des hommes, le roi avait confié une partie de son auto- 
rité à son frère le comte d'Artois. Le séjour du comte en 



X INTRODUCTION. 

Angleterre, à proximité des résistances de TOnest, à 
portée des ministres anglais qui les soutenaient, avait 
rendu nécessaire une délégation pour les provinces sou- 
levées par la chouannerie. L'action de Monsieur aurait 
dû s*y limiter : en fait on Tavait laissée déborder du côté 
de Toulouse, et surtout empiéter à Paris par la formation 
d'une agence particulière, en rivalité avec le conseil 
royal. Outre ces abus et les froissements qui en naissaient, 
une divei^ence fréquente de vues séparait les deux 
frères, qui se contrariaient par caractère comme par 
habitude. Monsieur en était arrivé à une sorte d'indépen- 
dance dans son domaine de la chouannerie ; il gardait le 
silence sur ses projets; quand, d'après ses prévisions, 
ime autorisation n*avait point de chance d'être accordée, 
il se dispensait de la solliciter, laissant un simple avertis- 
sement parvenir h Varsovie par le représentant du roi, 
le vieux comte d'Escars, gentilhomme « raide et fier », 
qui avait succédé au duc d'Harcourt. Maintenant la guerre 
remettait en vigueur des pouvoirs anciens et non révo- 
qués, dont l'exercice était resté suspendu pendant la paix, 
et Monsieur entendait s'en servir à sa guise, sans prendre 
d'autres conseils que ceux de ses famihers. 

Ses principaux moyens, les troubles de l'Ouest, 
s'étaient amoindris et ruinés à mesure que la France se 
reconstituait avec des institutions et des mœurs nou- 
velles. Si, au lendemain du i8 brumaire, les premières 
mesures du Consulat avaient suffi pour déconcerter une 
révolte excitée par le despotisme du Directoire, trois 
années d*un régime réparateur venaient de pacifier des 
populations, rentrées dans leurs églises, sensibles à 
l'ordre, à la gloire, et avides de repos. Plusieurs de leurs 
chefs s'étaient ralliés au Premier Consul ; on percevait 
l'impôt, on exécutait la conscription ; les caches d*armes 
du Morbihan se vidaient depuis qu un prix était attaché 
à la remise de chaque fusil débarqué autrefois d'Angle- 
terre. Monsieur, dépourvu de subsides, obligé, en février 
1801, de prononcer la dissolution de prétendues armées 
royales qui n'avaient pu se reformer dans des provinces 
«noio^es et surveillées, se bornait à y entretenir de son 



INTRODUCTION. XI 

mieux les débris de l'esprit royaliste, à y maintenir les 
cadres ébauchés de rorganisation la plus récente. C'était 
un de ces tableanx composés snr le papier et dont l'or- 
donnance a toujours fait illusion. Ici, la Vendée, ce pre- 
mier foyer de la lutte, déjà à bout de ressources et d'éner- 
gie en 1799, figurait sur la liste avec le conseil, qui, à son 
insu, prétendait la diriger, et qui comptait comme membres 
les plus actifs Forestier et M. de Céris. Là, paraissait la 
Normandie avec le cheyalier de Bruslart, successeur du 
malheureux Frotté. Ce commandement ne s'étendait pas 
à toute la province :*il y avait exception pour la haute 
Normandie, pour le pays de la rive droite de la Seine, 
qui était confié à M. Mallet, genevois, dont la faveur à 
Londres avait toujours dépassé de beaucoup l'impor- 
tance. Quant à la Bretagne, elle restait entièrement sous 
les ordres moins fictifs de Georges Cadoudal, qui main- 
tenait ses anciennes divisions d'après les limites des dé- 
partements, gardant le Morbihan pour lui-même et Guille- 
mot son second, donnant rille-et-Yilaine à de Sol de Gri- 
solles, le Finistère à de Bar, enfin les Côtes-du-Nord à La 
Haye de Saint-Hilaire, très compromis dans l'attentat de 
la machine infernale. 

Cette répartition de forces en réserve était d'autant 
moins difiicile à conserver, que les chefs, sauf Forestier 
réfugié à Madrid, étaient tous venus chercher un abri en 
Angleterre. Il y avait même auprès de Georges un cor- 
tège d' officiers, que la nécessité avait contraints récem- 
ment de fuir de la Bretagne. C'était un efiet de la ténacité 
de Georges qui, en s'obstinant à se cacher dans le Mor- 
bihan afin d'y attiser le feu sacré, avait déchaîné sur lui 
et ses compagnons des colonnes mobUes, suivies de com- 
missions militaires, et la défense de recevoir à soumis- 
sion aucun chouan de « sa bande )». Après la perte de 
plusieurs de ses meilleurs, entre autres de son frère, il 
avait dû céder en 1802 devant cet investissement graduel, 
et intéresser l'honneur des Anglais à ne pas laisser exter- 
miner ceux qui leur avaient servi d'auxiliaires dans la 
lutte contre la République. Pitt, qui les avait armés, ra- 
vitaillés et payés, était sorti du ministère : M. Addington, 



XII INTRODUCTION. 

son successeur, moins porté vers eux, embarrassé par 
des négociations de paix avec la France, ne consentit à 
donner l'asile et la subsistance aux officiers bretons dans 
les lies normandes, que sous rengagement, pris du reste 
en dehors d'eux, qu'ils iraient au Canada rejoindre M. de 
Puisaye, leur ancien général. Et des vaisseaux anglais les 
y auraient sans doute transportés, si le Premier Consul, 
qui réclamait cet éloignement, n'avait point parlé d'un 
ton impérieux, agressif, en mêlant à cette demande accep- 
table des exigences contre les Bourbons et les journa- 
listes, qui heurtaient des traditions de liberté et contri- 
buaient à irriter le sentiment public. Les concessions du 
cabinet anglais s'étaient donc bornées à augmenter la 
distance qui isolait des côtes de France les exilés bretons, 
en les cantonnant aux environs de Southampton, dans les 
bourgs de Totten et de Romsey. Des secours, propor- 
tionnés à leurs grades, passaient par les mains du comte 
de La Chaussée et leur étaient distribués par Georges 
comme solde fixe. 

Jeunes pour la plupart, endurcis aux dangers, ces 
hommes étaient plus de soixante, et, le jour de la solde, 
se trouvaient complétés à Londres par quelques fugitifs, 
recherchés après la machine infernale, et par quelques 
chouans échappés des armées de Normandie. Les Nor- 
mands ne connaissaient Georges que par sa réputation 
de vigueur : les Bretons au contraire l'avaient suivi 
et lui étaient tous liés par une obéissance aveugle. 
Sorti comme eux de la lande, Georges les dominait par 
son ascendant naturel, par sa conviction dans la cause, 
par son dévouement à leurs personnes ; il avait su ins- 
pirer à ces âmes simples et rudes un mépris de la mort 
qu'augmentait déjà la lassitude de l'exil. A la vue 
de cette élite, prête à tout oser au moindre signal, 
Georges se sentait encore fort, et ressaisissait l'espoir qui 
n'avait cessé de le soutenir au milieu des combats et des 
épreuves. Pendant sa vie aventureuse, il n'avait eu d'autre 
volonté que de travailler à rétablir la monarchie, en je- 
tant à bas les pouvoirs révolutionnaires qui en usurpaient 
1a place. Le Consulat lui paraissait un de ces pouvoirs, 



INTRODUCTION. XIII 

plus haïssable que le Directoire ou la Gonyention parce 
qu'il semblait mieux assis, et, toat en contestant le génie 
de Bonaparte, la crainte de le voir se perpétuer redoublait 
son ardeur à le renverser. Mais aujourd'hui la lutte ne 
pouvait être la m6me qu'autrefois. Plus il avait dépensé 
d'énergie à la tète de ses troupes, plus il s'avouait que la 
guerre ne pouvait se poursuivre dans des campagnes, 
même couvertes et favorables aux surprises et aux re- 
traites; que pour la continuer et peut-être l'achever, il 
fallait la transporter dans la capitale, et là, avec quelques 
braves comme ceux dont il disposait, tenter de frapper 
au cœur le gouvernement. 

Cette idée avait des antécédents. Dès 1797, à la veille 
du 18 fructidor, la témérité du comte de Frotté rassembla 
à Paris des chouans normands, pour prêter main-forte 
aux royalistes des Conseils et les débarrasser du Direc- 
toire. Peu de temps après, M. d'André, plus expéditif, 
proposa sans détour d'introduire au Luxembourg des 
hommes de main et de livrer les Directeurs à leurs coups. 
Aucun de ces deux projets ne fut ni essayé ni découvert : 
le premier se recommandait de l'approbation de Mon- 
sieur ; l'autre était l'œuvre d'un agent de Louis XVIII, 
dont les principes, pour cette fois, se trouvaient singuliè- 
rement méconnus et dont l'assentiment ne put s'obtenir. 
Lorsque le Consulat fut constitué, la nouvelle agence de 
Monsieur, dirigée en partie par Hyde de Neuville, et plus 
agitée qu'influente, voulut faire disparaître de la scène le 
général Bonaparte qui, contrairement à des espérances 
inconsidérées, s'attachait au pouvoir au lieu de le rendre 
aux Bourbons. Un jeune chouan, le chevalier de Margadel, 
fiit chargé de l'entreprise, s'assura de quelques recrues, 
fit l'achat de quelques uniformes, et n'alla pas au delà 
d'une velléité qu'il devait plus tard payer de sa vie. Ce- 
pendant M. Hyde, retournant en Angleterre avec Geor- 
ges, lui avait confié ce dessein; et l'intrépide Breton se 
l'était approprié, en le combinant avec l'ouverture de la 
campagne de 1800 et un soulèvement de la chouannerie, 
soutenu au besoin par des soldats anglais, a Tout est 
prêt, mandait-il encore le 19 juin à lord Grenville ; j'ai 



XIV iimiomT^nioN. 

parlé à toucf les chefs : ils sont en mesore.... L*insnrfec- 
tion éclatera dans tout l'Ouest, et même dans une partie 
du Midi avec lequel nous correspondons ; les royalistes 
de l'Anjou, du Poitou, du Maine, réunis à la grande ar- 
mée, peuvent espérer le plus g^and succès, surtout si on 
n'a pas manqué le coup essentiel à Paris. Le Premier 
Consul y arrivera au premier jour. Il est de la dernière 
conséquence de s'emparer le plus promptement possible 
de ce personnage. J'envoie à Paris pour savoir dans 
quelle position sont ceux qui se sont chargés de cette 
opération. J'ai une soixantaine d'hommes à coup de main 
que je leur propose. S'ib ont de Ténei^e, ils réussiront, 
et alors le succès de la grande entreprise est assuré. i> 
Cette lettre était écrite avant de savoir que la bataille de 
Marengo, en exaltant le prestige et la puissance de Bona- 
parte, semblait l'annonce d'une paix prochaine et allait 
briser une trame dont les premiers fils étaient à peine 
ourdis. Plusieurs chouans, arrivés à Paris ou en route 
pour s'y rendre, durent se dérober au plus vite. Néan- 
moins la pensée de Geoi^es variait peu dans sa redou- 
table simplicité ; et quand il vit les hostilités reprendrez 
en Allemagne et en Italie, quand il reçut sa part d'tin 
nouveau subside pour la révolte de l'Ouest, il revint de 
lui-même au « coup essentiel, » persuadé que l'opératioii 
de Paris restait la principale. Une entente à cet ^ard 
avec le cabinet anglais fut-elle commencée dès le début? 
fut-elle ajournée à une phase plus avancée, qui n'eut pas 
le temps de se produire? Toujours est-il qu'à la fin de 
1800, le commandant de la division royaliste des Gdte^*' 
du-Nord, Robinault de Saint-Régent, fut envoyé dans la 
capitale pour diriger des préparatifs. Georges en fit l'aveti 
dans un de ses interrogatoires : « J'avsds dit à Saint-* 
Régent de réunir des moyens à Paris, mais je ne lui avais 
pas dit de faire l'aflTaire du 3 nivôse. » 

Il n'avait pas, en effet, prescrit à son lieutenant de 
faLÏre périr des curieux et des passants la nuit, en faisant 
sauter un baril de poudre près de la voiture du Premier 
Consul, et s'emporta, dit-on, contre cette exécution pér- 
ît lâche de ses ordres. L'indignation répandue par** 



INTRODUCTION. XV 

tout prouvait eu même temps combien un pareil acte 
était impolitique. Était-ce par un forfait que les Bourbons 
pouvaient se rendre populaires ? Et la rue Saint-Nicaise, 
teinte du sang des Parisiens, pouvait-elle être la voie qai 
les ramènerait |aux Tuileries ? La machine infernale, qui 
par son nom même attestait l'horreur de tous, abaissait 
au niveau du crime une œuvre d'une portée bien diffé- 
rente. Car Greorges déclarait hautement qu'il ne voulait 
pas être un assassin; qu'il se mettait au-dessus d'une vul- 
gaire vengeance, et poursuivait pour but unique le réta- 
blissement de la monarchie légitime. Si un obstacle se 
dressait sur la route, l'obstacle devait être supprimé ; la 
mort de Bonaparte n'était qu'une nécessité que l'immense 
bienfait du retour du roi devait justifier et ennoblir. 
Accoutumé à s'exposer sans cesse, entraîné malgré lui par 
les influences malsaines de la guerre intestine, il en était 
venu à ne compter pour rien la vie de ses adversaires : 
toutefois, pour les atteindre, il avait toujours entendu se 
servir d'une troupe, et non du bras d'un individu ou de 
l'explosion d'un engin. Ce fut sans doute pour former 
une de ces troupes armées, que plusieurs chouans bretons 
et même normands se rencontrèrent dans Paris, au prin- 
temps de 1801. Bien qu'on soit peu renseigné sur cette 
venue clandestine, on sait au moins qu'elle fut signalée au 
gouvernement comme un péril par des chefs de la chouan- 
nerie rattachés au Consulat, et qu'un chouan, Pioger dit 
Sans-Pitié, aperçu et arrêté dans cette circonstance, était 
demeuré en prison sans avoir été jugé. Maintenant Geor- 
ges, éclairé par rexpérience, ne voulait plus se fier à aucun 
autre, et pour mettre dans l'exécution de son plan l'éner- 
gie, la part de loyauté seule digne de lui et des Princes, il 
était résolu à agir de sa personne. Il s'entourerait de ses 
officiers, il revêtirait d'uniformes militaires les plus dé- 
cidés, les ferait monter à cheval, et le pistolet au poing, 
le poignard à la ceinture, tous se jetteraient sur l'escorte 
du Premier Consul. Il y aurait sans doute l'avantage de 
la surprise, peut-être celui du nombre. Mais il y aurait un 
combat où chacun jouerait sa vie. Bonaparte pourrait se 
défendre, et, dans cette sorte de champ clos, s'il devait 



ZVI INTRODUCTION. 

succomber, ce serait entouré de morts, debout et en soldat. 
Georges s'abusait en se persuadant que Topinion le 
jugerait alors comme sa propre conscience ; qu'au milieu 
du désarroi répandu par la disparition subite de Bona- 
parte, les circonstances seraient pesées, les intentions 
scrutées; qu'il resterait dans les esprits assez de sang- 
froid pour reconnaître la différence entre l'agression ou- 
verte d'une bande et le coup traître d'un seul. Aux yeux 
des contemporains, que pouvait importer la forme si, dans 
tous les cas, le fond était un attentat politique ? Aussi 
s'en fallait-il qu'à Londres même, ce plan obtint le suffrage 
de tous ceux qui en entendaient vaguement parler. 
MM. de Puisaye et Botherel, mêlés avant Georges aux 
affaires de Bretagne, ne dissimulaient pas ce qu'ils pen- 
saient de ces rumeurs, et un des premiers blâmes vint 
précisément du comte d'Escars, qui parlait au nom du 
roi, et qui fit aux propositions de Georges un mauvais 
accueil, ajoutant, parait-il, à ses objections cette nuance 
de dédain que les nobles émigrés affectaient parfois pour 
le fils d*un meunier. C'était vers le mois d'août i8o3, 
quand l'aigreur des rapports entre la France et l'Angle- 
terre obligeait déjà le cabinet Addington à hésiter sur 
l'envoi au Canada des officiers bretons. Pendant Tau- 
tomne et le commencement de l'hiver, les indices de rup- 
ture se multipliant chaque jour, Georges se concentra 
encore plus sur son projet, satisfait de l'approbation géné- 
rale de Monsieur, et se dispensant de celle du roi qu'il 
fallait décidément servir malgré lui. Retiré dans la ban- 
lieue de Londres, à l'abri des espions, tantôt il se rendait 
à Romsey, s'assurer du zèle des compagnons qu'il voulait 
associer à sa périlleuse entreprise, tantôt il recevait dans 
son asile, avec une sorte de mot de passe, quelques amis 
sûrs, et s'ils retournaient en France, les initiait aux 
moyens de mettre le temps à profit en attendant l'heure 
encore incertaine de l'action. De Sol de Grisolles, Charles 
d'Hozier, fils du généalogiste, un chouan de l'armée de 
Normandie, Bouvet de Lozier furent ainsi chargés, dès la 
^1 de 1802, d'entretenir ou de ranimer les espérances, 
ont de trouver des gîtes à Paris et aux environs, sans 



I19TRODUGTION. XVII 

éveiller des soupçons ni engager des dépenses auxquelles 
il serait impossible de pourvoir. Un concours efficace s'of- 
frit encore à Georges, celui de Raoul Gaillard, officier de 
Mallet, qui avait pris quelque autorité sur les chouans 
réfugiés de la haute Normandie et disposait de nombreu- 
ses intelligences dans cette partie de la province. Peut- 
être doit-on lui attribuer la confidence que deux chouans 
normands, Picot et Lebourgeois, reçurent des desseins de 
Greorges avant de s'embarquer pour Calais, dans les der- 
niers jours de i8oa. Le premier était un ancien lieutenant 
de Frotté, tristement signalé par la cruauté et la duplicité 
de son caractère, l'autre était condamné pour des vols de 
courriers. Leurs menaces imprudentes les firent promp- 
tement arrêter en France et accuser d'une machination 
personnelle contre le Premier Consul : dépouillé de for- 
fanterie, ce langage se réduisait sans doute à l'annonce 
qu à l'heure marquée tous deux seraient prêts à rejoindre 
Georges à Paris et à entrer dans sa bande. 

Georges n'allait pas à Edimbourg : sa fierté plébéienne 
ne lui permettait pas de s'exposer aux procédés humi- 
liants de grands seigneurs qui, dans l'entourage de Mon- 
sieur, pourraient lui faire sentir sa naissance plutôt que 
ses services. Au lendemain de Pâques i8o3, l'occasion 
s'offrit pour lui, à Londres même, de voir le duc de Berry 
qui était venu accompagner son père afin de s'entendre 
avec les autres princes sur une adhésion commune au 
refus d'abdication. Le jeune duc, chez qui un esprit borné 
ne tempérait pas un naturel violent, était tout échauffé 
par les événements qui se précipitaient et faisaient regar- 
der la guerre comme inévitable. Il entra avec ardeur dans 
les idées de Geoi^es, dont la personne ne lui était pas 
encore connue ; il rappelle aussitôt d'Allemagne son aide 
de camp, M. de la Ferronnays ; il excite ses amis, il anime 
son père. Ce fut sans doute à ce moment que Monsieur 
donna à l'entreprise de l'opiniâtre Breton un consente- 
ment nouveau, d'une application immédiate, et qu'il ac- 
cepta formellement le rôle qui lui était destiné. 

C'était un rôle essentiel et prépondérant. Déjà, lors de 
l'insurrection de l'Ouest en 1799, Georges, comme les au- 

OOaRBSPONDANCB DU DUO D^SMOHIBN. b 



XVIII INTRODUCTION. 

très chefs, avait fait des appels énergiques, pais déses- 
pérés, au prince qui devait représenter, à leurs côtés, un 
roi trop peu semblable à Henri IV, trop inerte, disait-on, 
et trop occupé de sa dignité pour se risquer en France. 
Comme eux. ils*était montré persuadé que seule la venue 
de Monsieur pouvait imposer l'unité de vues aux armées 
royales, et surtout imprimer à l'opinion un mouvement 
croissant vers la monarchie. Si la lutte avait échoué, il 
fallait s'en prendre moins à Tavênement du Consulat 
qu'à une abstention que Bonaparte lui-même avait osé 
reprocher au prince. Cette fois une part d'activité encore 
plus importante était réservée à Monsieur, ou. pour mieux 
dire. Georges ne voulait rien tenter sans l'avoir près de 
lui. Cette présence de Fhéritier du trône, après avoir 
exalté le courage des assaillants, devait, en cas de succès, 
fixer le sens de l'attaque et permettre d'en saisir les 
résultats. Dans la pensée de Georges, si Bonaparte était 
renversé, il n'y aurait pas un jour, pas une heure à perdre : 
sous peine de laisser à l'audace des révolutionnaires le 
loisir de se reconnaître et de s'emparer d'un pouvoir va- 
cant, le représentant du roi. le comte d'Artois, ou à la 
rigueur son fils le duc de Berry. devait se découvrir à 
l'instant dans Paris délivré de l'usurpateur, établir dans 
une proclamation la solution vraie de la cnse. entraînant, 
par une secousse soudaine et un élan irrésistible, l'armée 
avec ses généraux, le Sénat, les autorités, la nation tout 
entière. 

Monsieur consentit à l'engagement formol qu'une res- 
pectueuse fermeté exigeait de lui. Les dispositions éven- 
tuelles déjà commencées en France reçurent son approba- 
tion ; et il encouragea Georges à les continuer et à les 
étendre, en les tournant en véritables préparatifs. L'arri- 
vée à Paris, dont il fallait avant tout décider le moyen, 
ne pouvait se faire par la Brelajfae sans un détour long 
et périlleux : pour tracer une voie secrète pouvant être 
parcourue plusieurs fois et en tous sens, pour inénn«;er 
an prince le passage le plus court et le plus sûr. il seni- 
bl' *' sssaire de traverser la haute Normandie. Raoul 
était revenu depuis plusieurs semaines et se 



INTRODUCTION. XIX 

tenait prêt à indiquer des abris dans des fermes isolées 
dont il connaissait les habitants, de même qu'à Paris 
Charles d*Hozier, devenu entrepreneur de voitures, atten- 
dait un avis pour louer des gîtes et pour y faire pratiquer 
des cachettes. Le soin d*activer le zèle et de relier le tra- 
vail de ces auxiliaires fut confié, avec quelques fonds, à 
Jean-Marie Hermely, un des Bretons dont Georges appré- 
ciait le plus la fidélité et la hardiesse pleine de ressources. 
Il Tavait employé autrefois à communiquer avec les esca- 
dres anglaises, et en 1799 Tavait entièrement chargé de 
débarquer les munitions et les caisses de piastres appor- 
tées d'Angleterre. Choisir sur une grève déserte un lieu 
pour accoster, jalonner des lignes d'étapes depuis la côte 
jusqu'aux logements clandestins de Paris, telle était la 
tâche d*Hermely, qui devait ensuite servir de guide 
dans ce tortueux dédale. Il débarqua à Boulogne vers le 
milieu de mai, avant que la guerre déclarée eût fermé 
Faccès des ports. 

Il était évident que Georges refusait de se confier aux 
correspondants que l'émigration entretenait à Paris et sur 
les côtes ; que dans Toeuvre suprême où il s'apprêtait à 
sacrifier sa vie, il entendait que tout lui appartint, le dé- 
tail et l'ensemble» les routes pour le conduire comme les 
hommes pour le seconder. Sa prétention était de rester 
maître et indépendant, sauf à l'égard de Monsieur dont 
le concours nécessaire obligeait à la déférence ; et encore, 
peut-être se flattait-il de donner au prince la direction 
qu'il aurait l'air d'en recevoir. Mais Monsieur, toujours 
prodigue de paroles, s'astreignait peu à tenir ce qu'il 
avait promis : au lieu de placer dans Georges la confiance 
entière, exclusive, qui lui était demandée, il cherchait 
d'autres conseils et avait aussi prêté une oreille complai- 
sante aux projets de Pichegru. 

La conquête de la Hollande avait élevé assez haut la 
renommée militaire de ce général, et depuis sa fuite de la 
Guyane où le Directoire l'avait déporté, la trempe de son 
caractère, la raideur taciturne de son maintien, ajoutaient 
encore à l'opinion que les Princes et le gouvernement 
anglais avaient prise de ses talents. Ce serviteur désa- 



XX INTRODUCTION. 

busé de la république, converti à la monarchie, semblait 
pénétré de la nécessité d'une contre-révolution, et s'était 
fait un système particulier pour y travailler. A la diffé- 
rence de Geoi^es qui ne voyait que par ses chouans, Pi- 
chegru, par caractère et môme par nécessité, ne voulait 
d'autre instrument que Tarmée régulière dont il était 
sorti et où il avait commandé. Pendant la dernière cam- 
pagne, la pensée de dissoudre et de gagner cette armée 
avait passé par des formes diverses suivant le tour des 
événements : d'abord la formation d'un corps de déser- 
teurs français à Tavant-garde des Autrichiens, puis l'or- 
ganisation de bandes royales dans l'Ouest et le Midi avec 
des conscrits réfractaires, enfin des intelligences dans 
l'état-major de Moreau. Déçu par la paix, Pichegru avait 
renoncé à des courses en Allemagne devenues inutiles et 
périlleuses ; il s'était établi en Angleterre, et, loin d'a- 
bandonner son plan, il l'avait aussitôt renouvelé et adapté 
aux circonstances, en s'eiforçant de mettre à profit le mé- 
contentement de plusieurs généraux contre Bonaparte. 

Exagérés par la médisance, ces froissements étaient 
réels, et môme inévitables. Gomment Bonaparte aurait-il 
pu diriger la guerre sur plusieurs théâtres sans donner 
prise aux griefs, et surtout édifier sa prodigieuse fortune 
sans éveiller l'envie parmi ses compagnons d'armes? 
L'envie était commune à tous ceux qui lui étaient oppo- 
sés ; les griefs variaient selon les personnes. Chez Mas- 
séna et Macdonald, avant eux chez Kléber, il y avait eu 
contrariété dans le commandement. Lannes pour des 
malversations, Augereau et Saint-Cyr pour leur humeur, 
Bernadotte pour ses prétentions, s'étaient fait tancer ou 
envoyer dans de lointaines ambassades. Il avait môme 
fallu emprisonner le chef d'état-major de ce dernier, le 
général Simon, qui venait de faire à Rennes le coup de 
tôte de distribuer un appel séditieux aux troupes contre 
la tyrannie consulaire. Au fond, tous ces insoumis res- 
taient isolés entre eux ; ils n'essayaient pas de se concer- 
ter, bien que la police, pour se faire valoir, ait prétendu 
surprendre les premiers indices d^une entente. Aucun de 
ces généraux, signalés et observés, ne songeait aux Bour- 



INTRODUCnON. XXI 

bons, sinon pour reprocher à Bonaparte de les imiter en 
restaurant la religion, en s*entoarant d^institutions mo- 
narchiques. Le Concordat et le consnlal à vie étaient les 
principaux prétextes de leurs murmures : s'ils frondaient, 
c*était, à les entendre, par attachement à la révolution et 
pour la défense du régime républicain. 

Un général au moins pouvait cependant être soupçonné 
de pencher vers la cause royaliste, et Texception semblait 
d'autant plus saillante qu'il s'agissait de Moreau, le mé- 
content le plus illustre, le rival même de Bonaparte. Les 
visées qu'on lui supposait se bornaient en réalité à souf- 
frir des flatteries, à entendre l'ambition pleine d'aigreur 
de sa femme répéter qu'Hohenlinden surpassait Marengo ; 
que tant de services pesaient dans la balance autant que 
ceux de Bonaparte, et donnaient droit à la première ma- 
gistrature, si, pour le salut du pays, elle devenait vacante. 
Se sentant surveillé, Moreau aflectait la retraite, se posait 
en silencieux, en opprimé, et comme s'il se mettait au- 
dessus de l'injustice, vivait au milieu de glorieux souvenirs 
et de richesses moins pures. Il n'intriguait ni dans l'armée 
ni dans les assemblées. Son tort venait moins de sa froi- 
deur malveillante que des hommages intéressés des partis, 
de leurs prétentions à se servir et à s*étayer de son nom. 
Pour les jacobins, il serait le vengeur de leurs récents 
mécomptes; pour les royalistes, il serait ce Monk tant 
rêvé, et cherché vainement de tous côtés, jusque dans le 
palais des Tuileries. Sans encourager ces espérances con- 
traires, Moreau, faible, irrésolu, ne savait pas les obli- 
ger à respecter son isolement. Tâté par des agents roya- 
listes pendant sa dernière campagne en Allemagne, « je 
trouvai, écrivait-il plus tard, tout cela si ridicule, que je 
n'y fis même pas de réponse, d Mieux aurait valu répon- 
dre, et se prononcer avec la netteté de la volonté et du 
devoir. Peut-être, devant un pareil refus, Pichegru au- 
rait-il été moins tenté d'entretenir une arrière-pensée, de 
croire qu'une passion grandissante de rivalité amènerait 
par degrés Moreau à concourir à la chute de Bonaparte, et 
de faire de cette probabilité le pivot de ses combinaisons. 

Avant tout il fallait arriver jusqu'à Moreau. Or, entre ces 



XXII INTRODUCTION. 

deux commandants en chef, autrefois unis pour le service 
delà république, s*éleYait comme une barrière un ressenti- 
ment qui remontait à Fan y, à Fayenture des papiers saisis 
dans un fourgon autrichien et prouvant des rapports sui- 
vis entre GondéetPichegru.Ge général, proscrit à la suite 
d'une dénonciation, avait un intérêt politique à oublier ; 
mais Moreau, qui était le dénonciateur, pourrait-il absou- 
dre aujourd'hui ce que son patriotisme avait traité autre- 
fois de trahison, et ce qu'aggravait encore l'assistance ré- 
cente de Pichegru dans les conseils de l'ennemi ? Mettre 
une main flétrie dans une main glorieuse était une œuvre 
difficile : elle fut néanmoins essayée peu de temps après 
la paix. Pour ménager avec adresse et précaution ce rap- 
prochement nécessaire, les avances de Pichegru envers 
Moreau furent déguisées sous une démarche ostensible 
pour obtenir l'amnistie et la rentrée en France. Si cette 
sollicitation, interdite d'ailleurs par sénatus-consulte, 
avait été sincère, ce n'était pas à un intermédiaire en 
pleine défaveur, tel que Moreau, qu'elle aurait été adres- 
sée. Mais il ne s'agissait pas de la faire réussir : le but 
unique était de mettre le général disgracié en demeure de 
regretter son impuissance à obliger le général exilé, de lui 
faire par là désavouer le passé qui l'en séparait. Deux de 
ces intrigants subalternes, qui souvent sont les seuls à 
s'offrir, Fauche-Borel et Tabbé David, partirent tour à tour 
d'Angleterre pour s'employer à une négociation si déli- 
cate, et trouvèrent dans les dégoûts et la sourde irritation 
de Moreau le moyen d'être écoutés. Lorsqu'en novembre 
180Q l'abbé fut arrêté à Calais, il rapportait à Londres l'as- 
surance que Moreau s'intéressait désormais au sort de 
Pichegru et le verrait avec des yeux d'ami revenir dans 
ses foyers. 

La réconciliation ainsi acquise en paroles était un pre- 
mier pas : le second, qui était le concours de Moreau à la 
chute de Bonaparte, était bien autrement difficile à franchir. 
Un général, qui avait eu des scrupules à porter la main 
sur le Directoire, avili et discrédité, aurait-il subitement 
l'énergie d'entreprendre un 18 brumaire contre la puis- 
^nn/^o 4u Premier Consul? En aurait-il même les moyens. 



INTRODUCTION. XXIII 

et ne paraissait-il pas certain que, dépouillé de tout com- 
mandement pendant la paix, il n'obtiendrait plus une ar- 
mée dans une guerre nouvelle ? L'ambition présumée de 
Moreau manquait trop de ressources et d'initiative, pour 
ne pas demeurer inerte tant que Bonaparte resterait de- 
bout. Ce parvenu, qui aspirait à un pouvoir royal, com- 
ment pourrait-il donc être renversé ? Pichegru avait déjà 
été acteur ou spectateur dans tant de crises, qu'il comptait 
vaguement sur le hasard des circonstances, sur les périls 
d'une descente annoncée en Angleterre, peut-être sur 
quelque coup hardi, tenté en commun par les généraux 
mécontents. Il en était réduit à ces conjectures, lorsque 
l'ancien projet de Georges, reprenant consistance et fa- 
veur par l'approbation de Monsieur, parut suppléer à ce 
qui manquait dans les calculs formés sur Moreau. Puisque 
Georges se faisait fort de supprimer le Premier Consul, 
Moreau, délivré aussitôt de ses hésitations, deviendrait 
malgré lui l'homme nécessaire. Sa grande renommée en 
France et en Europe, son influence sur le soldat, surtout 
dans un temps de guerre contre les Anglais, tout le dési- 
gnerait aux suffrages du Sénat et des généraux, qui iraient 
le trouver dans sa retraite pour lui imposer le pouvoir. 
C'est alors que Pichegru se proposait d'intervenir, comme 
un associé et un guide, afin de maintenir Moreau dans ce 
qu'on appelait déjà la ligne droite, et l'amener à remettre 
aux mains de l'héritier de tant de rois une autorité qui 
n'aurait été que déléguée provisoirement et confiée en 
dépôt. 

A la vérité, Pichegru ne pouvait se porter garant que 
tout suivrait cette marche favorable, ni interpréter sûre- 
ment les témoignages d'amitié, transmis par Moreau à 
l'abbé David, comme une invitation à des confidences et à 
une entente politique. Au moment où se décidait une en- 
treprise en France qui pouvait faire tant de victimes, la 
prudence l'emporta sur la légèreté habituelle des illu- 
sions : Pichegru s'interrogea, se ravisa, et d'accord avec 
Monsieur, résolut de faire sonder indirectement Moreau 
sur les dispositions qu'on lui prêtait. Il avait alors près 
de lui l'ex-général Lajolais, familier besogneux et mari 



XXIV INTRODUCTION. 

complaisant, qui depuis peu de temps avait fait avec sa 
femme le voyage d'Angleterre. Lajolais reçut en mai un 
billet le recommandant aux bons offices de Moreau ; il 
devait se servir de cette entrée en matière pour engager 
la conversation, parler de Pichegru, provoquer et obser- 
ver les réponses. 

Sauf les éclaircissements attendus sur Moreau, le plan 
de la conjuration paraissait maintenant agrandi et fortifié. 
Que la participation de Pichegru ait été dès lors annoncée 
à Geoi*ges, il est diilcile d'en douter : il est néanmoins 
probable qu'elle lui fut présentée sous un jour diminué, 
affaibli, et par des aspects qui ne pouvaient déplaire. 
Monsieur savait à quel point, dans le dessein de Georges, 
la présence du prince était la condition de toute tentative, 
puisqu'elle devait servir de levier pour soulever tous les 
obstacles, et emporter toutes les adhésions, celle de Mo- 
reau comme celle de tout le monde. Pour ne pas découra- 
ger cette conviction inébranlable, Monsieur se restreignait 
à dire que lors de sa venue en France, formellement pro- 
mise, il se ferait accompagner de Pichegru, et le destinait, 
après la disparition de Bonaparte, à attirer les troupes 
sous les plis du drapeau blanc. En réalité, Monsieur, fort 
peu soucieux de jouer le personnage que Georges lui attri- 
buait, entendait s'en décharger sur Pichegru ; par raison 
et par crainte il se refusait à croire à l'efficacité de sa propre 
personne, et méditait de ne se montrer à Paris qu'au len- 
demain du succès, et lorsqu'il n'aurait qu'à précéder aux 
Tuileries le retour triomphal du roi Louis XVIII. 

C'était créer dès l'origine un malentendu volontaire : 
sans doute Monsieur s'en fiait aux événements pour l'é- 
claircir, lorsque Georges, trop engagé, ne pourrait plus 
reculer. Pour le moment, il ne restait qu'à compléter 
dans son ensemble une machination si multiple, pendant 
les pourparlers que la reprise de la lutte ramenait natu- 
rellement avec les ministres anglais. 

Tout le pays était déjà en mouvement pour l'armement 
des fiottes et l'organisation des milices ; le patriotisme 
anglais s'exaltait, et l'attente d'une invasion qu'on croyait 
prochaine rempfissait les cœurs d'un sentiment de sacri- 



INTRODUCTION. XXV 

fice et de force. L'Angleterre savait alors qu'elle ne devait 
compter que sur elle-même. Elle avait beau prétendre que 
son intérêt se confondait avec celui des antres Puissances, 
qu'elle combattait contre Tasservissement de TEurope, sa 
diplomatie ne parvenait pas à la tirer de Tisolement. Au- 
tour d'elle, ni TAutriche vaincue et dépouillée, ni la 
Russie, envieuse de la puissance consulaire, ni la Prusse, 
alarmée par l'occupation française du Hanovre, ne se ha- 
sardaient à sortir de la neutralité. Privés d'une alliance en 
Europe, les ministres espéraient encore moins un appui 
dans l'intérieur de la France. Chaque jour, cependant, ils 
étaient obsédés de plans et d'inventions que les émigrés, 
depuis Willot jusqu'à Botherel, depuis Danican jusqu'à 
Dumouriez, ce dernier plus prétentieux et plus fatigant 
que les autres, venaient leur proposer comme des bran- 
dons infaillibles pour jeter sur les matières inflammables 
accumulées, disaient-ils, en France, et allumer l'incendie 
où le Consulat devait s'effondrer. Depuis longtemps aussi 
les dépêches de leurs agents, celles de lord Whitworth 
lui-même, peignaient Paris et la province sous les 
mêmes couleurs que les mémoires des émigrés. La pénu- 
rie des finances, les déceptions des républicains, les 
plaintes du commerce, la désertion des soldats et les 
conciliabules de Moreau et des généraux étaient les traits 
ordinaires de ce tableau noirci et défiguré. Plus certains 
que ces récits étaient les rassemblements des troupes 
françaises, distribuées sur les côtes, et qui, par leur masse 
seule, devaient suffire à comprimer tout ce mécontentement 
prétendu de la nation. Avant qu'une tentative avouable 
devint possible en France, il fallait qu'une coalition nou- 
velle entraînât vers le centre de l'Europe Bonaparte et 
son armée, ou qu'un échec sur la Manche ou sur le sol 
anglais les rendit pour longtemps impuissants. Comme 
cette double éventualité flattait l'amour-propre britan- 
nique, les ministres ne se refusaient pas à l'admettre. Ils 
se montraient donc disposés à risquer encore quelques 
fonds pour réserver l'avenir, bien que Texpérience eût 
prouvé que les subsides de cette espèce étaient souvent 
perdus, gaspillée ou détournés. 



XXVI INTRODUCTION. 

Pendant la dernière campagne, ces subsides, consentis 
avec une libéralité relative, avaient entretenu deux foyers 
d'agitation dans Tintérieur de la République. Celui de 
l'Est et du Midi, sur lequel M. Wickham avait soufflé du 
fond de rAUemagne, paraissait à peu près éteint, et au- 
rait été abandonné si un diplomate remuant, M. Drake, 
n'avait prétendu le raviver par des intelligences dans 
le Jura, et dans la Suisse, troublée récemment et restée 
encore émue. Les ministres laissaient agir M. Drake, et 
allaient même lui envoyer comme auxiliaire un singulier 
personnage, Méhée de la Touche, ancien terroriste, réduit 
maintenant à vivre d'expédients. En quête de dupes, 
Mehée avait apporté à Londres un plan de sa façon pour 
unir les royalistes et les jacobins dans un commun effort, 
n'avait pu obtenir l'oreille de Monsieur et ne devait pas 
se faire mieux écouter de Louis XVIIl. S'il réussissait à la 
fin auprès des ministres anglais, c'était en inventant à 
leur gré le général républicain et les aflidés qu'ils pou- 
vaient souhaiter pour soulever la Franche-Comté. Faute 
de moyens sérieux dans cette province, les moyens ima- 
ginaires faisaient fortune. 

Les dépenses sollicitées pour les intrigues de M. Drake 
furent autorisées en dehors et peut-être à l'insu de Mon- 
sieur. Au contraire, ce prince ne pouvait manquer d'être 
consulté sur l'autre centre d'action, beaucoup plus impor- 
tant, celui des provinces de l'Ouest, dont la direction lui 
était reconnue par les nouveaux ministres. Dans ses pre- 
miers entretiens avec eux, il fut admis que le voisinage des 
camps, qui grossissaient chaque jour à Brest et à Boulogne, 
empêcherait d'armer les chouans restés fidèles, et restrei- 
gnait les préparatifs à des promesses éventuelles de con- 
cours, à des mots d'ordre répandus à l'avance. Déjà le 
chevalier de Bruslart était venu, à la fin de 1802, réchauffer 
ses partisans en Normandie. On convint que Prigent, le 
courrier infatigable de l'émigration, ferait une tournée 
dans Maine-et-Loire ; que quelques officiers de Georges, 
embarqués à Jersey, se glisseraient à travers la Bretagne. 
Quant à l'ancienne Vendée, retombée dans son épuisement, 
1 parut qu'à l'heure marquée une secousse lui viendrait 



INTRODUCTION. XXYII 

moins sûrement par l'Angleterre que par FEspagne ; et 
Fagent anglais dans ce pays, M. Frère, ennemi juré du 
nom français, reçut une somme d'argent et Tautorisation 
de se concerter avec Forestier à Madrid. 

Un des soins les plus pressants était de reconstituer les 
agences de correspondance avec la côte française qui 
s'étaient disloquées ou languissaient depuis la paix. Celle 
de Jersey, en pleine activité pendant la dernière révolte 
de rOuest, était restée sous l'autorité du gouverneur 
des forces maritimes dans les lies normandes, de ce capi- 
taine anglais Dauvergne, qu'une similitude de nom et un 
caprice du sort avaient appelé à la succession du prince de 
Bouillon. La venue de ce personnage à Londres ayant fait 
ressortir la nécessité prochaine d'une communication sui- 
vie avec la Bretagne, un ami de Georges, le chevalier de 
Vossey, fut chargé à Jersey d'une sorte de bureau d'admi- 
nistration pour les messagers et les guides, avec l'aide de 
Tamiral de Saumarez, dont l'escadre croisait dans ces pa- 
rages. Plus loin, en face de la Normandie, les petites lies 
Saint-Marcouf, autrefois l'entrepôt de M. de Frotté, se 
trouvaient occupées par les Français depuis le mois de 
mars et ne pouvaient plus servir de poste d'observation. 
Il fallait remonter jusqu'aux environs de Dieppe pour 
trouver l'agence dite d'Abbeville, dirigée autrefois par 
l'intrigant abbé Ratel, et maintenant par l'abbé Leclerc de 
Boivallon. Les rapports, souvent futiles et personnels, 
rédigés par l'agent en titre et ses correspondants secrets à 
Paris, étaient échangés en mer, au moyen de bateaux 
pécheurs, avec les lettres envoyées de Londres au nom de 
Monsieur. Le renouvellement de la guerre ayant rendu 
les Anglais aussi désireux que les émigrés de vivifier cette 
source de renseignements à Abbeville comme à Jersey, 
ils décidèrent de fournir de nouvelles ressources. Désor- 
mais, aux nouvelles ordinaires sur Bonaparte et l'état 
des esprits, ils entendaient faire ajouter des détails précis 
sur les flottilles et les camps disposés pour la descente, et 
donner ainsi aux correspondances le caractère d'un utile 
espionnage. 

L'entente des ministres et de Monsieur se faisait lente- 



XXVIII INTRODUCTION. 

ment sur tous ces points, et cependant ils n'avaient encore 
discuté que les questions secondaires. La principale restait 
en suspens : il fallait maintenant Faborder, Georges ne 
pouvant rien entreprendre qu'avec des subsides considé- 
rables» des bateaux et des passeports pour sortir d'Angle- 
terre sans se voir arrêté par la surveillance minutieuse 
qui entourait les départs. Le projet de Geoiçes était de telle 
nature que, môme au temps du cabinet Pitt, lorsque 
MM. Windham et Grenville se compromettaient ouverte- 
ment avec les Chouans, il aurait fallu se servir de ména- 
gements, sinon de réticences. Avec M. Addington, humain, 
timoré, souvent taxé de faiblesse pour ses scrupules, il 
était impossible de s'expliquer de manière à réveiller chez 
lui les souvenirs de la machine infernale, qu'il désavouait 
avec une sincère indignation. Son esprit, celui de ses col- 
lègues, ne devaient donc pas être détournés par Monsieur 
des pensées d'une guerre, qui pourrait, il est vrai, être 
sourde au lieu d'être ouverte, et transférée à Paris au lieu 
de rester en Bretagne, mais qui ne pourrait être ostensi- 
blement remplacée par un attentat. Georges et Monsieur, 
comme s'ils en étaient convaincus, semblaient faire montre 
à ce moment de leur volonté de combattre les armes à 
la main, le premier en oflrant le concours de ses officiers 
pour tout emploi soit en France, soit en Angleterre, le 
second en demandant dans les rangs anglais une place 
que la constitution bien connue du royaume lui interdisait 
d'occuper. Après ces démarches qui n'étaient pas sponta- 
nées mais commandées par Louis XVIIl, et quand un coin 
du voile dont s'enveloppait le véritable projet dut être 
soulevé. Monsieur usa encore d'un artifice de langage ; il 
affecta de se reporter au lendemain de la contre-révolution 
tentée et accomplie, au jour où l'armée française, privée 
de son chef suprême, serait appelée par Pichegru à recon- 
naître son roi, et il sollicitait adroitement une forte 
somme pour assurer et hâter cette conversion. Sous 
quelle forme se serait opérée cette contre-révolution dont 
on prévoyait déjà les effets, ce fut un sous- entendu que 
chacun des ministres sonda avec une curiosité plus ou 
moins pénétrante, les uns, imbus de l'esprit de l'ancien 



INTRODUCTION. XXIX 

cabinet, n*hésitant pas à arriver josqu'à la vérité toat en- 
tière, d'antres, comme M. Addington, préférant ne pas 
dépasser les apparences. La conclnsion de ces réflexions 
diverses fut la remise à Monsieur d'un premier subside 
de 400,000 livres sterling, dont il devait faire usage sous 
sa responsabilité. 

Ainsi pourvu des fonds nécessaires, Georges fit prélever 
une réserve destinée à secourir les familles de ceux de ses 
compagnons qui ne survivraient pas, et fit ses derniers 
préparatifs de départ. Son fidèle Hermely était de retour, 
et rapportait que, grâce surtout à Raoul Gaillard, il avait 
pu étsdblir sur deux lignes une suite de gîtes jusqu'à Paris, 
où plusieurs logements étaient prêts. Le lieu de débarque- 
ment était dissimulé au pied d^une falaise baute, escarpée, 
réputée inaccessible, où pendait une corde pour la contre- 
bande. Un passeport fut remis par lord Pelbam, et le com- 
modore Sidney Smitb, qui dirigeait une croisière sur ces 
côtes, mit à la disposition de l'entreprise un cutter de la 
marine royale sous les ordres du capitaine Wrigbt. Ce fut 
sous la conduite d'Hermely qu'à la &i du mois d'août i8o3, 
Georges se hissa sur le rivage de France, avec la volonté 
de réussir ou de périr. 

11. 

Depuis le i^ septembre, Geoi^es se cachait dans Paris, 
où Charles d'Hozier, aidé de De Sol de Grisolles, l'avait 
introduit de jour dans une de ses voitures ; l'année i8o3 
finissait, et durant ces quatre mois, l'audacieux partisan 
était demeuré dans l'inaction. 

Sur les cinq compagnons dont il s'était fait suivre, La 
Haye de Saint-Hilaire, chef de la division des Côtes-du- 
Nord, et le jeune Brèche avaient pris aussitôt les chemins 
de la Bretagne. La préparation de troubles qui, d'accord 
avec le cabinet anglais, restait éventuelle et peut-être à 
longue échéance, et qui avait déjà motivé l'envoi de plu- 
sieurs officiers chouans dans cette province, était l'objet 
convenu, apparent, et pourtant secondaire de cette mission. 
Georges voulait avant tout qu'on le crût de retour dans 



X^X INTRODUCTION. 

son pays du Morbihan. Persuadé qae sa sortie d'Angleterre 
ne resterait pas longtemps dissimulée, qu'un jour ou Fau- 
tre un espion, se dérobant aux mesures d'expulsion édic- 
tées contre les Français, avertirait le gouvernement consu- 
laire, il voulait que le regard de la police fût détourné de 
Paris, et reporté sur la Bretagne par quelques rumeurs 
sourdes de sa présence ou quelques indices d'agitation. 
Pour mieux donner le change, il déroutait la plupart de 
ses propres officiers sur son véritable séjour. La Haye de 
Saint-Hilaire, et plus tard un autre chef de division, Le- 
peige dit de Bar, ne furent pas seulement chargés de cette 
espèce de diversion ; ils devaient rendre à Georges un 
second service, aussi personnel, aussi important, en four- 
nissant un contingent à cette bande qu'il persévérait à 
vouloir former pour attaquer et combattre le Premier 
Consul. 

Des hommes résolus étaient demandés à cet effet de 
différents côtés. A Londres, il y avait eu le rêve d'une 
petite armée de volontaires, arrivant isolément de plu- 
sieurs provinces comme au temps de la conjuration d'Am- 
boise, et se dispersant dans Paris, prêts à se grouper sous 
les officiers bretons. Une fois en France et en face de la 
réalité, il avait fallu renoncer à une pareille chimère, et 
reconnaître l'extrême difficulté de découvrir, même en 
très petit nombre, des cœurs sûrs, énergiques, capables 
de tous les sacrifices. Aucun n'était espéré de la Vendée, 
où Georges n'avait jamais eu d'influence. Quelques-uns 
étaient arrivés de la Bretagne, lassée, rebutée, stérile à 
son tour, ou de la haute Normandie, sur Tinstigation de 
Raoul Gaillard, qui par son activité et sa connaissance du 
terrain était devenu le véritable second de Georges : ces 
recrues, assez peu recommandables, ne dépassaient guère 
le nombre de six, à la fin de l'année i8o3. Il est vrai que 
dès le début de novembre, les recherches avaient dû être 
ralenties, l'arrestation de Querelle, un des premiers dé- 
barqués, compromis par des lettres surprises, surtout la 
capture de De Sol, dont le visage était trop connu pour n'être 
pas signalé, ayant démontre la faute de réunir à Favance 
~ ;s Chouans qui ne pouvaient être aperçus à Paris qu'au 



INTRODUCTION. XXXI 

péril de leur existeoce et du secret du complot. Un risque 
aussi pressant, ajouté à la rareté des hommes, avait amené 
Georges à peu compter désormais sur les enrôlés de Tin- 
térieur, à faire de ses officiers exilés en Angleterre non 
plus seulement le noyau solide, mais l'élément presque 
unique de sa troupe, et à les laisser en sûreté près de Sou- 
thampton jusqu'à la veille d'agir. 

Si jusqu'ici il ne les avait pas appelés, c'est que contrai- 
rement à toutes ses espérances, il n'avait pas encore Mon- 
sieur auprès de lui. Son obstination à vouloir un combat 
n'était surpassée que par celle de faire d'un prince le 
chef militaire de cette lutte désespérée, puis le chef poli- 
tique d'une contre-révolution royale. Obligé maintenant 
de s'avouer que Bonaparte était moins haï en France que 
les émigrés ne l'affirmaient ; que l'armée, excitée par la 
guerre, restait obéissante ; qu'à Paris, les cabales de quel- 
ques généraux, de quelques sénateurs ou tribuns dispa- 
raissaient au milieu d'une popularité plus évidente qu'ail- 
leurs, Georges, au lieu de se décourager, s'était encore 
plus affermi dans la conviction qu'il fallait tout oser, mais 
seulement sous les yeux et par les ordres d'un Bourbon. 
Plus les difficultés étaient grandes, plus cette apparition 
du prince semblait nécessaire pour les vaincre. Devenu 
complètement solidaire de Monsieur, il se voyait donc 
dans l'obligation de l'attendre. 

Monsieur attendait de son côté. Avant de disposer de 
Pichegru, il voulait être certain que Moreau se prêterait 
à l'emploi considérable qu'il lui destinait. Gomme Lajo- 
lais, parti en mai d'Angleterre, restait muet, il fut décidé 
au mois d'août, peu de jours avant le départ de Georges, 
qu'un ami de Danican, M. Rochelle de Brécy, irait par la 
Hollande savoir sur place les raisons de ce silence inquié- 
tant. Le temps s'écoulait : en septembre et en octobre, 
aucune nouvelle n'arriva ni de Lajolais ni de Rochelle. 
Georges, qui recevait de Monsieur, à de longs intervalles, 
des lettres aussitôt brûlées, fut alors invité à faire parve- 
nir avec précaution aux oreilles de Moreau quelques 
propos flatteurs et engageants. Ils passèrent par Fresniè- 
res, le secrétaire intime du général, furent écoutés avec 



XXXII INTRODUCTION. 

indifférence comme autrefois des ouvertares semblables 
faites en Allemagne, et obtinrent des réponses vagues et 
peu satisfaisantes. Ces insinuations inutiles n'étant pas de 
nature à être renouvelées, Monsieur, comme s'il était peu 
troublé des dangers courus par Georges, s'efforçait de lui 
faire prendre patience, et essayait de gagner du temps. Par 
une concession trop apparente aux vues de Louis XYIII, 
qui recommandait d'aider T Angleterre, il faisait de ses 
loisirs à Londres un usage dont il avait le tort de ne point 
calculer la publicité. Tantôt il tenait des conseils, où 
Pichegru parlait sans se découvrir, où Dumouriez, per- 
suadé que le ministère anglais, à l'exemple de Paul I^, 
avait besoin de ses conseils, étalait avec complaisance des 
plans infaillibles, où la discussion tournait et retournait 
dans le vide ; tantôt il se montrait en uniforme à la revue 
des milices, sans se douter que son assistance à ces revues 
et à ces conseils, racontée dans les journaux anglais et 
répétée en France, froissait des sentiments de patriotisme 
qu'il avait tout intérêt à ménager. 

Au commencement de novembre, Pichegru fut informé 
que Moreau manifestait le désir de le voir. L'avis était 
envoyé de Francfort par Lajolais, arrivé dans cette ville 
en compagnie de Rochelle. Cette espèce d'invitation, rap- 
prochée d'un langage encourageant recueilli un an plus 
tôt par l'abbé David, redoubla chez Pichegru le désir 
d'interroger les deux voyageurs. Par ses soins, une de ces 
autorisations de passeport qui n'étaient plus accordées à 
Londres que par exception et à grand'peine, leur fut 
adressée à Hambourg où ils devaient prendre la mer. No- 
vembre se passa sans qu'on les vit arriver dans un port 
anglais : du moins l'abstention de Monsieur put alors 
être justifiée auprès de Georges, par une absence du Pre- 
mier Consul qui se rendit au camp de Boulogne, et par 
des vents continuels qui rendaient inabordable la grève 
de Biville. Pendant le mois suivant, qui était le quatrième. 
Monsieur commença en apparence a devenir moins inac- 
tif. D'abord, pour modérer l'impatience croissante de 
Georges, un second débarquement fut effectué par le 
capitaine Wright au pied de la falaise. Il se composait de 



INTRODUCTION* XXXIII 

sept penonnes : dont qaatre officiers bretons qni par pré- 
caution reçurent Tordre de se cacher à distance, dans des 
fermes normandes, et denx antres clionans, Deville dit 
Tamerlan et Goster Saint-Victor, moins soumis à Georges, 
qui Toulurent à tous risques le rejoindre à Paris et par- 
tager ses périls. Le septième était un jeune noble, M. Ar- 
mand de Polignac, qui venait plutôt pour porter les pa- 
roles de Monsieur, dont il était l'ami et se disait le précur- 
seur, que pour prendre part à un mauvais coup, en société 
d'hommes de main qui n'étaient pas de sa condition. En 
même temps, sur le bruit que des conscrits de levée ré- 
cente s'étaient mutinés et montrés en armes dans l'an- 
cienne Vendée, sans doute par un effet prématuré du tra- 
vail de Forestier, plusieurs des Bretons réfugiés furent 
envoyés directement de Southampton à la côte de Saint- 
Brieuc. Ils devaient s'unir à La Haye de Saint-Hilaire et à 
de Bar, qui luttaient en vain contre la fatigue ou l'apai- 
sement des esprits, et qui, n'ayant pas réussi à réchauffer 
des ferments de troubles, ne pouvaient éveiller ainsi chez 
le gouvernement une attention que l'approche de l'heure 
décisive à Paris commandait cependant d'attirer et de 
concentrer sur la Bretagne. 

Enfin, dans les derniers jours de ce même mois de dé- 
cembre, Lajolais et Rochelle débarquent en Angleterre, 
et se rendent aussitôt chez Pichegru. Le récit de Lajolais 
fut tel qu'on devait le supposer d'un intermédiaire em- 
pressé à se faire valoir, à se vanter d'une confiance que la 
circonspection de Moreau n'avait pas dû lui prodiguer. U 
était évident que Moreau gardait de la malveillance contre 
Bonaparte; il l'était moins qu'il eût fait confidence de ce 
sentiment à un étranger, lui offrant pour tout gage un 
court billet de recommandation. De ce que Moreau avait 
répété que désormais il traiterait Pichegru avec son an- 
cienne amitié et serait bien aise de le revoir, il ne ressor- 
tait pas qu'il l'engageait positivement à se hasarder en 
proscrit dans Paris. C'était cependant ce simple espoir 
d'une rentrée régulière dont Pichegru avait manifesté lui- 
même le désir, ce témoignage assez banal de bienveillance 
ou de politesse, que Lajolais commentait à sa manière et 

OOailBtPONDANOB DU DUO d'BMOHIBK. 



XXXnr INTRODUCTION. 

dont il exagérait et faussait le sens. A Fentendre, il ne 
pouvait s*agir que d'une Tenue clandestine, et comme elle 
exposerait à la fois la vie de Pichegm et la réputation de 
Morean, comment douter qu'elle eût pour but un échange 
de vues et un concert à établir? Lajolais l'affirmait, et 
persuadait sans peine, grâce à la passion qu*on avait de le 
croire. En l'écoutant, Monsieur, qui était présent sans 
s'être fait connaître, se laissa entraîner à dire : <( Si nos 
deux généraux peuvent bien s'entendre, je ne tarderai pas 
à arriver en France. » 

Des pourparlers furent aussitôt repris avec les ministres 
anglais. Monsieur demandait à être débarqué sur le sol 
français; il alléguait que les camps et la flottille de Bona- 
parte semblaient immobilisés dans des manœuvres de pa- 
rade; que les craintes de la descente s'éloignaient; que les 
espérances d'une coalition en Europe se rapprochaient ; 
qu'on pouvait désormais être sûr de Morean ; qu'il était 
temps d'agir sur l'intérieur. Les ministres écoutaient ce qui 
était dit et comprenaient ce qui ne l'était pas. Malgré les 
demi-mots ou les réticences, aucun d'entre eux ne pou- 
vait plus ignorer que Moreau, dont le nom était mis en 
avant, n'était pas seul en cause ; que derrière lui se trou- 
vait Georges, enfermé, non dans les repaires de sa pro- 
vince, mais dans ceux de la capitale, où il devait dispo- 
ser dans l'ombre des moyens qui n'appartenaient ni à la 
guerre ni à la politique. Les scrupules qu'aurait pu 
inspirer à quelques-uns cet usage peu avouable de leurs 
premiers subsides s'atténuaient, du moment que Monsieur 
acceptait la responsabilité en revendiquant la direction. 
Et cependant, tout en trouvant que cette demande les 
dispensait d'un embarras et sauvait les apparences, ils 
étaient d'accord pour la refuser. A cet égard M. Addington 
et ses collègues raisonnaient comme Pitt, écartant en 
1800 un vœu semblable de mettre Monsieur à la tête des 
Chouans. Pouvaient-ils se soucier d'encourir devant le Par- 
lement, devant les cours d'Europe, le reproche d'avoir sacri- 
fié Monsieur, ou même de l'avoir abandonné, dans un 
mps où ils ne voulaient risquer aucun soldat anglais en 

ince? D'un antre côté, si l'invraisemblable devenait 



INTRODUCTION. XXXV 

Trai, si Monsieur, soatenti de ses seuls partisans et ne de- 
vant à TAngleterre que quelques fonds nouveaux, réussis- 
sait dans sa périlleuse aventure, le cabinet n'entendait au- 
cunement faire à une monarchie restaurée la concession 
de ne pas diminuer la puissance française, de ne point pro- 
fiter de la guerre pour s'approprier nos colonies, ruiner 
notre marine, notre commerce, et resserrer notre terri- 
toire et notre influence dans les limites les plus étroites. 
Pour cette œuvre d'amoindrissement d'une nation rivale, 
Louis XYIII rentré aux Tuileries deviendrait plus gênant 
que la République, précipitée par la mort soudaine de 
Bonaparte dans une anarchie qui la rendrait plus vulné* 
rable, et comme autrefois la discréditerait dans l'opinion 
de l'Europe. Le cabinet, instruit depuis plusieurs mois du 
plan de contre-révolution proposé par Monsieur, n'en 
admettait que la première partie, le renversement de 
Bonaparte, et était décidé à ne pas concourir à la seconde, 
en aidant les Bourbons à remonter sur le trône de 
Louis XIV. 

Cette politique, conforme à une tradition séculaire de 
gouvernement et à la perpétuité des haines et des convoi- 
tises nationales, aUait se découvrir nettement quelques 
mois plus tard. Elle se voilait alors sous les paroles équi- 
voques de quelques ministres, sous le silence de ceux qui 
étaient initiés à ce que les Anglais appellent encore de 
nos jours le secret du cabinet. Monsieur, qui n'avait pas 
Tindolente clairvoyance de son frère, se répétait sans 
cesse qu'en face de la révolution et de l'usurpation, l'An- 
gleterre serait obligée d'élever au premier rang de ses 
intérêts le soutien du principe monarchique chez la na- 
tion voisine, et quand il entendait sa venue actuelle en 
France déconseillée par M. Addington comme autrefois 
par Pitt, il attribuait ces objections uniquement aux rai- 
sons de stratégie, qui empêchaient en ce moment les An- 
glais de le faire accompagner et rétablir par une de leurs 
armées. S'il insistait auprès des ministres, c'était molle- 
ment, pour la forme, et, comme en 1800, avec rarrière- 
pensée de demeurer à Londres, sim{)le spectateur des 
tentatives royalistes auxquelles il avait promis par néces- 



XXXYI INTRODUCTION. 

site Tappui de sa présence. Aurait-il senti dans ses veines 
un reste de Tardeur d*une grande race, autrefois militaire, 
son entourage aurait promptement refroidi cet accès 
héréditaire de vaillance et de témérité. La vieillesse, qui 
chez le duc de Sérent avait peur des initiatives, Torgueil 
de naissance, qui chez les personnages de la maison du 
prince dédaigpiait les Chouans comme gens de mauvaise 
compagnie, la langueur maladive, qui, chez M°^ de Polas- 
tron, s*alarmait d*une séparation peut-être sans retour, 
tout se réunissait pour démontrer que la seule place digne 
de Monsieur était à Londres, et qu*il fallait y retenir 
aussi le duc de Berry, plus emporté que son père et aussi 
peu aventureux. Le plus écouté de ces courtisans était 
un ancien ofEcier des gardes suisses, le baron de RoU, 
étranger de valeur médiocre, de peu d'intrigue, entré, on 
ne sait pourquoi, dans Tintimité du prince, et prétendant, 
sans Taveu de Georges, tenir la haute main sur le com- 
plot. Le baron n'était pas seul à posséder le mystère com- 
plet de la trame ; il le partageait notamment avec l'évêque 
d'Arras, et bien qu'en froid avec cet autre confident, se 
rencontrait avec lui pour pousser dans le sens où il sa- 
vait que Monsieur inclinait. L'unanimité de ces conseils 
aurait pu être invoquée avec moins d'inconvénient et 
d'embarras que l'empêchement suscité par le cabinet an- 
glais, si tout prétexte n'avait pas paru inutile avec la 
raideur inûexible de Georges. Monsieur avait pris le 
parti plus commode et plus sûr de se taire, et de même 
qu'en 1800 il avait laissé le cours des événements le déga- 
ger envers les che& de la chouannerie, il se flattait que 
l'arrivée de Pichegru, en précipitant la crise, ôterait & 
Georges la possibilité de protester contre un manque de 
parole. 

L'envoi de Pichegru, médité secrètement dès l'origine, 
ne fut pas obtenu sans quelque difficulté. Le premier 
mouvement des ministres avait été de ne pas exposer 
isolément le seul des généraux émigrés qui leur inspirât 
confiance, de le réserver pour une opération d'ensemble, 
dont ils s'étaient plusieurs fois entretenus, au cas d'une 
descente repoussée, suivie d'une révolte dans l'Ouest ou 



INTRODUCnOlf. ZZXVII 

d*ime défection dans Tannée française. Ils cédèrent néan- 
moins devant l'assurance que Moreau avait invité son ami 
et Fattendait ponr se déclarer. Pichegra put donc monter 
le II janvier 1804 sur le cutter du capitaine Wright. D'am- 
ples pouvoirs lui étaient délégués pour commander et diri- 
ger, pour confirmer les autorités, rassurer les esprits et 
préparer la place du roi. Véritable suppléant de Monsieur, 
il devait ménager Geoi^s, surtout le faire agir en expli- 
quant que le prince ne se dérobait pas, s'il ajournait un 
peu reflet de ses promesses. Outre Lajolais et Rochelle, 
outre le Suisse Rusillion qualifié d'aide de camp, Piche- 
gru emmenait avec lui deux familiers de la cour d'Edim- 
bourg, le marquis de Rivière et l'alné des Polignac, 
comme de vivants représentants et des témoins certains 
de la part que Monsieur entendait garder dans Tentre- 
prise. Un des Gaillard fut autorisé à se joindre à eux sur 
l'appel de son frère. 

Georges était revenu à la falaise, convaincu qu'il allait 
escorter le comte d'Artois ou le duc de Berry. Il avait 
même envoyé en Angleterre Hermely, avec l'instruction 
de servir de guide au prince, dont l'éloignement prolongé 
tenait tout en suspens. Lorsqu'il vit que Pichegru débar- 
quait sans le chef nécessaire de l'opération, il leva les 
bras au ciel : « Ah ! nous sommes perdus ! x> s'écria-t-il 
brusquement. Calmé néanmoins par des promesses dila- 
toires, par l'annonce que Monsieur ne pouvait tarder à 
rejoin(h*e son aide de camp Pichegru dont il aurait dû 
être suivi ce jour même, Georges fit repartir aussitôt l'in- 
fatigable Hermely, porteur d'un ordre déjà préparé pour 
vingt-cinq de ses officiers, qui s'étaient mis auprès de 
Southampton sur une sorte de pied de guerre et s'exer- 
çaient au maniement du cheval. Ses deux principaux 
lieutenants, Guillemot et Penanster, n'étaient pas appelés 
avec eux, peut-être parce qu'ils étaient destinés à l'office 
de gardes du corps, pour le jour réputé prochain où Mon- 
sieur affronterait le danger du voyage. Mais le nombre et 
le choix de ceux qui devaient s'embarquer prouvaient assez 
que le moment était enfin venu de former la bande, et que 
l'exécution de l'attaque ne serait plus retardée. 



XXXVIII INTRODUCTION. 

Avec le changement qui, à Tinsa de Greorges ou malgré 
lui, se faisait dans la direction de Tentreprise au profit 
de Pichegru, tout en réalité était subordonné désormais 
à l'attitude de Moreau. Quand ce général, toujours cau- 
teleux, fut averti par Lajolais de Tarrivée furtive de 
Pichegru, il laissa percer la surprise, Tinquiétude, et ne 
consentit à une entrevue que de nuit, et sur le boulevard 
de la Madeleine. L*apparition de Georges, amené en tiers, 
lui ût écourter le rendez- vous : mécontent, quoique Breton, 
d*étre mis en face de ce compatriote si compromettant, il 
crut plus tard ne pas trop manquer à la vérité en niant de 
ravoir vu. Cette rencontre mystérieuse, dont l'appareil et 
le décor rappellent les conjurations de théâtre, eut lieu 
le aj janvier, dans des rues sombres et désertes ; et pen- 
dant la même nuit, de Sol et Querelle, les deux affidés 
de Georges, retenus depuis trois mois sous la main de la 
police, étaient traduits devant une commission militaire, 
qui acquittait le premier, et condamnait à mort le second 
comme embaucheur. On apprit, on lut même dans le 
Moniteur, que l'exécution avait été arrôlée par des révé- 
lations : cependant Querelle n'étant pas entré très avant 
dans la connaissance du complot, cet accident, dont la 
portée restait incertaine, ne pouvait, à ce moment, faire 
hésiter les chefs de l'entreprise, déjà entraînés sur la 
pente et convaincus qu'il n'y avait plus de temps à perdre. 
Le 2 puis le 6 février, Pichegru se rendit chez Moreau, et 
s'ouvrit par degrés sur le projet qui l'amenait à Paris. 
Moreau, éclairé par la vue de Georges, avait eu le temps 
de réfléchir et de préparer ses réponses. Le renversement 
de Bonaparte lui semblait dans l'intérêt de la France ; il 
le désirait, sans avoir rien préparé pour le tenter lui- 
même. Si le Corse ambitieux qui aspirait si visiblement à 
la tyrannie périssait par d'autres mains, Moreau pensait 
être appelé au Consulat par le vote du Sénat, le vœu de 
l'armée, la reconnaissance de la nation. Il ferait alors un 
premier usage de cette autorité pour mettre à couvert 
Pichegru, et même Georges et ses Chouans. Quant à la 
cause royale, pouvait-il en être question ? Les Bourbons 
étaient déchus, discrédités ; le retour de la monarchie 



INTRODUCTION. XXZIX 

n*était qu^nne chimère. Pichegm, déconcerté par cette 
firanchise, sortit en disant avec humeur « Il parait qae ce 
b....-là a aussi de Tambitiou 9, et Georges ajouta : « Bleu 
pour bleu, j'aime autant Bonaparte ! » 

En refusant de s'associer à un coup d'État royaliste, 
Moreau comprenait que sa force tenait uniquement à ses 
sentiments républicains et à sa renommée comme homme 
de guerre. Sans doute il s'exagérait sa popularité : la 
succession de Bonaparte ne lui était pas aussi assurée 
qu'il se l'imaginait ; un compétiteur redoutable devait se 
produire aussitôt dans Murât, général actif, brillant, aimé 
du soldat et investi du commandement militaire de Paris. 
Du moins Moreau avait-il raison de s'appuyer devant 
Pichegru sur les intérêts nés de la Révolution et sur la 
nécessité présente de combattre les Anglais. Il ne pouvait 
être choisi que pour continuer à cet égard l'œuvre de 
Bonaparte. Le désir, indécis du reste et troublé, qui 
s'éveillait chez lui pour le pouvoir, s'accordait donc 
pleinement avec sa volonté de ne pas démentir son passé, 
avec son patriotisme, pur encore des sophismes qui l'ont 
conduit plus tard à trouver la mort dans les rangs des 
coalisés. Gomment ne pas sentir qu il se serait perdu dès 
le premier jour, s'il avait accepté une solidarité évidente 
avec des Ghouans à la solde de l'Angleterre? f 

Le 7 février, lendemain de son entretien irritant avec 
Pichegru, se voyant mis en demeure de se prononcer par 
un émissaire de ce général, nommé Rolland, il se retran- 
cha dans des raisonnements semblables, puis se rendit 
chez quelques amis, chez Bernadotte, chez Macdonald, 
dont les sentiments secrets lui étaient connus, leur fit 
entrevoir l'éventualité d'une disparition de Bonaparte et 
s'assura de leur concours si une crise le poussait à la 
première place. Ge langage, tenu devant des mécontents 
Il la veille d'une descente en Angleterre, n'a dû leur sem- 
bler qu'un écho des conciliabules factieux de l'été 1800 : à 
la postérité, il ferait croire que Moreau prévoyait encore 
comme possible l'exécution d'une conspiration à laquelle 
ses réponses venaient cependant de porter un coup acca- 
blant. L'hésitation s'était en effet répandue parmi les con- 



XL INTRODUCTION. 

jurés et se touroait promptement en désarroi. Pour Piehe- 
gru c'était, avec la fin d'an malentendu, le renversement 
de tous ses calculs. Pour Georges c'était, avec la conviction 
que Monsieur ne voudrait plus débarquer, Fimpossibilité 
de rien entreprendre. A quel parti s'arrêter? Fallait-il 
attendre les officiers bretons, qui devaient être en mer, et 
se jeter tête baissée dans une mêlée où le sang répandu 
serait sans doute inutile ? Fallait-il ajourner la tentative, 
se disperser et essayer une retraite sur la Bretagne? 
Tandis que les cerveaux fermentaient d'idées et d'objec- 
tions, d'espoirs et de craintes, que les reproches commen- 
çaient à s'échanger, des arrestations, connues dès le 8, an- 
nonçaient brusquement qu'il n'était plus temps de discu- 
ter, et que chacun devait maintenant penser à sauver sa 
tête : le complot n'était pas seulement désorganisé, il 
était découvert. 

III. 

Depuis la reprise des hostilités, le gouvernement fran- 
çais était persuadé que l'Angleterre ne reculerait devant 
aucune pratique; qu'elle userait, comme autrefois, de 
tous ses moyens de nuire, directs ou indirects, sourds ou 
déclarés ; qu'accoutumée à mettre en avant les royalistes, 
elle devait plus que jamais accueillir ou acheter leur 
concours. Pour se prémunir contre ce danger connn, la 
surveillance, qui s'était ralentie pendant la paix sans s'in^ 
terrompre, redoublait maintenant d'activité, et toutes les 
polices étaient en mouvement. La principale, il est vrai, 
se voyait depuis peu privée de sa tête. Fouché était rem- 
placé, et les ressources personnelles que ce rusé person- 
nage se ménageait en arrière-plan, par ses accointances 
avec tous les partis, n'étaient en rien suppléées par le 
grand juge Régnier, magistrat honnête, policier novice et 
inhabile. Du moins, la tradition se perpétuait dans les 
bureaux, où Desmarest, le chef de la division politique, 
continuait à grossir patiemment ses dossiers. Ce travaÛ se 
trouvait contrôlé et complété par celui du préfet de police 
^ * ois, qui s'occupait en particulier de Paris, et surtout 



INTRODUCTION. XU 

par celui da général Moncey qui, en résumant les rapports 
de la gendarmerie, embrassait tous les départements, an- 
ciens et nouveaox, de la République. Enfin Talleyrand 
ajoutait aussi à cet ensemble de renseignements, et par 
ses instructions à ses diplomates, plus sûrs et mieux 
informés que le petit nombre des agents secrets, dirigeait 
des observations dont il était nécessaire d'étendre et de 
fortifier le réseau au dehors. 

A Tétranger, c'était dans Londres ou les environs que le 
cabinet anglais paraissait avoir sous sa mainles instruments 
les plus nombreux et les mieux disposés pour ourdir ses 
trames. Là, sept princes finançais se trouvaient entourés 
par des réfugiés de toute condition, évoques hostiles au 
conccM^t, anciens fonctionnaires, journalistes, ofliciers 
chouans, tous dévoués à la cause royale, et quelques-uns 
prêts à s*y sacrifier. Les efforts essayés par la diplomatie 
firançaise pour faire expulser ces adversaires étaient restés 
vains ; Thospitalité dont ils profitaient était devenue une 
question d'honneur pour le gouvernement anglais, puis 
un calcul et un moyen de lutte. Même les tentatives d'es- 
pionnage avaient été peu fructueuses. Au-dessous de gens 
de lettres, comme Fiévée ou Beauvoisins, chargés surtout 
de s'enquérir sur le gouvernement et l'opinion, des émis- 
saires obscurs ou des émigrés accommodants avaient rare- 
ment réussi à pénétrer dans les intérieurs suspects ou à 
entendre les propos factieux. La révélation sur Picot et 
Lebourgeois, la seule qui mit sur la trace d'une machina- 
tion, était l'effet imprévu du hasard. Désormais l'Angle- 
terre ne pouvait plus être épiée, et bien que la source des 
avis secrets ne fût pas complètement tarie, ce n'était guère 
que dans les journaux de Londres, échappés aux croisières, 
qu'on pouvait encore puiser quelques renseignements sur 
les visées des royalistes. 

Le continent n'était pas inaccessible comme l'Ue bien 
protégée de la Grande-Bretagne : pour la première fois 
depuis l'explosion de la Révolution, l'état de paix et 
l'ascendant du Premier Consul permettaient de pousser les 
recherches dans toutes les cours. A la fin de iSoa, on 
avait profité des comjdaisanees de la Prusse pour envoyer 



XLII INTRODUCTION. 

un certain Galon Boyer à Varsovie, avec la mission occalte 
de consigner ses remarques sur la manière de vivre et de 
penser de celui qu*on appelait à Paris le Prétendant. Ce 
témoignage, adressé régulièrement à Talleyrand, n'avait 
fait que confirmer ce qu'on savait à Favance du peu d'ini- 
tiative où s'engourdissait ce cercle royal de proscrits. 
Cependant le refus récent opposé à une demande d'abdica- 
tion donnait à croire que Louis XYIII s'était réveillé, et ne 
s'en reposerait plus seulement sur la Providence du soin de 
défendre des droits si nettement expliqués et si publique- 
ment maintenus. Gomme il était notoire que des dépêches 
suivies s'échangeaient entre Varsovie et Londres, on écouta 
l'offre de l'ancien rédacteur de V Argus, Lewis Goldsmith, 
écrivain besogneux et à tout faire, qui se faisait fort d'aller 
en Allemagne surprendre au passage la copie de cette cor- 
respondance. Tandis que cette œuvre de corruption, enta- 
mée avec légèreté, était à peu près manquée à la poste de 
Leipzig, la police réussissait mieux à Paris même, en 
s'emparant de Lesbros Laversane, auteur d'une de ces 
séries de bulletins, qui amusaient et trompaient la curiosité 
du prince en lui peignant la France sous les couleurs qu'il 
désirait. L'ancienne agence de Souabe, languissante depuis 
la paix de Lunéville, avait été dissoute, et demeurait 
discréditée par des papiers compromettants, saisis par la 
Prusse à Baireuth et imprimés depuis par le gouvernement 
français. Mais si ce foyer d'intrigues se trouvait éteint, 
avec lui toutes les ardeurs royalistes n'avaient pas disparu 
en Europe et pouvaient se rallumer pendant la guerre 
nouvelle. Il restait de divers côtés des agents dispersés, 
les uns en rapports avec l'abbé Delamarre, chargé de la 
partie secrète dans le cabinet du roi, les autres plus indé- 
pendants et travaillant sous leur propre inspiration à la 
cause des Bourbons. Le général Bonaparte était las d'en- 
tendre parler de ces émigrés, et se sentait assez fort pour 
les atteindre et les réduire à l'impuissance. Il voyait en 
eux au moins des agitateurs, répandus dans les sociétés 
hostiles à la France, revêtus dlnsignes de l'ancien régime, 
communiquant par des voies clandestines avec leurs 
amnistiés et rentrés, entretenant ^autour d'eux, par 



INTRODUCTION. XUII 

leur attitade et leurs discours, des doutes sur la stabilité 
du régime consulaire. A Vienne, où des menées de cette 
nature étaient signalées, on essaya, mais inutilement, les 
démarches cachées de Tespion Ducange ; dans la cour des 
Bourbons de Naples on employa ouvertement Tinfluence 
officielle de M. Alquier. Ce fut surtout à Rome et à Dresde 
que la main du Premier Cionsul devait s'appesantir avec le 
plus de ténacité, parce que ces deux villes servaient de 
séjours à MM. de Yemègues et d*Antraigues, qui à un 
caractère remuant ajoutaient le tort bien plus grave de 
s'être mis au service d'une autre Puissance, d'abriter leur 
malveillance sous le couvert de la Russie qui prenait main- 
tenant parti pour eux. 

A côté de ces Français, plus irritants que dangereux et 
dont Varsovie paraissait le centre, les agents proprement 
dits de l'Angleterre étaient aussi poursuivis partout où on 
les signalait, surtout en Allemagne, où des voies dérobées 
leur étaient depuis longtemps ménagées. Quelques-uns, 
espions de profession, rôdaient autour des campements 
français, distribués sur nos côtes jusqu'en Hollande. 
D'autres, en plus grand nombre, étaient des embaucheurs 
déguisés. Leur recrutement s'opérait en silence parmi les 
Hanovrienset les Suisses licenciés, ou les Allemands oisifs 
des petits États. On évalua plus tard à six mille les enrôlés 
qui furent ainsi acheminés sans bruit vers l'Angleterre. 
Si, comme il devenait probable, la guerre s'étendait un 
jour sur le continent, il était à prévoir qu'un nouveau 
travail, imité de celui de Wickham, reformerait sur place 
des légions à la solde anglaise, et que les survivants en- 
core valides du corps de Condé y retrouveraient un 
emploi. Après le licenciement général de 1801, ceux des 
Condéens qui n'avaient pas eu la volonté ou le pouvoir de 
rentrer dans leurs foyers, s'étaient dispersés en Allemagne. 
Sans parler des anciens officiers du corps qui servaient 
avec un grade dans l'armée autrichienne, les petites so- 
ciétés où se groupaient les autres pouvaient encore fournir 
des bras pour tenir une épée et des têtes pour commander. 
En janvier 1804, une augmentation de la pension anglaise 
dont ils vivaient fit même supposer que le cabinet de 



I 



XUV IMTRODUCTIOlf. 

Ijondres les payait à Tavaace comme des aaxiliaires. 

Toates ces menées anglaises étaient trop disséminées et 
trop mobiles, pour qu'il fUt possible de les dépister une & 
une : on se contenta de les surprendre à leur origine, dans 
les ports du nord de l'Allemagne qui donnaient encore 
issne à l'Angleterre pour communiquer avec le continent. 
On renvoya dooc k Hambourg l'émissaire Colleville qui 
y avait longtemps séjoui-né ; et la '\-ilIe d'Embden. poste 
d'obser\'ation encore mieux situé, reçut un commissaire 
des relations commerciales, le républicain Lachevardière, 
qui en guettant les allées et vernies des voyageurs, le 
mouvement des lettres et des marcbandises, devait remplir 
une mission où la police avait plus de place que l'intérêt 
de nos négociants. 

Ce fut pourtant à l'autre extrémité de l'Allemagne, à 
Municb, que se firent les découvertes les plus utiles et 
aussi les moins espérées. Elles étaient dues aux artifices 
tout spontanés de ce Méhée, que les ministres anglais, 
mal inspirés, avaient eu l'imprudence d'envoyer auprès 
de M. Drake. Mébée, policier par instinct et par besoio, 
mis en bonne bumeur par un premier succès à Londres, 
s'était promis d'avoir le second à Paris en y vendant son 
intrigue. Après s'être fait connaître en route à Lachevai^ 
dière. puis à M. Otto, notre ministre à Munich, il s'était 
joué, i son aise, de M. Drake, de son cabinet à serrures, 
de ses mystères, de sa crédulité. Revenu promplement à 
Paris, il s'était fait donner l'ordre de continuer le rflle 
meiuonger dont il s'était volontairement affublé. Le Pre- 
mier Consnl ne dédaignait pas de diriger cette mise en 
wckat insidieuse; il y voyait la certitude de saisir un 
agent ingiais en Devant délit de coaiplots, de jeter te 
■ et le ridicule sur leur diplomatie qui s"abais- 
lédés aussi avilissants. Il comptait aussi sur 
ntage. et se flattait de recueillir dans les 
M, Drake des lumières pour éclairer les 
actives eneore qu'à l'étranger, qui se 
" "" » loos les coins de la France. 
b le champ principal pour 
: les ressorts de toutes les 



INTRODUCTION. XLV 

polices, les uns lendas par habitude sur les traces con- 
naes, les autres reportés sur de nouveaux indices, y com- 
binaient plus que jamais la diversité de leurs efforts. Ken- 
tente prônée par Méhée entre les royalistes militants et les 
jacobins, ou, comme on les nommait alors, les Exclusifs, 
avait-elle une autreexistencequele caprice de son ima^na- 
tkm ? On pouvait le craindre, d'après la faveur facile que ce 
plan fictif avaitrencontrée à Londres et à Munich , d'après les 
sophismes de la passion qui, de tout temps, ont poussé 
les partis extrêmes à 8*aboucher et à se coaliser. La re- 
cherche se fit à la fois dans les deux camps. On ne surprit 
rien du côté des Exclusifs : malpré la perte de leurs chefs, 
déportés après l'attentat de nivôse, ils s'agitaient comme 
font les démagogues sous tous les régimes, mais étaient 
contenus par des arrestations fréquentes qui, portant sur 
des gens obscurs et méprisés, n'excitaient aucun intérêt. 
Du côté des royalistes, on arriva jusqu'à Garrez de Me- 
siere, qui correspondait réellement avec Févêque d'Arras 
sur un projet de rallier à la royauté ceux qui l'avaient 
renversée. Mais il avait fallu déguiser en jacobin un agent 
provocateur, et on ne pouvait prendre au sérieux ce qui 
n*était que le produit de ce besoin d'argent et d'intrigue 
qui crée tant de factieux sans consistance. La mission 
de Gléry, connue tardivement vers le même temps, était de 
nature à donner plus d'ombrage. D'après ce qu'on apprit, 
ce confident de Louis XVIII laissait de côté toute pensée 
d'alliance avec les énergumènes : les promesses conci- 
liantes dont il était chargé avaient une portée générale, 
elles s'adressaient aux partisans modérés de la Révolu- 
tion, qui formaient la grande masse du pays. On vit dans 
ces assurances spécieuses et dissolvantes une sorte de 
contrefaçon de l'œuvre de Bonaparte : on crut même 
qu'il 8*y mêlait un système de monarchie tempérée, em- 
prunté à la constitution anglaise, et comme l'émigré Orner 
Talon fut soupçonné de compléter sur ce point essentiel 
les déclarations de Gléry, il fut arrêté et envoyé aux lies 
Sainte-Marguerite. Tout ce programme d'apaisement so- 
cial, d'administration et de gouvernement aurait pu in- 
quiéter par ses aspects raisonnables, s'il n'était pas de- 



XLVI INTRODUCTION. 

meure sans propagande. Réyélé comme on mot d*ordre 
verbal à quelques royalistes de Paris qui devaient le ré- 
pandre de proche en proche, il manquait d'une authenti- 
cité suffisante et ne parvenait pas à la publicité. 

Les probabilités présentes et l'expérience du passé 
faisaient cependant croire que les royalistes de l'intérieur, 
grossis maintenant de tous les rentrés, ne demeureraient pas 
insensibles aux excitations du dehors. Des questions dé- 
tournées étaient souvent adressées à M. Drake sur ses 
correspondants inconnus, sur les conciliabules où les 
têtes ardentes pouvaient encore s'échauffer, sur les trou- 
bles probables des provinces autrefois en armes. Le di- 
plomate anglais, peut-être moins instruit qu'on ne le suppo- 
sait, avait en tout cas une longue pratique des complots ; 
il en possédait les règles, et savait qu'un affidé doit être 
tenu dans l'ignorance de tout ce qu'il n'a pas à faire en 
personne. Crédule envers Méhée, il se renfermait dans 
une discrétion impénétrable sur le reste. Ce n'était pas 
l'affaire des polices consulaires, obligées de s'orienter, 
de se suffire à elles-mêmes. Soupçonnant des comités sé- 
ditieux, elles n'atteignirent que celui de M. de La Roche- 
foucauld, ancien condéen, qui cherchait assez inutilement 
une entente avec Varsovie. Il y avait d'ailleurs peu de 
trouvailles à faire en ce sens, les royalistes, soit par dé- 
couragement, soit par lassitude de l'exil, n'ayant plus 
entre eux l'espèce d'organisation qu'ils avaient reçue au 
moment du i8 fructidor et qui s'était reproduite sous une 
forme plus fractionnée au début du Consulat. Du côté des 
départements de l'Ouest, des précautions nombreuses et 
diverses étaient prises depuis longtemps. Les plus effica- 
ces se confondaient avec les mesures militaires qui 
avaient pourvu à l'armement des îles et des côtes, et pro- 
voqué plusieurs de ces tournées d'aides de camp dont le 
Premier Consul se réservait la direction. Des postes de 
gendarmerie, répartis sur les points les plus exposés, 
veillaient à la fois sur l'espionnage anglais, sur les 
débarquements de Chouans, sur les correspondances de 
T^nsey dont les affiliés semblaient toujours insaisissables, 
n l'argent procurait des révélations qui s'achetaient 



INTRODUCTION. XLVII 

dans les préfectures ou dans les bureaux de la police, où 
des transfuges, comme Leclerc et Mathieu, fieusaient mé- 
tier de leurs récits. A la fin d^octobre, des vols de dili- 
gences parurent les indices ordinaires d'un soulèvement, 
et, en effet, peu de jours plus tard, une bande de révoltés 
tenta à Isemay d*empécher les opérations de la conscrip- 
tion. Des tumultes semblables s* étant renouvelés dans 
d'autres communes, le Premier Consul lança aussitôt des 
colonnes d*éclaireurs sous les ordres de deux généraux 
de gendarmerie, et fit battre en tous sens la contrée située 
sur les deux rives de la Loire, entre Alençon et Poitiers. 
On fusilla neuf des meneurs, on conduisit les autres ré- 
calcitrants au nord, dans la forteresse de Luxembourg. 
Par la promptitude et la sévérité des moyens, le Premier 
Ck>nsul entendait prévenir des troubles qui pouvaient 
suivre rentrée des armées en campagne, et qui, même en 
restant locaux et superficiels, devaient répandre Falarme 
et obliger à distraire des troupes. 

Les mouvements, de peu de durée, qui se renouvelè- 
rent en novembre dans Fancienne Vendée, auraient paru 
plus naturels dans les départements de la Bretagne. Cette 
province, plus inquiétante puisqu'elle avait été pacifiée 
la dernière, demeurait néanmoins en repos. Contenue par 
le camp de Brest et plus sûrement par Vinfluence du 
nouveau clergé, observée dans ses retraites par les gendar- 
mes et les faux chouans, elle envoya aux armées ses cons- 
crits, autrefois réfractaires et recrutés par Tinsurrection. 
Si Ton saisissait parfois des traces d'agitation, la venue 
d'officiers bretons, envoyés pendant Tété, était restée à 
l'état de bruit, lorsque, dans les derniers jours de novem- 
bre, des lettres surprises entre les mains d'un parent de 
Penanster, nommé Even, trahirent la mission de De Bar. 
Ces lettres étaient adressées à Geoi^es et au comte d'Ar- 
tois : on les lut ; on les relut. Où se trouvait Georges, que 
de Bar déclarait ne savoir où prendre ? Était-il caché dans 
le Morbihan ? Avait-il même débarqué en France, comme 
l'annonçait une information secrète, déjà parvenue de Lon- 
dres ? Vagues sur ce point important, les lettres étaient 
nettes au contraire sur l'intention d'insurger les paysans 



XLVIII INTRODUCTION. 

et de gagner des officiers de Tamiée. Cette révolte pro- 
chaine, disposée de près on de loin par Georges, disait for- 
cément penser à Tautre espèce d'attaque qui était réser- 
vée pour Paris, à ce « coup essentiel », médité en 1800, 
tenté le 3 nivôse, et indiqué par Lebourgeois comme tou- 
jours en préparation. On s'était enfin avisé que les « hom- 
mes d'exécution » devaient être ces réfugiés bretons que 
la solde anglaise semblait tenir en réserve près de Sou- 
thampton, et par les aveux d'Even, on savait que la Breta- 
gne devait aussi en fournir un contingent. Déjà même 
quelques arrivées de chouans étaient sigpialées à Paris. An 
milieu de janvier, le Premier Consul jugea nécessaire de 
prouver par un avertissement saisissant qu'il était sur 
ses gardes, et par un acte de rigueur, de déconcerter un 
complot qui semblait se former. Il voulut que ce châti- 
ment exemplaire tombât sur la tête de ceux qui lui étaient 
désignés comme des précurseurs dans cette machination 
devenue si vraisemblable; qu'elle frappftt Picot et Lebour- 
geois détenus depuis un an, Querelle et De Sol de Gri- 
solles, surpris à Paris où leur présence était inexpliquée. 
Ces quatre chouans furent renvoyés devant des commis- 
sions militaires, avec Pioger dit Sans Pitié, que le soup- 
çon d'un dessein semblable avait fait arrêter à Paris peu 
de temps après l'attentat de la rue Saint-Nicaise. 

Tout cet ensemble de mesures pour surveiller, prévenir, 
intimider, n'avait attiré jusqu'ici que l'attention ordinaire 
du Premier Consul. La police au dedans et au dehors de la 
France remplissait des rapports et des entretiens, auxquels 
il accordait seulement une part proportionnée de temps et 
d'intelligence, avec cette aptitude surprenante à s'appli- 
quer également, sans effort comme sans transition, aux 
matières les plus dissemblables. Au-dessus de ces affaires 
courantes, qui variaient à chaque instant, sa pensée, fixée 
sur deux grands intérêts, travaillait sans cesse sur la 
guerre contre les Anglais et l'hérédité de son pouvoir. 

C'était la guerre qui, en exigeant toutes les ressources 
de sa science militaire et diplomatique, excitait le plus la 
fécondité de son génie. Une rivalité qui grandissait depuis 
plus d'un siècle ne pouvait s'éterniser entre deux nations 



INTRODUCTION. XLIX 

voisines, et Rome, pour assurer sa tranquillité, son avenir, 
devait enfin venir à bout de Garthage. Dans l'impuissance 
de la combattre avec avantage sur mer, il fallait la saisir 
corps & corps sur son propre sol, et pour conduire à 
Londres une invasion réputée impossible, tout était à in- 
venter, à créer; une flottille construite sur un modèle 
approprié, des exercices nouveaux pour les troupes, des 
manœuvres maritimes à longue portée qui pouvaient pré- 
parer aux flottes firançaises une supériorité de quelques 
jours dans la Manche. Ce duel décisif ne devait être con- 
trarié par aucune diversion, et FAngleterre, confinée, 
resserrée dans son isolement, devait être tenue à l'écart 
de ses anciennes alliances en Europe. La neutralité du 
continent était l'effort d'une diplomatie, devenue impé- 
rieuse envers l'Autriche vaincue et l'Espagne dominée ; 
restée caressante envers la Russie et la Prusse dont les 
forces demeuraient intactes. L'œuvre était difficile, et la 
vieille jalousie des Puissances, qui se souvenaient de 
Louis XIV et venaient de subir la Révolution firançaise, ne 
pouvait que s'aigrir contre le Premier Consul, qui ne leur 
épargnait pas le poids d'une guerre dont il prétendait les 
exclure. Au delà d'établissements récents, et d'apparence 
trop durable, qui avaient fait sortir la France de ses fron- 
tières naturelles et retendaient sur le Piémont et Gênes, 
même sur la Suisse et la Hollande, des cantonnements de 
troupes françaises venaient de se former en Hanovre et 
dans le golfe de Tarente ; et ces moyens futurs d'arrange- 
ment et de compensation avec l'Angleterre, déjà mis en 
œuvre lors du traité d'Amiens, étaient tous conquis aux 
dépens de l'Europe. C'était aussi l'Europe qui était en 
souffrance et en perte par la fermeture de ses ports et de 
ses fleuves, par une exclusion des marchandises anglaises, 
qui devait par degrés aboutir au blocus continental. Tou- 
tefois Bonaparte, dans la vigueur de l'âge, l'élan de la 
conception, le plein sentiment de sa puissance, regardait 
tout comme possible et se croyait tout permis. Jamais des 
armées aussi belles, aussi nombreuses, ne s'étaient rassem- 
blées sous son commandement ; et lorsqu'à Boulogne, il 
avait du regard passé en revue ses bateaux et ses troupes, 
ooaasfpONDANCB DU DUC d'bmohien. d 



L INTRODUCTION. 

OU lorsqu'une éclaircie dans les brumes d'hiver faisait 
blanchir les falaises anglaises, sa pensée s'exaltait, 
s'enivrait de force et d'orgueil ; elle franchissait le détroit 
d'un bond jusqu'à Londres, ou lui donnait la vision d'une 
entrée au pas de charge dans les capitales de l'Europe. 

Il ne se reposait de ces rêves de gloire qu'en se livrant 
à l'autre désir, plus contenu et aussi obsédant, qui le 
poussait à devenir le fondateur d'une dynastie. Le Consu- 
lat à vie préparait à cette transformation d'un pouvoir 
égal déjà à la royauté, et en formait le dernier échelon. 
L'empressement du vote populaire à ratifier cet achemi- 
nement graduel vers Tempire, prouvait que la stabilité 
était dans le vœu de la nation tout autant que l'unité de 
l'autorité. La France voulait un lendemain, par un fond 
d'habitudes monarchiques, par la crainte de voir l'œuvre 
si chèrement acquise de la Révolution s'effondrer au 
milieu de Tanarchie qui, dans l'antiquité, avait suivi la 
mort d'Alexandre. Il manquait, il est vrai, un fils à Bona- 
parte, et, pour le statut de sa succession, il prévoyait des 
luttes de famille, contre ses frères prétentieux et bornés, 
contre Joséphine tourmentée de l'approche d'un divorce. 
En dehors de l'affection paternelle qui peut-être ne vien- 
drait jamais, il ne cédait alors qu'à la pensée politique de 
perpétuer ses réformes dans la société et le gouvernement, 
qu'à l'ambition personnelle de se placer au niveau des 
maisons souveraines de l'Europe ; stimulants qui, du reste, 
suffisaient à ses calculs pour agiter le problème si com- 
pliqué de Thérédité. Déjà il avait cherché en secret à 
écarter des compétiteurs, en essayant par un marché 
d'acheter l'abdication des Bourbons; et nul doute qu'il 
n'eût attaché à cette démarche l'intérêt puissant qu'il 
devait laisser percer plus tard en négociant son sacre et 
son second mariage. Obligé de désavouer ces avances 
nettement repoussées, il s'en fiait à sa grandeur future 
pour annuler Louis XVIII, et continuait à étudier l'éta- 
blissement impérial sous tous ses aspects d'organisation 
et d'opportunité. Les dangers de mort, que devait multi- 
plier la descente en Angleterre, démontraient l'urgence 
d'une solution; mais si l'opinion semblait prête, les corps 



INTRODUCTION. U 

politiques, le Sénat dont dépendait Tempire, paraissaient 
encore hésitants. Force était, cette fois encore, de se bor- 
ner à pourvoir à Tabsence du chef de FÉtat, pendant qu'il 
serait engagé sur la Manche ou en Angleterre. Cambacérès 
aurait le gouvernement civil ; une large part de Tautorité 
militaire serait de fait aux mains de Murât, dont la fougue 
entraînante ferait sans doute défaut le jour de la descente, 
mais dont la fidélité saurait maintenir la capitale, et 
dont la vigueur saurait en imposer à tous. 

La venue de Georges à Paris, révélée par Querelle, un 
des condamnés des commissions militaires, saisit Bona- 
parte, et lui dévoila brusquement un abîme creusé sous ses 
vastes desseins de présent et d'avenir. Il fallait donc 
défendre sa vie, défendre avec elle la Révolution et les 
destinées de la France contre une poignée de Chouans, 
rebut de la guerre civile I II se rejette en arrière, s'indigne, 
et une colère sourde, mêlée de dédain, lui monte subite- 
ment au cœur. Dès les premiers instants, il place la 
recherche du complot au rang de ses occupations les plus 
importantes : pendant plusieurs semaines il allait s'y 
appliquer avec la même activité qu'à la préparation de la 
descente^ avec une ardeur qui devait s'augmenter et 
s'irriter par les découvertes de chaque jour. 

Querelle, emprisonné en septembre, ne savait qu'une 
chose, la venue de Georges à Paris où il le croyait encore. 
Conduit sur la voie dérobée où il l'avait accompagné, il 
finit, non sans peine, par reconnaître les gîtes, et en 
remonta la chaîne jusqu'à la côte normande. On y arrêta 
un ancien aflidé, du nom de Troche, qui, interrogé à Paris 
le 5 février, annonça pour le soir même un débarquement 
d'officiers bretons à Biville. Était-il encore temps de les 
surprendre? Savary et des gendarmes d'élite se jetèrent 
dans des voitures, coururent à toute bride et en quelques 
heures se trouvèrent apostés au haut de la falaise. 

En même temps, à Paris, les indications de Querelle, 
aidées déjà par des perfidies féminines, faisaient saisir 
Louis Picot et Bouvet de Lozier. Le premier, domestique 
de Georges, avait l'origine basse et les dehors d'un misé- 
rable avec qui tout semblait être permis. Les pouces serrés 



LU INTRODUCTION. 

entre des chiens de fusil, il se laissa arracher, le i3 féyrier, 
l'arrivée récente de Pichegm et ses entre\Ties avec Moreaa. 
L*accusation contre Moreau se trouva confirmée le lende- 
main par Bouvet, au milieu de Texaltation maladive d'une 
tentative de suicide : si le ton de cette déclaration était 
théâtral, le sens en était précis, et la forme, mieux que 
laveu forcé de Picot, pouvait se publier ouvertement. 

Que Moreau eût un rôle dans la conspiration, que même, 
selon le témoignage de Bouvet, il s*y réservât la succes- 
sion de Bonaparte, il ne parut guère possible d'en douter. 
Par là s'expliquait son rapprochement invraisemblable 
avec Pichegru, négocié par Tabbé David, et jusqu'à cette 
affectation d'isolement qui avait mis la police en défaut 
Un conseil privé fut aussitôt réuni, et, dans cette délibé- 
ration secrète, il fut reconnu que les charges, telles qu'on 
les connaissait, étaient trop fortes et deviendraient bientôt 
trop notoires pour échapper à l'action de la justice. Arrê- 
ter Moreau était une mesure grave, la plus grave que pût 
entraîner la poursuite de la conspiration. C'était, par 
contre-coup, atteindre d'abord ceux qui dans tous les temps 
sont nés frondeurs, qui se plaignaient alors de voir la répu- 
blique se convertir en monarchie, ou qui, plus clairvoyants, 
s'inquiétaient de voir un génie débordant prêt à tomber 
dans l'excès. Ces mécontents étaient assez nombreux 
dans l'élite de la nation ; ils murmuraient dans les salons 
et les instituts, parmi les officiers et les membres des auto- 
rités. Ils se faisaient entendre dans la propre famille du 
Premier Consul. L'épuration ne les avait pas tous exclus du 
Tribunat, et on savait que dans le Sénat plusieurs étaient 
dociles à Tinfluence cauteleuse de Sieyès. Moreau donnait 
par son nom un point de ralliement à ces tètes raisonneuses, 
qu'il n'essayait d'ailleurs point de grouper autour de lui, et 
qui d'elles-mêmes ne cherchaient pas à se constituer en 
parti. Pour la masse de la nation, tranquille et modérée, 
attachée à la Révolution par principe ou par intérêt, Mo- 
reau avait un crédit plus latent, mais plus étendu et plus 
réeL II paraissait le second personnage de TÉtat, celui 
Htccès avaient le plus contribué, après ceux de 
i aasurer la grandeur et la durée de la Repu- 



INTRODUCTION. LUI 

bliqae. A des titres divers, le vainqueur de Hohenlinden 
avait donc pour lui tous les partisans de la Révolution, 
sans excepter la faction jacobine, qui naturellement se 
serait tournée contre lui si elle Tavait trouvé au pouvoir : 
on peut même dire que, malgré sa triste fin, Moreau a con- 
tinué à les séduire jusque dans la postérité. Or c'était sur 
Topinion républicaine que Bonaparte s'était appuyé pour 
s'élever dans la journée du i8 brumaire, pour refondre 
dans un moule nouveau les institutions du passé ; c'était 
sur elle qu'il comptait prochainement pour asseoir l'édi- 
fice de l'empire. Il aurait besoin alors du suffrage popu- 
laire, du vœu de l'armée et, auparavant, du concours d'un 
Sénat chargé de modifier la constitution. Il y avait un 
gros risque à heurter les préventions, sincères ou affec- 
tées, de ceux dont dépendait l'achèvement de sa fortune, 
et lorsque Moreau, pris sur la route de Grosbois, fut en- 
fermé au Temple, la plus simple politique commanda de 
se prémunir avec vigilance contre le reproche ou le soup- 
çon d'avoir médité la perte d'un rival ; elle rendit néces- 
saire un ensemble de précautions pour éclairer l'opinion, 
la convaincre et la ramener. 

La plus efficace eût été d'obtenir de Moreau l'aveu de 
sa faute, et, avant toute procédure, de lui infliger un par- 
don éclatant, qui l'aurait fait déchoir comme le Cinna de 
la tragédie recevant sa grâce des mains d'Auguste. Une 
tentative du Grand Juge pour provoquer une confession 
si opportune ayant été froidement repoussée, il fallut 
d'abord prouver la conspiration, qui aurait rencontré 
bien des incrédules, si les deux autres chefs, Pichegru et 
Geoi^es, avaient réussi à s'échapper. Quand des mesures 
de toute sorte, loi contre les receleurs, investissement de 
Paris, primes à la trahison, les eurent fait trouver et sai- 
sir, l'instruction, confiée au conseiller d'Etat Real, reçut 
une direction qui, sans être dévoyée, tendait cependant 
à rendre plus évidente la culpabilité de Moreau. Tout 
élément républicain dut être soigneusement séparé et 
laissé en dehors du procès. Si, par une heureuse fortune, 
il n'y avait pas lieu de suivre, dans les camps et dans les 
corps politiques, la trace de menées révolutionnaires que 



LtV IKTRODUCTIOlf. 

l'indécision de Moreau n'était pas capable d'essayer, on 
aurait pu relever ses liaisons et surtout ses derniers pour- 
parlers avec ceux des compagnons d'armes que leurs sen- 
timents envieux avaient fait exclure dans la distribution 
récente des commandements. Sauf les généraux Liébert 
et Souham, arrêtés et retenus seulement pendant peu de 
jours, ces partisans plus ou moins convaincos de la répu- 
blique et de Moreau, loin d'Mre recherchés, furent réser- 
vés pour les dignités et les gros traitements qui devaient 
bientôt les convertir a l'empire. Il impartait encore 
davautage que le grand accusé, celui qui. dans l'état de 
l'opinion, devenait chaque jour un plus sérieux embarras, 
parât un complice véritable ; non un simple ambitieux, 
qui se serait tenu à cAté du complot pour en profiter sans 
y prendre part, et pour refaire un coup d'htal servant au 
fond le régime républicain. Ce n'était pas le souvenir du 
18 brumaire qui devait éti'e réveillé, mais nniqucment 
celui du forfait de nivôse, dont la ront^pirationactuetleétait 
la répétition agrandie, et qui, elle aussi, était l'œuvre de 
l'Angleterre et de la maison de llourbon, associées cette 
fois k Moreau. 

Pour établir le ca^act^re criminel de cette association 
qu'on disait préméditée et complote, pour attirer ainsi sur 
Morcan une condamnation rendue nécessaire par son eni> 
prisonncucnt et par ses dénégations, il sullisait. croyait-on, 
de fixer nettement sur les Anglais et les Princes la res- 
ponsabilité d'un attentat prêt k s'exécuter par des « bri- 
gands » de la chouannerie. La prouve était d'autant plus 
facile ft mettre en relief, qu'elle était conforme à la vérité 
atreworUit d'elle-même. La complicité des ministres 
ivait être exagérée, comme elle l'a été en effet 
leur a attribué à tort l'initiative ; comment an- 
•Hstell» été contestée, quand les conjurés alTirmaient qoe 
ces ministres avaient, à pliisieuis reprises, fourni Tar- 
ifs poignards, le bûlinieul de fiuerre sous les ordres 
capitaine Wright, qui. ftiil {prisonnier plus tard à 
lage, <k-%intua témoin silencit'iixmais irrécusable? 
JK contcatùn^H^'Amier le bras de Geoi^es ; et 
ir Méhée, rendue publiqae 




INTRODUCTION. LV 

et notifiée aux Puissances, allait démontrer qu*à Munich, 
puis à Stuttgart, la diplomatie anglaise disposait contre 
la vie du Premier Consul d*antres machinations, qui, pour 
être illusoires, n en étaient pas moins odieuses et révol- 
tantes. La part des Bourbons dans la conjuration n*était- 
elle pas aussi claire, aussi certaine ? Elle était manifestée 
par la saisie à Paris de MM. de Polignac et de Rivière, 
amis personnels de Monsieur; par les aveux multipliés 
des conjurés; par celui plus frappant de Georges lui- 
même, qui, sortant un moment de son système de tout 
nier, reconnaissait hautement qu'il ne devait agir que 
sur Tordre et en présence du Prince, et se faisait honneur 
de cette déclaration. Pendant quelque temps on se flatta 
d'intercepter à Francfort une lettre de Louis XVIII qu'on 
supposait à l'adresse de Moreau, et, d'un tout autre côté, 
à la falaise de Biville, de surprendre le comte d'Artois 
ou le duc de Berry qu'on croyait à bord du lougre guette 
par Savary et ses gendarmes. Il se trouva que la lettre 
concernait im intrigant subalterne, le général Desnoyers, 
et que le lougre, chargé, non d'un prince, mais des vingt- 
cinq officiers appelés de Southampton par Georges, fut 
averti du péril et remit à la voile pour les lies normandes. 
Ce fut un double mécompte ; mais à n'envisager que la dé- 
monstration contre les Bourbons, il privait seulement la 
police d'un surcroît de preuves. 

IV. 

Pendant que Savary surveille à l'horizon les allées et 
venues du bateau suspect, l'éventualité de la capture sur 
le rivage français d'un Bourbon, caché au milieu d'une 
bande équipée pour le guet-apens, a fait naître la pensée 
d'un châtiment prompt, saisissant et exemplaire. De tout 
temps la découverte d'un complot a suscité des mesures 
d'intimidation propres à en prévenir le retour, et le 
siècle qui conmiençait allait voir édicter des lois de sû- 
reté générale, comme la suite excessive, mais logique, 
inévitable, des attentats de Fieschi et d'Orsini. Dans les 
conjonctures présentes, l'intervention du législateur au- 



LVI INTRODUCTION. 

rait paru stérile au Premier Consul ; il voulait agir vio- 
lemment comme à la guerre, où la protection de Tarmée 
exige parfois une rigueur soudaine, un sac, Tincendie d'un 
village. Aucune des sentences attendues de la sévérité des 
magistrats qui allaient juger le complot ne pourrait im- 
primer Tétonnement salutaire, TefFroi à longue portée qui 
seul pût retenir pour longtemps Taudace d'un criminel. Ce 
ne serait pas la condamnation de Moreau, que la politique 
commandait d'obtenir et interdisait d'exécuter; ni celle de 
Pichegru, dégradé et déjà sous la flétrissure d'une trahi- 
son, ni surtout celle de Georges, dont la mort semblerait 
le dernier incident des luttes que son obstination avait diri- 
gées. Mais si la France et l'Europe apprenaient tout à 
coup qu'une commission militaire aurait fait justice d'un 
prince, convaincu d'être le vrai coupable, qui, à cette 
nouvelle, ne rentrerait en soi-même? qui ne compren- 
drait la volonté de Bonaparte de ne reculer devant au- 
cune extrémité pour assurer avec sa vie le salut de la 
patrie et le sort de la Révolution? 

A défaut du comte d'Artois et du duc de Berry, restés 
à Londres pour leur sûreté plus que pour leur honneur, 
voici que le hasard découvrait im autre prince, coura- 
geux celui-là, qui s'était logé à quelques lieues de l'Al- 
sace sans qu'on y prit garde, qui avait été oublié pendant 
les démarches tentées pour faire exiler les Bourbons 
dans un asile lointain de la Russie, dont la signature 
mise au bas des protestations contre une abdication avait 
passé inaperçue, et qu'un rapport négligemment perfide 
de Méhée, parti en tournée nouvelle pour sonder 
M. Drake, signalait comme le chef de tout ce qui se 
machinait en Allemagne. 

Il aurait mieux valu pour le duc d'Enghien qu'une 
surveillance continue l'eût entouré depuis son établisse- 
ment à Ettenheim ; que la police, dont l'attention com- 
mençait à se porter vers le Rhin, l'eût compris dans les 
recherches qu'elle dispersait alors sur les anciens aifidés 
de Pichegru, sur les Gondéens convoqués, croyait-on, par 
un ordre prétendu de l'Angleterre, sur les intrigues 
fictives de Gharles Thum et de sa Gonfédération ois- 



INTRODUCTION. LVII 

rhénane, snr celles plus réelles et insignifiantes da gé- 
néral Desnoyers. L'habitation du duc d'Enghien, sa per- 
sonne, sa manière de vivre, auraient été connues à 
Favance. Il n'y aurait pas eu cette brusque révélation 
d'un nouvel adversaire, qui surprit Bonaparte, comme 
avait fait la présence de Georges à Paris ; qui redoubla 
son irritation à un moment où il était dangereux de 
l'exciter, où sa pensée, tendue sur les manœuvres an- 
glaises, croyait apercevoir dans les mouvements mili- 
taires de l'Autriche et les armements de la Russie des 
préparatifs d'une coalition que l'Angleterre combinait 
avec le forfait de Georges, où ses passions faisaient ployer 
par instant son activité d^organisation, débordaient par 
échappées, et s'épanchant sur la déloyauté des Bourbons 
qui en voulaient à sa vie, sur l'aveuglement de l'opinion 
qui ne comprenait pas Tindignité de Moreau et le plai- 
gnait, ne se fixait que sur la nécessité de frapper un 
grand coup et d'en finir avec les complots. 

De ces emportements de l'orgueil, de ces égarements de 
la raison d'État, à l'ordre d'enlèvement contre le duc 
d'Enghien et à l'exécution subite dans les fossés de Yin- 
cennes, il n'y avait malheureusement qu'un pas. Une fata- 
lité décevante aida à le franchir. En brouillant les chiffres 
d'une dépêche, elle fit croire que le duc s'était proposé de 
traverser la France pour se joindre à Georges, tandis qu'il 
avait sollicité le passage par Vienne pour se rendre en 
Angleterre. Par une autre confusion de noms, plus grave 
et bien plus vraisemblable, elle montra Dumouriez venu à 
Ettenheim, dans le but évident de suppléer à la jeunesse 
et à l'inexpérience de son hôte, et en dehors des plans 
compliqués où il s'ingéniait, chargé de la tâche simple, 
naturelle et efficace de faire concorder avec la mort pré- 
vue de Bonaparte une entrée à Strasbourg et une marche 
sur Paris. Enfin, par le témoignage d'un complice, arrêté 
aux côtés de Georges, on dut supposer que le duc s'était 
glissé jusqu'à Paris, pour y rencontrer le chef de la cons- 
piration et se concerter avec lui. 

A Yincennes, cependant, la sentence de mort, celle qui, 
distincte de la publication du Moniteur, fut réellement 



LVIII INTRODUCTION . 

rédigée et signée par les juges, ne reconnut comme prou- 
vée que l'inculpation, irrécusable autrefois, mais insuffi- 
sante aujourd'hui, d'avoir combattu contre la République 
et de recevoir la solde anglaise. Ce fut comme ennemi de 
la France, et non comme conspirateur, que le malheureux 
prince tomba sous les balles des gendarmes d'élite. La 
complicité dans le complot, qui seule l'avait fait désigner 
pour victime, ne put être établie: en l'absence de M. Real, 
qu'un hasard suprême avait tenu éloigné de Yincennes, 
elle ne fit même l'objet formel d'aucun interrogatoire. 

Telles furent les conséquences funestes d'un jugement 
rendu sans délai par une commission militaire. La réu- 
nion instantanée de ce tribunal exceptionnel, sa procé- 
dure précipitée, triste survivance des excès de la Révolu- 
tion, étaient sans doute calculées pour prévenir les plain- 
tes contre la violation du territoire allemand, surtout pour 
s'emparer des esprits, pour enfoncer plus profondément 
le coin dans l'opinion : par contre, tant de hâte empêchait 
d'examiner, de comparer, de faire œuvre de justice. Le 
Premier Consul, qui avait jeté sur l'attitude du duc d'En- 
ghien le coup d'œil rapide qu'il portait en campagne sur 
les mouvements de ses adversaires, et qui, cette fois, s'é- 
tait décidé sur des signes trompeurs, se refusa le temps de 
contrôler et de se raviser. La certitude, acquise pendant 
l'enlèvement, que Dumouriez avait été confondu avec le 
vieux marquis de Thumery, aurait dû servir d'avertisse- 
ment et montrer que Terreur était possible. Au lieu de 
s'arrêter à cette réflexion, la pensée toujours sûre d'elle- 
même et toujours ardente du Premier Consul s'attacha 
sur les papiers saisis à Ettenheim, les parcourut avec le 
parti pris d'y trouver de nouvelles preuves, et s'indigna 
de voir que le duc sollicitait de servir l'Angleterre, qu'il 
promettait d'embaucher pour elle des soldats français. 

L'écriture même du duc témoignait de son empresse- 
ment, de son insistance à se joindre ainsi aux Anglais, 
à ne pas se laisser rebuter par le silence ou les ajourne- 
ments de leurs ministres, à vouloir, peut-être malgré eux, 
les aider contre ses compatriotes, qualifiés de <c l'ennemi 
commun. » Sentiment dénaturé, s'il eût été sincère, si ces 



INTRODUCTION. LIX 

protestations d*aiiion avec le peaple rival n'eussent pas 
été démenties par ce qu'il avait toujours pensé et dit hau- 
tement de la politique anglaise. Combien de fois, pendant 
les amertumes du licenciement, ne s'était-il pas révolté 
contre cette politique, qui traitait les Condéens en mer- 
cenaires^ et cherchait à exploiter leur courage sans s'in- 
quiéter de la monarchie qu'ils s'efforçaient de rétablir I 
Londres lui avait paru alors une prison, où il n'avait pas 
voulu s'enfermer pour recevoir de plus près le pain de 
l'exil. Au fond du cœur il avait gardé, dans les rangs des 
Puissances étrangères, cette aversion contre elles, qui a 
été la contradiction constante de la plupart des émigrés. 
Gomme eux, il vivait maintenant d'une pension anglaise 
qu'il regardait comme une simple dette pour ses services 
passés, ou comme une avance pour ses services à venir; 
s'il affectait du dévouement pour ses bienfaiteurs intéres- 
sés, c'était avec l'espoir de prendre un jour sa revanche 
de cette feinte reconnaissance. En attendant, il se voyait 
réduit aujourd'hui à réclamer leurs subsides pour se mé- 
nager une place dans la grande lutte qui, en se ranimant, 
excitait toutes ses facultés et où la passion la plus vive l'en- 
traînait à jouer un rôle. Le duc d'Enghien ne s'était pas 
seulement fait le serviteur de la cause royale, il était né 
soldat. Son ardeur belliqueuse, tradition d'une noble lignée, 
avait fait son apprentissage pendant les campagnes de 
la Révolution, s'était fortifiée au milieu des plus dures 
traverses, et depuis trois ans s'impatientait d'une oisiveté 
dont le vide n'était rempli ni par les fatigues de la chasse 
ni par des courses dans les montagnes de la Suisse. La 
guerre était pour lui un appel, un attrait irrésistible. Dans 
ses pétitions, dont l'ébauche se retrouvait sous les yeux 
irrités du Premier Consul, il semblait hésiter entre l'offre 
de sa personne pour repousser une invasion sur la côte 
anglaise, et le commandement d'une troupe, reformée sur 
les bords du Rhin. En réalité, les exclusions de la cons- 
titution anglaise étant notoires, il ne pouvait ignorer 
qu'elle interdisait à un étranger de combattre sur le sol 
de la Grande-Bretagne. Son véritable rêve était de re- 
constituer un corps semblable à celui qu'il avait si long- 



LX INTRODUCTION. 

temps conduit en Russie et en Allemagne, à remettre à 
leurs postes les gentilshommes pensionnés que leurs in- 
firmités ne condamnaient pas au repos, à faire rentrer 
dans les rangs ses anciens dragons passés dans des régi- 
ments français, les déserteurs nombreux qu'ils se flattaient 
d'entraîner, les Suisses qui avaient combattu à ses côtés, 
à compléter, comme autrefois, ses escadrons avec des re- 
crues allemandes. Ce travail d'organisation ne pouvait 
encore être dévoilé : confié seulement à ses parents et 
préparé sourdement, il devait s'achever en peu de jours, 
si M. Drake, au lieu d'éparpiller ses subsides, se déci- 
dait à les concentrer à Ettenheim et si, les événements 
ayant marché, la coalition renouée sur le continent ou la 
mort rencontrée sur la Manche venait arrêter Bonaparte 
dans son redoutable essor. 

Ces projets tout militaires, scrutés froidement, avec 
l'appareil et les formes ordinaires de la justice, auraient 
dû faire présumer que le duc d'Enghien ne conspirait 
pas ; qu'engagé sur la même voie qu'avant la paix, il se 
proposait le même but que dans ses campagnes précé- 
dentes. Mais au milieu des préventions dont l'esprit du 
Premier Consul était obsédé, tout se commentait et 
s'expliquait dans le sens d'une complicité : la demande 
de se rendre en Angleterre devenait un prétexte pour se 
joindre à Monsieur et débarquer avec lui : si eue était 
repoussée à Londres, l'embauchage devait fournir le 
moyen de pénétrer en Alsace et d'arriver par cet autre 
chemin jusqu'à Paris, où le rendez- vous général était 
assigné par Georges. 

Quelques jours s'étaient à peine écoulés depuis la sen- 
tence de Vincennes, et déjà des apparences contraires 
s'étaient produites ; a la vague vengeresse » dont a parlé 
le poète avait commencé à les jeter sur les marches des 
Tuileries. Le principal de ces nouveaux indices, désor- 
mais inutiles, était un écrit qui donnait la signification des 
papiers qu'une recherche hâtive et incomplète avait fait 
découvrir à Ettenheim. Le jeune duc, s'adressant à un 
des officiers de Condé réfugiés à Offenburg, blâmait net- 
tement la conspiration, et se félicitait de l'arrestation de 



INTRODUCTION. LXI 

Pichegru, ce « demi-converti, qui ne pouvait que faire 
grand tort à la cause. )» Un trait aussi cruel, lancé à la face 
du conquérant de la Hollande» retombait aussi sur le vain- 
queur de Yalmy : jamais ni Pichegru ni Dumouriez, mal- 
gré leurs courses à travers TAllemagne, n'avaient trouvé 
accès auprès du duc, qui les méprisait et ne pouvait leur 
pardonner d* éclatants services rendus à la Révolution. 
Étranger aux menées de ces deux transfuges de la Répu- 
blique, il ne s'était pas moins tenu à l'écart des intrigues 
des vrais royalistes, de ceux qui n'avaient point varié. 
Pendant le temps que l'agence de Souabe, avouée cepen- 
dant par Louis XVIII, avait essayé de miner le terrain 
derrière et dessous les armées, et d'arriver à la France 
par des cheminements ténébreux, le duc avait dédaigné 
tout rapport avec ces brouillons prétentieux, employés 
dans son voisinage à une tâche commune ; sa main n'avait 
jamais touché à leurs ressorts secrets. 

C'était chez lui affaire de principes, c'était surtout 
afhire de caractère. Avec sa passion des armes, le culte 
de sa race, ses rêves du grand Gondé, il avait gardé in- 
tacte la sincérité, la foi du soldat qui ne connaît que la 
guerre ouverte. La pratique trop souvent pervertissante 
des troubles civils lui avait été épargnée. Un long exil 
lui avait, il est vrai, appris les sentiments des émigrés ; 
lui montrant des républicains et non des Français dans 
ses adversaires ; la résistance contre la Terreur puis con- 
tre l'usurpation dans la lutte contre la patrie; lui fai- 
sant prendre en pitié la lassitude de ses compagnons, 
même de ses aides de camp, qui se dérobaient et ren- 
traient dans leurs foyers; mettant de la raideur et de 
l'emphase dans sa persévérance. Au fond, ses traditions 
d'honneur se trouvaient dévoyées sans être amoindries. 
Contraint de faire bon visage à des étrangers, subor- 
donné à son grand-père dont le commandement était 
devenu tracassier, dont l'humeur était chaque jour plus 
morose et plus grondeuse, il avait dû souvent se com- 
porter avec lui comme avec un chef de corps et de famille 
qui ne le comprenait pas : c'était là sa seule dissimula- 
tion. Du reste, de l'ouverture d'esprit, des aspirations 



LXU INTRODUCTION. 

politiqaes, une curiosité toujours en éveil sur les affaires 
de l'Europe ; dans son intérieur ordonné avec simplicité 
et économie, un vif amour de Findépendance mêlé par- 
fois à celui de la solitude, le goût de la fatigue, une 
liaison qui lui assurait la tendresse et le repos sans la 
sujétion, raffection touchante de ses gens et des habitants 
du voisinage, la reconnaissance de ses anciens soldats 
dont il s'essayait et ne réussissait pas toujours à soulager 
Tinfortune, de nobles épargnes sur une pension dont 
Forigine lui pesait. C'était déjà Texpérience de la vie tem- 
pérant l'entrain de la jeunesse ; mais c'était toujours le 
cœur franc, loyal et généreux que donne la naissance et 
que l'âge ne change pas. 

Le duc d'Enghien aurait agi contre son naturel s'il 
était entré dans la conspiration : l'occasion d'y prendre 
part ne s'est même pas offerte; nous pouvons ajouter 
maintenant qu'elle ne pouvait se présenter d'elle-même. 
Car, tandis que l'Émigration est répandue par petites 
colonies sur la surface de l'Europe ou sert dans les 
armées qui l'emploient, l'action royaliste, celle qui vise 
directement le rétablissement du trône et s'y applique par 
tous les moyens, s'est disciplinée dans des cadres où elle 
s'est cantonnée. Ces organisations, établies à la fois par 
l'Angleterre et les Princes, se sont partagé la France : 
des bornes posées assez nettement sur le territoire les 
ont circonscrites par régions. Pour les provinces de l'Est 
et du Midi qui composent im premier groupe, l'impulsion 
des intrigues et des troubles est venue du côté de l'Alle- 
magne : elle a été l'œuvre, non de l'Autriche constam- 
ment malveillante pour les émigrés, ni de la Russie 
livrée aux caprices incohérents de Paul I*', mais de 
l'Angleterre qui, par les mains de M. Wickham, a versé 
les subsides et transmis le mot d'ordre. Cette Puissance, 
présente partout où il y a quelque chose à machiner 
contre la France, s'est associé la direction, plus apparente 
qu'effective, de Louis XVIII ; et ce prince à son tour s'en 
est remis à une agence, remuante, crédule, discréditée et 
divisée contre elle-même par des jalousies et des re- 
proches réciproques. Dans l'autre moitié de la France, 



INTRODUCTION. LXin 

celle de TOaest, qui a été le théâtre des lattes de la chouan- 
nerie, la distribution des commandements, la répartition 
des ressources, les instructions pour les soulèyements 
ont été concertées à Londres entre Monsieur et le cabinet 
anglais. Les deux centres d'agitation, TOuest et le Midi, 
sont restés distincts et séparés, la distance, surtout une 
divergence de vues et de tempérament entre Louis XVIII 
et son frère ayant toujours empêché le cabinet anglais de 
les rattacher l'un à Tautre. Force a même été, dans 
rOuest insurgé, de sacrifier Tunité d'autorité, et de con- 
sacrer des subdivisions par provinces et par territoires 
qui, en multipliant les chefs, ont entretenu la confusion 
dans les mouvements de la révolte. G*est dans ces compar- 
timents, réparés en partie depuis la guerre, que s'est 
formée la conspiration de i8o3. Entreprise comme le su- 
prême effort de la chouannerie de Bretagne, elle est 
restée limitée dans Tancien commandement de Georges, 
et, si elle s'est étendue sur le pays de la rive droite de la 
Seine, soumis autrefois à Mallet, c'est par la nécessité 
de disposer dans la haute Normandie le lieu de débar- 
quement et les lignes d'accès vers Paris. En i8o3 comme 
autrefois, le duc d'Enghien n'a eu aucune place marquée 
dans ces combinaisons d'insurrection ou de coups de 
force, et s'est trouvé hors cadres. Après la fin de ses cam- 
pagnes, le seul rôle de ce genre qui aurait pu lui être ré- 
servé l'aurait été dans les intrigues de l'Est ; mais ce que 
l'indolence de Louis XYIII et l'impéritie de ses agents 
avaient eu la prétention d'oi^aniser n'existait plus, et 
n'avait pas été remplacé par les menées imaginaires de 
M. Drake. Sur les frontières du Rhin et des Alpes, le 
duc d'Enghien s'est donc senti libre dans ses allures; 
jusqu'ici ses projets d'embauchage, son plan même d'une 
entrée en Alsace, lui ont été personnels; l'argent anglais 
qui lui est nécessaire, mais dont il n'a rien reçu, n'a pu 
encore diminuer cette indépendance. Quant aux complots 
des Bretons, le duc y est demeuré aussi étranger qu'à leurs 
guerres. La Bretagne est un foyer à l'écart, lointain et fermé, 
où il n'a jamais pénétré : ses combattants et ses proscrits 
ont à peine connu même le nom du dernier des Coudés. 



LXIV INTRODUCTION. 

n aarait appartenu aa comte d'Artois de reculer un peu 
des barrières usées et tombées en plus d'un endroit, 
d'essayer ainsi, par-dessus les anciennes bornes, de mêler 
le duc d'Enghien à la conspiration, sans cesser comme 
autrefois d'en faire sa propre affaire. Il ne parait avoir eu 
ni cette intention ni même cette pensée. Esprit étroit et 
dominé, Monsieur n'a pas voulu sortir de la petite coterie 
de ses familiers, et cet entourage ne s'est soucié aucune- 
ment de voir étendre des confidences qui auraient pu pro- 
voquer de nouveaux conseils et justifier des influences 
différentes. D'un autre côté, il s'était lié par des engage- 
ments de silence envers Georges, qui risquait trop pour 
ne pas comprendre que son entreprise et sa vie étaient à 
la merci d'une indiscrétion. Il ne s'est donc jamais ouvert 
avec les autres princes de sa maison, réfugiés comme lid 
en Angleterre ; muet avec les d'Orléans par ressentiment 
contre leur passé ; renfermé avec les Gondés par la crainte 
de leur dévouement trop confiant et trop exclusif à la 
personne de Louis XVIII. Il était impossible que le repré- 
sentant du roi, le comte d'Escars, demeurât dans une 
ignorance complète de ce qui se tramait, et ne connût pas 
au moins la disparition de Georges ; mais il y avait loin 
des rumeurs incertaines et entrecoupées que la légèreté 
des amis de Monsieur ne ménageait pas, à des affirma- 
tions précises, telles que les Gondés, s'ils en avaient été 
dépositaires, auraient cru de leur devoir de les trans- 
mettre, et qui, en ôtant à Louis XVIII la liberté de s'abs- 
tenir, l'auraient obligé à im désaveu formel du complot, 
l'auraient mis en opposition directe Javec son frère, à qui 
il prescrivait souvent de ne rien tenter en France. 

La réserve où Monsieur s'est tenu avec le prince de 
Condé et le duc de Bourbon, ces vétérans éprouvés de la 
cause royale, n'a pu se changer en épanchement et en 
abandon avec leur jeune descendant. Le duc d'Enghien, 
qui a été pris encore enfant par l'exil, qui, depuis de 
longues années, n'a eu avec Monsieur ni rapports ni cor- 
respondance, lui est apparu sous des traits inquiétants, 
que les préventions de son grand-père ont contribué à 
/i^o^ijner et à accentuer. Son courage pendant la guerre a 



INTRODUCTION. LXV 

passé pour de la témérité, sa vivacité jaTénile pour de 
rindiscipline ; depuis la paix, ses velléités de servir FAa- 
triche ont été signalées comme une sorte de défection ; 
son séjour isolé à Ettenheim a été mis sur le compte de la 
bouderie et de Timprudence. Avec moins d'injustice on 
lui a refusé à Londres les qualités du conspirateur, dont 
il avait bien quelques-unes mais sous une tout autre 
forme. Quand de faux bruits Font représenté comme cé- 
dant à ses plaisirs et se risquant la nuit dans Strasbourg, 
qui a pu songer à le rendre dépositaire d'un secret aussi 
profond que celui de Georges ? De quelle manière, 
d'ailleurs, aurait-il été affilié au hardi Breton ? Sa nais- 
sance ne l'avait point placé assez près du trône pour qu'il 
pût devenir le prince dont la présence était exigée, et 
suppléer Monsieur ou le duc de Berry. Elle l'avait élevé 
trop haut pour qu'il pût descendre au rang de simple 
combattant dans une bande d'hommes de main. L'appeler 
à Paris avant la tentative, c'eût été lui proposer une situa- 
tion aussi fausse que dangereuse, et d'abord les périls d'un 
voyage long et sans gites dans un temps où la police était 
partout en éveil. Il fallait que le complot eût réussi pour 
que le duc d'Ënghien pût y prêter son concours : alors, 
avec la troupe qu il avait le projet, annoncé et connu, de 
former sur la frontière, il aurait pénétré en Alsace et, 
ralliant les mécontents sur son passage, serait venu se 
ranger en bataille autour de Monsieur sur les places de la 
capitale. Ce rôle du lendemain, qui parait lui avoir été 
réellement destiné, n'avait pas besoin de lui être annoncé 
la veille. Aucune lettre ne lui a donc été écrite, aucun 
émissaire ne lui a été envoyé de Londres pour l'initier à 
la conspiration : il ne Ta apprise, comme tout le monde, 
que par le bruit public. 

Les contemporains, en général, ont eu une autre 
croyance. La personne du duc leur était peu connue, et 
après le procès des conjurés où son nom n'avait pas été 
prononcé, le silence s'étant fait, l'opinion a dû s'en tenir 
aux apparences ; elle a regardé le duc comme un auxiliaire 
de (xeorges puisqu'il avait été enlevé et condamné à ce 
titre. Cette erreur, si probable qu'elle parût être, n'a guère 



LXVI INTRODUCTION. 

pesé snr rimpression profonde qui s'est répandue aussi- 
tôt ; elle n'a ni empêché ni diminué une réprobation à peu 
près unanime. Chez le plus grand nombre de ceux qui ont 
alors senti et raisonné, le blâme, mêlé d'abord d'étonné- 
ment et de tristesse à cette reprise des procédés de la 
Terreur, s'est surtout soutenu par la pitié que ne pouvait 
manquer d'inspirer le rang de la victime. Il a semblé que 
ce jeune front, même souillé par le souffle de la conspira- 
tion, aurait dû être protégé par le souvenir de ses ancêtres. 
Il s'est éveillé en sa faveur un intérêt semblable à celui 
qui s'est attaché à Moreau, dont les torts, tout politiques, 
ont paru couverts par d'éminents services envers la patrie. 
Pour le duc d'Enghien comme pour Moreau, l'opinion est 
restée le plus souvent dans ce milieu d'équité particulière 
et supérieure, d'appréciations personnelles que la loi a 
permises au juge, et où Bonaparte lui-même s'est placé, 
lorsque son droit de grâce a été appliqué et réservé aux 
amis du comte d'Artois, à tous ceux qui dans l'entourage 
de Georges n'étaient pas convaincus d'être les « hommes 
d'exécution. » Dans ime autre partie du public, rapprochée 
du Premier Consul, dans le monde restreint des conseil- 
lers et des politiques, anciens révolutionnaires pour la 
plupart et dont les préjugés ont dû trouver la culpabilité 
du duc encore plus vraisemblable, l'improbation a eu sa 
source principale dans le sentiment qu'une faute était 
commise. Au moment où le Premier Consul avait besoin 
de toute sa popularité, il a paru que la raison d'État aurait 
dû provoquer des mesures de modération et de clémence, 
et non un sacrifice cruel, que la malveillance a aussitôt 
interprété comme un gage sanglant donné à la faction des 
jacobins. Méritée ou non, la mort du duc a été regardée, 
par ceux qui ont l'habitude de juger d'après les 
maximes de gouvernement, comme un acte contraire à 
ces maximes ; et cette appréciation froide, silencieuse, et 
de simple calcul, est devenue celle de Talleyrand lui- 
môme, quand il a été prouvé par l'événement que la sen- 
tence de Vincennes, comme tous les coups de foudre, 
n'avait pas d'effets d'une utilité durable. Car de même 
qu'elle n a pas fait hésiter longtemps l'ancienne noblesse 



INTRODUCTION. LXVII 

sur le seuil des grades ou des emplois de cour, elle n*a 
nullement désarmé les conspirateurs, dont les survivants 
ont continué à épier les occasions où la fortune de Na- 
poléon semblait fléchir, et se sont tenus prêts aux agres- 
sions perfides en 1807 comme en i8i3 et en 1814. 

Un siècle s'est écoulé depuis que le malheureux duc 
d'Enghien est tombé dans les fossés de Vincennes, empor- 
tant avec lui le secret des tentatives qu'il a pu méditer, et 
après ce long espace, l'impression qu'ont ressentie les 
contemporains est encore celle qui prévaut parmi nous. 
Aujourd'hui comme alors, la complicité du duc dans la 
conspiration nous apparaît comme une question à la fois 
indécise et secondaire, ne changeant pas la moralité de 
l'acte qui pèse le plus lourdement sur le règne de Napo- 
léon. Et pourtant, dans cette revision continuelle, qui est 
l'œuvre de l'histoire, la lumière ne doit elle pas être faite 
sur ce point obscur, et n'est-il pas de notre devoir de de- 
mander à la correspondance du duc, à une connaissance 
moins imparfaite du complot de Georges, les moyens de 
l'éclaircir ? Cette recherche de la vérité ne pourrait affai- 
blir les sympathies qui ont toujours entouré la personne 
de la victime, quelle qu'ait été sa conduite; elle peut les 
fortifier en établissant que cette conduite a été pure; que 
rinjustice s'est trouvée unie à la violence. Au moment 
où le cours des années ramène un de ces anniversaires 
qui font revivre et palpiter le passé devant nos yeux, la 
preuve de l'innocence n'est-elle pas le suprême hommage 
que la postérité peut rendre encore à la mémoire du duc 
d'Enghien, une dernière palme qu'elle peut déposer sur 
sa tombe ? 

C** B. DB LA M. 



CORRESPONDANCE 



DU 



DUC D'ENGHIEN 



<MA^N«SAAnM^«^^rf^^A^O^^W^^MMAMM^MMMM«WWWMVWMM*«MWMW^«MMA^MMM«V«^M^^^V^V«A<WWWW^^^^WW^S'^WMW«r 



PARTIE I 



LE LICENCIEMENT 



L^armistice concla à Steyer, le a5 décembre 1800, termine la campagne en 
Allemagne. — Il trouve le corps de Gondé en retraite dans la vallée de 
la Mur. 

Composition de ce corps, divisé en régiments nobles et régiments 
soldés. 

La désorganisation de Tarmée autricbienne fait regarder la paix 
comme inévitable. 

Les commissaires anglais. — Wickham prescrit la vente des chevaux 
des Gondéens. — Il donne aux nobles le choix entre un licenciement 
avec prime, et un embarquement dont il ne précise pas la destina- 
tion. 

La machine infernale. — Armistice en Italie. 

Enghien rejoint à Graz la princesse Charlotte de Rohan. — Pendant 
cette absence, désertion parmi ses dragons. 

Ordre du jour de Condé, du 9 février 1801, annonçant que rembarquement 
se fera probablement pour l'Egypte. — Il refuse de s'y rendre. Enghien 
refuse de même. 

Cet exemple est suivi par la plupart des nobles, qui rentrent clandes- 
tinement en France. 

Nouvelle que Paul I" a expulsé Louis XVIII de Mitau ; qu'il se rap- 
proche de Bonaparte et provoque la Ligue du Nord contre l'Angle- 
terre. 

Proposition inutile faite à Enghien de former un régiment au service 
anglais. 

C0RRB8X>0NDANCE DU DUC d'BNOHIEN. 1 



a LB LICENCIEMENT. 

Paix de Lunéville. — En Angleterre, un nouyeaa cabinet commence à né- 
gocier avec la France. 

Pouvoirs confiés à Wickham pour le corps de Gondé. U en prononce 
la dissolution, qui s^exécute le 3o avril. — Les non-licenciés, réduits à un 
petit nombre, entrent dans les c Chasseurs britanniques. » 

Gondé, pour soutenir les intérêts des nobles pensionnés, se décide à 
aller en Angleterre, où se trouve déjà son fils, le duc de Bourbon. — 
Excursion qu'il fait d'abord à Vienne avec Enghien. 

Assassinat de Paul I**. — Les Anglais maîtrisent la Ligue du Nord. — 
Leurs succès en Egypte. 

Adresse d'Enghien pour conserver son indépendance sans perdre la 
pension anglaise. Il veut rester sur le continent, pour être éloigné de 
Gondé avec qui il a des rapports difficiles, et se tenir à portée de servir 
dans Tarmée autrichienne, en cas d'une guerre nouvelle. 

Il renonce à Graz et vient, avec la princesse Charlotte, s'établir à 
Ëttenheim, possession du vieux cardinal de Rohan. 



I. — Enghien a Condé, à Leoben 

[Troraiach,] 6 h. 1/3 matin [a8 décembre 1800]. 

Il faut que la paix soit faite ; car certainement jamais 
les Français n* auraient consenti à un armistice de trente 
jours ', qui peut sauver F armée autrichienne. 

L'inquiétant pour nous, à présent, est la conclusion 
prochaine de cette paix : car, que deviendrons-nous ^? Les 

I. L'armistice conclu par Moreau à Steyer le a5 décembre, et dont la 
notification, envoyée le lendemain par Tarchiduc Gharles, avait été reçue 
par Gondé dans la nuit du 37 au a8. 

a. La petite armée de Gondé se divisait en deux parties bien distinctes : 
I* Les corps nobles, composés entièrement de gentilshommes, qui étaient 
répartis eu un régiment à pied (de dix-huit compagnies) sous le comman* 
dément du prince de Gondé, et en un régiment à cheval (de dix compa- 
gnies) sous Itt commandement du duc d*Angoulème, aidé de son frère, le duc 
de Berry. Gcs deux régiments étaient encombrés d'ofliciers. Les surnumé- 
raires et ceux que Tàge, la fatigue, les blessures éloignaient du service, 
formaient deux depuis, assez nombreux. — v Les corps soldés. On donnait 
ce nom à deux régiments d'infanterie, celui de Bourbon, dont le comman- 
dant nominal, le duc de Bourbon, était depuis i^gS retiré en Angleterre, et 
celui de Durand ; — à un régiment de cavalerie, celui des dragons du duc 
d'Eughien ; — enlin à quelques compagnies, très faibles, d'artillerie. Ghacun 
de ces derniers régiments, selon les usages de l'ancien régime, était réputé 
la propriété de son colonel. Les officiers des corps soldés appartenaient à la 



3o DéCSMBRE 1800. 3 

Anglais nous conserveront-ils? Serons-nous militaire- 
ment licenciés etptds pensionnés? Sera-t-il de nouveau 
question d'embarquement? On a beau penser, chercher, on 
ne peut s'arrêter à aucune idée qui soit seulement fondée 
sur une probabilité. 
Votre lettre pour d'Orb ' est partie sur-le-champ. 

(Arch. de Chantilly.) 

9. — GONDÉ Al EnGHIBN 

Kapfenbergty 3o décembre x8oo. 

Je VOUS envoie la copie de Tordre que j'envoie à la par- 
tie de votre régiment qu'on a envoyée, contre la disloca- 
tion arrêtée par moi, s'établir dans le village assigné à 
l'artillerie : faites-le exécuter sur-le-champ, s'il ne l'est pas 
encore. 

Ci-joint un extrait de la ligne de démarcation. 

P.'S. — Je suis fort étonné qu'on ait envoyé une par- 
tie du régiment d'Enghien, contre mon ordre, dans le 
village que j'ai assigné à mon artillerie. Ce qu'il peut y 
avoir du régiment d'Enghien dans ce village en sortira 

noblesse française ; les soldats étaient soit des Français émigrés on déser- 
teurs, soit, pour le plus grand nombre, des recrues suisses ou allemandes. 
— La désorganisation, qui sévissait dans Tannée autrichienne, avait aussi 
atteint Tarmée de Gondé, placée alors à Taile gauche. L'effectif, qui aurait 
dû être de i,5oo hommes pour les corps nobles et d^un peu plus pour les 
corps soldés, pouvait à peine être évalué à 1,400 combattants. 

I. Antoine, baron d'Orb, né en 174^ dans le bas Palatinat, était entré au 
service de France dans Royal-Nassau, puis dans Esterhazy-hussards. 
Lieutenant-colonel à Tarmée des Princes, au régiment de Salm-hussards, 
il fut nommé colonel le i*' juin 1799, et aide-major général de Tarmée de 
Condé. Depuis ce moment, il remplissait ces fonctions d'état-major, aux- 
quelles se référait la lettre de Ck)ndé. — Pendant la Restauration, le baron 
d'Orb vécut en Bavière. 

a. Le corps de Gondé se trouvait rassemblé en Styrie, dans la vallée en- 
caissée de la Mur, à l'endroit où cette rivière, après avoir coulé vers l'est, 
fait un coude assez brusque pour se diriger au sud. Bruck est situé au 
sommet de ce coude, à peu de distance de Leoben, qui est à Touest, et de 
Kapfenberg, qui est au nord, sur la route de Vienne. 



4 LE LIGBNGIEMENT. 

sur-le-champ et rentrera à Brack, où le dac d^Enghien 
les placera, comme il le jugera à propos. 

(Arch. de Chantilly.) 

3. — Enghien a Condé, à Kapfenberg 

Bruck, ce 3o [décembre i8ooj, au soir. 

Malgré tout ce que j'ai pu faire pour trouver dans les 
environs une dislocation passable, cher papa, il m'a été 
impossible, vu la pauvreté du pays et le peu de maisons 
à écuries, de mettre les chevaux à couvert sans m'étendre 
jusques à la première poste sur la route de Graz ^ ; ce qui 
me met un escadron à quatre fortes lieues de moi. L'am- 
bulance occupe, à une lieue et demie dlci, un grand vil- 
lage, qui me conviendrait parfaitement et m'arrondirait 
mes quartiers en mettant tout le monde à couvert. Si 
vous pouvez nous accorder ce village, ce sera un grand 
service que vous rendrez à mon régiment, qui n'a jamais 
été aussi mal établi : ce village s appelle Bârnegg ^, L am- 
bulance serait parfaitement bien à quatre lieues plus loin, 
dans une jolie ville que l'on appelle Frohnleiten, et qui est 
au moins aussi grande que Bruck. Si vous ne vouliez pas 
changer l'ambulance et que nous dussions rester ici quel- 
ques jours, je vous demanderais la permission d'envoyer 
là un ou deux escadrons. Outre le bien-être, il y aurait 
un second avantage : l'éloignement de la tentation pour 
déserter ; et le voisinage de l'ennemi en armistice nous a 
déjà coûté cher, en avant d'Aibling ^ : je craindrais qu'il 
n'en fût de même ici. 

(Arch. de Chantilly.) 

1. Graz, sur la Mur, à une dizaine de lieues au sud de Bruck. Cette ville 
compte aujourd'hui 70,000 habitants. 

2. € Bereneck », d'après la carte de Chauchard, dont se servaient alors 
les armées françaises. — Enghien écrit t Berneck ». 

3. A la fin de juillet 1800, pendant la trêve signée le i5 de ce mois à Pars- 



3o DÉCEMBRE 1800 ET fà JANVIER 180I. 5 

4. — GONDÉ A EnOHIBN 

Kapfenberg, 3o décembre 1800; 6 h. i/a soir. 

Je VOUS dirai d'abord que je ne demande pas mieux 
que de donner de Textension aux cantonnements de votre 
régiment, quand il le demandera et que cela se pourra ; 
mais je ne souffrirai jamais qu'on s'empare d autorité de 
ceux de mes autres troupes, Au reste, je sais bien que ce 
qui est arrivé n'est pas de votre faute. Je ne puis vous 
donner Frohnleiten, attendu qu'il a été réservé pour le 
passage des troupes autrichiennes < ; je ne puis non plus 
trop éloigner du corps l'ambulance ; mais je trouve très 
bon que vous établissiez à Bâmegg, avec elle, tout ce que 
vous pourrez de votre régiment : elle a peu de chevaux 
et vous trouverez de la place. Ainsi arrangez- vous comme 
cela, et prévenez-en le directeur >. 

(Arch. de GhantUly.) 

5. — Enohien a Condé, à Kapfenberg 

Bruck, à 7 heures du soir [a janvier iSôi]. 

D'après vos ordres, cher papa, j'avais envoyé l'ordre 
aux deux compagnies de Durand qui se trouvent plus 
près qu'un mille de Leoben, de rentrer ici sur-le-champ. 
Mais, dans l'intervalle, un officier, que j'avais envoyé à 
Leoben pour s'arranger avec le commandant français, 
m'est revenu, et m'a rapporté qu'il était convenu avec les 



dorf. — Aibling est dans la vallée de Tlnn, sur la rive gauche, en face de 
Rosenheim. 

I. D'après Tarticle 5 de la convention de Steyer, les troupes autrichiennes 
qui se trouvaient dans les Grisons, le Tyrol et la Carinthie, et formaient 
ainsi une liaison entre Tarmée d'Allemagne et celle dltalie qui combattait 
encore, devaient se retirer immédiatement par la route de Kiagenfurt sur 
Bruck. 

a. Le directeur autrichien du cercle. 



6 LE LICENCIEMENT. 

Français que le mouvement se ferait dans la journée de 
demain. Il est aussi conTenu du point de la chaussée que 
nous occuperions avec nos avant-postes, et j*y place un 
poste d'infanterie et de cavalerie. Sur le petit sentier, sur 
Tautre rive de la rivière, je place également un poste, et 
nous sommes bien convenus que le terrain intermédiaire 
resterait absolument neutre ' : ainsi tout s'arrangera sans 
difficulté^ et comme cela doit être d'après la convention, 
que je ne connaissais nullement. 

La retraite du bataillon de Lauterman, qui était à Leo- 
ben, nous met en première ligne; c'est pourquoi j'ai cru 
devoir établir des postes à l'instar des Français. Mais 
aussi ce bataillon, occupant la ville, nous resserre extrê- 
mement, et les deux compagnies de Durand, qui rentrent 
demain, vont encore nous represser davantage ; de sorte 
que nos cantonnements sont détestables, et si nous pou- 
vions nous étendre encore sur la route de Graz, je pour- 
rais céder quelques hameaux à Durand. 

J'attendrai vos ordres. 

(Arch. de Chantilly.) 

6. — CONDÉ A EnGHIEN 

Kapfenberg, 3 janvier i8oi. 

Je comprends, mon ami, tout votre embarras; mais le 
nôtre n'est pas moins grand. Et d'abord il est impossible 
que vous vous étendiez par ici; il n'y a pas absolument 



I. La convention de Steyer (art. 4) prescrivait de laisser au moins un 
mille de distance entre les avant-postes des deux armées. < Il n^y a pas à 
hésiter, mandait Condé à d'Ecquevilly le 3 janvier ; dites au duc d^En- 
ghien, de ma part, de retirer sur-le-champ le cantonnement de Durand et 
tous ceux qui ne seraient pas à un mille de distance des a vaut- postes fran- 
çais. » — Les Condcens et môme les Autrichiens de Lauterman, croyant 
que Lcoben était en dehors de la ligne française de démarcation, avaient 
d'abord essayé de s'y maintenir. 



3 JANVIKR l80I« 7 

de place. Voyez par delà Thôpital, à droite ou à gauche 
du chemin, pour ne pas embarrasser les passages ; car 
Mêlas I ne le souffrirait pas. Prenez ce que vous pourrez, 
j*y consens ; mais que ce soit avec sagesse et douceur qu*on 
8*y prenne. 

J'avais espéré que vous retireriez vos Durand dès 
aujourd'hui : il y avait bien le temps. Mais que ce soit 
demain de grand matin, sans faute. 

Je vous avertis que je serai peut-être obligé de vous 
envoyer à Bruck la trésorerie, qui sort de Graz ; car on 
ne trouve pas de place ici. 

P. 'S. — Pourquoi donc les Autrichiens ne gardent- ils 
pas, aussi, au moins quelques-uns des avant- postes? In- 
vitez-les à cela. C'est Chasteler ^ qui va être chaîné d'arran- 
ger la ligne de démarcation, s'il y a encore des difficultés, 

(Arch. de Chantilly.) 

7. — Enghien a Bourbon 

A Bruck, en Styrie, ce 3 janvier iSôi. 

Pardonnez, cher papa, si j'ai tardé jusqu'à aujourd'hui 
à vous souhaiter et bonne année et bon siècle ; mais c'est 
qu'outre les marches et contremarches, affaires d'avant 
ou d'arrière-garde de cette triste campagne, il m'est sur- 
venu une forte grippe qui me donne fièvre et courbature 
très forte. Je dois cette incommodité, je pense, à la triste 
tranquillité du triste armistice, après les bivouacs et mar- 
ches de nuit pendant le cœur de l'hiver. Je ne vous par- 
lerai pas des détails de la campagne, de ceux de l'armis- 
tice. Rien n'est plus malheureux, plus honteux que les 



I. Le baron de Mêlas, le vaincu de Marengo, était un des généraux au- 
trichiens avec qui Condé avait les rapports les plus tendus. 

9. Le marquis Du Chasteler (Jean-Gabriel), né en Belgique en 136S, était 
Generalquartiermeister au service de TAutriche. 



8 LB LICENCIEMENT. 

résultats ; et cependant il n*y avait rien de mieux à faire, 
car notre ennemi, outre sa supériorité de nombre, il faut 
Favouer, est aussi bien supérieur en hardiesse et en talent. 

Le corps en général a peu souffert ; mon régiment et 
celui de Durand sont les seuls qui se soient trouvés à des 
affaires chaudes. Durand a perdu soixante-dix hommes à 
peu près, un officier tué et quelques blessés ; mon régi- 
ment, trois officiers blessés, quelques dragons tués et une 
trentaine de dragons blessés, à peu près le même nombre 
de chevaux. Nous avons fait ce que nous avons pu; mais 
nous pouvions bien peu. Le jour du passage de Flnn ^ a été 
le plus chaud pour nous. Les Français ont passé avec trois 
divisions sur mes postes. Que pouvais-je faire avec trois 
cents hommes d'infanterie et trois cents chevaux que je 
commandais ? Notre soutien n'est arrivé qu'à une heure 
de raprès-midi ; le pont était déjà fait, et douze mille 
hommes que commandait le général Riesch > n'ont pu faire 
repasser la rivière à l'ennemi. 

Depuis ce moment, la chose a toujours été de mal en 
pis ; et, sans l'armistice, les Français, sans aucun doute, 
seraient à Vienne aujourd'hui. Nous ne sommes ici que 
provisoirement, les quartiers de cette partie étant réser- 
vés pour recevoir les troupes du Tyrol. Nous supposons 
qu'à leur arrivée, on nous enverra vers Graz. C'est une 
jolie ville, et nous nous y trouverons précisément en car- 
naval, ce qui n'est pas à négliger. 

Hélas ! qu'allons-nous devenir à la paix ; car que peut- 
on prévoir autre chose que la paix ? Je tremble encore 
d'une nouvelle proposition d'embarquement. Ce serait la 
fin de tout, la dislocation générale. Quant à moi, je ne 

1. Le passage de cette rivière, qui formait la dernière ligne sérieuse de 
dércnse pour les Autrichiens, avait eu lieu à Neubeuren, le g décembre 1800. 

2. Grafvon Riesch (Johann-Sigismund), Feldmarschalleutenant. 



5 JANVIER 180I. 9 

pourrais me résoudre à prendre ce parti, que je regarde 
comme un enterrement moral et politique. Je veux, d*une 
manière quelconque, rester sur la scène et finir mon rôle. 
Je ne crois pas que mon grand-père pût aussi se résoudre 
à habiter une lie ^ et je sais déjà, car il Ta dit, qu'il con- 
duirait le corps, pour ne pas décourager, et prendrait en- 
suite un parti. 

Je voudrais fort connaître en ce moment votre poli- 
tique, vos espoirs pour Tavenir. Je voudrais être près de 
vous, prendre vos conseils pour moi; car je suis con- 
vaincu que nous allons nous trouver dans la position la 
plus embarrassante dans laquelle nous nous soyons ja- 
mais trouvés. Pourquoi donc ne m'est-il pas permis d'es- 
pérer un rapprochement, que je désire depuis si long- 
temps? La guerre nous tenait séparés ; mais la paix de- 
vrait donc nous réunir. Cher papa, arrangez donc les 
choses à cette fin, je vous en prie. 

Pardonnez si je ne vous écris pas plus long, mais la 
tête me fend. Tout le monde a cette vilaine grippe : elle 
n'est pas dangereuse, mais elle dure longtemps. Je vous 
embrasse et vous aime de tout mon cœur. 

(Arch. DatioDales.) 

8. — CONDÉ A EnGHIEN 

Kaprenberg, 5 janvier 1801. 

Imaginant que cela vous fera plaisir de recevoir, vous- 
même, chevaliers de Saint-Louis, les officiers de votre 



I. Cest-à-dire une île occupée par les Anglais, surtout une île dans la 
Méditerranée, telle que Majorque, Minorque ou Malte. En effet, une paix 
prochaine devait rendre impossible le maintien, sur le continent, d^un 
corps à la solde des Anglais, et d^autre part, la constitution anglaise 
interdisait le séjour dMn corps étranger sur le sol même de la Grande- 
Bretagne. 



lO LE LICENCIEMENT. 

régiment à qui le Roi a accordé la croix S et d'après la 
liberté qn il me lainse, je vous envoie toat ce qui est néces- 
saire pour cela. 

Dites à MM. de Schrôkinger et de Frôlich ^, qu'après 
avoir dit à M . de Trucher tout ce que je croyais possible pour 
l'arrangement de leur troupe, j'ai appris par M. le comte 
Etienne de Damas ^ qu'elle était établie; et que, d'après 
cela, j'ai cru qu'il était inutile de leur répondre pour une 
chose déjà faite, et sur laquelle il n'y avait plus de difficulté. 

P. -S. — Point de nouvelles de Vienne 4, ni de l'archi- 
duc ^. Je n'ai pas besoin de vous dire que vous ne pouvez 
envoyer aucune autorisation pour les absents. 

La formule du serment ^, lors de la réception, doit être 

I. Louis XVIII venait d^envoyer de Mitaa les brevets de 9j croix de Sainte 
Loais pour la cavalerie du corps, dont 73 pour le régiment noble, et i5 
pour les dragons d'Enghien. — Les croix réservées au régiment noble 
furent distribuées par le duc d^Angoulême. 

a. Johann Schrôkinger von Niedenberg, Generalmajor. — Michael, 
fjreiherr von Frôlich, Feldmarschalleutenant. 

3. Ck)mte de Damas-Grux (Étienne-CAïSiTles), né en 17S4. Mestre de camp 
dès 1780, il se rendit en 1791 à Tannée des Princes, concourut à la défense 
de Maastricht, et leva en 1793 une légion au service de Hollande puis d'An- 
gleterre. LHnfanterie de cette légion ayant été presque entièrement dé- 
truite à Quiberon, il avait rejoint avec la cavalerie l'armée de Ck>ndé, sar 
le Rhin, en mars 1796. Il était, en ce moment, attaché à la maison du duc 
d'Angoulême. 

4. Par c nouvelles de Vienne, » Condé entend probablement des nouvelles 
de Wickham, qui se trouvait dans cette ville. Dès le 3o décembre, Ck>ndé 
lui avait écrit : < .... que M. Wickham veuille bien m^écouter, avant de 
prendre un parti quelconque sur notre future existence. Les volontés de 
Sa Majesté Britannique seront certainement sacrées pour moi ; mais je ne 
crois pas que ce soit une indiscrétion que de demander à être entendu. 
M. Wickham ne me trouvera point armé contre ses propositions, comme 
je lui demande instamment de ne pas s'armer d'avance contre les miennes, 
qui pourront peut-être s'accorder mieux qu'il ne croit. Mais une conver- 
sation directe avec lui m'est absolument nécessaire.... » Cette demande 
d'entretien, renouvelée le 4 janvier, était restée sans réponse. 

5. L'archiduc Charles, arrivé le a^ décembre à Vienne, avait envoyé, le 
aS, l'avis que le corps de Condé aurait incessamment à faire place aux 
troupes autrichiennes rappelées du Tyrol. Cet avis préliminaire était par- 
venu le 3o à Condé, qui attendait encore sa nouvelle destination. 

6. Le serment pour la réception des chevaliers de Saint-Louis. 



6 JANVIBB 180I. II 

lue par M. Antheaume ^ ou, en son absence, par un com- 
missaire des guerres. 

(Arch. de GhantiUy.) 

9. — GoNDÉ A Louis XVIII 

(GbiiBré en partie.) Kapfenberg, près Bruck, 6 janvier 1801. 

Votre Majesté sentira aisément, quand elle aura lu ce 
que j'ai Fhonneur de lui envoyer, que je n'ai pas eu, dans 
le mois dernier, beaucoup de moments à moi pour lui 
rendre compte de tout ce qui se passait. Les événements 
se succédaient avec une telle rapidité, qu'ils occupaient 
trop pour qu'on eût le temps de les écrire; et j'attendais 
toujours quelques instants de repos pour en instruire 
Votre Majesté. Je n'ai pu les trouver qu'ici, après la si- 
gnature de Tarmistice. Il était temps : Moreau eût été à 
Vienne avec son armée sous huit jours. On n'a jamais vu 
une déroute comme celle de l'armée autrichienne depuis 
l'affaire du 3 à Hohenlinden ; et surtout depuis la Salza 
jusqu'à Saint-Pôlten à seize [lieues] de Vienne, il est im- 
possible de se faire une idée du désordre, de la confusion, 
du découragement, de l'effroi qui a régné dans cette 
armée jusqu'à la conclusion de l'armistice du q5. La 
quantité d'hommes, d'équipages, de canons qui ont été 
pris est énorme ; cela a été au point que les Français en 
étaient las, et qu'à la fin ils disaient à tout ce qui leur 
tombait sous la main : <x Eh ! mais ! allez-vous-en donc ; 
car [vous] voyez bien que nous allons vous prendre. i> Au 
milieu de cette épouvantable bagarre, j'ai été assez heu- 
reux pour sauver avec honneur l'existence du corps, 
qu'il était évident qu'on voulait compromettre 2. Je ne 

X. Antheaume (André-Joseph), créé par la Restauration baron de Surval. 
Il remplissait alors les fonctions de secrétaire des commandements du duc 
d'Enghien. 

3. Gondé s'était persuadé que les Autrichiens cherchaient à foire détruire 



la LB LICBNGIBHENT. 

cesse de presser les Anglais [de] nous donner une desti- 
nation qui ne nous accole pas éternellement avec les 
Autrichiens. On dit que Thugut veut encore la guerre ; 
mais il est difficile de prévoir comment il la fera, n'ayant 
point d'armée pour le moment, à moins que la Prusse et 
la Russie ne viennent à son secours ; ce dont je doute. Je 
persiste à croire que la paix de FAutriche servira beau- 
coup mieux la cause, que la manière dont ses troupes 
font la guerre et celle dont son cabinet la dirige. Les 
autres Puissances et Fintérieur, par leurs soins, rétabli- 
ront Votre Majesté sur son trône : je n'en doute pas un 
instant ^ 

Je suis prévenu, par Tarchiduc Charles, que nous fe- 
rions incessamment un mouvement pour faire place aux 
troupes qui évacuent le Tyrol ; mais j'ignore absolument 
où Ton nous enverra. Gela dépendrait vraisemblablement 
de la possibilité de la guerre ou de la certitude de la paix. 
Dans ce dernier cas, et peut-être même sans cela, je crois 
qu'il y aura de grands changements parmi nous ; mais je 
n'en ai pas encore de notion certaine.... 

Je remercie bien Votre Majesté de l'expédition des 
croix et des lettres d'assurance de grade. Cette bonté de 
Votre Majesté a fait ici le plus grand effet, et redoublé, 
s'il est possible, l'attachement qu'on lui avoué. J'ignore 
ce que nous allons devenir ; mais, dans quelque pays 
qu'on nous laisse ou qu'on nous transporte, Votre Ma- 
jesté peut être sûre que ce qui me suivra sera toujours 
prêt à exécuter ses ordres, à servir sa cause, et à verser son 
sang pour elle. J'ai l'honneur de lui renouveler l'hommage 

son corps d'armée. Il ne se contentait pas de récrire aux siens; il avait 
l'imprudence de le dire tout haut. 

I. « Quels éYénements I et qu'on paie cher l'aveuglement de régoïsme et de 
l'ambition ! Le Nord et l'intérieur ont toujours été et seront toujours notre 
--ule ressource. Ne désespérons pas. » (Condé à l'év. de Nancy, 3i déc.) 



9 JANVIBR 180I. l3 

pur et constant de mes principes inaltérables, de mon in- 
variable attachement et de mon profond respect. 

(Arch. de GhantUly.) 

10. — CONDB A EnGHIBN 

Kapfenberg, 9 janvier 1801. 

L'ordre de notre départ est arrivé >. Nous partirons 
pour aller occuper les cantonnements entre Graz et Mar- 
burg(tel est l'ordre), vous le 11, et moi le iq. M. de Lanan ^ 
vous enverra Tordre jusqu'à hauteur de Graz. Ne pou- 
vant pas spécifier le reste, que je n'aie des nouvelles de 
M. Hiller ^ avec qui j'ai ordre de me concerter, j'y ai en- 
voyé. La Rochefoucauld 4 sera ce soir à Graz pour tout 
arranger avec M. de Mêlas, pour ce qui le regarde. Mon 
intention est de vous mettre quelques lieues en avant de 
moi, parallèlement à ma ligne et au chemin de Graz à 
Marburg, où je compte prendre mon quartier général. 
Voilà tout ce que je puis vous dire pour le moment. Les 
arrivants de Vienne disent que l'on ne doute plus de la 
paix ^ : cependant rien d'officiel encore. 

I. Cet ordre reportait le corps de Ck>ndé au midi, sur la route de Trieste. 

— Marburg est au sud de Graz, sur la Drave. Cette rivière coule vers l'est, 
parailèlement à la Mur, dont le cours, arrêté à cet endroit par des mon- 
tagnes, reprend aussi vers Test. 

3. D'Izelin, comte de Lanan (Louis-Maximilien), né en 1^36, mort en 1831. 

— Nommé maréchal de camp en 1781, il émigra en 1791 et rejoignit à Worms 
le prince de Condé. Il fit, sous ses ordres, les campagnes de 1791 et 179a 
comme commandant en second de la cavalerie noble, et celles de 1794 et 
1795 en qualité de commandant en chef de Tavant-garde. Il fit celles de 1796 
et 1797 en la même qualité, sous les ordres du duc d'Enghien. Depuis ce 
moment il était second colonel des dragons d'Enghien. 

5. Le Feldmarschal Hiller commandait l'aile gauche des Autrichiens. 

4. Le baron de La Rochefoucauld-Dubreuil (Jean), né en 1757. — Colonel 
de cavalerie en 1784, il fit toutes les campagnes de Témigration avec le 
prince de Condé, dont sept en qualité de chef d'état-major général, sous 
Tascienne dénomination de maréchal général des logis. 

5. Le Q janvier, on avait appris à Vienne qu'en Italie l'armée française 
avait franchi le Mincio, à Pozzolo, dans les sanglantes journées des a5 et 



l4 LB LICBNGIEBfENT. 

Je m'aperçois qu'il n'y a qn'one feuille : vous ne vous 
en choquerez pas. 

(Arch. de Chantilly.) 

II. — GONDÉ A EnGHIBN 

Kapfenberg, 14 janvier 1801 ; i heure après minuit. 

Enfin il est décidé, mon cher ami, que nous partons, et 
c'est à Cilli ' ou environs qu'on nous envoie. La Roche- 
foucauld pourra vous faire les détails qui vous intéres- 
sent 3. Je suis obligé par les Autrichiens de laisser cin- 
quante chevaux de votre régiment pour occuper Bruck 
jusqu'à ce que les Autrichiens y soient arrivés ; ce qui ne 
sera pas long, à ce que je crois. 

Je compte vous voir le 16 à Graz. Tout est toujours à 
la paix à Vienne. 

L'a[ffaire] de N[aples] n'est pas manquée 3 ; mais la 
réponse décisive traînera encore en longueur, et c'est 
tout simple. 

(Arch. de Chantilly.) 

IQ. — Enghien a Gondé, à Kapfenberg 

Graz, ce mercredi soir [14 janvier 1801]. 

Je vous rends grâces, cher papa, des détails que vous 
me donnez sur notre nouvelle destination. La Rochefou- 

96 décembre, et qu'un armistice était inmiinent. Cette nouvelle, dont Condé 
ne parle pas et qu'il ignorait peut-être, décida M. de Thug^t à envoyer le 
9 janvier à M. de Cobenzl, à Lunéville, Tordre de traiter pour le mieux et 
sans délai. Du reste, l'armistice de Steyer avait déjà décidé M. de Cobenzl 
à ouvrir le protocole, le a janvier. 

I. Cilli est sur la route de Trieste, a plusieurs lieues au sud de Mar- 
burg. 

a. M. de La Rochefoucauld venait de voir M. de Mêlas. Le peu de bonne 
volonté qu'il avait rencontré auprès de ce général, et d'un autre côté la 
distribution de la solde, envoyée par le commissaire anglais Wood, firent 
ajourner au 16 puis au 18 janvier le mouvement de Condé. 

3. Voir la pièce suivante. 



l4 JANVIER 180I. l5 

canld m'a mis, ce matin, au fait du dernier arrêté ^ Je 
pense que le retour de Roussel ^ pourra peut-être encore 
apporter quelque changement. 

Si Naples est possible ', cette destination à la paix gé- 
nérale serait bien heureuse et bien avantageuse ; et sans 
doute ce serait un grand bonheur, et pour le général et 
pour le particulier. Mais les Anglais pourront-ils nous y 
entretenir? Ce sont des arrangements qui, sans doute, 
demandent temps et réflexion. 

Je vous remercie du nouvel arrangement; car j'aurais 
beaucoup craint la désertion, et je la redoute tout le temps 
que nous resterons ainsi, dans l'inactivité, aussi près de 
nos ennemis. Nous en avons malheureusement déjà quel- 
ques tristes exemples. 

La nouvelle de l'archiduc Charles m'a fait un sensible 
plaisir : au moins les choses vont aller mieux et plus ron- 
dement, et je suis charmé qu'il ait triomphé du conseil de 
la guerre 4. 

Je vous embrasse, cher papa. 

(Arch. de Chantilly.) 

l3. — CONDÉ A EnGHIEN 

Kapfenberg, 14 janvier 1801. 

Vous aurez su, mon cher, qu'il y a eu des changements 

I. Ces mots s^appliquent soit à la décision de rarchidac Charles, soit à 
Tordre de marche de Condé pour exécuter cette décision. 

9. Le major de Roussel, officier de Tétat-major de Condé, avait été en- 
voyé près du général Hiller, le 8 ou le 9 janvier. 

3. c 11 se répand un bruit que nous devons aller à Naples. Je prie 
M. Wickham d'être bien sAr que je n'ai fait et que je ne ferai aucune 
demande à cet égard, n'ayant d'autre désir que celui, qu'il me connaît, de 
me conformer en tout aux volontés de Sa Majesté Britannique 1 (Condé à 
Wickham, 17 janvier). 

4. Averti des dispositions fâcheuses de M. de Mêlas, Condé avait fait 
partir aussitôt pour Vienne un de ses aides de camp, qui venait de rap- 
porter, le 12, une réponse conciliante de rarchidac. 



l6 LB UGENGIBMBNT. 

depuis hier, mais qui n*en apportent aucun au gros de 
notre destination dans le cercle de QUi. J'en ai fait un 
qui vous conviendra pour votre régiment; je l'ai délivré 
de la corvée de laisser les cinquante hommes à Bruck. Les 
nobles à cheval, qui passent les derniers, y laisseront un 
détachement. 

On assure, ce matin, que les patriotes ne laissent pas 
passer nos voyageurs pour la France, en leur disant qu'il 
y a trop de bruit à Paris pour qu'ils puissent rentrer, et 
qu'ils reviennent. Vous avez entendu parler de la mine 
dirigée contre Buonaparte >. 

(Arch. de GhantUly.) 

14. — CONDÉ A l'ÉVÊQUE d'ArRAS 

Wildon, près Grax, ai janvier 1801. 

Mon cher évoque, le prince de Broglie ^ ne me laisse pas 
le temps de vous écrire comme je voudrais. Je vous ren- 
voie donc à ma lettre à Monsieur, et à ce que le porteur 
de ma lettre pourra vous dire. Le moment de crise est fort 
pour tout le monde, et surtout pour nous, qui, en voyant 
réformer tous nos chevaux de cavalerie et d'équipage ^, et 



I. La machine Infernale, on attentat du 3 nivôse (a4 décembre 1800). 

a. Aide de camp du duc d'AngouIême, envoyé par lui à Londres. — Le 
prince de Broglie ( Victor- A mé<{^e-Marie), né à Broglie en 1773, était fils du 
maréchal. Il servit en i^ comme aide-major dans le régiment de son père, 
à la solde anglaise, fut nommé colonel de ce régiment en i^, et, en dé- 
cembre de cette année, passa dans Tarmée de Condé comme aide-maréchal 
général des logis. 

3. Une lettre de Wickham, du i5 janvier, prescrivait de démonter toute 
la cavalerie de Condé, et de vendre, avant le 3o janvier, tous les chevaux, 
sauf ceux de Tctat-major, qui devaient subir une simple réduction. Le prix 
devait être remis aux mains de M. Wood. Wickham, après avoir annoncé 
comme très probable un embarquement, mettait en demeure les gentils- 
hommes appartenant soit aux deux régiments nobles, soit au corps des 
officiers, de choisir entre rembarquement, et un congé définitif avec la gra- 
tiCcation, une fois payée, de six ou huit mois d'appointements. — Condé 
venait de rendre publique cette lettre dans un ordre du jour daté de Grax, 



SI JANVIER 180I. 17 

avertis que nous allons nous embarquer, ne savons pas 
encore où l'on veut nous mener ; pas seulement si c'est 
en Europe. Il faut cependant bien Tespérer ; car TÉgypte 
on les Indes seraient une terrible fin de dix ans de 
travaux >. J'aurais voulu seulement pouvoir rassurer là- 
dessus : car tout le reste nous est égal, excepté cependant 
de défendre Malte contre Tempereur de Russie ^; ce qui 
serait impossible, notre Roi étant sous la protection de ce 
souverain. J'espère qu'on sentira à cet égard la position 
de la noblesse française et la mienne, et qu'on ménagera 
notre délicatesse, trop bien fondée pour déplaire à un 
gouvernement généreux. Je voudrais bien qu'on nous 
rapprochât de vous. L'Ile de Wight serait ce qu'il nous 
faudrait, en formant des cadres du peu de gentilshommes 
que j'emmènerai avec moi, parce que j'ai dit que je m'em- 
barquerais; car sans cela, il n'en irait guère, pour ne 
pas dire point, et je ne veux pas les tromper. 



du 19, où il fixait au 4 février le délai de Toption proposée aux gentilshom- 
mes. (Voir le texte dans d'Ecquevilly, III, ii3.) — Peu de temps après, ce 
délai fut prolongé jusqu'au ao février. 

I. Condé à Wickham, 90 janvier : c ....Il est Hlcheux qu'il [Wickham] ne 
paisse me donner aucunes lumières sur notre destination : elle influerait 
nécessairement sur le parti que les différents individus de la noblesse ont 
à prendre. Je voudrais que M. Wickham pût seulement m'autoriser à dire 
ce dont je ne me permets pas de douter, c'est ce qu'il ne peut être ques- 
tion ni de TÉgypte ni des Indes orientales ou occidentales.... 1 

9. Paul I*', qui s'était fait attribuer le titre de grand maître de Tordre de 
Saint-Jean de Jérusalem, prétendait, en cette qualité, à la possession de 
Malte, convoitée par les Anglais pour eux-mêmes. Pendant Tété 1800, 
Tamiral Uchakov n'avait pu prendre part au blocus de nie, et ce grief 
avait augmenté la mésintelligence croissante entre le tsar et le cabinet 
anglais. Le désaccord s'était accentué après la capitulation de Malte (le 
5 septembre 1800) et après des actes de violence exercés par les Anglais sur la 
marine danoise. Depuis le 8 novembre, Paul I*' avait ordonné un embargo 
sur les vaisseaux anglais, et les 16 et 17 décembre avait signé à Péters- 
bourg la Ligue des neutres avec le Danemark et la Suède, auxquels la 
Prusse était invitée à se joindre. En même temps un rapprochement avec 
le Premier (k>nsul, ébauché à Berlin, se continuait ostensiblement par la 
mission de M. de Sprengporten, arrivé le 18 décembre à Paris. 
CORRB8PONDANCB DU DUC d'bnohisn. 2 



l8 LB LICENCIEMENT. 

Je demande bien instamment que ma lettre à Monsieur 
ne soit connue que de lui, de mon fils, et de vous. 

La paix de rAutriche ne me parait point du tout un 
malheur, si les Puissances savent profiter de cet inter- 
valle pour rétablir la royauté en France ; et je le leur 
conseille, car sans cela, elles y passeront toutes. Mais je 
voudrais bien que les Anglais se raccommodassent avec 
Paul. Savent-ils que le projet du continent est de les iso- 
ler entièrement et de leur faire fermer tous les ports? Je 
crois le savoir de bon lieu. Où trouveront-ils des consom- 
mateurs de toutes leurs mai'chandises? La France, n'ayant 
plus de guerre à soutenir, va porter tous ses moyens de 
force et de séduction contre l'Angleterre. La partie sera 
forte à soutenir. Pourquoi tiendrait-elle à un allié *, im- 
puissant pour quelque temps, plutôt que de se réunir à la 
coalition du Nord ? On me dira : mais Téquilibre ! Avant 
de pouvoir le retrouver, cet équilibre, il faut commencer 
par raffermir la base sur laquelle il porte, et cette base 
est l'autorité des souverains. Qu'on rétablisse le Roi de 
France d'abord, sans se chamailler pour autre chose : 
alors l'équilibre se rétablira tout seul et bien vite. Mais 
tant qu'on ne prendra pas ce moyen, le sang coulera de 
toutes parts en Europe, tant sui* les champs de bataille 
que sur les échafauds ; toute la politique s'embrouillera, 
de cette manière que, voyant l'impossibilité de rétablir 
l'édifice sur ses anciens fondements, on cherchera à en 
construire un autre sur les débris des trônes et des an- 
tels; la société humaine se trouvera dissoute, et le vœu 
des Illuminés sera rempli. Il est temps encore de remé- 
dier à tant de maux; mais, qu'on y prenne garde, il n'y a 
pas un moment à perdre. La génération qui s'élève mé- 

I. L'Autriche. 



ai JANVIER 180I. 19 

connaît les principes et sent sa force ; bientôt elle sera 
indomptable. Mais, pardon de mon bavardage, mon cher 
évêque; j'ai le malheur de m'appesantir sur ce que je 
sens vivement et sur ce que je vois avec évidence. Écri- 
vez-moi où vous saurez que je serai, ou par le retour du 
prince de Broglie, qui pourrait bien nous arriver encore 
avant notre embarquement. Occupez-vous de nous, et de 
faire ordonner qu'on me marque un peu plus de confiance. 
Que j'aurais de choses à vous dire ! J'ai delà peine, je vous 
Tavoue, à concilier le fond et les formes de tout ce qui se 
passe ici, avec la bienveillance que vous me dites que les 
ministres * ont pour moi. Vous savez que je ne veux que le 
bien, et que l'énergie du gouvernement anglais m'a tou- 
jours porté pour lui. Je ne vois donc pas par où j'aurais 
mérité moins de confiance qu'en 1 796 ^. Je vous recom- 
mande nos intérêts, et je vous embrasse, mon cher évêque, 
avec toute Tamitié que vous me connaissez pour vous. 

(Arch. de Chantilly.) 

l5. — CONDÉ AU COMTE D'ArTOIS 

Wildon, près Graz, ai janvier 1801. 

Le moment fatal, dont vous avez bien voulu vous 
occuper dans votre lettre du 17 octobre, est arrivé ; la 
paix de l'Autriche est, je crois, signée, puisque les An- 
glais commencent à nous réformer. Mais je n'entends 
point parler du projet que vous m'avez envoyé et qui me 
convenait parfaitement, celui des cadres 3. On renvoie 
magnifiquement (il n'y a rien à dire de ce côté) ceux qui 
veulent s'en aller; mais je ne vois rien de sûr pour ceux 



I. Les ministres anglais. 

a. C*est dans cette année 1796 que l'armée de Condé avait, pour la pre- 
mière fois, été soldée par TAngleterre. 
3. Voir la pièce précédente. 



aO LE LICENCIEMENT. 

qui voudront rester. Rembarquement est décidé : c'est 
tout simple ; mais on ne nous dit pas même où on veut 
nous mener. Or cela aurait été bon à savoir pour se 
décider (je ne parle pas de moi, mais de nos gentils- 
hommes). Les idées de TËgypte, des Indes, viennent dans 
les têtes, et Ton ne cherche pas même à nous rassurer à 
cet égard. Il serait un peu dur de récompenser la no- 
blesse française de dix ans de service, pour notre Roi 
d'abord, ensuite poiu* trois souverains de l'Europe ', par 
un exil au bout du monde. Je ne puis le croire ; mais 
pourquoi ne pas nous rassurer ? Tout le reste nous serait 
égal. Je ne sais ; mais la générosité connue du gouverne- 
ment anglais me ferait soupçonner qu on ne sait pas ici 
ses intentions à notre égard. Pour moi, par exemple, on 
ne me parle que de la moitié du traitement que vous m'a- 
viez annoncé. Cela ne me fait rien pour moi, si cela 
tourne au profit de mes braves compagnons d'armes. Non 
seulement je le donnerais, mais je TolTrirais et je parta- 
gerais encore avec eux ce qui me resterait. Qu'on me 
réduise à tout ce qu'on voudra; mais qu'on les traite bien, 
parce qu'ils l'ont mérité. Qu'ils ne soient point employés 
dans des climats mortels, et hors de portée de servir 
leur Roi, si l'occasion s'en présente. Qu'ils soient libres 
de quitter le service quand ils voudront, tout gentil- 
homme n'étant point engagé et ne devant pas l'être. Ou 
les cadres, ou de quoi vivre honnêtement oii ils voudront : 
en vérité, c'est bien le moins après ce qu*ils ont fait avec 
autant de courage que de patience. Je plaide de même 
pour nos soldés : il parait qu'on désire en conserver le 
plus qu'il sera possible. Qu'on leur promette donc de ne 
point sortir des îles adjacentes de l'Europe ; car, sans cela, 

1. Le roi d'Angleterre, TEmpereur et le tsar. 



QI JANVIER 1801. m 

on n'en gardera pas quatre. Je vous demande avec ins- 
tance de ne montrer ma lettre qn*à Tévêque d'Arras, et de 
n'en point laisser prendre de copie. Je verse toutes mes 
inquiétudes dans votre sein : je ne ferais pas de même 
dans celui de tout le monde. 

J'oubliais un article, qui va faire un mal affreux : c'est 
qu'au moment de nous embarquer, on va nous payer en 
papiers de Vienne, qui perdent pour tout le monde 10 et 
IQ ®/o, et qui perdront pour nous de 3o à 4o, par l'extrême 
besoin qu'on sentira bien que nous allons avoir de 
changer à tout prix; ....mais on n'écoute aucune obser- 
vation. On a beau être coulant (comme vous me Favez 
recommandé); il faut cependant bien représenter les 
besoins de ceux qu'on doit soutenir par devoir. J'aime- 
rais mieux demander l'aumône sur les grands chemins, 
que de manquer à ce que je dois à ces braves gens. Au 
reste, je n'y mets, quant à moi, ni amertume ni impa- 
tience. Si d'autres sont moins sages, ce n'est pas ma 
faute, et ce n'est pas une raison pour que tout le corps 
en souffre : c'est ce que j'ai de la peine à faire com- 
prendre. Soyez sûr que ma patience et ma modération, 
j'ose le dire, ne s'échauffent jamais, quoiqu'on manque à 
toutes les paroles qu'on me donne et qu'on afiiche, jus- 
que dans les plus petites choses, une prévention, une 
méfiance faite pour révolter. Je le répète, ce ne peut être, 
et j'en suis sûr, l'intention du gouvernement ^ Je confie 
tout cela à votre sagesse. Monsieur, en vous priant d'en 
mettre beaucoup, ainsi que l'évêque, à l'usage que vous 
croirez devoir en faire pour notre bien. 

Je joins ici un rabâchage de tout ce qui nous est arrivé 
dans le mois de décembre. Lisez- le dans un de vos mo- 

I. Le gouvernement anglais. 



QQ LE LICENCIEMENT. 

ments perdus, et je crois que vous trouverez que c*est 
avec honneur et bonheur que j'ai sauvé Fexistence d'un 
corps respectable, qu'il était évident qu'on voulait faire 
détruire par le fer et par le feu, comme on l'a voulu de- 
puis par le poison de la calomnie. Lia crise a été vive 
mais courte; et, au bout de deux jours, on nous a rendu à 
Vienne toute la justice que nous méritions, au point 
qu'avant l'armistice l'archiduc Charles nous a proposés à 
son frère S pour la garnison de Vienne, comme le seul 
corps sûr qu'il y eût dans son armée. 

M. le duc d'Angouléme 2, qui me comble de bontés et 
dont je ne saurais vous dire trop de bien, attend avec 
impatience le retour du porteur de cette lettre. 

Si vous pouviez nous faire aller dans l'Ile de Wight, 
cela me mettrait à portée d'aller vous présenter mon 
hommage; et là nous serions placés à merveille, soit pour 
agir, soit pour en attendre le moment avec tranquillité. 
Mais rÉgypte, mais les Indes ! Il serait aussi difficile à 
mon âge d'entreprendre cette course maritime, qu'à mon 
cœur d'abandonner ma phalange ; et je sens que ce der- 
nier finirait par l'emporter. Votre réponse peut encore 
nous arriver, je l'espère, avant notre embarquement. Elle 
nous tirera tous d'une grande sollicitude, même ce qui 
vous est cher 3, et que je vois avec grand plaisir qui met 
toute sa confiance dans votre sagesse, vos principes et 
votre loyauté. Aussi pénétré de ce même sentiment que 
de celui qui m'attache à mon Roi légitime, je vous pré- 
sente l'hommage bien pur de mon tendre et respectueux 
attachement pour vous. 

(Arch. de Chantilly.) 

1. L'Empereur. 

a. Le duc, fils aîné du comte d'Artois, avait quitté Mitau et était arrivé 
au corps de Condé le 35 juin 1800. 
3. Le duc d'Angouléme. 



3l JANVIER 180I. q3 

16. — GONDÉ A EnGHIEN 

Windisch-Feistrits, Si janvier 1801. 

Kuhn I vous instruira de révénement de cette nuit ^ : il 
était presque sûr, du moment que vous ne jugiez pas à 
propos d'y être, non plus que M. de Damas '. Au reste, il 
allait être démonté demain; le marché était signé par 
ordre des Anglais, qui n avaient jamais voulu difTérer ni 
la vente ni la cessation de la fourniture des fourrages, et 
entre les mains desquels Targent devait être remis en 
dépôt. Je crois bien qu'il m'aurait été remis après 4. Mais 
la perte n'est rien pour moi : d'après mes intentions, elle 
porte presque entièrement sur le corps et sur vous. Je 
vous écrirai par le retour d'Antheaume. 

P. -5. — Il paraît que la peur d'entrer aux Autrichiens a 
beaucoup influé sur ce parti ^ ; mais puisqu'ils ^ ont pris 
le chemin de Yillach, qui mène aux Français ! 

(Arch. de Chantilly.) 

I. Kuhn (Joseph-Étienne-Ig^ace), né en 1770 dans le Bas-Rhin; sous-aide- 
major dans les dragons d^Enghien. 

a. La désertion d'une partie des dragons d'Enghien. — Le jeune duc était 
alors à Graz, auprès de la princesse Charlotte. 

5. Comte, puis duc de Damas (Joseph-François, Charles, César), né en 
1^. Après avoir servi (1780 et 1781) en Amérique sous Rochambeau, il de- 
vint, en 1788, colonel des dragons de Monsieur, et, en 1791, capitaine de ses 
gardes du corps. Émigré en 1791, il avait fait toutes les campagnes de 
Condé, et était alors premier major dans les dragons dTnghien. — Voir 
aussi la pièce n« 18. 

4. Condé à Wiclsham, ao janvier : c .... Je ne puis m'empêcher de réclamer 
pour le corps, par une note ci-jointe, le prix de tous les chevaux de troupes 
et d'équipages, habillements, équipements, armements, effets de campe- 
ments, voitures, etc., qui ont été donnés au corps par S. M. 1. l'empereur 
de Russie.... J'observerai à cet égard que le corps, d'après cette munificence 
de l'empereur, aurait pu vendre ces effets dès la fin de mars 1800, et en 
aurait tiré beaucoup plus de profit qu'à présent qu'il les a usés au service 
de Sa Majesté Britannique.... » 

5. La désertion. 

6. Les dragons déserteurs. — Villach est à l'ouest de Klagenfurt. 



q4 le licenciement. 

17. — CONDÉ A EnGHIEN 
Windisch-Feistritz 1, 3i janvier 1801 ; a heares après midi. 

Depuis le passage de Kuhn, je n'ai aucune nouvelle du 
régiment. 

Je vous envoie la réponse, qui in*a été adressée par les 
commissaires ^, sur votre demande que le prince de Roche- 
fort 3 fût traité plutôt en colonel de cavalerie que d'infante- 
rie. Je suis fort aise pour lui de cette légère augmentation. 

(Arcli. de Chantilly.) 

18. — Enghibn a Gondé, à Windisch-Feistritz 

Graz, I"' février [1801]; matin. 

La grande désertion du régiment ne m'a pas étonné, 
cher papa; je m'y attendais, et vous ai toujours dit que si 
un quart s'embarquait, ce serait déjà beaucoup. Ma pré- 
sence n'y eût pas fait grand effet, je pense ; puisque je 
n'aurais eu aucune bonne raison à leur donner pour les 
faire rester, moi-même étant tout aussi éloigné qu'eux du 
désir de m'embarquer. Je ne regrette que la perte des 
chevaux, dont l'argent eût été un grand soulagement pour 
les individus entre lesquels vous l'eussiez partagé. Il me 
semble que des moyens de rigueur eussent été préférables 
aux représentations inutiles qu'on a faites à ces hommes. 
Au reste, le mal est fait et il faut songer à ne pas perdre le 
reste. J'envoie Damas au corps. Il fera ce qu'il pourra; 

I. Condé, parti le 18 janvier de Kapfenberg, coacha à Frohnleiten, passa 
les journées du 19 et du ao à Graz, où il vit le duc d^Ënghien, coucha le ai 
à Wildon, le aa à Mureck, le a3 à Hadkersburg, et par Pettau arriva le 
25 janvier à Windiscii-Feislritz, où il établit son quartier général. —Les 
régiments de son corps furent cantonnés à une distance de vingt à trente 
lieues. 

a. Les commissaires anglais, MM. Wood et Byng. 

3. Charles-Armand-Jules, prince de Hohan-Rochcfort, qui était le père de 
la princesse Charlotte. 



I^ FÉVRIER 180I. sS 

mais je doute qall puisse beaucoup : car, il faut l'avouer, 
la cruauté et Finjustice sont poussées à leur comble pour 
les corps soldés i, et les soldats malheureusement raison- 
nent, ce qui est un grand mal. Ne pouvant ni les sou- 
lager ni leur être utile, pensant comme eux, n'étant pas 
assez fort pour les forcer à agir comme moi, à quoi pour- 
rais-je être utile à mon régiment, qui, s'il y a un embar- 
quement, n'existera plus? J'espère donc que vous me per- 
mettrez de rester ici, en attendant les événements. 

Je vous embrasse, cher papa, et vous prie de ne jamais 
douter de ma respectueuse tendresse. 

(Arch. de Chantilly.) 

19. — CONDÉ A d'AvARAY 
(En chiffjres.) Windisch-Feistritz, i*» février 1801. 

J'ai reçu. Monsieur 3, votre lettre du 10 décembre. Nous 
savions déjà tous les changements dont vous me par- 
lez. Je suis très fâché de la disgrâce de Panine, puis- 
qu'il était pour le Roi ; mais Rastaptchine m'a paru hon- 
nête, et je crois qu'avec des manières confiantes et ami- 
cales, il pourra servir les intérêts du Roi autant qu'il est 
possible à un ministre de cette cour 3. Paul est bien large- 
ment vengé des offenses qu'il a reçues 4 : Vienne est au 

I. Les gratifications, que Tordre du Jour du ig janvier promettait aux 
nobles licenciés, ne s'appliquaient par conséquent point aux soldats des 
régiments soldés, dont les dragons d'Enghien faisaient partie. 

a. Le comte d^Avaray et le comte de Saint-Priest étaient alors cliargés, à 
Mitau, de la correspondance politique de Louis XVIII, de même qu'en An- 
gleterre Tévêque d'Arras était chargé de celle du comte d^Artois. 

3. Le comte Panine, par haine contre la Révolution française, s'était efforcé 
pendant l'automne de faire rentrer Paul I" dans la coalition. Il avait lutté, 
mais sans succès, contre l'influence contraire du comte Rastaptchine, qui 
conseillait un rapprochement avec le Premier Consul. Panine, ayant refusé 
de signer l'embargo sur les vaisseaux anglais, était en disgrâce depuis le 
i5 novembre 1800. 

4. De la part de la cour de Vienne, en Italie, en Suisse, et en dernier lieu 
à Ancône. 



a6 LE LICENCIEMENT. 

plus bas du thermomètre des Puissances ; et je crois qu'il 
faudra plusieurs années, si elle n'est pas secourue, pour 
relcTcr le militarisme, ses finances, Tesprit public de ses 
sujets, et regagner tout ce qu'elle a perdu de considéra- 
tion dans l'opinion publique de l'Europe. La déclaration 
de guerre de Paul n'a pas fait en Angleterre l'effet que 
vous imaginiez : elle a, au contraire, rallié le parti 
de l'opposition au parti ministériel. A cet égard seule- 
ment et toutes les fois que le commerce est menacé, on 
dit que cela se passe toujours ainsi. Cela n'empêchera 
pas, je crois, que FAnglelerre ne fasse, avec raison, tout 
ce qu'elle pourra pour ramener Paul. Il parait qu'elle en 
aurait un moyen sûr en lui remettant Malte : il faut 
espérer que les ministres oseront l'employer. Je le désire- 
rais fort et que le projet du Roi pût s'effectuer. On pré- 
tend que Whitworth est déjà en chemin pour y travailler 
à Pétersbourg '. 

Il est fort heureux, sans doute, que Sa Majesté soit en 
mesure de négocier avec le gouvernement irançais; et 
j'ose être bien sûr que le Roi, dans ses attentions, n'ou- 
bliera pas sa jeune noblesse, armée depuis dix ans pour 
sa cause. Mais la correspondance du Roi avec Bonaparte 
est bien délicate *. La sagesse et l'esprit du Roi n'ont 

I. Lord Whitworth avait reçu, le 5 Juin 1800, l'ordre de quitter Saint- 
Pétersbourg avec toute sa mission, et était parti deux jours après. — L6 
bruit de son retour en Russie était erroné. 

a. Après avoir écrit à Bonaparte une première fois le ao février 1800, 
Louis XVIIl, ne recevant pas de réponse, avait rédigé une seconde lettre le 
4 juin, avant Marengo. S'il faut en croire une confidence faite par Joseph 
Bonaparte au comte de Cobcnzl, il aurait même, à ce moment, fait passer 
une note de quatre pages, où il faisait Téloge de Tadministration consu- 
laire et désavouait ce qui pouvait venir de Monsieur et de l'Angleterre. 
Ce sont ces dernières avances que Bonaparte et le consul Lebrun ont 
écartées le 7 septembre {Corr. de Nap , n» Sogo); mais comme leurs lettres, 
retenues entre les mains de l'abbé de Monlesquiou, membre du conseil 
royal de Paris, ne sont parvenues à destination que longtemps après, en 
rnnra i8oi, Louis XVIIl, au mois de décembre 1800, gardait encore toutes 



I*' FéVRIBR 180I. 97 

assurément pas besoin de conseils > ; mais, s*ii peut être 
permis à rattachement le plus pur de s'exhaler quelquefois, 
j'oserais dire qu'il y a deux choses bien essentielles à 
éviter dans cette correspondance. 

La première, c'est qu'on n'ait pas un seul mot qui puisse 
{jEÛre croire que le Roi fût tenté de garder toutes les con- 
quêtes des rebelles à portée de la France ^ ; car il pourrait 
se faire alors que Bonaparte, qu'on ne croit pas discret, 
montrât les lettres aux ministres étrangers, ce qui déter- 
minerait les cours à s'opposer au rétablissement de la 
personne du Roi. Au reste, il peut être bien sûr qu'il n'y 
a pas un des princes de son sang qui ont été constamment 
fidèles ^, qui ne repoussât avec horreur tout propos con- 
traire aux droits du Roi. Je crois pouvoir répondre que 
M. le duc d'Angoulôme, pénétré, comme vous le dites, de 
l'amour de ses devoirs et du sentiment de ce qu'il doit au 
Roi, n'a jamais reçu aucune proposition directe ni indi- 
recte, malgré tous les bruits répandus, tombés et qui se 
relèvent de temps en temps. Je suis intimement persuadé 
qu'il aurait répondu comme il le devait, et qu'il n'accep- 
tera jamais la couronne qu'à son tour, qui, il espère bien, 
n'arrivera pas de sitôt. 

ses illusions sur les dlspositioDS qu'il prêtait à Bonaparte de rétablir la 
monarchie. 

I. Parlant de cette espèce de négociation, Gondé écrirait à Bourbon, 
peu de temps après : c Le Roi paraît bien décidé à ne point accepter de 
conditions ; mais je ne tous réponds de rien. Le mot de popularité est 
souyent à la bouche de d'Avaray. » 

9. Gondé entend parler de la Belgique et de la rire gauche du Rhin. Quant 
à la Hollande, à la Suisse, à la haute Italie, soumises de nouveau à Tin- 
flnence firançaise, Louis XVIII était très éloigné de désirer le maintien 
des républiques, établies autrefois par nos armes dans ces contrées. 

3. Cette phrase contient une allusion aux princes d'Orléans, qui étaient 
accusés de former une « faction 1, et contre lesquels tous les membres de 
la maison de Gondé montraient une malveillance injuste. — Selon Gondé, 
aucun autre prince du sang ne se prêterait aux projets des Puissances, si, 
en le poussant au trône, elles cherchaient à obtenir de lui des concessions 
refusées par Louis XVIII. 



a8 LE LICENCIEMENT. 

La seconde chose à éviter, ce me semble, dans la cor- 
respondance avec Bonaparte, ce serait que le Roi, par 
une confiance trop excessive, ne se mit pas entièrement 
dans la dépendance de cet usurpateur. Par exemple, 
quand même le plan de Sa Majesté serait de n^exciter 
aucun mouvement dans Tintérieur, il serait fâcheux qu*il 
pût montrer un des discours du Roi par écrit [détournant] 
de toute insurrection. Car, malgré rabattement actuel 
des royalistes, il peut s'en élever sans Finsinuation dn 
Roi ni d'aucuns princes ; et si Ton pouvait jamais montrer 
un seul des discours, il ferait le plus grand tort au Roi 
dans l'esprit de ses sujets fidèles de l'intérieur, et affermi- 
rait infailliblement le trône de l'usurpateur. Quelque 
confiance que le Roi puisse avoir dans les bonnes dispo- 
sitions de Bonaparte, il me parait bien plus politique de 
lui laisser craindre ces mouvements continuels, que de le 
rassurer contre l'effet qu'il pourrait en avoir, et de lui 
mettre en main le seul moyen de consolider sa puissance. 

Je me flatte, Monsieur, que l'expression franche de mes 
idées, qui n'ont et n'auront jamais d'autre but que le réta- 
blissement de Louis XVIII dans toute l'autorité qui lui est 
due, ne pourra pas déplaire, et que ma confiance en vous 
ne vous paraîtra qu'une preuve de plus des sentiments 
d'estime et d'amitié que vous me connaissez pour vous. 

(Arch. de ChantiUy.) 

ao. — CoNDJÊ A Enghien 

Windisch-Feistritz, a février 1801. 

Le mal est moins grand que Kuhn ne l'avait présenté. 
Il n'a déserté avec armes et bagages que la presque tota- 
lité du I" escadron, pas un du 2', un du 3* (Dieudonné), 
onze du 4*> et quatre du 5* : tel est le compte qu'on m'a 

ndu. Le tout est commandé par Pascal, secondé de 



4 FÉVRIER 180I. 29 

Barbiau et de Traan, maréchaux des logis (autant que je 
peux m'en souvenir), et composait environ 80 hommes 
et 84 chevaux ; mais on m'a assuré qu'il est redéserté 
quatre ou cinq de l'armée de M. Pascal, qui étaient re- 
venus un peu molestés par leurs complices. J'ai eu, hier 
au soir, des nouvelles de dix heures du matin : il n'y avait 
rien de plus. Je n'en ai point encore de la remise des 
chevaux restants. Je crois bien que tout cela vous est de- 
venu fort égal ; mais voilà l'état des choses. 

(Arch. de Chantilly.) 

21. — CONDÉ A EnGHIEN 

Windisch-Feistritz, 4 février 1801. 

Je n'ai rien à ajouter à ce que vous porte l'officier qui 
vous remettra cette lettre. La perte ' n'est pas, à beau- 
coup près, aussi grande qu'on l'avait cru d'abord. 

J'ai reçu de l'archiduc une lettre de la plus grande hon- 
nêteté ^, et je reste ici. 

La paix parait toujours sûre. 

Le Roi a reçu de l'empereur de Russie ime invitation 
assez pressante d'aller trouver la Reine à Kiel, dans le Hol- 
stein 5. Cette nouvelle est très fôcheuse. Le Roi fait des 
représentations ; et cela en était là, au départ du courrier. 

(Arch. de Chantilly.) 



I. La perte par la désertion. — Le régpiment de dragons, comptant alors 
moins de trois cents combattants, venait de perdre ainsi un tiers de son 
effectif. 

a. Dans cette lettre, apportée de Vienne le 4 février, Tarchiduc annonçait 
qull venait de prescrire à M. de Mêlas de n'apporter aucun changement au 
nouvel établissement du corps de Condé (Ecquevilly, III, lai). 

3. Au mois de décembre 1800, la Reine avait fait demander au Danemark 
la permission d^habiter Kiel. — M. de Bernstorff, en pariant à notre en- 
▼oyé Bourgoing, lui avait dit : « Elle ne se soucie pas du tout de retour- 
ner à Mitau, qni pourrait bien ne pas servir longtemps encore d^asile à 
son mari » (dép. de Boargoing, aa frimaire an IX). 



3o LE LICENCIEMENT. 

aa. — Enghien a Condé, à Windisch-Feistritz 

Graz, ce 5 février [1801]. 

J^espère, cher papa, que lorsque vous aurez connu les 
ordres que j^avais donnés au régiment avant la désertion, 
et les récompenses que je donne à ceux qui vous sont restés 
ûdèles, ou se sont distingués dans cette occasion, que 
TOUS ne me soupçonnerez plus d'insouciance pour une 
chose qui vous touche de si près. Non, cher papa ; mon 
zèle est toujours le même, mon respect le même. Je n'ai 
jamais varié un instant et vous servirai, comme je l'ai 
fait toujours, de mon mieux. Cette désertion ne pouvait 
pas ne pas avoir lieu. Sans doute, elle n eût pas eu les 
mêmes caractères d'insurrection si j'y avais été, mais le 
nombre de la perte eût été toujours à peu près le même ; 
car nous avions peu de moyens d'arrêter nos déserteurs. 
Mais à force ouverte, comme ils l'ont fait, c'était au chef 
ferme à l'empêcher, et Lanan le pouvait comme moi. Je 
le connaissais pour irrésolu; mais je l'aurais pourtant 
cru capable, dans une circonstance comme celle-ci, de 
prendre de lui-même un parti. Si l'on avait tué M. Pascal 
à la tête de sa troupe, tout était fini ; et, si j'y avais été et 
que les choses Aissent venues à ce point, je n'aurais pas 
hésité à le faire. Au reste, voilà tout fini, et les chevaux 
rendus : il n'y a plus rien à craindre. 

La nouvelle du Roi est affligeante : il faut voir l'issue ^ 
Vous savez que la guerre a été à l'instant de recommencer 
en Italie : on assure que tout est arrangé 2. 

Je vous remercie, cher papa, de la permission que vous 

I. Voir la pièce précédente. 

a. Un armistice ayant été conclu par Brune à Trévisc, le i6 janyier, 

int l'arrivée dea ordres du Premier Consul enjoignant d'obtenir la re- 

te de Mantoue, il ne restait d'autre moyen, pour exiger cette place, que 

inoncer la reprise des hostilités. Brune venait de le faire le a3 janvier. 



8 FÉVRIER 180I. 3l 

me donnez de rester ici. Si vous avez besoin de moi, vous 
me retrouverez bien vite. 

(Arch. de Chantilly.) 

a3. — CoNDÉ A l'évêque d'Arras 

(En chiffres.) Windisch-Feistriti, 8 [i5 et a4] février 1801. 

Vous aurez vu, mon cher évoque, ma lettre du ai au 
comte d'Artois. Depuis ce temps, les agents, dont je vous 
parlerai tout à Theure, ne se cachent point qu'il est très 
vraisemblable que c*est en Egypte qu'on veut nous 
mener. C'est barbare, et je ne puis me rendre complice 
de cette cruauté, en entraînant par mon exemple la no- 
blesse française aussi loin de son pays et de son Roi. Je 
crois même que le Roi, et la France redevenue monar- 
chique, pourraient m'en faire un jour un reproche très 
fondé. Je ne m'y exposerai pas, et je suis très décidé à ne 
pas y aller. Je n'en empêcherai sûrement personne ; mais 
je crois pouvoir vous dire qu'il ne s'embarquera presque 
point de nobles à pied ni à cheval ; je ne réponds pas 
même de beaucoup de soldés. Si Ton nous menait partout 
ailleurs, dans quelques îles d'Europe, j'y aurais été et 
beaucoup de monde m'aurait suivi. Mais il me parait que 
le projet est de dégoûter les nobles. On aura pleine sa- 
tisfaction : mais tout aurait pu s'arranger, sans afficher 
aux yeux de l'Europe entière une barbarie qui fera tort 
au gouvernement anglais dans l'opinion publique. 

Au reste, il y a, entre tous les agents, une mésintel- 
ligence qui nous jette dans un vague et dans des em- 
barras qui exigent véritablement (non sans quelques 
murmures, à la vérité) une patience dont je ne croyais 
pas le corps capable. On ne peut compter sur rien : ce qui 
est écrit, même de leurs mains et par conséquent annoncé 
aux troupes, est changé quinze jours après. Ramsay 



33 LE LICENCIEMENT. 

n*aime point Wickham, et n'est que politiquement avec 
lui : Wickham le lui rend bien. Ramsay n'aime pas da- 
vantage Wood, et celui-ci affecte, avec dureté pour nous, 
de défaire tout ce qu'avait fait Ramsay. Byng, qui est 
doux et honnête, ne veut point être sous Ramsay, déteste 
Wood et laisse pénétrer qu'il a beaucoup à se plaindre 
de Wickham. Plunket (car ce n'est pas, comme vous 
voyez, les agents qui nous manquent), plus Autrichien 
qu'Anglais, détesté avec raison dans le corps où il a 
exercé très malheureusement une vexation des Autri- 
chiens, n'est bien qu'avec Wickham, qui s'obstine à nous 
le renvoyer. L'un se fâche quand on s'adresse à l'autre; 
on ne sait sur quel pied danser. Voilà notre position de- 
puis un an : jugez-en. Faites de ceci l'usage que vous 
croirez devoir en faire ; mais surtout sans me citer, et sans 
compromettre ni le corps ni moi. 

J'ai reçu votre lettre du 2 janvier. Vous ignorez tout ce 
qui se passe. Les Anglais, par la réforme entière de tous 
les chevaux (car nous n'en avons plus, ni de troupe, ni 
de particuliers, ni d'équipages), ont déjà une épargne de 
plus de quatre millions tournois ; d'un autre côté, les 
nobles, effrayés de l'Egypte, prennent à force leur licen- 
ciement ; ainsi je crois bien que 176,000 €. auraient pu 
suffire pour ce qui serait resté. Mais on ne m'en dit pas 
un mot ici. Ainsi je ne puis ni accepter ni refuser ; et si 
Wickliam mande que je fais le difficile (excepté pour 
l'Egypte où très peu de monde veut aller), il dira une 
chose fausse ; car il est impossible de mettre plus de rési- 
gnation et d'aménité que je n'en mets. Je m'en rapporte à 
Byng. Mais les gentilshommes français mettent leur hon- 
neur, ainsi que moi, je l'avoue, à ne pas se mettre hors 
portée de soutenir, dans l'occasion, une cause qu'ils 

iendent depuis dix ans au prix de leur sang. Ce qui me 



8 FÉVRIER 180I. 33 

paraîtrait prouver, ou qu'on vous trompe, ou que Wick- 
ham va plus loin qu'on ne veut contre nous, c'est qu'il 
est dit, dans l'écrit que m'a envoyé le comte d'Artois, 
« la cocarde blanche et les drapeaux seront conservés. » 
Donc le gouvernement croit que nous en jouissons. Eh 
bien ! point du tout : jamais Wickham ne [l'Ja voulu, 
malgré toutes mes représentations. Il nous a fait porter la 
cocarde noire, d'autorité, et nous a fait faire cette cam- 
pagne-ci sans drapeau, comme une compagnie franche. 
J*avoue que cela nous a paru de sa part un peu vexatoire. 

Vous aurez su, avant de recevoir cette lettre, l'in- 
croyable événement de Mitau >. Nous ne savons encore 
que le fait du renvoi, sans en savoir ni les détails, ni le 
motif, ni le lieu de retraite. On dit que l'ambassadeur de 
Danemark a été aussi renvoyé 3, comme Caraman. On se 
perd dans les conjectures à ce sujet. 

Nous aurons vraisemblablement subi, mon cher 
évêque, notre sort quelconque, avant que je puisse rece- 
voir votre réponse à cette lettre. D'après les bontés et 
l'amitié que me témoigne le comte d'Artois, et dont je suis 
profondément reconnaissant, je me plais encore à ne pas 
désespérer que ce sort ne soit convenable pour les débris 
du corps et pour moi, n'ayant rien à nous reprocher. Je 
compte entièrement sur votre amitié, comme j'espère que 
vous ne doutez pas de celle que je vous ai vouée. 

I. En apprenant le renvoi de M. de Caraman, Louis XVIII écrivit, le 
5 janvier, au tsar en intercédant pour son agent. Cette démarche fut mal 
prise. Paul I*' fit d'abord répondre sèchement que le roi devait se rappeler 
que « Thospitalité était une vertu et non un devoir ; » puis fit notifier, le 
ao janvier, une injonction au roi de se retirer de Mitau avec tous les siens. 
Louis XVIII était parti le aa, sans savoir où il trouverait un asile. 

a. L^nvoyé de Danemarlc, M. de Rosencrantz, avait en effet été expulsé 
de Pétersbourg en janvier. Déjà, le 37 novembre précédent, le chevalier 
Balbo, envoyé du roi de Sardaigne, avait subi le même sort. « Il paraît 
que, dans les habitudes de Paul I*', renvoyer un agent n^est pas rompre 
avec la Puissance » (dép. de Bourgoing, du 11 pluv. an IX). 

CORRESPONDANCE DU DUC d'ENOHIBN. 3 



34 LB LICENCIEMENT. 

Ce i5. 

C'en est fait : la dépêche ci-jointe S qui parait ne plus 
laisser de doute sur la destination de TËgypte, et dont il 
était de mon devoir de mettre à Tordre un extrait assez 
étendu pour qu'on sût sur quoi compter, va achever la 
dissolution du corps sous huit jours. La très grande ma- 
jorité des officiers et gentilshommes ne veut point aller 
en Egypte. Je crains pour les Anglais la plus grande dé- 
sertion parmi les soldés. On me traitera comme on vou- 
dra ; mais, quant à moi, mon âge, ma santé, les infirmités 
qui s'approchent, Tétat toujours incertain de la France, 
le sang des Bourbons qui coule dans mes veines, ne me 
permettent pas de faire la guerre comme un flibustier; 
et, du moment qu'on ne regarde que sons ce point de vue 
la noblesse française qui combat depuis dix ans pour son 
Roi, pour l'existence des rois, il faut convenir que les gens 
qui ont du sens et de l'honneur ne peuvent pas prendre 
d'autre parti que de se retirer, et de vivre comme ils 
pourront, puisque les rois les abandonnent. Outre toutes 

I. Par ane lettre du 5 février, Wickham annonçait « que je ne suis point 
autorisé à dire quelle doit être la destination du corps. Les circonstances 
du moment ne permettent cependant pas de douter qu'il ne doive être 
embarqué sur la Méditerranée, et employé aux expéditions qui pourraient 
avoir lieu dans cette mer ; que, diaprés ce que je puis conjecturer des 
instructions de ma cour, TÉgypte est un des points où les services du corps 
pourraient être exigés ; que cependant il sera placé immédiatement sons 
les ordres de M. Abercromby, général commandant en chef les troupes de 
terre de Sa Majesté Britannique dans la Méditerranée, qui l'emploiera, 
d'après sa force effective, sur les points où il pourra être le plus utile, et 
où le plan et les événements de la campagne exigeront ses services. » 

En notifiant cette lettre, dans un ordre du jour du g février, Ck)ndé 
ajoutait contldeutieilemcnt au duc d'Ënghien et aux autres commandants 
du corps : c .... Si on vous demande si Monseigneur s'embarquera, vous 
pouvez répondre que ce n'est pas son intention, mais qu'il ne quittera le 
corps qu'au dernier moment. » 

Les troupes d'Abercromby, destinées à l'Egypte, étaient en ce moment 
réunies dans la baie de Marmaras, sur la côte d'Asie Mineure, en face de 
Rhodes. 



l5 FÉVRIER 180I. 35 

ces raisons, ma conscience ne me permet pas (je le ré- 
pète) d*entralner par mon exemple cette précieuse no- 
blesse dans son tombeau physique et moral. Car, outre 
le climat, on ne nous dissimule pas que les gentils- 
hommes qui iraient là, y seraient regardés comme soldats 
(ce qui n*a jamais été), et n'auraient pas la permission de 
sortir de ce fatal pays. La consternation est à son comble; 
et je passe ma journée à voir des malheureux fondant en 
larmes, moins encore de leur sort, que de douleur de se 
séparer d'un corps qui était en quelque sorte devenu une 
seconde patrie. Vous sentirez aisément combien mon 
âme sensible est affectée de ce spectacle. Otez TÉgypte et 
les Indes, nous aurions fait tout ce qu'on aurait voulu. 
Toute formation nouvelle, toute diminution, toute sup- 
pression de gens qui peuvent déplaire, nous nous y se- 
rions soumis sans la plus petite difficulté. Mais on ne 
veut point s'éloigner au point de ne pouvoir plus être 
utile au Roi, si l'occasion s'en présente. Mon cœur et ma 
fidélité ne me donnent point d'armes pour combattre 
cette opinion, et si les Anglais sont justes, comme je n'en 
doute point, [ils ne] nous en estimeront que davantage. 
Si cette fatale destination mise en avant n'est qu'ime 
feinte, il aurait donc fallu, pour que cela réussit, me 
mettre dans la confidence : ce n'eût pas été le premier se- 
cret d'État que j'eusse su religieusement garder. J'aurais 
dit alors : « Oui ; je vais en Egypte ; » et l'on m'aurait 
suivi avec confiance, persuadé que j'avais mes raisons. 
Mais le fond de la notification et les formes du ministre > 
ne m'ont laissé aucune ressource. Il a voulu élaguer ; il 
a déraciné. Voilà, mon cher évéque, le triste état des 
choses au moment actuel. Je n'ai rien à ajouter à ce ta- 
bleau déchirant. 

I. M. Wickham. 



36 LE UCENGIEMBNT. 

Ce ai. 

On a fait la chose aussi gauchement pour FAngleterre 
que pour nous. La moitié de la noblesse, vu la paix, se- 
rait rentrée en France sans licenciement. Au lieu de cela, 
on a mis TÉgypte en avant : tout y rentre avec licencie- 
ment. G*est 25,000 louis qu*on fait coûter à 1* Angle terre S 
pour plonger le poignard dans le cœur de douze cents 
braves gentilshommes français, tandis qu*on verse For 
à pleines mains sur une foule d'inutiles qui sont en An- 
gleterre. Ce ne peut être Tintention du gouvernement, et 
je ne Ten accuse point; mais il n'apporte pas assez d'at- 
tention au choix de ses tout-puissants agents. 

Ce 94. 

Wickham, voyant que je ne voulais pas aller en Egypte, 
Fa proposé au duc d'Enghien, qui a aussi refusé, mais en 
acceptant le régiment, si on lui permettait de ne le pas 
suivre, comme à tous les colonels propriétaires ; ce qu'on 
lui refuse. Il s'ensuit que toutes nos troupes soldées vont 
être incorporées dans les Suisses ^. Il ne reste pas cent 
nobles, des deux régiments nobles. Quelque cruel que soit 
pour moi le spectacle dont je suis témoin, je resterai jus- 
qu'à la un à être le seul consolateur que trouvent tous 
ces malheureux. Je renvoie mon Qls à vous pour tous ces 
détails, aussi tristes qu'extraordinaires d'après ce que 
vous me mandiez tous. 

(Arch. de Chantilly.) 



I. Le liceociement, tel qu*ll avait été présenté dans Tordre du jour da 
19 janyier, comportait une gratification, mais non une pension. 

a. Les trois régiments suisses, à la solde anglaise, levés et commandés 
par Bachmann-Anderletz, Roverea et Salis. — Sur le licenciement de ces 
corps, voir Roverea, MémoireSt t. III, ch. iv. 



l3 FÉVRIER 180I. 37 

a4. — Enghien a Gondé 

Graz, ce rendredi i3 [férrier x8oi]; matin. 

Seytarier > n* ayant pa obtenir de passeport pour Vienne 
et les ordres les plus sévères étant donnés ici pour n*en 
accorder à aucun individu qui a quitté le corps, j*ai cru 
bien faire, cber papa, de lui conseiller de me donner les 
lettres de vous dont il était porteur ^, plutôt que de les 
mettre à la poste; car elles sont toutes lues, j*en suis cer- 
tain. Je vous les renvoie. Si vous voulez écrire à Vienne 
et que vos lettres arrivent sans être lues, il faut nécessai- 
rement envoyer désormais un courrier. 

La nouvelle d'Egypte et votre refus de vous embarquer 
m'est arrivée par mon régiment : on m'envoie la copie de 
ce qui a été mis à l'ordre. Ce coup est le dernier, et le 
plus révoltant. Qu'allez- vous faire? Les Anglais n'auront- 
ils pas aussi l'égoïste front de vous proposer de vous em- 
barquer ou de prendre votre licenciement? Il faut, je 
crois, nous attendre à tout ce qu'il y a de plus révoltant ; 
car la destruction du corps parait jurée. Au reste, cher 
papa, je vous en prie ; mandez-moi vos projets pour l'ave- 
nir. Le mieux serait de ne vous point quitter, si je pen- 
sais que vous prissiez une existence militaire; mais je 
vous ai souvent entendu dire que vous souhaitiez, après 
tout ceci, le repos, et que, lorsque vous n'auriez plus le 
motif puissant de soutenir et protéger les restes de la 
noblesse émigrée, vous chercheriez un lieu .tranquille, 
pour y jouir enfin du repos que vous avez si bien gagné 

I. Le comte de Seytarier (Alexandre-Marie), sous-lieutenant dans les dra- 
gons d'Enghien. 

a. Probablement des lettres que Gondé avait adressées à Vienne, le 
II février, à Tévêque de Nancy et, le 12, à la reine de Naples. — On trou- 
vera la première de ces lettres dans La Boutetière, Varmét de Condéy etc., 
i88x, p. 90. 



38 LE UCBNCIBUENT. 

par tant de peines et de fatigues. Votre désir n'est pas, 
sans doute, que je prenne ce parli. D'après cela, je pense 
que, si les circonstances ne changent pas, tous ne désap- 
prouverez pas que je cherche à entrer au service de quel- 
que Puissauce continentale, surtout si les Anglais ont la 
barbarie de nous retirer notre traitement; chose qui, j'es- 
père encore, n'aura pas lieu. J'attends de vous des avis ; 
j'attends de connaître vos projets pour déterminer les 
miens. Enlin j'espère que vous aurez pour moi les mêmes 
bontés que vous avez eues josques ici, et que j'ose dire que 
j'ai en quelque sorte méritées par mon zèle, mon attache- 
ment constant et ma conduite depuis bien des années. 

Je vous embrasse, cher papa. 

Quels amis que les Anglais ! 
(Arch. de ChBDllU]'.) 

a5. — Enghien a Condk, à Windisck-Feistritx 

Graz, ce mardi gras, i; [Kvrter iSoi]. 
La nouvelle que nous avons reçue ici, cher papa, de 
votre refus de vous embarquer, a déterminé tout ce qui 
m'approche à prendre son liccDLiciUfnt, afin de conserver 
la possibilité de suivre votre sort à l'avenir. J'ei 
conséquence, mes nides de camp toucher ce i] 
vient. Quant à Vassé ■ et Aulheauciie, ils atteflt 
ordres et ce que vous décidez poui' 
suivre la même marebe. Je suis le mûiue priiiei 
prie de décider ce que je dois faire, d'ai 
ferez vous-même. Avcz-vous 1 
serverons un traitement? Sei 
les Anglais vont -il s avoi 




aa FÉTRiBR jSoi. 39 

offrir notre licenciement comme aux autres? J'attends 
avec une grande impatience Totre réponse à ma dernière 
lettre. Voici, je crois, le moment de prendre un parti 
quelconque. Je voudrais connaître vos désirs; je vou- 
drais savoir vos projets. Ils m'intéressent par bien des 
raisons; ils seront la base de la détermination que je 
veux prendre. Daignez me tirer de l'ignorance malbeu- 
reuse où vous me laissez depuis si longtemps, et croyez, 
cber papa, que mon zèle pour vous servir, et la respec- 
tueuse tendresse que vous me connaissez depuis si long- 
temps pour vous, ne se démentiront jamais. 
(Arch. de CbantUly.) 

26. — GONDÉ A. WiCKBAM 

Wlndlsch-Peistrilz, m février iSot. 
Je viens de recevoir la note de M. Wickham, du 16 de 
ce mois. Sou objet principal, en détruisant le corps (ce 
qoe je suis persuadé qui coûte au cœur de Sa Majesté Bri- 
tannique, qui a donné tant de marques du plus bonorable 
intérêt au sort des Français Qdèles), est la formation 
d'un antre corps qu'elle \oulait bien destiner auducd'En- 
tden. Il aurait accepté, avec la plus respcttueuaerecon- 
tancc, si on ne paraissait pas lui reluscr, à lui Bour- 
rdée à MM. de La 
B La Tour, etc. '. celle d'être propriétaire du ré- 
18 être obligé de s'embarquer pourlesuivre. Mais 
s commissîiircw mit dit i|iic cela était impos- 
d'Ënghien, décidé, avant son arrivée ici, à ne 
ses Messieurs de sa dé- 
usaii'c qu'il s'embar- 




4o LE LICENCIEMENT. 

que de sa personne pour jouir de la faveur que Sa Ma- 
jesté Britannique voulait bien lui accorder. 

Nous n'en sommes pas moins vivement reconnaissants, 
Tun et l'autre, des assurances de protection et de secours 
que M. Wickham nous donne de la part de Sa Majesté Bri- 
tannique. Glorieux de la bienveillance qu'elle nous a tou- 
jours témoignée, nous osons être sûrs qu'elle ne nous la 
retirera pas, et nous nous livrons avec toute confiance à 
ses bontés. 

M. Wickham peut être certain que je donnerai tous mes 
soins à ce qu il déserte le moins de monde possible, étant 
jaloux démarquera Sa Majesté Britannique, jusqu'au der- 
nier moment, tout le zèle dont je suis animé pour le ser- 
vice d'un grand souverain qui nous honore de son estime, 
et qui s'acquiert tant de droits à notre attachement par sa 
constance énergique à combattre les rebelles à notre Roi. 

(Arch. de ChantiUy.) 

27. — CoNDÉ A Louis XVIII 

(En chiffres.) Windisch-Peistritz, 97 février 1801. 

Sire, sachant que M. le duc d'Angoulème tenait Votre 
Majesté au courant de tout ce qui se passait, et l'ayant 
prévenue, dans une de mes lettres, qu'il y aurait de grands 
changements dans le corps, j'attendais qu'ils fiissent po- 
sitifs pour lui en rendre compte. Au moment où j'allais 
lui écrire, j'ai appris le funeste événement de Mitau. 
Alors il m'a fallu attendre la connaissance du lieu où je 
pouvais adresser mes lettres, et des occasions pour pou- 
voir leur faire faire au moins la moitié du chemin avec 
sûreté ; car il n'y en a aucune pour les lettres dans ce 
pays, et surtout dans ce moment-ci. Quel funeste change- 
ment que celui de Paul, et quelle inquiétude nous cause 
1a voyage de Votre Majesté et l'incertitude de son séjour! 



37 FÉVRIER 180I. 4^ 

Je la préviens que le billet qu'elle m'annonçait, dans les 
deux lignes qu'elle m'a fait l'honneur de m' écrire, ne s'est 
point trouvé dans l'enveloppe; il faut qu'il ait été oublié 
ou soustrait à quelque poste. Je supplie Votre Majesté de 
me faire instruire, le plus tôt possible, du lieu où elle se 
fixera en partant de Memel, d'où j'ai reçu le bulletin de 
M. d'Avaray avec l'écrit laissé aux gardes du corps ', que 
je désire bien qui suivent Votre Majesté où elle sera. Je 
me tais par prudence sur toutes les réflexions que fait 
naître cette catastrophe, si douloureuse à tout égard ; mais 
je me flatte que Votre Majesté n'en sera pas moins per- 
suadée qu'elle n a point de serviteur plus pénétré que moi 
de ce terrible événement. 

Il n'existera plus de corps sous mes ordres, au moment 
où Votre Majesté recevra cette lettre. Elle aura su la fa- 
tale destination qui nous a été annoncée. Outre la raison 
de mon âge, la guerre et le séjour en Egypte m'ont paru 
si loin du but que je me suis constamment proposé depuis 
douze ans, que j'ai déclaré que je n'irais pas, mais bien 
dans toutes les îles d'Europe. La noblesse, aussi pénétrée 
que moi du motif qui seul nous guidait, a préféré de pren- 
dre son licenciement. Il était d'abord de six et de huit 
mois ; il est à présent porté à douze 3, et il n'y a rien à dire 
à cet égard. Il ne reste plus en ce moment qu'une cen- 
taine d'hommes des deux régiments nobles. Il ne faut pas 
se dissimuler que les trois quarts au moins rentrent en 
France, et je crois qu'ils pourront y être plus utiles à 
Votre Majesté qu'ils ne l'auraient certainement jamais été 



I. Le ai janvier, avant départir de Mitau, Louis XVIII avait adressé à 
ses gardes du corps de touchants adieux. 

a. Ce supplément, annoncé le aa février par MM. Byng et Wood, ne 
s'appliquait qu'aux gentilshommes ayant plus de quarante ans, ou blessés 
ou infirmes, ou ayant leurs femmes et leurs enfants avec eux. 



4^ LE LICENCIEMENT. 

en Egypte. Nous aurions été, à commencer par moi, à 
Minorque ou à toute autre lie adjacente à l'Europe ; mais 
rÉgypte ! On ne pouvait pas s'y attendre, et la résolution 
qui s'efTectue a été presque générale. Il restait les troupes 
soldées, à qui les commissaires anglais n'ont rien dit pen- 
dant près de deux mois : environ soixante dragons d'En- 
ghien, plus impatients que les autres, ont déserté ensem- 
ble avec armes et bagages. Il en est rentré quelques-uns. 
Tout le reste des troupes soldées a été et est encore d'une 
sagesse exemplaire, en attendant son sort. 

On a proposé au duc d'Enghien de faire une espèce de 
régiment des soldats qui voudraient aller en Egypte, et de 
les y mener. 11 a refusé, à moins qu'on ne lui permît de 
n'y pas aller de sa personne, ayant eu, lui Bourbon, au 
moins autant de droits que tous les particuliers, colonels 
propriétaires, qui ne suivent jamais leur régiment. Il pa- 
rait qu'on le lui refuse, puisqu'on proposera présente- 
ment aux soldats d'être incorporés dans un régiment 
suisse '. On va voir ce qu'il en sera. Il ira seulement quel- 
ques recrues et quelques étrangers ; mais je doute que, 
malgré l'augmentation de la paye, cela convienne à nos 
anciens soldats, couverts de blessures et servant vérita- 
blement par honneur et par attachement à la cause. Voilà 
où nous en sommes pour le moment. Mais ceci sera encore 
long ; d'abord parce que l'argent manque, ensuite parce 
que Wickham a été loin de prévoir toutes les difficultés que 
présente, pour ôtre juste et humain, un déchirement comme 
celui-ci. 11 parait que ce ministre a les pouvoirs les plus 
étendus, dont il use à son gré ; car les lettres d'Angleterre 
ne s'accordent point avec tout ce qui se passe. 

Je renouvelle à Votre Majesté l'hommage d'un attache- 

1. On parlait alors du régiment de Roverea. — Voir la pièce n» 3o. 



217 F^RIBR 1801. 43 

ment qui la suivra dans tous les lieux, dans toutes les 
circonstances, ainsi que mon profond respect. 

P. 'S. — Je prends la liberté de confier à Votre Majesté 
une de mes peines. Je suis, depuis plus d'un an, à com- 
battre Fincroyable penchant qu'a le duc d'Enghien pour 
entrer au service de rAutriche. Outre tous les motifs qui 
doivent en empêcher un Bourbon, surtout après tout ce 
qui vient de se passer, soit en guerre, soit en paix, j'ai 
fort insisté sur ce qu'il ne le pouvait pas sans la permis- 
sion de Votre Majesté. Il lui en écrira peut-être : je suis 
persuadé qu'elle sera de mon avis. 

(Arch. de Chantilly.) 

a8. — Comte d'Artois a Condé 

Londres, 97 férrier 1801. 

Nous nous sommes trouvés souvent dans des crises bien 
pénibles, mon cher cousin ; mais je crois malheureuse- 
ment que celle d'aujourd'hui est encore plus forte et pins 
dangereuse que toutes celles qui l'ont précédée. N'importe ; 
nous avons bon droit. On ne nous découragera pas ; nous 
resterons plus unis que jamais ; nos têtes ne baisseront 
pas d'une ligne, et le ciel finira par protéger la justice et 
l'honneur. 

L'évéque d'Arras s'est chargé de vous parler en détail 
de tout ce qui concerne le triste et cruel sort de l'armée 
que vous avez commandée avec tant de gloire. J'avoue 
qu'il m'en aurait trop coûté de traiter avec vous un tel 
sujet; et quoique j'aie la conviction intime d'avoir fait à 
cet égard tout ce qui a dépendu de moi, la cause que je 
défendais était si belle, que je suis tenté de croire que j'ai 
quelque tort à me reprocher. 

Le prince de Broglie vous dira dans quel moment il est 
arrivé, et combien la crise est encore empirée depuis son 



44 LE LICENCIEMENT. 

séjour à Londres. Je Tai retenu tant que j'ai pu espérer 
d'obtenir des décisions formelles, ou au moins des discus- 
sions verbales avec des personnes qui eussent qualité pour 
prononcer ^ Mais Tun a été aussi impossible que Fautre, 
et la funeste maladie du roi d'Angleterre ne permet pas 
d'entrevoir quand cet état d'incertitude pourra finir. Je 
prends donc le parti d'expédier le prince de Broglie, et je 
le charge de tous porter, pour tout résultat, que c'est 
M. Wickham qui est chargé en totalité de ce qui coi^cerne 
votre corps. Le licenciement parait malheureusement 
trop décidé ; mais le mode de cette impolitique opéra- 
tion est absolument entre les mains de M. Wickham, et je 
sais qu'on lui a envoyé des instructions à toutes fins. 

C'est donc avec ce ministre que vous aurez à traiter 
pour toute votre armée. Mais, sans insister avec trop de 
force vis-à-vis de vous sur une mesure qui me ferait éprou- 
ver un véritable bonheur, je dois vous dire que je pense 
entièrement , comme l'évêque, que votre présence ici 
peut seule me donner les moyens de réparer ce qui aurait 
pu n'être pas fait, en Allemagne, selon vos désirs. J'ajou- 
terai qu'il y a près de neuf ans que nous sommes sépa- 
rés, et que nous ne devions pas nous y attendre au mois 
de juillet 1789. 

Mon malheureux frère errant sans asile, et pour ainsi 
dire à la merci de nos ennemis ; Tempereur de Russie allié 
à l'usurpateur de nos droits ; l'Allemagne subjuguée à moi- 
tié et se trahissant elle-même pour l'autre partie; l'Italie 
détruite ; l'Espagne entre les mains des factieux ; l'Angle- 

I. La démission de Pitt, donnée principalement à Foccasion du bUl 
d'émancipation des catholiques, avait été acceptée le 5 février x8oi. Le roi 
Georges, ayant été repris le i3 février d'une crise qui devait se prolonger 
pendant un mois et donna lieu à des bruits de régence, M. Addington, 
bien que chargé de composer un nouveau cabinet, ne devint officiellement 
premier ministre que le 13 mars. 



217 FÉVRIER 180I. 4^ 

terre ébranlée par la maladie de son roi et les change- 
ments opérés dans son gouvernement ; enfin les royalistes 
de rOuest, tonjoars fidèles, toujours dévoués, mais n'ayant 
aucun moyen de se réunir, et leurs chefs poursuivis avec 
rage par le fer et la calomnie de Bonaparte et de ses sa- 
tellites ; — tel est, en peu de mots, le cruel tableau du 
moment. Eh bien ! je ne vois rien dans tout cela qui puisse 
m'abattre ; et si tout le monde nous abandonne, nous trou- 
verons en nous-mêmes des ressources qui finiront par 
nous faire triompher. J*en ai la ferme conviction, et je la 
conserverai jusqu'à la mort. 

Adieu, mon cher cousin; aimez-moi; comptez sur moi, 
et croyez pour la vie à ma tendre et constante amitié. 

(Arch. de Caiantilly.) 

ag. — Bourbon a Condé 

Londres, v) février 1801. 

Le prince de Broglie repart avec de bien tristes notions 
sur le sort de tout ce qui vous intéresse; mais, aussi, dans 
quel moment notre étoile malheureuse a-t-elle voulu qu'il 
soit arrivé ' ! Changement de ministres, maladie du roi 
d'Angleterre, paix avec l'Empereur », coalition des Puis- 
sances du Nord contre ce pays-ci, tout semble conspirer 
contre notre bonheur et notre tranquillité, si toutefois nous 
pouvons en espérer. Je n'entrerai point dans les détails 
sur tous ces objets importants en politique : vous en serez 
assez instruit par les papiers et les lettres particulières. 
Mais ils influent terriblement sur la cause de la monar- 



1. On lit en marge : c Vainement, depuis l'arrivée du prince, il a été 
demandé par Monsieur des rendez-vous à M. Pitt : impossibilité de le 
voir. » 

a. La paix, signée le 9 février i Lunéville, était annoncée an Moniteur 
da i3. 



46 LE LICBNCIEMBNT. 

chie, et en général sar les autres affaires qui nous regar- 
dent personnellement. 

Je n'ai encore rien pu terminer ponr les personnes qui 
sont ici avec moi, et qu'on refuse là-bas de continuer de 
payer comme ci-devant ^ On me fait jusqu'à présent des 
réponses dilatoires ; ce qui me cause le plus grand em- 
barras, n'ayant rien de fixé pour moi-même, et n'ayant en 
aucune manière la possibilité physique de les aider. Votre 
note est très bien faite, et présente l'affaire sous un point 
de vue très juste. Les ministres en ont pris connaissance ; 
mais aucun ne veut rien décider, dans ce moment de cul- 
bute générale. Autant que je peux en juger d'après leurs 
réponses, M. Wickham aura là-bas de pleins pouvoirs 
illimités pour ce qui regarde l'armée. Quelque chose qui 
arrive, insistez auprès de lui pour que les personnes qui 
sont avec moi partagent le sort de leurs compagnons 
d'armes, et que l'argent qui leur sera destiné soit payé là- 
bas comme ci-devant ; car je n'espère pas obtenir qu'ils 
soient payés ici. M. Wickham ne peut pas vous refuser 
cela, dans un moment aussi pénible pour vous. 

Si, comme on le pense, l'armée vient à être licenciée, 
événement bien affligeant et bien cruel, mais cependant 
préférable à un embarquement pour l'Egypte, si tel est 
le sort que l'on vous destinait, à vous, bon et cher père, 
à moi et à tant d'autres qui vous doivent leur existence 
depuis dix années, que de viendrez- vous, où irez- vous? 
Puis-je espérer de vous revoir, de vous embrasser ici, 
quelque part? Confiez à votre enfant vos projets, votre 
plan de vie à venir; car, ne nous flattons point, notre 
exil sera long. La France augmente tous les jours sa puis- 

I. Les personnes de sa maison qui l'avaient suivi en Angleterre. Le paie- 
ment de leur traitement, qui avait été contlDué en Allemagne parce que 
Uourbon y avait son régiment, avait cessé depuis le i*' novembre iSoo, 



37 FlâVRIER 180I. 47 

sance. Mais la haine de ceux qui la gouvernent est ex« 
trême pour les membres de la maison de Bourbon les 
plus près de la couronne. Bonaparte en parle hautement; 
et ces bruits de nouvelles conspirations contre sa vie, 
attribuées d'abord aux jacobins avec raison, et ensuite aux 
royalistes avec une affectation marquée i, éloignent encore 
davantage les gens faibles, crédules et mal instruits, de 
rattachement qu'ils doivent à leur souverain légitime. Ca- 
zalès est parti d'ici depuis quelques jours pour Paris >. Il a 
dit à Monsieur qu'il n'était chaîné de rien; mais, moi, je 
suis persuadé, d'après les liaisons que je lui connais ici, 
qu'il va pour tâcher de préparer les voies d'une négocia- 
tion de paix. Croyez à ce que je vous dis. Dans ce cas, 
que deviendrons nous? Resterons-nous à Londres ? Je ne le 
crois pas. Permettra-t-on à Monsieur le séjour d'Edim- 
bourg? c'est encore une question. Le Roi, qui a quitté 
Mitau et est à Kônigsberg, pourra-t-il y rester ? Jusqu'à 
présent il y est toléré comme particulier ; mais cela du- 
rera-t-il ? Jamais la crise n'a été plus violente pour toute 
l'Europe, et la position particulière de l'Angleterre n'est 
rien moins que rassurante dans tout ce chaos : nombreux 
ennemis sur terre et sur mer autour d'elle, et bien de per- 
fides amis dans son sein. Un Anglais, homme très sensé, 
me disait l'autre jour : « Nous dînons et couchons tous 
les jours sur un volcan ; prions Dieu de nous préserver de 
l'explosion. » 
Les princes d'Orléans ^ vont et viennent continuellement 

1. Celte phrase montre que Bourbon, bien qu'ayant reçu des pouvoirs, au 
moins nominaux, pour le dernier soulèvement de TOucst, ignorait com- 
plètement la préparation de l'attentat de nivôse, commis par des chouans. 

2. M. de Cazalès rentra, en effet, en France et s'y maria peu de temps 
après. Il n'était chargé d^aucune mission. 

3. Le duc d'Orléans et ses deux frères, le duc de Montpensier et le comte 
de Beaujolais, étaient arrivés en Angleterre à la fin de janvier 1800. — Voir 
la note 3, p. 27. 



48 LB LICENCIEMENT. 

d*ici à leur maison de campagne. Us sont peu communi- 
catifs, et vont peu dans notre société française. Us ont le 
goût, à ce qu^ils disent, de se coucher de très bonne heure 
et ils se lèvent de très matin. Nous autres, nous nous cou- 
chons tard et nous levons par conséquent tard, ce qui fait 
un genre de vie différent et donne moins d^occasions de se 
rencontrer : ce qui est une petite privation pour moi. Car 
je ne les aime guère, excepté le petit Beaujolais, qui est 
réellement honnête et bon enfant. Les deux autres ont 
sucé trop longtemps la mamelle républicaine pour être à 
leur aise avec les honnêtes gens, et lorsque l'on voit un 
air méfiant & des gens à qui on ne se fie déjà pas extrê- 
mement, rien n'est plus contraire à la confiance récipro- 
que. Je ne dis tout cela qu'à vous ; mais je peux vous 
assurer que tous les gens véritablement purs ne les voient 
qu avec peine mieux traités ici, sous tous les rapports, que 
ceux qui n'ont aucun reproche à se faire dans la conduite 
qu'ils ont tenue. 

Je vous envoie la copie de la lettre de M. d'Avaray *. 
J'espère recevoir de vos nouvelles avant que vous re- 
ceviez cette lettre. Quelque part où elle vous trouve, croyez 
à la tendresse d'un fils qui vous aime à la vie, à la mort, 
et vous embrasse de tout son cœur. 

Surtout, quelque parti que vous preniez dans d'aussi 
cruelles circonstances, donnez souvent de vos nouvelles, 
toujours si chères et si intéressantes pour votre constant et 
à jamais fidèle ûls et ami. Vous excuserez le terme, bon 
et sensible et trop malheureux père. 

(Arch. de Chantilly.) 
I. Voir la pièce n- 19. 



7 MARS 180I. 49 

3o. — Ck)NDÉ A Louis XVIII 

Windisch-FeistriU, j mars 1801. 

Sire, le départ de M. le dac d*Angoulême ^ que je vois 
avec beaucoup de regret se séparer de nous, et dont j'en- 
vie le sort puisqu'il va se réunir à Votre Majesté, me 
donne Toccasion de lui rendre compte que nous ne 
sommes pas plus avancés sur ce qu'on nous destine, que 
nous ne Tétions le 217 du mois dernier 3, jour où j'ai écrit 
à Votre Majesté par la voie de Hambourg. Nous attendons 
M. de Ramsay, qui parait chargé de mettre la dernière 
main à l'œuvre de notre embarquement, ou de notre des- 
truction totale. Le manque d'argent pour la somme accor- 
dée aux partants retient encore beaucoup de gentils- 
hommes ; quant aux soldats, la proposition qui leur a été 
faite d'entrer dans le régiment suisse de Roverea n'a pas 
pris : il n'y en a qu'environ vingt-cinq, sur tous les régi- 
ments, qui aient accepté. Les autres aiment mieux 
attendre qu'il soit absolument décidé qu'ils ne pourront 
plus être utiles à la cause de Votre Majesté. Ils en con- 
servent l'espérance jusqu'au dernier moment; mais je 
doute qu'ils aillent en Egypte. Partout ailleurs, sur les 
frontières de l'Europe, on pourrait aller attendre les évé- 
nements ; et, à en juger par les propos très extraordinaires 
des patriotes et leurs manières parfaitement honnêtes 
vis-à-vis de tous les individus qui tiennent au corps de 
quelque manière que ce soit, il y aura des événements, 
et de très favorables '. Puisse le ciel les amener à bien ! Je 



1. Le duc avait écrit le a4 février à Gondé que, le matin même, il avait 
reçu une lettre datée de Même! le ao janvier, par laquelle le Roi lui man- 
dait de se rendre à Varsovie et d^ attendre ses ordres. 

2. Pièce n» 37. 

3. Condé semble parler ici de Tillusion déjà ancienne dont se flattaient 
les royalistes, même à Mltau, quand ils espéraient gagner Moreau. Ils 

CORRBSPONDANCB DU DUC D'SNQniEN. 4 



5o LB LIGENCIRMENT. 

n'ose cependant encore me livrer à l'espoir. Votre Majesté 
peut savoir mieux que personne s'il peut être fondé, et ce 
serait une grande consolation pour moi de l'apprendre 
d'elle. J'attends avec grande impatience d'être instruit 
du lieu où Votre Majesté va fixer son séjour. Kônigsberg 
me parait bien éloigné ; et le moins loin, si ce ne peut 
pas être le plus près, de la France, me paraîtrait le meil- 
leur, dans les circonstances actuelles. 

J'ai l'honneur de renouveler à Votre Majesté le cons- 
tant hommage de mon attachement et de mon profond 
respect. 

P,'S. — J'envoie à M. de la Chapelle ' une partie des 
grâces que je demande à Votre Majesté. Le reste ne 
m'étant pas encore parvenu, ce sera le sujet d'un second 
envoi. Je prends la liberté de joindre ici celles que je 
demande particulièrement à Votre Majesté pour mes 
aides de camp, que je puis Tassurer qu'ils l'ont bien mé- 
rité. Ce sont vraisemblablement les dernières grâces 
dont j'aurai à importuner Votre Majesté pour un corps 
qui ose se flatter de l'avoir servie, depuis dix ans, avec 
tout le zèle et l'attachement qu'il lui devait. 

(Arch. de Chantilly.) 

3i. — Enghien a Condé 

Graz, i5 mars [iSoi]. 

Je VOUS envoie, cher papa, deux demandes pour le 
Roi ^ : ces deux ofliciers méritant quelques grâces parti- 



s'étaient même imaginé que Pichegru pourrait s'employer à ce rappro- 
chement. Des sentiments de rivalité contre Bonaparte occupaient déjà le 
cœur de Moreau, mais non le désir de rétablir la monarchie pour s'y faire 
une place éminente. 

I. Lefilleul, comte de La Chapelle (Alexandre-François-Marie). U rem- 
plissait auprès du Roi les fonctions de ministre de la guerre. 

a. On verra plus loin qull s'agissait de Sully et de Kuhn. 



iS MARS 180I. 81 

culières, je n'ai pas cru devoir leur refuser de vous les 
recommander. Dans ces tristes circonstances, il faut 
faire le plus d'heureux que Ton peut. Vous me ferez 
grand plaisir, si vous daignez joindre ces deux demandes 
à toutes celles de droit que vous allez envoyer à Sa 
Majesté. 

Je ne sais point encore si Tarrivée de Ramsay aura 
apporté quelque heureux changement à la position du 
corps ; je Tespère bien peu, surtout d'après le dernier et 
cruel ordre de M. Wood relatif aux femmes et enfants, et 
à ceux qui avaient pris leur licenciement et étaient restés 
au corps ». 

Il est une autre grftce que vous me feriez un plaisir 
extrême d'obtenir des Anglais. GhefTontaines et Jonville > 
ont pris leur licenciement, croyant que tout le monde le 
prenait, que c'était votre volonté et que tous leurs cama- 
rades en faisaient autant. Deux jours après, tout a changé 
de face ; on a su qu'au contraire vous approuviez que Ion 
ne le prît pas ', et Seran 4, plus heureux, a obtenu, parce 

I. L'ordre de M. Wood, du 8 mars, fbt révoqué le 16 (Ecquevilly, IH, 1S4 
et i36). 

a. Penfentenio, vicomte de Cheffontaines (Nicolas- A^/i^-Marie), né à Saint- 
Halo en 1770. Il émigra en 1790 et devint, en 179a, aide de camp du duc 
d^Enghien. Après une interruption de dix-huit mois, il reprit ce service le 
i" juin 1794 et le remplissait encore en x8oi. Dans des pétitions présentées 
BOUS la Restauration on lit : c Petit-neveu de Tévêque de Limoges, Taide de 
camp et Tami, il peut le dire, de Mgr le duc d'Enghien. à qui il a sauvé une 
fois la vie. v » c J'ai été Taide de camp de Mgr le duc d'Enghien pendant 
plus de dix ans, et c'est dans cette place flatteuse que j^ai gagné, à Tarmée 
de Condé, la croix de Saint-Louis, et successivement tous mes grades jus- 
qu'à celui de colonel inclusivement. » 

Chaillon de Jonville (Ântoine-Guillaume-Augustin-René), né à Paris en 
177 1. Il était aide de camp du duc d^Enghien depuis 1794. 

3. JusquUci le gouvernement anglais n'avait point parlé de pensions 
proprement dites, même pour Ck>ndé et Enghien. C'était avec Tespoir 
d'obtenir cette faveur pour les personnes de sa maison, que Condé n'avait 
pas cru devoir engager ses aides de camp à demander un licenciement, 
dont la gratification excluait la possibilité d'une pension. 

4. Comte de Seran (Camille-Léonard), né en 1771. U dit lui-même : c Entré 



Sa LE LICENCIEMENT. 

qu'il était présent, d'être rayé de la liste des licenciés. Je 
TOUS demande avec instance d'intercéder pour eux auprès 
des Anglais : ce sont deux individus absolument à part, qui 
ne peuvent faire planche pour rien ; et Gheffontaines n'ayant 
rien en France, n'espérant rien, désirant ne point se sépa- 
rer de moi, se trouve dans un cruel embarras. Si c'était 
trop de deux, je vous demande au moins pour celui-là. 

J'espère que vous daignerez toujours m*instruire de 
vos projets quand vous en aurez, et de la décision de 
notre sort pécuniaire quand on vous en aura donné con- 
naissance, ou du moins de ce que vous croyez que nous 
avons à espérer pour l'avenir. Je vous embrasse, cher 
papa, et vous prie de ne jamais douter de mon respect et 
de ma tendresse pour vous. 

(Arch. de Chantilly.) 

32. — CONDÉ A EnGHIBN 

Windlsch-Feistritz, i8 mars iSoi. 

Vous pouvez être sûr que j'enverrai au Roi les deux 
mémoires de Sully ^ et de Kuhn. 

Ramsay n'est point encore ici ; il reste quelques jours à 
Marburg, pour ses Suisses. Quant aux femmes et enfants, 
d'après mes vives représentations, ils ont gagné leur 
procès, et les choses sont remises à cet égard, à très peu 
de chose près, comme elles étaient avant la révocation de 
Tordre qui leur était favorable. 



au service da Roi en 178Ô, je n^ai quitté mon régiment, en 1791, que pour 
rejoindre S. A. Mgr le duc d'Enghien, avec lequel j'avais été élevé, et qui 
m'honorait de son amitié. Pendant douze ans j'ai servi Son Altesse comme 
aide de camp. Je l'ai suivi dans toutes ses glorieuses campagnes.... » 

I. Hue, chevalier de Sully (Armand-Hervé-Victor), né en 1750. Employé 
dans le corps de Uu Trésor, à la solde anglaise; il habita Jersey après 
l'expédition de Quiberon, passa sur le continent en Juin 1800 et devint ca- 
pitaine dans les dragons d'Ënghien. 



9Q MARS 180I. 53 

Je me bats depuis longtemps pour faire adopter des 
rétractations de licenciement; mais les Anglais tiennent 
bon là-dessus. Je parlerai encore pour ChefTontaines et 
Jonville, mais c'est bien leur faute s*ils sont dans ce cas ; 
car ils ont su, en arrivant ici, qu'aucun de mes aides de 
camp, ou du moins la plus grande partie, ne se faisait 
inscrire pour prendre ce licenciement. Quant à moi, je 
n'ai pas eu à yarier à cet égard dans mes conseils ; car, dès 
qu'il en a été question, je me suis fait une loi de n'en 
donner à personne, pas même à ma maison. Ainsi, 
chacun a fait ce qu'il a voulu. 

Je ne puis former de projets que quand je saurai le sort 
du corps, et le mien. Or, comme je ne sais rien de positif 
sur tout cela, j'attends et je vous conseille de faire de 
même. Dès que je serai plus instruit, je vous le man- 
derai. 

P,'S. — J'oubliais de vous dire que les commissaires 
anglais m'ayant mandé officiellement que le gouverne- 
ment britannique avait décidé que tous les chevaux et 
effets du corps, excepté ceux qui ont été achetés par ce 
gouvernement, étaient ma propriété, j'ai fait mettre à 
l'ordre, à la suite de cette disposition, ce dont vous trou- 
verez la copie ci-jointe '. 

(Arch. de Chantilly.) 

33. — CoNDÉ A Enghien 

Windisch-Peistritz, aa mars 1801. 

M. le duc de Berry vous a dit tout ce qu'il m'a dit «; 

1. Voir le texte dan» Ecquevilly. 111, iJj. 

3. Le duc d'Angouléme étant parti le 11 mars pour Varsovie, où il arriva 
le 35, le duc de Berry l'accompagna jusqu'à Vienne. Revenu le 3i mars, le 
duc de Berry rapporta qu'il avait vu M. Pears, arrivé d'Angleterre avec 
des dépêches pour M. Wickham relatives au corps de Gondé. — c Les nou- 
velles rapportées par M. le duc de Berry avaient donné quelques espé-> 



54 LB LICENCIEMENT. 

aussi je ne vous le répéterai pas. U n'y aura de sûr que ce 
qui me sera communiqué par une note officielle, et je n'en 
ai point encore reçu. Dès qu'elle me sera parvenue, je 
vous manderai ce qu'elle contiendra. Il me paraîtrait qu'il 
y aura quelque adoucissement au sort des non licenciés ; 
mais je ne puis encore en répondre. On m'a dit que vous 
aviez été malade, mais que vous étiez mieux : mandez- 
moi des nouvelles de votre santé. 

(Arch. de GhantUly.) 

34. — Enghien a Bourbon 

Grax, en Styrie, ce a? mars 1801. 

Vous verrez, cher papa, par la date de ma lettre, que 
la vôtre * n'a éprouvé aucun retard : je l'ai déjà depuis 
quelques jours. J'y ai lu avec bonheur que j'aurais peut- 
être incessamment la douce satisfaction de vous embrasser ; 
car, par tel événement que ce puisse être, s'il me réunit à 
vous, ce sera un bonheur pour moi. Je crois vos inquié- 
tudes parfaitement justes et fondées, et notre sort plus 
incertain que jamais. 

La santé de votre roi est bien précieuse, et, s'il lui 
arrivait malheur, il y aurait, je crois, tout & craindre 
pour nous et pour la tranquillité du pays que vous ha- 
bitez. 

Dans tous les cas, aujourd'hui comme toujours, puis- 
que vous avez la bonté de me permettre de vous parler 
franchement, et que vous me demandez des renseigne- 
ments sur les lieux habitables du continent, je crois qu'il 



rances, non pas de conservation, mais de soulagements annuels. » (Gondé 
à Tévêque de Nancy, a avril ; dans La Boutetière, p. 93.) 

1. Cette lettre, du a5 ou du 37 février, avait été apportée le aS mars par 
le prince de Broglic : elle n'a pas été conservée, mais il y est fait allusion 
dans les pièces n«* S4 et 36. 



2J MARS 180I. 55 

serait préférable pour vous, à tous égards, de quitter Tlle 
le plus tôt possible. Sur le continent, on est libre de 
prendre le parti qui plaît ou qui convient; il n'en est pas 
de même, et tous Tavez éprouvé, dans une île. S*il vous 
était possible, en vous faisant assurer un sort & vie, tel 
modique qu'il f(it, d'avoir Tagrément, sous le prétexte de 
vous réunir à votre famille, de repasser la mer, je suis 
bien certain que vous n'auriez pas à vous en repentir. 

Outre l'économie extrême de ces pays-ci, la liberté de 
choisir le lieu que l'on veut habiter, la vie à volonté, 
bourgeoise, militaire, ou telle que Ton veut la mener, je ne 
vous cacherai pas la véritable de toutes les raisons, et 
celle que je regarde aujourd'hui comme la plus impor- 
tante, c'est de s'éloigner du foyer ^ de la haine générale 
du monde entier. Notre tâche est finie : nous avons fait 
ce que nous avons pu ou cru devoir faire pour notre 
maître légitime. Il est aujourd'hui bien prouvé que l'on 
n'a jamais voulu et que l'on ne veut pas le servir. Qu'a- 
vons-nous de mieux à faire que d'attendre tranquillement 
une occasion heiu'euse de le servir plus efficacement et, 
en attendant, de sortir du pays de ceux qui se sont élevés 
sur nos ruines, et dont la funeste politique nous a préci- 
pités au fond de l'abîme? Ne croyez pas qu'ici l'opinion 
soit la même qu'au moment de votre départ ; vous trou- 
verez partout le continent revenu de son enthousiasme 
républicain. Les têtes sont rassises. On craint les Fran- 
çais, mais on les déteste dans le fond, et l'esprit propa- 
gandiste ne fera plus les ravages qu'il menaçait de faire, 
les premières années de la guerre. 

Mais il est un nom encore plus en horreur que celui de 
Français dans l'Europe entière, et une nation contre la- 

I. L'Angleterre, dont U est également question dans les phrases sui- 
vantes. 



56 LE LICENCIEMENT. 

quelle va se tourner l'orage le plus violent. Dieu sait si 
elle y pourra résister. Je le regarde comme très douteux ; 
c'est pourquoi je pense qu'il faut avoir une autre corde à 
son arc, si Ton veut agir prudemment. 

Ces raisons, réunies à mon goût, me font toujours 
pencher pour le service dlci >, que je connais à fond, et 
où je sais que Ton me désire ; mais rien ne presse, et, si je 
prends un grand parti, ce ne sera qu'à l'ouverture de 
quelque guerre nouvelle. A cette époque, si vous étiez 
par ici, nous pourrions prendre le même parti; car nous 
sommes trop jeunes, l'un et l'autre, pour finir là notre 
carrière. En attendant, nous vivrions à bon marché, 
réunis, chassant fort, voisins de quelque ville agréable, 
et absolument particuliers jusqu'au jour où il faudra être 
prince en France. Car, ici, ce serait folie que de vouloir 
soutenir un état que l'on n a plus, et sans moyens de faire 
autre chose que de p.... plus haut que le c... 

(Crétineaa-Joly, II, 33i.) 

35. — Enghien a Marajïs 

A Graz, en Styrie, ce 37 mars [1801]. 

J'ai reçu, mon cher ^, votre dernière lettre du a5 février 
qui, comme vous le verrez par la date de la mienne, a 
fait diligence. 

Vos idées ne sont pas justes sur l'état présent de nos 
affaires intérieures. Je suis plus loin que jamais du pro- 
jet de voyage ' que vous me supposez. Il est vrai que l'on 
fait à cet égard des propositions à mon grand-père ; mais 

I. Le service autrichien. 

a. Comte de Marans (Louis), né en i;68; lieutenant au régiment de Bour- 
bon en 1^85, major de cavalerie en décembre 1797, nommé colonel dHnfan- 
terie le 90 janvier 1801. Il était aide de camp de Bourbon depuis 1791 et 
avait suivi ce duc en Angleterre. 

3. Le voyage en Angleterre. 



37 MARS 180I. 57 

Tétat de froid extrême dans lequel je suis avec lui, de- 
puis quelques mois surtout, me met dans Timpossibilité 
de savoir aucun de ses projets ^ 

Il serait trop long et inutile de vous détailler les raisons 
de ce froid. Ce qu'il y a de certain, c'est qu'il y a eu 
patience, douceur, tendresse de mon côté, et que, depuis 
quelques années, au lieu de réussir, je vois reculer mon 
but à chaque fois que je refais quelque nouvelle tentative, 
L'entourage ^ est contre moi, et tant qu'on ne l'écartera pas, 
moi je me tiendrai à l'écart. Je suis donc, pendant toute 
la dernière dislocation de notre malheureux corps, resté 
à vingt-cinq lieues de lui, dans une belle et bonne ville, 
avec une société ^ qui me plaît. Ayant les bras entièrement 
liés pour faire le bien, je me suis refusé à voir faire le 
mal, et ai préféré, pendant toutes ces dernières opérations 
qui, entre nous soit dit, ont été faites en dépit du bon 
sens, ne me mêler de rien. Quand tout sera fini, je vien- 
drai au secours des plus maltraités, et j'ai. Dieu merci, de 
quoi être utile, moyennant la bonne caisse que la sage 
et économique administration démon régiment m'a value. 
J'en reviens à ce qui me regarde particulièrement. 

J'ai reçu, en même temps que la vôtre, une lettre de la 
personne qui nous intéresse 4, qui est avec vous. Cette 
personne me parait faire bien peu de fond sur le pays 
qu'il habite. Il songe, dit-il, à le quitter; il prévoit plu- 
sieurs cas où il croit que ce serait chose nécessaire et dont 



I. Cependant Condé, répondant le a3 mars à Boarbon et à Monsieur, 
leur avait annoncé qu'il était autorisé i aller en Angleterre, et s'y rendrait 
probablement dans le courant de mai, sans savoir toutefois le sort qui lui 
serait fait dans ce pays. 

3. On trouvera dans Ecquevilly (III, 179 et 180) les noms des aides de 
camp de Condé et des officiers qui composaient sa maison. 

3. La princesse Charlotte. 

4. Son père, le duc de Bourbon. 



58 LE LIGENGIEMBNT. 

on le prierait, lui et son camarade <, s'ils ne le faisaient 
pas d'eux-mêmes. Il me demande même des détails sur le 
pays que j'habite, sur la cherté, sur le lieu où, réunis, on 
pourrait vivre tranquilles et économiquement. Tout cela 
n'est-il que pour m'empécher d'y » aller ? Ce serait une 
finesse amenée de loin. Au reste, je ne le dois pas croire; 
et je réponds en pressant pour prendre le parti de venir, 
si l'on peut s'assurer un sort même modique. 

Le désir extrême que j'éprouve de m'éloigner du chef, 
que j'ai cru de mon devoir de servir jusques au bout, tout 
le temps où, même malgré lui, je pouvais lui être utile, 
m'engagerait à m'attacher quelque part où je sois sûr qu'il 
ne vienne pas. Ce pays-ci serait le meilleur, et pour ce but 
et pour quelques autres ; mais le moment n'est pas 
arrivé. Je ne puis de si loin vous expliquer pourquoi 4. Je 
veux attendre : la paix fait que rien ne presse pour 
prendre un parti. Il entre d'ailleurs dans mon plan d'être 
le second à en prendre un, afin d'avoir le choix. L'amie du 
vieux chef ^ le presse pour le Midi ; il va être embarrassé, 
si, officiellement, on ^ lui propose l'Ile, ce qui n'a pas 
encore été fait. Tout dépendra de la manière dont on le 
proposera. Il y a moyen, si c'est affaire politique, de ne 
pas être refusé, surtout quand on tient les cordons de la 
bourse. Moi, qui l'ai assez garnie pour ne pas craindre de 
quelque temps, et qui dépense moins, dont l'intérêt pré- 
sent est contre ce voyage si l'autre le fait, qui suis d'ail- 



I. Probablement M. de Marans. 
a. En Angleterre. 

3. Le prince de Gondé. 

4. Allusion au désir d'Enghien d^entrcr au service autrichien, si la guerre 
recommençait — Voir le paragraphe suivant. 

5. La princesse de Monaco, qui avait suivi Condé en Allemagne. 

6. Le gouvernement anglais, proposant llle, c'est-à-dire TAngleterre. 



aj MARS 1801. 59 

leurs soutena par les avis du papa, je ferai une belle résis- 
tance ; et si l'autre se détermine à aller, double raison 
pour que je reste. Car j'aurai presque la certitude de voir 
le premier me revenir. Il n'a pu y tenir; il y tiendrait en- 
core dix fois moins aujourd'hui. 

Je Tiens de louer, à une lieue d'ici, une maison de cam- 
pagne agréable, pour quelques mois. Je compte passer la 
belle saison dans le sein de Tamitié ; et, en attendant que 
l'honneur et le désir de continuer une carrière qui me 
plaît m'appellent quelque part, j'ai pris mes précautions, 
et mon séjour est approuvé du souverain ^ qui espère 
que je ferai incessamment une nouvelle demande ; ce qui 
pourra bien arriver, mais ce que je ne me presserai pas 
de faire. U me serait et me sera toujours agréable de me 
rapprocher de son admirable frère. Nous venons de trem- 
bler pour ses jours ; mais il est guéri. 

Vous avez fait au plus mal de ne point envoyer le thé ; 
réparez cela le plus promptement que vous le pourrez, 
que l'on vous dise que je suis là, ou non. Il y a donc du 
rapprochement entre vous et le papa, puisque vous avez 
causé amicalement des commissions que je vous avais 
données. Si cela est, j'en serais charmé : mandez-le-moi. 

Je vais donc, dans ma réponse, tftcher de faire naître 
lenvie de quitter ce maudit pays. On serait si bien ici 
avec moi ; car il me semble que l'on serait très disposé à 
y mettre de la tendresse et de la confiance, et l'on serait 
du moins à portée de prendre à l'avenir un autre parti 
que celui de la nullité, qui est toujours fâcheuse. 

Qu'allez-vous donc faire, vous autres, sans traitement? 
Je m'attends que l'on ne vous aidera pas beaucoup : alors 



I. LTmperear. — c Son admirable frère, 1 dont il est question dans la 
phrase suivante, est Tarchidac Charles, qui se relevait d'une maladie grave. 



6o LE LIGBNGIBMBNT. 

TOUS serez obligés de venir par ici ; car, pour vous, je suis 
bien sûr que vous ne prendrez pas le honteux parti de la 
soumission. Il n'est, hélas ! que trop commun par ici. 
Dieu merci, les Allemands, peu délicats, trouvent cela 
fort simple; moi, je rougis pour mes compagnons d*armes, 
et de leurs propos et de leur conduite. Tout rentre ; tout 
se soumet; et pour couvrir sa honte du prétexte spécieux 
de rattachement pour le Roi, on dit que Ton est sûr que 
Bonaparte est royaliste et qu'il a besoin de renforts pour 
se déclarer. Quelle bêtise I Au reste, le Roi aura dans 
quelques mois bien peu de serviteurs hors du royaume. 
La mode est à la rentrée, comme elle a été à la sortie. 

Je partage votre inquiétude pour la santé de votre roi. 
Ce serait affreux s'il allait lui aiTiver malheur, d'autant 
que la tranquillité du pays < tient à peu de chose, et à cette 
tranquillité tient notre existence. La cherté affreuse des 
denrées fait trembler qu'il n'y ait un mouvement, et l'in- 
cendie pourrait s'étendre, une fois le feu allumé. En gé- 
néral, l'état politique de ce pays ne me parait point stable 
du tout, et c'est encore un problème si votre grand mi- 
nistre 3 n'a pas été le Thugut de son pays. L'avenir nous 
instruira. 

Adieu, mon cher; vous connaissez ma sincère amitié 
pour vous. Elle ne fait que s'accroître avec le temps, et 
vous la méritez entière. 

Adressez-moi à Graz, en Styrie, poste restante, et une 
double enveloppe en dessus, à M"* la princesse Charlotte 
de Rohan-Rochefort. Sous cette adresse, elles ne seront 
pas ouvertes ici ; sans cela je n'en répondrais pas. Je con- 
nais beaucoup le gouverneur d'ici ; il est chargé de cette 



I. L'Angleterre. Voir la lettre qui précède. 
. Pitt. 



3o MARS i8oi.- 6l 

partie, et sa curiosité doit déjà être satisfaite par Tadresse 
que je vous donne ; au lieu que, pour moi, elle ne Test pas. 

J'envoie celle-ci par occasion jusqu'à Munich. 

Les Français sont en retraite et évacuent TEmpire en ce 
moment ^ 

(Arch. de Beaudiment) 

36. — Enohibn a Condé. à Windisch-FeistrUx 

Graz, ce So mars 1801. 

Je vous avais répondu, cher papa, et remercié de Tin- 
térét que vous vouliez bien prendre à ma passagère in- 
disposition. Depuis le départ de votre dernière lettre, 
vous aurez reçu la mienne. 

Il me sera bien doux de me rapprocher de mon père et 
de nous voir enfin réunis à lui, après une si longue ab- 
sence. Je vous remercie, cher papa, de me laisser le choix 
de Fépoque de mon départ pour l'Angleterre. Je vous y 
suivrai de près, si, d'ici à l'époque de votre voyage, les 
circonstances ne vous font pas ou différer ou changer de 
résolution. Je connais trop vos bontés pour moi pour 
craindre que, n'y arrivant qu'après vous, ce retard puisse 
faire aucun tort à la qualité de la pension qu'il plaira à 
Sa Majesté Britannique de m'accorder ; et je ne doute pas 
que je n'aie en vous un meilleur protecteur, qui me sera 
plus utile que je ne pourrais me l'être à moi-même. Je me 
réserve à causer plus amplement avec vous de cette inté- 



I. Le 3 mars, le général Moreaa était parti pour Strasbourg, en s'arrêtant 
i Karlsruhe, afin de s'entendre avec le margrave sur le passage prochain 
des troupes françaises. Il était de retour le 8 à Munich, et y reçut des 
ordres du ministre de la guerre, du 18 mars, l'avertissant c que les ratifi- 
cations du traité conclu à Lunéville viennent d^ëtre échangées à Paris, et 
qu'en conséquence l'armëe que vous commandez doit exécuter son mouve- 
ment rétrograde, de manière à avoir évacué les États héréditaires au 
i5 germinal (5 avril), et tout r£mpire du i5 au ao floréal (5 au xo mai). 1 



6a LB LICENCIEMENT. 

ressante affaire, lorsque j*aurai le plaisir de vous yoir '. 
Je TOUS embrasse, cher papa. 

(Arch. de Chantilly.) 

37. — Bourbon a Gondé 

Londres, 3 aTril 1801. 

Quoique bien prévenu sur tous les malheurs que vous 
éprouvez, mon affliction n'en a pas été moins vive en re- 
cevant, avant-hier, vos dernières dépêches. L'évêque 
d' Arras m'a commimiqué votre lettre avec tous les détails, 
et je vous avoue qu'elle m'a fait répandre les larmes les 
plus amères que j'aie versées de ma vie. Je m'abstiendrai 
de toutes réflexions à cet égard, n'ayant aujourd'hui que 
le temps de vous accuser seulement la réception de vos 
dépêches, vu que c'est le jour de départ du courrier, et 
que nous sommes toujours dans les mêmes embarras, les 
arrangements ministériels n'étant point encore définitive- 
ment terminés ^ ; ce qui fait que Monsieur ni moi ne pou- 
vons obtenir aucune décision, tant pour vos affaires que 
pour les nôtres. 

Je n'ai point reçu de lettre de mon fils, depuis ces der- 
niers événements, et vois avec peine que vous en soyez 
mécontent. Il a, comme vous dites, la tête légère, mais 
un bon cœur ; et suis convaincu qu'il ne prendra pas de 
parti militaire définitif sans vous consulter. C'est ce que 
je lui ai toujours recommandé dans toutes mes lettres, 
parce que d'abord cela doit être ainsi, et ensuite, comme 

I. Les lettres suivantes montrent qu'en exprimant le désir de suivre 
son grand-père en Angleterre, et môme de voir sa pension réunie à la 
sienne, le jeune duc usait de dissimulation. 

9. Le cabinet Addington, comme on Ta vu, était constitué depuis le 

17 mars, et un de ses premiers actes, le ai, avait été de faire parvenir en 

France une proposition de paix qui commençait à s^ébruitcr. Bourbon ne 

pe '■llusion ici qu'aux embarras qui sont inhérents à tout ministère 

t formé. 



3 AVRIL 1801. 63 

TOUS Tobservez, il faut penser à la position où noas pou- 
vons nous tenir à portée d'être plus utiles au Roi et à 
notre patrie, en cas d'événement subséquent, impossible 
à prévoir, mais cependant devant arriver. Mon fils a tou- 
jours regardé le service autrichien militairement comme 
préférable à tout autre; et voyant peut-être notre cause 
comme totalement perdue en France, il ne suit que son 
idée d'existence militaire, avec l'intention de se bien bat- 
tre, n'importe contre qui, ni pour quel prince, ami ou en- 
nemi. Mais je pense bien, comme vous, que ce sont des 
idées exagérées ; et que ce n'est pas un rôle fait pour des 
Bourbons, dans les tristes circonstances où nous nous 
trouvons. Au reste, il ne faut pas s'aveugler : quelque 
Puissance que l'on voulût servir militairement, aucune ne 
vous y donnerait une existence utile à notre cause. Dans 
l'état actuel des affaires, un jeune homme ardent s'aper- 
cevrait moins des dégoûts qu'il éprouverait ; mais croyez 
qu'ils seraient sans nombre. Si je lui donnais un conseil, 
ce serait donc de faire comme nous, d'attendre un temps 
plus heureux pour agir activement et pour se faire 
employer militairement; mais je crains que nous n'ayons 
de la peine à le ramener sur cela. Enfin, lorsque je rece- 
vrai sa lettre, je serai plus instruit, et je ferai pour le 
mieux, avec le désir que les arrangements cadrent avec 
vos projets subséquents. On me fait toujours beaucoup de 
questions à cet égard : je réponds, avec vérité, que je n'en 
sais rien, et que vraisemblablement vous n'en savez en- 
core rien vous-même. Si je ne suivais que mon inclina- 
tion personnelle, je voudrais vous voir arriver ici; mais 
en même temps je pense que, si ce pays-ci fait la paix, 
peut-être serons-nous obligés nous-mêmes d'en partir ; et 
alors nous redevenons tous chevaliers en*ants, dans toute 
l'étendue du terme. 



64 LB LIGENaBMENT. 

L'événement de Mitau est aSreox. Où ce malheureux 
Roi pourra-t-il poser sa tête? Jamais on n'a poussé la per- 
sécution plus loin. 

....Je n'ai que le temps de fermer ma lettre, et de vous 
dire que je vous aime à la vie et à la mort. 

(Arch. de ChantUly.) 

38. — Enghien a Ck>NDé, à Windisch-Feistritz 

Grai, ce 8 avril [iSoi], au matin. 

Je n'ai pas voulu, cher papa, perdre l'occasion du dé- 
part d'Antheaume pour vous écrire ce petit mot et me 
rappeler à votre souvenir. J'espère que votre voyage ne 
précédera pas l'arrangement définitif qui sera pris par les 
Anglais pour nos régiments soldés ; car je craindrais 
qu'après avoir perdu leur protecteur, ils ne fussent bien 
plus maltraités. Cependant les prompts arrangements que 
je sais que Du Cayla ^ a pris pour votre habillement, me 
font craindre que vous n'en regardiez l'époque comme très 
prochaine. Vous me ferez bien plaisir de me mander quand 
vous aurez pris quelque détermination définitive. 

Vous n'avez, sans doute, rien appris de nouveau relati- 
vement à notre traitement particulier ; et je prévois que 
rien ne sera déterminé avant notre arrivée en Angleterre, 
où peut-être ces messieurs ne nous donneront qu'à me- 
sure que nous leur demanderons, ainsi qu'ils l'ont fait 
pour mon père, et toujours en nous promettant monts et 
merveilles. Dans une lettre que j'ai dernièrement reçue 
de mon père, il me paraît être de la même opinion, et il 

I. Comte de Baschi Du Cayla (Hercule- Philippe-Etienne), né en 1747; 

colonel commandant les dragons de Condé ; maréchal de camp en 1788. Il 

migra en 1791, cl en 1794 leva à ses frais un régiment de hussards de son 

om. Il fit toutes les campagnes de Témigratiou comme aide de camp de 

onde. Il est mort, pair de France, en i8a6. 



i3 BT ai AVRIL 1801. 65 

ne me parait pas avoir grande confiance. An reste, il n'y 
a qu'eux qui font ainsi : il faut bien leur savoir gré > ! 

Je vous embrasse, cher papa, et vous prie de ne jamais 
douter de ma tendresse comme de mon respect. 

(Arch. de Chantilly.) 

39. — CONDÉ A EnGHIEN 

Windisch-Feistritz, i3 avril 1801. 

Mon cher enfant, vous pouvez être sûr que je ne parti- 
rai pas avant que le sort de tous ceux à qui je dois ap- 
pui ou protection ne soit déterminé; je ne puis les aban- 
donner. 

Vous savez sans doute les grandes nouvelles reçues 
hier, la mort de Paul I^, et le passage du Sund, forcé par 
Tescadre anglaise ^. Gela peut faire de grands changements 
à la politique du jour; mais cela n'en peut apporter au- 
cun au sort particulier que nous éprouvons en ce mo- 
ment. Tenons-nous tranquilles et attendons : je vous ins- 
truirai de tout. 

Je vous embrasse comme je vous aime '. 

{Mém. de la maison de Condé, U, 307.) 

40. — Enghien a Condé 

[Graz], ai avril [1801J. 

Je vous remercie, cher papa, des détails que vous m'a- 

1. Cette phrase est évidemment ironique. 

a. L^assassinat de Paul I*', consommé dans la nuit du a3 au a4 mars. ~ Le 
passage du Sund, forcé par Nelson dans le combat naval du a avril, qui 
aUait être suivi d^un armistice avec le Danemark. 

3. L'original de la lettre de Condé n'ayant pas été retrouvé, nous croyons 
que cette pièce (qui est une simple copie) est du 18, et non du i3 avril. En 
effet, la réponse d'Enghien est du ai. D'un autre côté, la nouvelle de la 
mort de Paul !•' n'est parvenue à Paris que le la, et celle du combat de 
Copenhague que vers le lô : elles ont dû arriver vers le môme temps à 
Vienne. Il serait surprenant que Condé, à qui la cour de Vienne ne pre- 
nait pas la peine d'annoncer les événements, ait connu ceux-ci dès le i3. 

CORRESPOND ANOB DU DUC d'ENOEIEN. 5 



66 LB UCBNCIEMBNT. 

yez envoyés i. C*en est donc fait. Quoique la paix dût na- 
turellement amener ce licenciement général, il n*en est 
pourtant pas moins douloureux pour ceux qui, comme 
moi, s*intéres8aient à Fexistence d*un corps aussi intéres- 
sant. La mort de Paul va peut-être apporter de grands 
changements à la poUtique générale, mais peu au nôtre 
particulier. Cette nouvelle m*a singulièrement surpris. Je 
crois que nous aurons, dans le nouvel empereur, un pro- 
tecteur plus solide et plus durable. Vous lui aurez sans 
doute écrit; je suis bien curieux de connaître sa réponse. 

Diaprés ce que vous me mandez, je ne regarde pas votre 
départ comme encore très prochain; et, s'il a lieu, le 
grand voyage ne me parait pas encore bien prouvé. Car 
si vous aviez, dans ces pays-ci, ce que Ton pourrait vous 
offrir là-bas, je doute que vous fussiez très tenté de voir 
l'Angleterre, et surtout de vous y fixer. 

J'envoie Antheaume à mon régiment donner des grati* 
fications aux bas officiers et dragons : il faut être libéral 
à la fin, et je crois que les hommes seront contents de 
moi. Je me réserve quelque argent pour aider, d'ici à quel- 
ques mois, les officiers qui se trouveraient dans l'embar- 
ras d'argent, et les mettre à môme de prendre le parti 



I. Une lettre de Ramsay du i6 avril (voir le texte dans Ecquevilly, III, 
143 à i5a) donnait enfin sur le sort du corps de Condé les dernières explica- 
tions, qui étaient attendues depuis si longtemps, i* Le corps était dissous. 
a* Ceux qui avaient opté pour rembarquement devaient être attachés, 
comme c compagnies additionnelles, 1 aux régiments suisses et autres ser- 
vant PAngleterre sur la Méditerranée, aux conditions d'une capitulation, 
dont copie était jointe. 3* Les gentilshommes réputés invalides avaient le 
choix entre une gratitication et une pension qui devait commencer le 
I*' juillet, et se perdre parla rentrée en France au moins pendant la guerre, 
ou par Tacceptation d'un emploi. 4* Toute solde devait cesser le 3o avril. 
La lettre de Ramsay ne parlait pas et ne devait pas parler des nobles qui 
avaient reçu auparavant leur licenciement avec la gratification. Déjà Us 
étaient rentrés en France, en grand nombre, malgré les mesures de po- 

ce qui étaient prises contre eux. 



4 MAI 180I. 67 

qu'ils voudront. Les soldats auront aussi, avec ce que je 
leur donne, la même liberté. 

Antheaume vous parlera d'une réclamation fort juste 
de Melinville < : cet officier mérite que Ion s'intéresse à 
kd. Je vous prie d'arranger son affaire, qui ne doit pas, 
ce me semble, souffrir de difficultés. 

Je vous embrasse, cher papa. 

P.'S. — n est une affaire qui me regarde beaucoup et pour 
laquelle je vous prierais de vous intéresser. Nous avons 
beaucoup d'effets donnés par les Anglais, comme draps, 
toiles, doublures, etc., etc. ^, qu'ils nous redemandent en 
ce moment, et dont la vente aurait fait encore une somme 
assez considérable. Reprendre ce que Ton a donné n'est 
pas noble : il s'agirait d'obtenir d'eux un entier abandon 
de ces effets, qui, vu le non-complet du régiment, n'ont 
pas été tous confectionnés. Antheaume vous expliquera 
cela plus en détail : je ne veux pas vous en ennuyer. 

Il serait bien important aussi, pour moi, de savoir de- 
puis quelle époque nous ne toucherons plus de rations de 
fourrage. 

(Arch. de Chantilly.) 

4i. — Enghien a Bourbon 

Graz, ce 4 mai 1801. 

Je ne croyais pas, cher papa, que la proposition officielle 
suivrait d'aussi près l'annonce qui en avait été faite. Lors- 
que je vous écrivais, il y a trois jours, je pensais vous 
parler d'un événement encore éloigné ; mais hier j'ai reçu 
une lettre de mon grand-père qui m'annonce, en m'en- 



I. Cet officier faisait partie de Tescadron de dépôt, formé pour les dra- 
gons d^Enghien. 

9. Ces effets étaient destinés au nourel uniforme, qui avait été distri- 
bué le 5 JanTier pour remplacer Tuniforme russe. 



68 LE LICENCIEMENT. 

Toyant Textrait de la lettre du ministre anglais, rinvitai" 
lion qui lui est faite de se rendre le plus tôt possible dans 
le pays que vous habitez ^ Il m'ajoute que je serai sans 
doute charmé de cette heureuse occasion de me rappro- 
cher de vous, et me prévient qu'il a répondu qu'il se ren- 
drait en Angleterre le plus promptement qu'il le pourrait. 
Il ne prévoit pas, m'ajoute-t-il, que son départ puisse être 
avant la un du moins prochain, et me laisse le maître d'al- 
ler avec lui ou de le suivre plus tard. Il faudrait que vous 
fussiez ici, que vous ayez vu toutes les gradations doulou- 
reuses qui m'ont éloigné successivement et constamment 
de lui, pour que vous puissiez vous faire une idée de l'em- 
barras extrême où me jette ce nouvel événement. Com- 
battu entre le désir de voler à vous, et celui de prendre un 
parti qui m'éloigne du moins momentanément de celui ^ 
avec lequel je ferais mon bonheur de passer ma vie s'il 
le voulait, inquiet de mon sort, intéressé par bien des mo- 
tifs à ne pas m'éloigner à jamais de l'Allemagne, j'ai eu le 
besoin de bien vite vous consulter sur le parti que j'avais 
à prendre, et de vous mettre au fait de la détermination 
que j'ai prise en attendant votre réponse, que je vous prie 
de me faire passer le plus promptement qu'il vous sera 
possible. 

J'ai donc répondu : i* que je ne regardais pas le voyage 
encore comme entièrement certain, puisque les événe- 
ments et la politique, qui changent tous les quinze jours, 
pouvaient aussi faire changer d'avis, ou à lui ou aux An- 
glais, avant l'époque de son départ ; a** que j'avais, comme 
lui, un désir bien vif de retrouver mon père et de le re- 



I. Condé annonça, le og avril, son prochain départ pour PAngleterre. Il 
ne devait emmener avec lui que son premier écuyer le comte de Damas, 
et deux aides de camp, le chevalier de Gontye et le comte de Lévignac. 

a. Condé. 



4 MAI 180I. 69 

voir ; 3^ que je le suivrais de près et que, voyageant beau- 
coup plus vite qu'il ne le pourrait faire, peut-être le join- 
drais-je encore avant qu*il ait quitté le continent. 

Mais, cher papa, je vous engage bien à réfléchir mûre- 
ment à cette circonstance-ci. Si vous êtes décidé à vous 
fixer en Angleterre, je n'ai plus rien à dire, et sans doute 
je ne résisterai pas longtemps au désir d aller vous em- 
brasser. Mais, pour peu que ce séjour vous soit moins 
agréable, pour peu que vous puissiez vous assurer un sort 
fixe, tel modique qu'il fût, oh I combien je vous engage- 
rais à venir dans ces pays ! Quel plaisir j'aurais à m'occu- 
per de vous chercher un établissement commode et bon 
marché ! Je n'ose confier au papier la moitié des raisons 
qui me font vous presser de prendre ce parti. Que dis-je 
la moitié? je n'ose en dire une seule; mais soyez certain 
qu'il en est de bonnes. Faisant tant que de prendre ce 
parti, ne serait-il pas préférable de le prendre plutôt avant 
qu'après l'arrivée connue du grand-papa, qui, je le crois 
bien, n'y tiendra pas longtemps lui-même, mais fera acte 
de soumission et de bonne volonté ? 

Je voudrais tant pouvoir vous parler, vous ouvrir mon 
cœur ! Ah! j'espère bien que ce sera bientôt. Votre der- 
nière lettre me donne tant d'espoir I 

Je ferai donc mon possible pour attendre l'annonce de 
vos résolutions, avant de quitter ce pays-ci. Si vous croyez 
pouvoii' venir, vous me manderez ce que vous voulez que 
je fasse. Si vous restez, c'est un grand parti; car vous ne 
serez pas libre plus tard de changer de résolution. Alors 
j'attendrai les premières nouvelles de l'arrivée de mon 
grand-père ; car, je le répète, je crois qu'il vous sera bien 
difficile de rester avec lai. Dans les deux cas, je vous en 
prie, occupez-vous de mon sort. Je tiens beaucoup à avoir 
un traitement séparé, indépendant de celui que l'on fera 



70 LE LICENCIEMENT. 

à mon grand-père. Je tiens à ma liberté, à pouvoir habi- 
ter le pays qui me conviendra; car je crois, en vérité, que 
je préférerais la moitié moins à la clause d*aUer le man- 
ger là où il me serait enjoint. C'est une espèce de prison 
politique à laquelle je m'accoutumerais difficilement, sur- 
tout de la part d'individus en qui je n'ai pas confiance. 
J'espère que vous voudrez bien vous occuper de cette 
affaire, et faire en sorte que je puisse voir alternativement 
et vous et certain autre être qui m'est bien cher aussi ', 
et continuer la carrière militaire, si l'occasion s*en trouve ; 
et il y a à parier qu'il ne se passera pas longtemps avant 
qu'elle se retrouve. 

(CréUneaa-Joly, II, Sgi.) 

4^. — Enghien a Gondé 

Graz, ce jeudi j [mai 1801], soir. 

J'ai reçu par Antheaume votre dernière lettre, cher 
papa. Cest avec le plus grand plaisir qu' afin de prolonger 
les moments d'être avec vous, je vous accompagnerai jus- 
ques à Vienne. Ayez la bonté de me mander si vous dé- 
sirez que j'aille vous joindre à Feistritz, ou si vous 
préférez que je vous attende ici à votre passage. Devant 
revenir dans ces environs après notre départ de Vienne, 
j'emmènerai avec moi un aide de camp et un domestique : 
ainsi la personne dont je prendrais la place dans votre 
voiture pourrait aller dans la mienne. Cet arrangement 
vous convient-il? J'attendrai de vos nouvelles pour me 
rendre à Feistritz. 

Antheaume m'a dit que vous aviez été content de mes 
petites libéralités à mon régiment. Il m'est bien doux d'a- 
voir votre approbation. J'ai encore conservé ici quelque 

I. La princesse Charlotte. 



ZO MAI 180I. 71 

argent pour obliger les officiers qoi passent et setronTent 
dans le besoin. Je tous ayoue qne je suis inquiet et f&ché 
que notre sort ne soit point connu avant votre départ ; 
car, sous le prétexte de l'améliorer d'un moment à l'autre» 
on va vous retenir là-bas ' plus longtemps que vous ne le 
désirei, et tout le temps où la politique anglaise le désirera. 
Je compte bien cependant que votre séjour à Londres ne 
sera pas long, et que j^aurai bientôt le plaisir de vous em* 
brasser sur le continent. 

M. Kubn, qui vous remettra cette lettre, a l'espérance 
d*étre placé au service de Russie. Il voudrait avoir une 
lettre de recommandation de vous, qui lui serait de la plus 
grande utilité. Je m'intéresse à ce brave officier, et vous 
prie de vouloir bien lui donner un mot de recommanda- 
tion pour l'empereur. 

Je vous embrasse, cher papa, et attends vos ordres et 
l'annonce de l'époque de votre départ, afin de me rendre 
où vous l'ordonnerez pour vous accompagner. 

(Areh. de CaitntiUy.) 

43. — Enghibn a Gondé 

Grax, ce 10 [mai 1801], au matin. 

Je reçois dans le moment vos lettres, cher papa, par 
Kuhn. Je vous remercie d'avoir bien voulu écrire en sa 
faveur à l'empereur. 

Vous serez assez bon pour me faire prévenir quelques 
jours d'avance de votre passage, afin que je puisse être 
prêt à vous suivre, et à vous donner à souper, comme 
vous me le faites espérer. 

Sans doute, si vous vous fixez en Angleterre, je ne tar- 

I. En Angleterre. . 



7a LE UGENGIEMBNT. 

derai pas à tous y joindre ; mais, malgré moi, je suis incré- 
dule sur votre long séjour dans ce pays-là. 

Je n*ai aucune connaissance des tonneaux de farine que 
Ton transportait, et dont on a dételé les chevaux. Je sais 
que j*ai fait faire du pain à Steinach pour la troupe, qui 
manquait de tout, avec quelques tonneaux de farine aban- 
donnés, que je ne pouvais, faute de chevaux, transporter, 
et qui allaient tomber entre les mains de Tennemi, le len- 
demain. 

Je me fais faire l'habit de lieutenant général, comme 
vous me Tavez ordonné. 

Je vous embrasse, cher papa. 

(Arch. de Chantilly.) 

44. — Enghien a Jacques 

A Marisraust, près Graz, ce iS mai 1801. 

Connaissant, mon cher ", votre probité intègre dont vous 
m'avez donné tant de preuves, et comptant sur votre atta*" 
chement et votre amitié, sachant en outre que vos projets 
ne sont point de rentrer en France en ce moment, je n'ai 
pas hésité à vous proposer de venir auprès de moi rem- 
placer un homme * que je regrette vivement. Si vous ac- 
ceptez ma proposition, comme je le désire et l'espère, il 
faudrait venir à Graz le plus promptement possible, afin 
qu'Autheaume puisse vous mettre au fait de tous les ob- 
jets qu'il vous sera nécessaire de connaître à fond. 
Aussitôt que j'aurai votre réponse, je m'occuperai sur-le- 
champ de votre traitement, qui, sans être bien considé- 

I. Jacques (Dominique), créé baron de Saint-Jacques parla Restauration, 
né en 1 761. Il fit partie eu 1791 de la coalition des gentilshommes de Cham- 
pagne et de Lorraine et entra, en mars 179a, dans la légion de Mirabeau. Il 
reçut un brevet de capitaine pour prendre rang en janvier 1799. 11 avait été 
blessé en 1793 et 1796. 

3. Antheaume, qui se disposait à rentrer en France* 



10 MAI 180I. 73 

rable, puisque je n*ai, ni mon grand-père, la possibilité 
de le rendre tel, vons mettra cependant à même de vivre 
près de moi honorablement. Je puis faire pour vous ce 
que je ne pouvais faire pour lui. 

Je n*ai pas besoin de vous dire que je m*applaudis en 
secret de mon choix, et que vous me feriez une peine sen- 
sible de vous refuser à mon désir. Vons connaissez ma 
sincère estime et mon amitié pour vous. Répondez-moi 
promptement. 

{Mém, de la maison de Condé, II, S06.) 

45. — GONDÉ A L*évÊQUB D*ArRAS 

Windisch-Feistritz, 10 et i5 mai 1801. 

J'avais espéré, mon cher évêque, qu'après la dissolu- 
tion du corps, qui a été totalement effectuée le 3o d'avril, 
j*aurais ma liberté sans délai; mais point du tout. Ce que 
je vais vous dire doit être absolument entre nous, et seu- 
lement pour vous mettre en état de répondre, si Ton 
mandait des choses fausses à Londres. On ne finit point; 
et je vous assure qu'il me faut une patience d'ange pour 
tenir à toutes les incertitudes, les décisions opposées, 
toutes les minutieuses parcimonies, tontes les formes peu 
honnêtes, toutes les difficultés sans fin, tous les chipo- 
tages que j'éprouve ici pour le sort du reste de mes mal- 
heureux officiers. Je ne demande pas mieux que de faire 
tout ce qu'on désire, et je le dis sans cesse. Mais on ne 
peut pas entendre ce qu'ils veulent. On établit de préten- 
dues bases ; le lendemain on y manque : elles viennent 
comme par inspiration de volontés subites, pendant qu'on 
m'en a fait annoncer d'autres. On n'a pas regardé à des 
millions pour nous, car on voit que Tintention du gouver- 
nement est d'être magnifique, et l'on se cabre pour 3,ooo 
ou 4«ooo fr. de toute justice. Je n'ai jamais connu une pa- 



^4 LE LICENCIEMENT. 

reille manière de trayailler. Les Graufurd ' sentaient 
mieux la dignité de leur maître et de leur nation. 

x5 mai. 

Nous en sommes à présent à la troisième liste à pré- 
senter pour les pensions, parce qu'on n*a pas trouvé les 
autres à son gré. Je ne demande qu'une chose bien 
simple, c'est qu'on raye ceux à qui on ne veut pas en 
accorder, mais pour qui mon devoir est de demander. 
Tout serait fini : on ne veut pas, et l'on traîne ainsi ce qui 
pourrait être fini depuis un mois. Ainsi, dites bien que ce 
n'est pas ma faute si mon départ se retarde. On voulait 
avoir tous mes soldats, et on les aurait eus, si l'on 
m'avait laissé faire. Mais, par la façon dont on s'y est 
pris, on n'a pu trouver, sur trois régiments soldés, que 
cinq petites compagnies ^, Tout le reste a préféré son congé. 
Les commissaires avaient annoncé, à moi et à tout le 
monde, que l'intention du gouvernement était que ce fClt 
moi qui nommât les officiers des compagnies. Eh bien, 
je n'en ai pas nommé un seul. Ce sont, par la forme qu'on 
a exigée, les soldats qui ont nommé leurs officiers ; ce qui 
est démocratique autant qu'il est possible. C'est l'officier 
qui a eu le plus d'adresse, et surtout le plus d'argent pour 

I . Commissaire anglais en x^gS. 

a. L'embarquement des compagn^ies i la solde anglaise, qui étalent for- 
mées avec les débris des trois anciennes légions de Suisses et du corps de 
Condé, se fit à Trieste. Le Premier Consul attachait alors la plus grande 
importance à ce qu'aucun renfort ne vînt grossir, en Egypte, l^armée an- 
glaise, victorieuse A Canope. Il se plaignit donc, à Paris, à M. de Cobenzl, 
qui essaya de prétendre que trois cents Suisses seulement avaient pris la 
mer. Le Premier Consul lui ayant déclaré savoir que l'embarquement com- 
prenait au moins deux mille hommes, M. de Cobenzl répondit, par une 
note du II juillet, que Tordre était envoyé à Trieste d'y retenir les troupes 
à la solde anglaise qui n^auraient pas encore mis à la voile. Il savait sans 
-^oute qu^à ce moment il n^en restait plus au port. Les Suisses, réunis dans 
nouveau régiment, celui de Watteville, comprenant environ huit cents 
unes, s^étaient embarqués le 4 juin* 



l8 MAI 180I. 75 

attacher des hommes, qui a été nommé de droit. Je me 
suis bien gardé de m*y opposer, et même de faire la plus 
petite réclamation; car on aurait dit que j*étais cause 
qu'on n'aurait pas eu assez d'hommes. Vous imaginez 
aisément toute Tintrigue et la confusion que cela a mis 
dans le corps. Il en est résulté qu'on n*a pas eu, en offi- 
ciers, à beaucoup près ce qu'il y avait de mieux, et qu'on 
n'a eu, en soldats, que les plus mauvais sujets. Au reste, 
tout ceci est pour vous seul ; et, comme il n'y a plus de 
remède, il est inutile d'en parler. Mais les variations 
continuelles et les formes ont été malhonnêtes, sans 
épargne pour le gouvernement. J'apprends, dans le mo- 
ment, que la troisième liste n'a pas mieux réussi que les 
autres, et qu'il faut en recommencer une quatrième. 
Adieu, mon cher évêque ; pardon de tout cet ennui. Mal- 
gré toutes les longueurs, j'espère vous embrasser vers le 
i5 de juin. Mes hommages respectueux à Monsieur. 

(Arch. de Chantilly.) 

46. — Enghien a Sanzillon 

Graz, 18 mai i8ox 1. 

Je ne puis qu'approuver, Monsieur ^, le projet que vous 
avez formé d'entrer au service de Naples. La dissolution 
du corps de Condé ne nous laissant pour le moment au- 
cun moyen d'être utile au Roi et à la monarchie, il n'y a 
rien de mieux à faire que de chercher à être employé sous 
les drapeaux d'un Bourbon 3, qui s'est couvert de gloire 

I. Cette pièce a été publiée par M. Chuquet {La jeunesse de Napoléon^ 
Brieime, p. 43?) d'après une copie qui u^est pas datée. Nous en avons re- 
trouvé une autre copie, portant la date. 

a. De Sanzillon (Étienne-Gédéon), né en 1^. Entré aux dragons d*En- 
ghien en 1797, ^ faisait alors partie de l'escadron de réserve de ce régiment. 

3. Ferdinand IV, roi des Deux-Siciles, était frère du roi d'Espagne, et 
desceodait, par eonséquenti de Louis XIV. 



76 LE LICENCIEMENT. 

même dans ses malheurs. Autant je vous engage à suivre 
ce plan, autant je regrette de ne plus tous avoir sous mes 
ordres. Je dois ce témoignage à votre excellente conduite, 
à la pureté de vos principes, à votre zèle et à vos talents 
militaires. J'apprendrai avec plaisir tout ce qui pourra 
vous intéresser dans la nouvelle carrière que vous allez 
parcourir : j'en ai déjà beaucoup à espérer qu'un jour 
vous me fournirez les occasions de vous être de quelque 
utilité. Comptez, Monsieur, sur ma bonne volonté et sur les 
sentiments d'estime et d'amitié que vous m'avez inspirés. 

(Arch. nationales.) 

47. — Enghien a Marans 

Graz, le aS [mai 1801]. 

Sans approuver, mon cher, la totalité des raisons que 
vous me donnez pour m'engager à suivre mon grand-père 
dans son voyage, j'en ai pourtant goûté quelques-unes, et 
je veux vous dire aussi celles qui, jusques à présent, m'ont 
engagé à résister au torrent des circonstances. 

Vous partez d'un but faux, dans votre lettre du 28 avril, 
celui que la proposition faite par les Anglais a été com- 
mune à nous deux. Précisément il y a une espèce d'affec- 
tation dans la manière dont elle a été libellée, et il n'y 
est pas question de ma personne, ce que mon grand-père 
a remarqué sur-le-champ ; et c'est entièrement d'accord 
avec lui que je me suis déterminé à attendre, dans ces 
pays-ci, les premières nouvelles que je recevrai de lui 
après son arrivée. Vous voyez que ceci fait tomber la plu- 
part des réflexions que vous me faites, tant sur le mauvais 
effet que fera la publicité de la brouille dans le ménage, 
' le tort que pourrait faire mon absence à la bonne 
^bérale de votre gouvernement. De plus, j'ajou- 
bement que je préfère la médiocrité que pour^ 



a8 MAI 1801. 77 

rait m*ofifrir le continent, à Tabondance que Ton m*ofiri- 
rait dans nne prison, telle vaste qn*eUe pût être. Et ne 
pensez- Yons pas anssi que la France verra avec chag^rin 
celoi ' qa*elle ne peut malgré elle s*empécher d^estimer, 
prendre le parti qu'il médite? Il m*est impossible de m*ex- 
pliquer clairement; mais vous connaissez comme moi 
rhorreur qu*inspire en France le nom anglais. Je ne pré- 
tends pas pour cela me refuser à payer un jour le tribut 
d'hommages, dont vous me dites que vos habitants sont si 
jaloux. Je le ferai, s'il le faut, et si, à l'arrivée de mon 
grand-père, il m'écrit que cela est de toute nécessité. Mais 
j'espère encore que les événements politiques me mettront 
à même de jouer un rôle militaire par ici. Car, où vous 
êtes, que peut-on m' offrir? la nullité, ou des opérations 
folles dont la réussite est impossible, et dont il 7 a cent à 
parier contre un qu'un brave homme ne se tirera pas. 

Je crois pouvoir vous assurer d'ailleui*s que mon grand- 
père ne compte rester dans l'Ile que le strict nécessaire 
de temps qu'il lui faudra pour s'assurer de quoi vivre 
ailleurs. Il ne le dit pas ; mais je sais qu'il le pense. Ou il 
réussira, et alors il reviendra et j'y aurais été inutile ; ou 
il ne réussira pas, et alors c'est la prison politique dont je 
vous parlais au haut de cette page, et à laquelle je suis 
résolu de ne me point soumettre, tant que des circons- 
tances autrement impérieuses ne m'y forceront pas. 

La paix ^ ^n'est point encore moralement certaine. Je 
crois que vous travaillez toujours à tout brouiller, et peut- 
être y parviendrez-vous plus promptement que vous ne le 
pensez. On reparle de la Prusse ; l'Empereur tient toujours 
ses troupes au grand complet; la mort tragique de Paul 
change toutes les combinaisons ; enfin j'espère qu'avant 

I. Le prince de Condé. 

s. La paix de TAngleterre avec la France. 



78 LE LIGBNCIBMENT. 

quelques mois nous obtiendrons encore, par fkveur, la 
grâce de nous faire tuer quelque part. 

Quant à mon père, si rien ne le retient plus du côté du 
cœur, le dégoût viendra à mon secours pour le tirer d'un 
lieu où il ne peut s'empêcher de voir qu'on trouve qu'il 
a demeuré trop longtemps, ou du moins trop assidûment. 
Si le séjour du grand-père s'y prolonge, je ne crois pas, 
comme vous, qu'il ne sera pas fertile à trouver quelque 
prétexte pour faire une course, sur le continent, qui se 
prolongera aussi. 

Enfin, mon cher, je vous le répète, à moins de grands 
changements je reste en Allemagne, en attendant les let- 
tres de mon grand-père après son arrivée à Londres. Ne 
manquez pas de m'écrire en même temps, et croyez que 
vos réflexions et conseils seront toujours bien reçus de 
quelqu'un qui fait cas de votre façon de penser, et qui 
compte sur votre amitié. 

A Bruck, ce 3 Juin. 

Mon grand-père, ayant reçu ses passeports pour passer 
à Vienne, s'est déterminé à partir sur-le-champ. Il m'a 
proposé de l'accompagner jusque-là, et nous sommes en 
route. Le manque de chevaux nous arrête ici quelques 
heures ; demain nous serons à Vienne; j'y terminerai ma 
lettre. Il compte passer deux jours à Vienne ; moi, trois 
ou quatre au plus ; et puis je retournerai tranquillement 
dans ma petite campagne près Graz ^ à attendre les évé- 
nements. Je suis bien aise d'aller à Vienne, pour y voir 
Wickham : en causant avec lui, je verrai bien si mon sé- 
jour en Allemagne offusque, et si j'ai à craindre de perdre 

traitement nécessaire. Alors, suivant les circonstances, 

A Marisraast. 



3 JUIN 1801. 79 

je pourrais bien me déterminer à faire quelques proposi- 
tions vagues pour sonder, sans m' engager à rien, la bonne 
Tolonté autrichienne. Il est toujours bon d'avoir une porte 
de derrière. Nous éprouvons déjà des anicroches pour la 
continuation de notre traitement : par ordre de Ramsay, 
on a suspendu le paiement du traitement de mon grand- 
père et du mien à dater du i" mai. Je ne sais ce que 
Wickham décidera. J'ai une longue conversation à avoir 
avec lui, ayant quelques gprâces à lui demander pour di- 
vers individus de mon régiment, que je voudrais particu- 
lièrement obliger : cela me fournira le prétexte ; car je 
n'aime pas à demander pour moi uniquement. 

Si tout cela s'arrange, comme je l'espère, et que je puisse 
continuer d'exister sur le continent avec mon traitement 
anglais, je resterai tranquille, simple habitant du pays où 
je me fixerai, jusques à la première guerre ou jusques à un 
événement en France. Alors je me rapprocherai du Rhin, 
et mon projet est d'aller à Ettenheim, où je serai bien 
sous tous les rapports; mais il faut pour cela qu'il soit sûr 
que le maître de la maison y sera et y restera i, et je ne 
crois pas que l'on puisse avoir cette certitude avant six 
semaines ou deux mois. Adieu, mon cher ; à Vienne je ter- 
minerai cette longue épltre. 

Ne parlez de mes afiaires à qui que ce soit de la suite 
de mon grand-père : je n'ai confiance en aucun. 

Si mon père faisait quelque nouveau choix qui pût avoir 
l'apparence d'être durable, n'oubliez pas de me le mander 
avec détail. Je suis bien aise qu'il ait renoncé à celui qu'il 
avait fait : tout le monde en avait mauvaise opinion ; mais 
je ne comprends pas ce que vous me mandez : a elle l'a 



I. Le cardinal de Rohan, à qui Enghien semblait prévoir qae la posMS- 
sioQ d'Ettenheim serait retirée. 



8o LB UGENGIBMENT. 

entraîné si loin ; elle a osé d'un si grand despotisme. » 
Expliquez-moi tout cela ^ 

A Vienne, ce dimanche 7, an matin. 

Mes affaires ne vont pas au mieux ; Wickham est inflexi- 
ble, et je n'ai pu obtenir que trois mois, de certitude et 
à titre de prêt, de paiement de mon ancien traitement. 
Point de fourrage ; de sorte que mes chevaux sont à mon 
compte depuis le i*' mai, et cependant il ne m'a jamais 
été dit de m'en défaire. Cela n'est pas noble. La certitude 
d'être payé jusqu'au i*' août me donne celle que je rece- 
vrai des nouvelles de mon grand-père auparavant. Ainsi, 
je connaîtrai mon sort et pourrai choisir avant de quitter 
le continent ; chose à laquelle je tenais, et à laquelle je tiens 
d'autant plus depuis la paix. La manière dont Wickham 
m'a parlé me donne à croire que le but est de nous réunir 
dans votre lie, et de nous y tenir aux ordres de votre 
machiavélique politique. Je ne suis pas d'humeur à cela, 
et je résisterai à l'orage; chose dont j'ai, Dieu merci, pen- 
dant quelque temps les moyens, grâce à mon exacte éco- 
nomie depuis le commencement de tout ceci. 

Mon grand-père a vu l'Empereur : il ne s'est rien passé 
ni d'intéressant ni de particulier dans aucune de ses visites. 
Il est remis à lundi pour voir l'Impératrice ; ce qui fait 
qu'il ne partira probablement que mardi matin. Lundi, 
nous dînons chez le duc Albert ^, avec toute la famille im- 
périale. Je sonderai là, sans m'engager, si l'on me verrait 
avec plaisir entrer au service autrichien. Outre que cette 
destination pourrait me devenir un jour utile et avanta- 



T. Tout cet alinéa s^appliqae à Tamie, probablement la jeune comtesse 

V avec qui Bourbon venait, disait-on, de rompre. 

Duc de Saxe-Teschen. 11 avait épousé une sœur de TEmpereur, morte 



3 JUIN 1801. 81 

geose, je pourrai, dans le temps, en faisant des démarches 
ostensibles, m'en servir comme d'éponvantail pour forcer 
les Anglais, si cela est contre leur politique, à me conti- 
nuer malgré eux mon traitement sur le continent. 

Adieu, mon cher; je finis ma longue épltre par vous 
assurer de ma parfaite et constante estime et amitié pour 
TOUS. N'oubliez pas Tenvoi du thé, je vous prie : on n'en 
trouve point de bon ici. 

Écrivez-moi bien en détail, après l'arrivée du patron '* 

(Arch. de Beaudiment) 

48. — Enqhien a Bourbon 

A Bruck, ce 3 jain [iSoi]. 

Le manque de chevaux à la poste nous arrête ici quel- 
ques heures, cher papa, et je profite de ce temps pour 
vous rendre compte de tout ce qui s'est passé depuis ma 
dernière lettre. Je vous mandais en détail les propositions 
faites à mon grand-pcre par M. Wickham de se rendre 
en Angleterre, et les raisons qui m'avaient fait prendre le 
parti d'attendre encore quelques mois sm* le continent. 
J'espérais recevoir, avant le départ de mon grand-père, 
vos réponses à mes deux lettres, et me décider, d'après 
elles, à suivi'e le sort de mon grand-père ou à vous attendre 
sur le continent. N'ayant rien reçu, il m'a fallu me déter- 
miner de moi-même, en soumettant mon opinion au 
grand-père, et il ne Ta point désapprouvée. Je reste donc 
sur le continent, en attendant qu'il y ait eu quelque chose 
de déterminé sur notre sort pécuniaire, et j'attends les 
nouvelles que je recevrai de vous et de mon grand-père, 
après son arrivée. Il a paru désirer que je l'accompagnasse 
à Vienne, où il compte passer deux jours, et je l'ai fait 

I. Le prince de Condé. 

CORRE8PONDANCB DU DUC D'BNÛHISir. 6 



8a LE UGBNCIIMBMT. 

avec plaisir. Nous sommes en route ; lorsqu'il en repartira 
pour continuer sa route sur Hambourg, je reviendrai à 
la petite campagne que j*ai louée près de Grraz ; et, s'il y 
a difficulté à demeurer dans les Pays héréditaires, je ren- 
trerai en Empire ; ce qui me rapprochera et de la France 
et de l'Angleterre, mon but, si tous y restez. Je vais voir 
à Vienne M. Wickham, et m' assurer si mon séjour en 
Allemagne ne fera point tort à mon traitement. J'espère 
que non ; car il sera toujours compris dans celui de mon 
grand-père, comme il Ta été jusqu'à ce jour. Si pourtant 
il en était autrement, j'irais en Angleterre ; mais non pour 
m'y fixer. Car déterminé, comme je le suis, à suivre la 
carrière militaire, l'Angleterre ne m'offre aucune res- 
source dans ce genre. La nullité, ou des opérations folles 
et où il ne peut y avoir pour tout être raisonnable aucune 
appai*ence de succès, voilà ce que les Anglais peuvent 
nous offrir, en nous réduisant à la cruelle nécessité d'ha- 
biter leur lie pour avoir du pain à mettre sous la dent, le 
reste de nos jours. Ce serait là une prison ; et une prison, 
telle vaste qu'elle soit, est toujours triste. Votre dernière 
lettre, qui m'a donné l'espérance de vous revoir inces- 
samment sur le continent, me fait croire que vous pensez 
absolument comme moi. Nous avons d'ailleurs, en ce 
moment, l'espérance que la paix ne sera pas de longue 
durée. Rien ne s'arrange en Empire; il y a des difficultés, 
je crois, à peu près insurmontables ^ On dit le roi de 
Prusse mécontent. La mort de Paul dérange tous les in- 
térêts politiques du Nord. Si la guerre recommence, nous 

I. Allusion à ia question épineuse des indemnités ponr les souverains de 
TEmpire, qui se trouvaient dépossédés par la cession de la rive gauche du 
Rhin à la France. La Prusse figurait parmi ces souverains. — Quoi qu^en 
lise Enghicn, rien à ce moment n^annonçait une guerre continentale. Au 
iontraire, l'éventualité s^en trouvait écartée par la mort de Paul I" et la 
iistolution de la Ligue du Nord. 



3 JUIN 1801. 83 

sommes sauvés. On recevra toujours avec plaisir des 
gens qui n*ont rien de mieux à faire que de se faire tuer. 
L'intervalle est le plus difficile à passer, surtout lors- 
que Ton ne veut pas se lier les bras pour F avenir. 

Je ne vous parle d'aucun des détails de notre triste dis- 
solution : ceux qui vous remettront ma lettre vous en en- 
nuieront assez. Il est bien certain que, si Ton nous avait 
voulu du bien, on ne nous aurait pas dispersés. Nous 
avons été traités comme troupe devenue inutile à la paix 
et que Ton réforme. Ce n'est pas là marquer de la bonne 
volonté, ni pour nous, ni pour les restes de la noblesse 
fidèle; ce qui me fait penser plus que jamais que nous 
n*avons rien à espérer, pour notre cause, d'aucune Puis- 
sance étrangère. Vous savez que, comme vous, j*ai toujours 
vu noir. Aussi je vous assure qu'il me tarde bien d'avoir 
un sort assuré, tel modique qu'il soit, pour me caser quel- 
que part et devenir tout à fait étranger, ou Autrichien, ou 
Russe, ou Prussien, peu m'importe ; mais tout vaut mieux 
que prince émigré. 

Quand on a un état quelconque, au moins on est avoué 
ou protégé par la Puissance que l'on sert ; on est quelque 
chose. Mais n'être rien, n'avoir d'autre état que le nom de 
celui que l'on a eu ; éprouver tous les jours quelque nou- 
velle humiliation, toujours vouloir p...., comme on dit, 
plus haut que le c...., et en reconnaître à chaque instant 
l'impossibilité, c'est l'état le plus malheureux que je con- 
naisse. Cette ancienne considération que notre nom appor- 
tait sur nos personnes n'existe malheureusement plus au- 
jourd'hui. A peine regarde-t-on mon grand-père à Vienne; 
à peine l'Empereur lui fait-il l'honneur de le recevoir chez 
lui ; et, si Moreau y venait, les fêtes, les galas, la dépense, 
on ne regarderait à rien pour lui plaire, pour l'amadouer. 
Buonaparte est sur le trône, respecté, craint, admiré de 



84 I^ UGBNCIEIISNT. 

tous les souverains; et le Roi légitime est à peine toléré 
dans un coin de la Pologne, obligé de témoigner sa recon- 
naissance au souverain qui veut bien lui accorder un asile 
ignoré ', Qu'espérer après cela ? 

Pardon, cher papa, de mes tristes et ennuyeuses ré- 
flexions; mais c'est pour en venir à ce que je disais, qu'il 
fallait absolument se naturaliser étranger quelque part, 
devenir quelqpie chose ; car être émigré français, ce n^est 
être rien. On n'est ni plus aimé ni plus estimé ; et Ton 
vous regarde comme un être dangereux, comme un pesti- 
féré, qui apporte avec lui le venin et la contagion du mal 
qui Ta frappé. 

A Vienne, ce dimanche 7 au matin. 

Les visites à TEmpereur et à sa famille n'ont rien 
produit d'intéressant. L'Impératrice a remis mon grand- 
père à lundi; je pense d'après cela qu'il ne partira que 
mardi ^. Mais j'ai vu les Anglais, et tout ce que j'ai pu ob- 
tenir, c'est la certitude de la continuation de mon trai- 
tement jusqu'au !•' août, et encore à titre de prêt ou 
d'avance sur mon traitement à venir. Cela me donne du 
moins le temps d'attendre de vos nouvelles, et de celles 
de mon grand-père après son arrivée. Mais mes chevaux, 
que j'ai toujours gardés, restent à mon compte; et c* est 
une forte dépense. Je vais me hâter de les vendre en 



I. En quittant précipitamment Mitau, sans savoir où porter son infor- 
tune, Louis X VIII avait d'abord écrit à la cour sicilienne pour lui deman- 
der asile. Mais prévoyant de ce côté des lenteurs et peut-être des empê- 
chements, il avait engagé sa nièce, la duchesse d^Angoulême, à écrire de 
Memcl à la reine de Prusse, pour se faire autoriser à voyager lentement 
dans ses États et à s'y arrêter en cas de besoin. La réponse ayant été favo- 
rable, Louis XVIii s'était rendu le 4 mars à Varsovie, dans la Pologne prus- 

le. 

'^oir une lettre de Condé à Bonrbon; Vienne, 10 juin 1801, dans les 
de la maUon de Condé, II, 3i4. 



39 JUILLET 180I. 85 

grande partie. Pauvres vieux serviteurs ! je les regretterai 
de tout mon cœur. 

Je vous prie instamment, cher papa, de vouloir bien 
vous occuper de mes petites affaires, au moment de 
Tarrangement général; je suis bien sûr que vous prendrez 
les intérêts de votre enfant et plaiderez sa cause. Je 
préférerais beaucoup que mon traitement fût compris 
dans celui de mon grand-père, parce qu'alors, tel parti 
que je puisse prendre à Tavenir, il me resterait toujours ; 
au lieu que, 8*11 m'était particulièrement alloué, je le 
perdrais en passant au service de quelque autre Puissance 
qui ne pourrait me donner de quoi vivre. 

Si vous venez sur le continent, dans quelle partie 
préféreriez-vous vous fixer? L'Empire est celle où l'on 
vit le mieux, le plus tranquille, et le meilleur marché. 
Mon grand-père préférerait, je crois, l'Italie. 

Je vous embrasse, cher papa, et attends de vos nouvelles 
avec la dernière impatience. Puissent les premières que 
je recevrai m' apporter la certitude de votre retour sur le 
continent, et celle d'une réunion, que votre enfant désire 
bien vivement, mais qu'il ne voudrait pas acheter au prix 
de l'embargo politique que le gouvernement anglais vou- 
drait, ce me semble, mettre sur nos personnes pendant 
cette courte paix. 

(Arch. naUonales.) 

49. — Enghien a Bourbon 

A Graz, ce mercredi 29 juillet [1801]. 

Enfin, j'ai reçu cette lettre que j'attendais avec tant 
d'impatience, et j'ai vu avec bonheur que mon cher papa 
ne désapprouvait pas que je sois resté encore quelques 
mois sur le continent, en attendant les événements inté- 
ressants que cette paix passagère peut amener. 



39 JUILLET l8oi. 87 

ment parlante, et elle a ici parlé à one antre dame qni a 
reparlé, de sorte qne cela fait des bavardages à Tinfini. La 
vieille dame m'a raconté tont ce qai lui avait été dit; et on 
ne Ini a rien caché. Au contraire, elle m'a appris ce que je 
ne savais pas. En tout, je crois que c'est une chose à 
abandonner. Quand je pourrai m*expliqner, je donnerai 
des détails. 

Les affaires de revision de comptabilité se terminent. 
Mon régiment finit aujourd'hui. Gela s*est passé à ma sa- 
tisfaction, quoique nous ayons été chicanés de mauvaise 
foi sur bien des articles. Les employés anglais ont été si 
souvent volés, qu'ils croient voir des voleurs partout, et 
•ont fort étonnés de trouver d'honnêtes gens. Je leur 
pardonne leur défiance. 

Il eût été bien è souhaiter que le grand-papa eût ob- 
tenu, à Vienne, une certitude ofiicielle de protection du 
gouvernement pour ceux qui sortaient de son corps. On 
n'aurait pas osé le refuser, et les pauvres ci-devant 
Gondés ne seraient pas ballottés, comme ils le sont au- 
jourd'hui. Révolté des vexations continuelles qu'ils éprou- 
vent, j'ai parlé en leur faveur à la r[eine] de N[aples], qui 
a passé ici trois jours et que j'ai vue deux fois. Elle m'a 
fait faire une note pour lui mettre sous ces yeux-là; j'en- 
verrai la copie de cette note lorsque je serai en Empire. 
Posture des choses, je l'ai faite de mon ipieux. Elle m'a 
P>omi^ ^^ parler et de faire de son mieux aussi, pour 
lilire changer les ordres rigoureux. Elle a voulu voir les 

^yec une princesse nisw (voir u lettre d'Enghien du 99 septembre 1801). 
t f^oger, dont il est question, est le comte Hoger de Damas, frère du 
Comte Chariefl de Damas, qui était premier major des dragons d'Enghlen. 
Comme le comte Boger était alors au service de Naples, la t dame chex 
oui il sert » doit être la, reine de Naples, qui vint passer trois jours a 
G^, peat^tre pour cette affaire. Nous ignorons quelle est la vleiUe daioe 
dont Uest également parlé, et qui dcrait se trouver à Grai. 



88 LE LICENCIEMENT. 

Français, surtout ceux qui sortaient du corps. Je lui en 
ai présenté une douzaine des plus marquants, représen- 
tant pour les autres, tels que Mazancourt, d*Ëscars, 
Mauroy, Damas, etc. : elle a été parfaite, comme à Tordi- 
naire. 

Le colonel Ramsay est venu prendre congé de moi 
hier. Il Ta à Vienne passer quelque temps. Il m'a donné 
des nouvelles d'Egypte, qui me font regarder la chose 
comme loin d'être terminée ^ : il me parait que Gan- 
teaume a eu le temps de débarquer quelques troupes et 
que Ton n a pris de sa flotte que huit bâtiments de trans- 
port vides. Si l'Egypte ne va pas mieux, nous reverrons 
bientôt la guerre sur le continent. Je crois que c'est le ba- 
romètre aujourd'hui de la paix ou de la guerre : pensez- 
vous aussi la môme chose? 

Les affaires du régiment étant terminées et n'ayant 
plus rien à faire dans ce pays, qui ne m'est pas du reste 
fort agréable, je vais bientôt me rapprocher et des nou- 
velles et des moyens de correspondance. Ma société ^, 
dont le grand-papa vous parlera sûrement beaucoup, part 
incessamment et retourne à Ettenheim. Moi, qui ne suis 
pas pressé, aussitôt que tout sera terminé, je prendrai, 
à petites journées, avec ce qui me reste de chevaux, la 
même direction ; mais m arrêtant dans les endroits où je 
me plairai, quelques jours, et passant par les routes que 
je connais encore le moins. Ce sera donc là que vous 
m'adresserez dorénavant. 11 n'y aurait pas de mal de 



I. Le générai Meaou, battu par les Anglais i Ganope, le ai mars, s*était 
Mnftnné dans Alexandrie et on croyait qu'il pourrait y soutenir un long 
ilège. Quant à Ganteaumc, ressorti de Toulon le a6 avril, il avait passé 
itimt l*ne d^l>e, renvoyé la division Linois qui était atteinte de la peste, 
•t 11 avait enfin fait roile vers i^Égypte. Le bruit de son débarquement et 
wtal de le Dflae de ses transports étaient également erronés. 

S.T *>otte. 



7 AOUT i8oi. 89 

mettre une seconde enveloppe, adressée an cardinal de 
R[ohan], le seigneur du lieu, que je ferai prévenir en 
conséquence, à moins que vous ne préfériez adresser à 
M°^ de Monaco, qui me les ferait passer. Voulez-vous bien 
prévenir de cette disposition mon grand-père ? 

Je vous recommande, cher papa, mes affaires pécu- 
niaires, et vous embrasse du fin fond de mon cœur. Per- 
mettez que celui qui a le bonheur de vous voir tous les 
jours ï, et avec lequel j'ai été si longtemps, trouve ici 
rhommage de ma respectueuse tendresse. 

Je vous écrirai encore dlci, avant mon départ. Je serai 
au moins un mois à faire ce voyage, de la manière dont je 
me le propose. Bien des événements pourraient changer 
mes projets. D autres temps, d'autres soins : voilà notre 
devise à nous autres militaires, en temps de paix. 

(Ârch. nationales.) 

5o. — GoNDÉ A Enghien 

Londres, le 7 août 1801 >. 

Votre lettre, mon ami, datée du 24 juin, ne m'est par- 
venue que depuis fort peu de temps. Toutes vos conjec- 
tures de guerre sont loin de se réaliser, et l'arrestation 
faite à Bayi'euth 3, par ordre du roi de Prusse, à la solli- 
citation de Buonaparte, vous prouve que ce souverain ne 

I. Le prince de Condé. 

a. Voir les lettres de Ck>ndé à Loais XVIII, au due de Coigny et à d^Ec- 
qaeyiily, datées de Londres les 97 juillet, 3 et i3 août, dans les Mém, de la 
maison de Condé, II, 3i5, 31^ et 3ao. 

3. Plusieurs agents royalistes s'étant réfugiés à Bayreuth, dans une pos- 
session de la Prusse, M. de Beurnonville fut chargé, par une dépêche de 
Talleyrand du 6 juin 1801, de requérir leur arrestation. Le gouvernement 
prussien fit en effet arrêter, le 8 juillet, Imbert-Colomes, M. de Précy, 
ancien membre de ragence de Souabe, et quatre autres royalistes moins 
marquants. Pichegru, qui était signalé avec eux, s'était retiré de Bayreuth 
quelques semaines auparavant. — Le roi de Prusse envoya à Paris les pa- 
piers saisis, mais il refusa Textradition et déclara te charger du procès. 



go LE LIGENGIBMBNT. 

regarde point cet homme-là comme son ennemi. Il est 
assez vraisemblable que l'emperear d* Allemagne pense de 
même. Il n*y a de guerre que de ce côté-ci. Nelson vient 
de brûler six bâtiments de transport ou antres des Répu- 
blicains dans le port même de Boulogne ', malgré le fea 
des forts et des vaisseaux : on dit que cette expédition 
n'en restera pas là. Heureusement la ville, à ce qu'on as- 
sure, a très peu souffert du bombardement. 

Votre père se porte bien, et vous embrasse ainsi que 
moi, mon cher enfant. 

{Mém. de la maiion de Condé^ II, S19.) 

Si. -* Enghien a Bourbon 

Pour TOUS seal. — Ce 3o [août i8ox], aa matin. 

Votre lettre du 7 m'a comblé de joie ^j cher papa. Outre 
la certitude qu'elle me donne que vous approuvez ma 
conduite, l'espérance qu'elle me donne de vous revoir 
bientôt est bien douce. Sans doute je suivrai vos con- 
seils, vos ordres. Je m'attendais bien que vous penseriez 
que le séjour à Londres ne sera pas de longue durée, si 
on peut s'assurer un traitement fixe et à vie ; mais si, 
comme je le crains, cette affaire traîne en longueur ; si, 
tout en promettant de la terminer, on ne donne jamais 
que des acomptes, n'imaginez pas que mon grand-père 
puisse conserver un instant l'idée de braver le petit mé- 
contentement que pourrait occasionner son départ, s'il 
entre dans les vues politiques ' du moment de l'avoir là. 

I. NelaoD, reveiiii de son expédition contre CopenhagHe, parât le 4 tout 
devant Boulogne, et essaya de détruire les transports qui y étaient réunis 
«a Tae d'une descente en Angleterre. U devait renouveler, mais sans sue- 
eettc tentative le i5 août. 

^emps que la lettre de Condé du 7 août, Enghien en avait 
"We, de même date, et qui n^a pas été retrouvée. 
fMvenMoient anglais. 



3o AOUT i8ox. 91 

On a ce moyen sûr de le retenir, qnelqne contrariété qu*il 
poisse éprouver, de reste, des mœurs et des habitants. 
L'ftge a affaibli les qualités de vigueur de Tàme ; il lui a 
donné une espèce de résignation passive sur tout, qui le 
rend aujourd'hui, non seulement incapable de prendre un 
grand parti, mais même souvent le plonge dans une in- 
décision iâcheuse. Vous jugerez comme moi de ces chan- 
gements ; mais il faut quelques instants pour s'en aperce- 
voir, et ce ne sera pas dans les premiers moments de 
votre réunion. Ou vous vous apercevrez de bien des choses, 
ou il faut un laps de temps considérable pour que le natu- 
rel puisse se montrer à découvert. 

Le plus instant de mes désirs eût été notre réunion en 
Allemagne d*abord ; mais elle ne peut, comme vous le 
dites, avoir lieu que lorsque nous aurons un sort assuré 
et à vie. Là, vous serez, à cette époque, le maître de choi- 
sir Texistence isolée et tranquille, ou le brouhaha de telle 
grande ville qu'il vous conviendrait; car vous serez libre 
de choisir, à ce que je crois. S'engager à Fétranger, 
comme vous le dites, demande de mûres, longues et sé- 
rieuses réflexions. La permission du Roi est un mot. Si 
on la lui demande, il faudra bien qu'il la donne. Gomme 
vous, je pense bien que c'est une forme nécessaire ; mais, 
pendant la paix, je pense aussi que ce serait folie ou du 
moins imprudence, par trente-six raisons ; et en temps de 
guerre, on nous verra arriver partout avec plaisir, puis- 
qu'on connaît notre droiture, notre fidélité et notre bonne 
volonté. 

La tranquillité parfaite tout le temps que durera la 
paix, servir contre la France ' et ses alliés en temps de 



I. 11 est inutile de faire observer quHl s^agit ici do goaremement répu- 
blicain de la France. 



9^ LE LICENCIEMENT. 

guerre, yoilà mon vœu. Un séjour long en Angleterre 
pourrait me faire manquer des occasions heureuses sur 
le continent, pour suivre ce système. (Test ce qui m*a ar- 
rêté. J'ai craint les charmes de Londres; j'ai craint des 
amours vifs qui m'y auraient retenu trop longtemps ; je 
me défie de moi. Au lieu qu'ici j'aime, à la vérité; mais 
cet amour est fondé sur l'estime et la confiance, et je 
suis sûr que l'on me recevra toujours mieux après une 
campagne qu'avant, et que l'on me fera partir sur-le- 
champ, loin de me retenir, lorsque l'honneur m'appellera 
quelque part. 

La stagnation générale m'a donc engagé à former un 
petit établissement dans les environs du lieu où Rose res- 
pire 1 : cela me sera très économique, et, si je fais des 
voyages, je laisserai là le fond de mes chevaux, voitures, 
effets, et je serai sûr que Ton en aura soin. Votre réponse 
à cette lettre m'y trouvera. Je pense que vous ne feriez 
pas bien d'écrire sous le couvert de M°>« de Monaco, mais 
sous celui du cardinal 3, en mettant l'adresse comme la 
met un particulier, c'est-à-dire en donnant de l'Altesse et 
du Monseigneur. C'est le moyen que rien ne soit ouvert et 
que tout m' arrive promptement et sûrement. Mais, pour 
mon grand-père, et pour vos lettres ostensibles, envoyez- 
les par la première voie. Gela aura l'air de la confiance 
et fera un bon effet. 

Ma lettre est bien, n'est-ce pas? Je vous écris toutes 
choses que vous pouvez montrer. Mais évitez de les ou- 
vrir devant lui 5; car il remarquera certainement que vous 
ne lui donnez pas tout à lire. J'attends avec une impa- 

I. c Ces! ici que Rose respire » (Rose et Colas, opéra-comique de Mon- 
«i«"'^ '^^ "''^oprend sans peine qu^Enghien parle de la princesse Ghar- 
' ^r à Ettenhelm. 

Rohan. 

MDtdé. 



8 SBPTRMBEB 180I. qS 

tience extrême ce qui se sera arrangé aux premières en- 
trevues, et si Ton a la certitude du traitement à vie. Vous 
ne serez pas la dupe de la demande que j'ai faite que le 
mien fût réuni ; je savais bien qu*en pressant pour cet ob- 
jet« c'était le bon moyen pour que cela ne fût pas. Il est 
bien cruel d'en être réduit là. 

J'ai mille détails à vous faii*e de tout ce qui a amené 
cette défiance et cette humeur de mon grand-père contre 
moi; mais je ne puis vous raconter tout cela que de vive 
Toix. Il a été bien injuste; mais je n*accuse que son exé- 
crable entourage. 

(Arch. naUonales.) 

5a. — Enghien a Jacques 

A Innsbruck 1, ce mardi matio, 8 septembre 1801. 

J'ai de vos nouvelles, mon cher Jacques, à Ulm, et je 
sais que tout allait bien jusque-là. Ainsi je pense que le 
plus fort étant fait, le reste se sera bien passé. A présent 
il s'agit de terminer les marchés pour mon nouvel éta- 
blissement. N'oubliez jamais que T économie est la base 
constante que vous devez suivre. 

Je mande à la Princesse ^ que je la prie d'arranger avec 
vous tout ce qui regardera le logement. Ne vous adressez 
jamais pour rien au cardinal de Rohan ; quand il y aura 
quelque chose qui dépendra de lui, allez-en parler à la 
Princesse, qui vous dira ce qu'il y a à faire. En général, 
ne lui parlez en détail de rien de ce qui me regarde. Vous 
verrez qu'il est assez difficile à vivre, quoique aimable; 
mais il est fin, adroit, et je ne veux pas quïl soit au fait 
de mes affaires. Prenez pour tout l'intermédiaire de la 
Princesse, et, à lui, parlez-lui peu. 

I. Le jeune duc parcourait alors en voyageur les vallées du Tyrol. 
%. La piincesse Charlotte, qui l'avait devancé à Ettenbeim. 



94 U LICBNCIKMBIfT. 

OcCDpflZ-Tons du logAmeat de ChefTontaioes et de Jon< 
ville. Vous pouvez commencer leurs loyers & partir du 
ao de ce mois; je n'arriverai probablement pas plus tfit, 
et pas plus tard que le 3o. Tâchez qu'ils soient bon mar- 
ché. Le cuisinier n'a aucunes provisions k faire jusqu'à 
mon arrivée ; mais il faut qu'il s'établisse, de manière, et 
il en a le temps, à avoir ses fournitures ao meilleur marché 
possible ; car je veux, cet hiver, mettre beaucoup d'éco- 
nomie dans ma table. 

La Princesse me mande que voas m'écriviez à Kemp- 
teu ■■ Votre lettre aura le temps d'y arriver; car je vais 
encore faire une tournée dans ces montagnes-ci. 

Vous me manderez quelques détails sur mon établisse- 
ment. Arrangez et terminez les marchés. J'aime mieux 
trouver tout t'ait pour mon arrivée ; et comme je ne suis 
pas difficile, je trouverai certainement tout bien. 
(Crétineiu-Joly. II, 34a.} 

I. Kcmpten Mt I l'Mt da l*e de CoiuUdc«. 




PARTIE II 



LE DUC D'ENGHIEN PENDANT LA PAIX 



Préliminaires de paix avec l*ÂDgleterre, le i«' octobre x8oi. — La paix gé- 
nérale. 

La démission est demandée à tous les évêques, diaprés le Concordat. 
~ Elle est donnée par le cardinal de Rohan. 

La princesse Louise de Gondé prend Thabit religieux i Varsovie. 

Enghien obtient une pension anglaise. — Il reste en désaccord avec 
ses parents sur son désir d'entrer à un service étranger. — Sa vie tran- 
quille à Ettenheim. — Il est abandonné par ses aides de camp, et cherche 
yainement à les remplacer par M. de Marans. 

Congrès à Amiens : le traité y est conclu le 25 mars i8oa. — Promulgation 
du Concordat. — Consulat à vie. — Sénatus-consulte d'amnistie pour les 
émigrés. 

Installation à Strasbourg de Fancien évêque constitutionnel Saurine. 

Ettenheim est attribué au margrave de Baden, qui autorise Enghien à 
y continuer son séjour. 

Le Brisgau demeure occupé par les Français. 

Voyage d'Enghieo en Suisse, au début des troubles de ce pays. 

Le cardinal de Rohan meurt le 17 février i8o3 : son testament en fit- 
yeur de la princesse Charlotte. 

Enghien suit attentivement les indices, de plus en plus graves, d'une 
rupture entre la France et TAngleterre. 



53. — Enghien a Bourbon 

Ettenheim, ce mardi 99 septembre [1801]. 

Il y a peu de jours, j'ai écrit à mon grand-père ', cher 
papa, pour Tiustruire de mon arrivée ici, et de la récep- 

I. Cette lettre n'a pas été retrouvée. 



96 LE DUC D*ENGHIBN PENDANT LA PAIX. 

tion de ses deux premières lettres. J'espérais en trouver 
une de tous, mais je n'ai pas eu ce bonheur. Il me parait, 
d'après ce qu'il me mande, que nos affaires sont encore 
loin d'être terminées. Cette lenteur ne m'étonne pas, et je 
l'avais prévue. J'attends avec impatience le premier ré- 
sultat qui, je pense, sera de nous assurer de quoi vivre à 
chacun, mais peut-être faudra-t-il l'attendre longtemps; 
et l'intervalle est assez pénible à passer, surtout lorsque 
l'on mange son fonds, comme je le fais en ce moment, et 
que le fonds est aussi court que le mien. Car mes écono- 
mies ont été courtes, pendant la guerre, où ma position 
me nécessitait une dépense considérable ; et, aujourd'hui, 
chaque jour je dépense et ne reçois plus rien. Ma vie ici 
sera aussi économique que possible, et en même temps 
agréable. J'y suis près d'un intérêt constant et qui fait le 
bonheiu» de ma vie intérieure ^ Je profite du bon temps 
qui me reste avant que le devoir m'oblige à prendre des 
liens plus sérieux, mais probablement moins agréables. 
Heureusement que, jusqu'à ce jour, aucune des tenta- 
tives légères, qui ont été faites par mon grand-père, n'ont 
eu de succès 2. J'en ai joui intérieurement, sans le lui 
marquer, et sans m'opposer à ce qu'il a cru devoir faire 
pour en assurer la réussite. Cette occupation rendra mon 
hiver ici fort heureux. Si j'y pouvais joindre l'espoir de 
vous voir vous rapprocher incessamment de ces climats, 
et la certitude de ne pas mourir de faim un jour, je serais 
très heureux. Je puis acquérir ces deux certitudes d'un 
moment à l'autre par vos lettres ; ainsi vous jugez de 
l'impatience avec laquelle je les attends. 

Après vous avoir parlé de mes petites affaires, permet- 



I. La princesse Charlotte, 
a. Voir p. Où. 



OQ SEPTEMBRE l8ai. 97 

tez-moi de voas gronder de l'ignorance dans laquelle 
vous me tenez sur les vôtres. Il me revient de partout 
qu'il y a un grand changement dans votre position. Sous 
ce rapport, on conte la chose de tant de manières qu'il 
est impossible de savoir la vérité ; mais généralement on 
s'accorde pour jeter bien des torts sur ce qui vous avait 
plu depuis si longtemps ^ Je serais bien curieux de savoir 
de vous la vérité ; et daignerez-vous avoir la confiance en 
moi de me la dire? Une chose qui vous intéresse, qui 
peut, qui doit influer sur le bonheur de votre vie inté- 
rieure, ne peut m'ètre étrangère ; et vous me pardonnerez 
mon indiscrétion en songeant au motif qui me l'a dictée. 
Il y a, dans nos environs, beaucoup d'émigrés ; plu- 
sieurs sans moyens, sans ressources. Je ne puis me re- 
fuser à faire passer à mon grand-père les suppliques de 
ceux qui me paraissent demander avec justice et discré- 
tion. De ce nombre sont les deux qui m'ont remis les 
deux notes ci-jointes, l'un avec une jambe de moins, 
l'autre totalement dépouillé en France et déporté, sans 
le sol. Je vous prie de parler pour eux à mon grand-père, 
ainsi que pour faire obtenir une pension annuelle au 
chevalier de Cheffontaines, mon aide de camp, qui ne peut 
rentrer en France après les histoires de son père, et qui 
se trouve absolument à ma charge en ce moment. Mon 
grand-père paraissait avoir de l'estime et de l'amitié pour 
lui. Mon nouveau secrétaire, que j'ai pris à la place 
d'Antheaume pendant son absence, et dont je suis con- 
tent, fait aussi à Gontye ^, dans la lettre ci-jointe, une ré- 

I. Voir p. 80, note i. 

a. Le chevalier de Gontye (Jean-Baptiste), né en 1760. Gentilhomme du 
prince de Ciondé en 1775, sous-lieutenant au régiment de Bourbon-dragons 
en 1777, ayant accompagné le duc de Bourbon au siège de Gibraltar comme 
aide de camp en 1783, il émigra en 179a et depuis ce moment demeura tou- 
jours aux côtés de Condé. Ce prince disait de lui, en 1814 : « Il m^est attaché 

CORRBSPOMDANCB DU DUC D'bNOHIBN. 7 



98 LE DUC D*ENGHIBN PBNDANt LA PAIX. 

clamation qui me parait juste. Je lui ai conseillé ce 
moyen, afin de ne pas vous ennuyer des détails de sa po- 
sition. C'est pour une augmentation de pension ; et il est 
certain qu'il est le seul de la maison de mon grand-père, 
ou de la mienne, qui n'ait pas les deux shillings. 

J'ai rogné le papier des notes que je vous envoie, afin 
de faire moins de volume, et je finis en embrassant mon 
cher papa, de tout mon cœur et comme je l'aime. 

(Arch. naUonales.) 

54* — Enghien a Marans, à Londres 

A Ettenheim en Brlsgaa, ce 6 [octobre 1 1801]. 

Quoique arrivé ici depuis le 20 du mois dernier, mon 
cher, je n'ai pas répondu à votre dernière lettre, que j'y 
ai trouvée m'y attendant. Je me trouvais en retard sur 
plusieurs correspondances de devoir, qui ont dû passer 
devant, et je suis tellement paresseux pour écrire, c'est 
pour moi un tel chagrin, que je vous assure que vous me 
devez encore reconnaissance de mon exactitude : vous ne 
vous en seriez peut-être jamais douté. 

Je m'attendais à tout ce que vous me mandez de la ré- 
ception du chef *, des lenteurs qu'il éprouve dans la con- 
clusion de ses affaires, et des précautions que l'on prend 
pour le tenir dans la main tout le temps où on le jugera 
à propos. 

Pourtant je viens de recevoir une lettre de mon père, 
qui me parait croire que le quantum va être fixé 3. Il me 

depuis quarante ans ; jamais il ne m^a quitté et il jouit de toute ma con- 
fiance. » 

1. Cette lettre est datée de novembre au lieu d'octobre. L'inadvertance 
est évidente; car : i" le « ao du mois dernier », jour de l'arrivée du duc à 
Etlenhelnj, est le ao septembre; a' la lettre porte un timbre sur lequel on 
lit : « Forei^n Olïice-oc. a4-i8oi. » 

a. Le prince de Condé. 

3. Le quantum de la pension. 



6 OCTOBRE 180I. 99 

donne même un tarif dans lequel ma tante < est comprise. 
Assurément la malheureuse en a peu besoin : elle vient de 
consommer à Varsovie son entier sacrifice, à ce que me 
mande Charles de Damas, qui devait aller le lendemain, 
avec les augustes personnes qu'il y est allé voir, à cette 
triste cérémonie. Pour revenir à moi, si la chose est comme 
me la mande mon père, j*aurai lieu d'être content pour le 
moment ; mais il ajoute une phrase fâcheuse : m sans enga- 
gement pris pour la vie », ce qui nous tiendra toujours 
sur le qui-vive. C'est à peu près comme lorsque l'on dit à 
un enfant : Soyez bien sage, et vous aurez du bonbon. Au 
reste, pour tout cela, les réflexions sont bien inutiles : 
j'attends avec patience et m'arrangerai pour mon train de 
vie sur ce que j'aurai d'assuré, afin de ne pas, comme on 
dit, p.... plus haut que le c...., et faire des dettes; faute que 
j'ai eu le bonheur jusqu'ici de ne jamais commettre. 

Vous ne me parlez pas assez en détail de la réception 
du père et du fils ^. Il y avait, lors de la séparation, un 
froid que le temps et les lettres avaient un peu réchauffé ; 
mais dites-moi comment l'on vit ensemble. Se voit-on 
souvent? Est-ce même société? S'entend-on dans les de- 
mandes que l'on fait ? Y a-t-il confiance entière ? 

Un second article intéressant pour moi : qu'a-t-on dit de 
moi, de mon genre de vie, de mes intérêts, de mes connais- 
sances ? Je vais un peu presser mon père sur cet article, 
duquel il ne me parle pas du tout. M'a-t-on fait noir ou 
blanc : c'est ce que je voudrais savoir. Et vous, que vous a 
dit l'entourage? On méjugeait sévèrement dans ce coin-là. 
Je voudrais aussi, mon cher, que vous me disiez, aussi 
franchement, quels sont vos projets pour l'avenir, si vous 



I. La princesse Louise de Condé. — Voir la pièce n» 55. 
a. Le prince de Condé et le duc de Bourbon. 



lOO LE DUC D*EN6HIEN PENDANT LA PAIX. 

faites des démarches pour rentrer, si tous tenez à rester 
en Angleterre, enfin si tous seriez éloigné du désir de 
TOUS rapprocher de moi. De toutes les personnes qui 
m'ont plu et que j'ai étudiées pour les connaître, tous êtes 
celle qui m'aTCz montré l'attachement le plus constant, 
et pour mon père et pour moi. Vos lettres m'ont donné le 
désir de tous Toir; et, si tos moyens pécuniaires tous 
permettaient de faire ce long Toyage, je serais bien heu- 
reux d'être le point de rapprochement entre tous et la 
personne que tous aTez suiTie là-bas ^ Vous connaissez 
ma position : ainsi donc tous saTez que je ne puis pour 
le moment tous faire aucune promesse ; mais si, comme 
nous, TOUS n'aTCz rien de certain et que tous Touliez 
Tenir partager mes espérances, j'apprendrai Totre réso- 
lution aTec plaisir. 

Tout ce que j'ai gardé autour de moi brûle du désir de 
rentrer en France. J'entends bourdonner à mes oreilles 
des couTersations qui me dégoûtent : l'intérêt, toujours 
l'intérêt ; l'argent, toujours l'argent. Moi, je suis très dé- 
cidé à rester toute ma Tie l'ennemi juré de la République 
française : la société de gens tentés continuellement de 
courber leur tête sous son joug ne peut donc me couTe- 
nir. Je m'en suis souTent expliqué clairement, et ma façon 
de penser a produit peu d'effet. 

Je Toudrais aToir près de moi quelqu'un qui me fûit 
attaché, non pas parce que jusques ici il y a trouTé son 
intérêt, mais parce que ma personne lui plaît et que je 
serais sa société la plus agréable. Je TOudrais quelqu'un 
qui, en quelque lieu que j'aille ou reste, en quelque cir- 
constance que je me trouve, trouve aussi son plaisir à 
rester avec moi, qui y consacre sa Tie, qui soit déterminé 

I. Le duc de Bourbon. 



8 OGTOBEB l80X. lOI 

& partager ma bonne comme ma mauvaise fortune, quel- 
qu'un qui ne me fasse pas sentir, comme beaucoup, que 
tout ce qu'ils font pour moi, c'est par complaisance, mais 
qui prenne réellement part à mes plaisirs comme à mes 
chagrins ; enfin je voudrais un ami. Je sais que cela est 
difficile à trouver, et je ne puis guère l'espérer qu'en vous. 
Je ne crois pas que mon caractère rende cette tâche diffi- 
cile à remplir. Répondez-moi sur cet article, avec con- 
fiance, avec vérité ; et croyez que, telle que soit votre ré- 
solution, telle difficulté que vous m'opposiez, je n'en con- 
serverai pas moins la sincère estime comme l'amitié que 
je vous ai vouée pour la vie. Répondez-moi ici directe- 
ment et à mon adresse. Renvoyez*moi la vôtre. 

(Arch. de Beaudiment.) 

55. — ENonnsN a Bourbon 

Ettenheim, ce jeudi 8 octobre [i8oi]. 

Je ne vous écrirai, cher papa, qu'un petit mot pour vous 
accuser la réception de votre lettre S n'ayant rien de 
particulier à vous mander depuis ma dernière, que vous 
recevrez peu de jours avant celle-ci. 

Puissent les espérances que contient la vôtre se réali- 
ser ! Sans être riches, nous aurions au moins de quoi vi- 
vre, et ce serait beaucoup. La réserve de « sans engage- 
ment pour la vie » est d'une rare prudence. Au reste, elle 
doit peu inquiéter ; car, quand on prendrait engagement, 
cela ne donnerait pas plus de certitude : on en serait quitte 
pour y manquer, quand cela conviendrait. Il est parfaite- 
ment simple que mon traitement soit inférieur au vôtre : 
ma reconnaissance n'en est que plus vive, cher papa, 
pour vous, de ce que vous avez sollicité pour le faire 

I. Cette lettre manqae. 



IO!l LE DUC DEX6HIEN PBNDAllT LA PAIX. 

augmenter. J'attends avec impatience les déterminations 
qui seront définitivement prises, probablement dans le 
cours de ce mois. 

Ces affaires une fois arrangées, dites-moi quel serait 
votre désir, soit de rester où vous êtes, soit de venir de 
nos côtés. Il est important que je connaisse en gros vos 
projets, afin d*y subordonner les miens. Sont-ils dépen- 
dants, ou non, de ceux du chef? Est-ce près de lui, ou de 
votre côté, que vous voudriez vous fixer ? et ne préfére- 
riez-vous pas avoir quelque chose en propre et pouvoir 
dire enfin après si longtemps : Je suis chez moi ? Quant à 
moi, je serai trop heureux si je puis allier le bonheur de 
vous voir avec celui de ne pas me séparer d'une bonne 
amie, que j'espère bien et que j'ai Tamour-propre de 
croire que vous aimeriez aussi, si vous la connaissiez. 

Je serais bien curieux, à propos d'elle, de savoir si le 
grand-père vous en a parlé. Longtemps il a craint des 
choses sérieuses ; et je ne sais s'il est encore revenu de 
ses soupçons, je puis dire injurieux pour moi. Car je ne lui 
ai jamais donné lieu de croire que j'eusse une assez mau- 
vaise tête pour être un jeune homme à grandes sottises ; 
et ce serait, ce me semble, la plus grande possible, que de 
contracter un pareil engagement sans l'autorisation de 
ses parents. Je n'y ai jamais pensé. Ayez, cher papa, la 
confiance en moi de me mander s'il m'a jugé sévèrement 
auprès de vous, et mettez-moi à même de me disculper de 
bien des torts imaginaires, qui m'ont été supposés, et que 
le perfide entourage du chef n'a pas manqué d'accréditer 
et d'envenimer autant que possible. Je vous nommerai 
un jour les masques. 

Nous avons appris hier la paix de l'Angleterre ^ On dit 

I. Les articles préliminaires de la paix entre la France et rAngleterrc, 
«ignés à Londres le i*' octobre 1801. Le Moniteur du 14 vendémiaire an X 



8 OCTOBRE 180I. 103 

cette noayelle officielle, et les réjoaissances bruyantes en 
Alsace nous font présumer qu'elle est hors de doute. Les 
conditions seront intéressantes à connaître. Voici donc 
un grand moment arrivé, et Touyerture d'une autre scène 
où il faudra tâcher de prendre part. Les armes françaises 
vont changer de but, et les révoltes de Passwan-Oglou < 
seront, sans doute, avant peu soutenues et protégées par 
une armée de cinquante mille Républicains. Déjà des 
troupes filent en Italie, et Ton y prépare un embarque- 
ment. L'empereur des Romains vient de rassembler une 
armée d'observation sur la frontière de Moldavie. Les 
Russes prendront part à cette nouvelle guerre ; et c'est 
avec eux, ce me semble, qu'il serait agréable d'aller nous 
amuser, l'été prochain, si ma politique prend la tournure 
que je pense. La paix de l'Angleterre ne me parait qu'un 
coup de politique adroit pour rétablir la guerre sur le 
continent. Il faut de l'occupation à la nombreuse armée 
française. Sa stagnation dans l'intérieur serait trop fatale 
à Bonaparte pour qu'il la souffre : la paix avec l'une le 
force donc à faire la guerre à l'autre. Nous verrons sous 
peu si je me trompe. 

Charles Damas, qui, à mon départ de Graz, est allé 
voir le Roi à Varsovie, mande, il y a deux jours, que le 
lendemain il va, avec toute la ville, à la triste cérémonie 
qui doit mettre une barrière éternelle entre le monde et 
M™ la princesse Louise ^, Il ne s'explique pas davantage ; 

(6 octobre) en donne le texte. La nouvelle de la signature parvint, à Paris, 
le 6oir du 3 octobre. 

1. Passwan-Oglou avait obligé, en 1798, la Porte ottomane à lui abandon- 
ner le pachalik de Widin. Trouvant un refuge assuré dans cette forteresse* 
située sur le Danube entre la Serbie et la Valachie, il s'efforçait, par des 
révoltes continuelles, de conquérir son indépendance. Ces mouvements 
étaient surveillés par l'Autriche et par la Russie; mais le bruit de prépa- 
ratifs pour une intervention française était controuvé. 

2. La princesse Louise, qui était logée dans an couvent à Nieswitz en 



Io4 LB DUC d'eNGHIEN PENDANT LA PAIX. 

ce qui me laisse, d'après ce que mon grand-père me mandait 
encore dernièrement, une faible lueur d*espérance que ce 
n'est qu'une prise d'habit, et point encore une prononcia- 
tion de vœux définitive. Je le saurai très incessamment, 
car il arrive sous peu de jours. Sans doute elle en aura 
instruit ou son père ou vous. — Adieu, cher papa, je vous 
embrasse et vous aime de tout mon cœur. 

Je viens de louer une petite chasse tout près d'ici. Je 
m'y amuse de temps en temps ; j'ai deux chiens courants 
excellents, surtout pour le chevreuil et le lièvre. Je les 
conserverai soigneusement, dans l'espérance de les faire 
chasser devant vous quelque jour. Puisse le ciel faire que 
ce soit bientôt ! 

Je vous en prie, occupez- vous du pauvre chevalier de 
Cheffontaines, qui est avec moi et n'a absolument rien à 
espérer pour l'avenir, ni dehors ni en France. Obtenez 
une pension pour lui, si modique qu'elle soit, du gouver- 
nement; vous m'obligerez autant que lui. 

Vous savez, sans doute, l'établissement de M. et de 
M"*« d'Ecquevilly ' chez le général-major de Fresnel, en 
Hongrie 2. Us s'y plaisent beaucoup et y sont très écono- 
miquement. M"* de Rohan reçoit souvent de leurs nouvelles. 

(Arch. de Chantilly.) 

Lithuanie depuis le mois d^août 1799, en sortit après la mort de Paul I*', 
et, pour se rapprocher de Louis XVIII, vint s'enfermer dans un monas- 
tère de Bénédictines du Saint-Sacrement, à Varsovie. Elle s*y trouvait en 
Juillet 1801. Elle y prit l'habit le 21 septembre (lettres de la princesse à 
Ck>ndc, du a6 septembre; à Bourbon, du 18 octobre). Elle ne devait pronon- 
cer ses vœux que Tannée suivante. 

I. Uennequin, marquis d'Ecquevilly (Armand-François), né à Paris en 
1747* Maréchal de camp en i;88, il émif^ra en 1791, et, sous le titre de maré- 
chal général des logis de la cavalerie, remplit les fonctions de chef d'état- 
major de cette arme pendant toutes les campagnes de Condc. 
** € Le comte de Fresnel, général-major au service d'Autriche, mon pa- 
n^avait offert un asile à Tyrnau, petite ville de Hongrie à dix lieues 
bourg, où 11 se trouvait employé. Je partis le 4 [juin 1801J pour m'y 
... » (EcquerUly, III, M.) 



i6 OCTOBRE i8ox« io6 

56. — ElfGHIKN ▲ Q>NDé 

Kitenheixn, i6 octobre [1801]. 

Je n'ai pas youla laisser partir d'Ollone ', cher papa, 
sans TOUS renouveler, par cette occasion sûre et prompte, 
lliommage de ma respectueuse tendresse. (Test là Tunique 
but de cette lettre; car Tuniformité de la vie que je mène 
ici, et Tabsence totale de nouvelles, fait que je n*ai rien à 
TOUS apprendre depuis ma dernière lettre. 

Nous sommes ici dans 1* attente des détails des condi- 
tions de la paix, que nous ne connaissons qu imparfaite- 
ment par les papiers français. J*augure assez bien pour 
nous de cette stagnation momentanée. Outre qu*il n*y 
aura plus de prétexte pour ne pas arrêter définitivement 
notre sort, la paix ouvre une nouvelle carrière politique 
et doit amener des changements avantageux, puisque tout 
allait au plus mal pour notre cause pendant sa durée. 
Uinaction de Tarmée peut amener des troubles dans l'in- 
térieur; Tobligation de l'employer peut donner lieu à 
une nouvelle guerre, plus heureuse; enfin, tout change- 
ment ne peut qu^être heureux, et j'ai vu arriver cette paix 
avec plaisir. 

La tranquillité sur mer et la facilité du passage va, 
j'espère, aussi vous ramener bientôt, cher papa, sur le 
continent. Une grande quantité de malheureux attendent 
votre retour comme le Messie. On en espère, sinon un 
soulagement dans le moment, du moins une espérance qui 
soutient et sert à supporter les maux présents. La facilité 



I. Le comte d^Ollone {Alexandre'PAu\)t né en 1788, mort en i8aa. Aide de 
camp du comte de Viomenil en Amérique, en i^, il émigra en i^i et fit 
tontes les campagnes du corps de Condé. Au moment du licenciement, U 
commandait le a* escadron des dragons d'Enghlen. ~ D'Ollone se rendait 
alors en Angleterre pour aller servir en Portugal. 



Io6 LE DUC d'eNGHIEN PENDANT LA PAIX. 

est grande pour rentrer > ; mais peu de monde s'y fie, 
quoique beaucoup en aient bien envie. 

Je n'écris pas à mon père, lui ayant écrit il y a peu de 
jours. Permettez qu'il trouve ici le sincère hommage de 
ma tendresse. 

Vous plaisez-vous en Angleterre, cher papa ? Qu'y faites- 
vous? Quelles sont vos occupations, vos délassements? Si 
Gontye était aimable, il m'écrirait quelquefois, comme je 
l'en ai prié ; mais je suis accoutumé à ses rigueurs et je n'es- 
père que par vous des détails sur ce qui vous intéresse. 

(Arch. de Chantilly.) 

67. — Enghien a Marans 

A Ettenheim, ce vendredi 16 octobre [1801]. 

N'ayant fait qu'écrire toute la matinée, mon cher, pour 
expédier d'OUone, vous n aurez de moi qu'un petit mot, 
bien court. J'attends avec impatience votre réponse à ma 
dernière lettre qui, j'espère, vous aura dans tous les cas 
été agréable. Si vous désirez conclure le marché que je 
vous propose, il faudra aviser aux moyens de le termi- 
ner, et je vous en indiquerai plusieurs. Je crains que des 
affaires indispensables d'intérêt en France ne vous retien- 
nent dans la partie du monde que vous habitez : dans ce 
cas, croyez à mes regrets et ne craignez pas de me le dire 
franchement. 

N'oubliez pas de me mander en détail ce que l'on a dit 
de moi, à l'arrivée du chef; de quelle manière on m'a 
jugé, dans l'extérieur et dans l'intérieur de ma conduite. 
n y a des gens qui toujours ont eu l'air de m'être très 
attachés, et desquels je me méfie pourtant. Je voudrais 
avoir des données pour les mieux connaître. 

*igtH en Fiance restait interdite ; mais, à ce montent, 

le. 



30 OCTOBRE l8oX. IO7 

Que pensez-YOus de cette paix ? Gomme toat allait au 
plus mal, je la vois avec plaisir, et je crois qae tout chan- 
gement ne peut qu*être avantageas pour la bonne cause. 

Je mène ici une vie monotone, mais agréable. La chasse 
et Tamitié partagent mon temps agréablement. Je sois 
bien logé, économiquement, établi à portée de Strasbourg, 
où l'on trouve tout ce dont on a besoin. Je passerai on 
hiver heureux et tranquille, si rien ne le trouble ; et je 
commence à l'espérer. 

Une guerre étrangère, de grandes révoltes dans ce qui 
fîit ma patrie, voilà les deux choses qui pourraient me 
faire désirer de sortir de mon asile. Mais je vous avoue 
que le service de mon Roi, ou mon amour^propre mili- 
taire, sont les deux seuls motifs qui pourraient m*enlever 
à la douce tranquillité et à la liberté dont je jouis depuis 
le départ du chef. — Adieu, mon cher, croyex à ma tendre 
amitié et payez-moi de retour. 

(Arch. de Beaudiment.) 

58. — GoNDÉ A Enghibn 

Londres, le 90 octobre 1 1801. 

Il m' arrive, mon cher ami, pour vos lettres, précisé- 
ment ce qui vous est arrivé pour les miennes : je viens de 
recevoir à la fois vos deux lettres de Graz et d*Ettenheim. 
Je savais vos courses en Tyrol. Gelle de Farchiduc Jean • 
était nécessaire à la défense future des États de TEmpe- 
reur ; mais elle n'aura vraisemblablement pas un objet 
d'utilité bien prochain, d'après la paix générale, dont je 



X. La date doit être du la et non du 90 (yoir le commencement de la 
pièce n* 59). 

9. L'archiduc Jean avait reçu le commandement de Tarmée autrichienne 
d'Allemagne, au commencement de septembre 18001. U arait dû le céder à 
Tarchlduc Charles, après la bataille de Hohenlinden. 



I08 LE DUC D*ENOHIEN PENDANT LA PAIX. 

voas fais mon compliment de condoléance. Quant à moi, 
je ne crois pas qu^elle soit aussi funeste pour nos intérêts 
qu*on se l'imagine : avec de la sagesse et de la patience, 
il est possible qu'on s'en tire encore, et surtout ceux qui, 
comme tous, ont du temps devant eux pour attendre. 

Depuis la paix, depuis toutes les paix, car en voilà 
quatre en quinze jours ^ il n'y a plus ici de nouvelles inté- 
ressantes. Monsieur, votre père et moi, nous allons quit- 
ter Londres sous quinze jours, Monsieur ayant pensé avec 
raison qu'il pourrait être embarrassant, pour le gouverne- 
ment et pour nous-mêmes, de nous trouver souvent en face 
de l'ambassadeur de la République ^, Monsieur va à Edim- 
bourg, et nous, à une campagne que je louerai. 

Nous recevons des habitants de toutes les classes de ce 
pays-ci, depuis que nous y sommes. — Je vous embrasse. 

{Mém. de la maison de Condéy II, 3a3.) 

59. — Enghien a Condé 

Ettenheim en Brisgau, 3o octobre [i8ox]. 

J'ai reçu, cher papa, votre lettre du 12 bien prompte- 
ment. Vous vous trompez sur ma façon de penser relati- 
vement à la paix. Que pouvait gagner notre cause à la 
guerre de l'Angleterre ? rien du tout. Elle prolongeait, au 
contraire, nos malheurs. Je la vois avec un double plaisir : 
car j'en espère aussi votre prochain retour sur le conti- 
nent, ainsi que celui de mon père ; et puis nous lui devons 
encore la décision définitive de nos affaires pécuniaires, 
que vous m'annoncez. Sans doute, j'ai tout lieu d'être con- 



I. Le Moniteur avait annoncé la paix de la France avec le Portugal du 
39 septembre, avec la Russie du 8 octobre, et des préliminaires avec la 
Porte ottomane du 9 octobre. 

a. >f. Otto, qui venait de négocier et de signer les préliminaires de 

Londres. 



3o OCTOBRE 180I. 109 

lent et je suis traité fort au-dessus de mon mérite '. ATec 
de Tordre et de Téconomie, mon père et moi nous serons 
bien. Mais tous, cher papa, avec votre maison nombreuse, 
vos charges, vos dettes, les intérêts que tous payez, les 
avances que vous avez faites de tous côtés, je trouve que 
vous serez bien gêné, surtout si vous vous décidez à passer 
rhiver dans un pays aussi cher, sous tous les rapports, 
que doit Têtre pour vous l'Angleterre. Vous ne me mandez 
pas au juste ce que vous avez; et je vous en veux de ne me 
l'avoir pas dit, puisque vous ne doutez pas du profond in- 
térêt que ce qui vous touche m'inspire : mais, si ce que 
Ton me mande d'un autre côté est vrai, c'est bien peu, 
bien peu. Lorsque nous serons économiquement réunis 
dans quelque coin de la terre, j'espère qu'en réunissant 
nos moyens, nous pourrons peut-être parvenir à retirer, 
sinon tout, du moins en partie, les objets de Hollande ^ qui 
coûtent si cher. Croyez que je me ferai un véritable bon- 
heur d'y contribuer. 

Je vais, avec chagrin, annoncer aux demandants qu'ils 
ont peu d'espoir d'obtenir '. J'espère toujours que ceux 
auxquels vous paraîtrez vous intéresser particulièrement 
seront plus heureux. De ce nombre sera, je l'espère, le che- 
valier de Cheffontaines, qui n'a rien au monde que l'espoir 
en vos bontés et la certitude des miennes, qui le font aller, 
en attendant une petite pension qui le rendrait si heureux. 

Vous ne devez pas être inquiet, cher papa, de la ma- 
nière dont je me conduis avec les Républicains, nos voi- 
sins 4. Premièrement, on n'en voit pas un; secondement, 

I. Sa pension avait été fixée à i5o gainées par mois. 
3. Allusion à des emprunts faits autrefois en Hollande pour subvenir à 
Tarmée des Princes. 

3. Le gouvernement anglais s^étalt refusé JusquMci à ajouter aucun nom 
à la liste des pensionnés. 

4. Les troupes françaises, sous le général Walter, qui étaient rentrées 



IIO LE DUC D*BNGHIBN PENDANT LA PAIX. 

ma façon de penser est trop ferme, trop invariable, pour 
que je puisse un instant supporter Tidée d'une liaison avec 
de pareils gueux. J*aime, je traite bien le soldat, parce 
qu'il est brave et ignorant des horreurs qu'il sert. Je mé- 
prise, à commencer par le Premier Consul et à unir par 
le dernier employé dans le gouvernement, tout ce qui est 
à même de connaître la Révolution, et qui est assez vil et 
assez criminel pour la servir. Vous m'avez appris à être 
fier de ma façon de penser; je le suis encore davantage, 
plus je la vois s'affaiblir dans ce qui m'environne. Je 
mourrai bien pur de ce côté-là, je vous en donne ma pa- 
role d'honneur. 

Je reçois assez exactement des nouvelles du bon An- 
theaume. Il a éprouvé de grandes difficultés et des retards 
dans ses affaires pécuniaires, occasionnées par des dénon- 
ciations continuelles, desquelles il s'est adroitement et 
heureusement tiré jusques ici. Mais il ne me fait pas en- 
core espérer un prompt retour ; ce qui me fâche, quoique 
j'aie tout lieu de me louer de son successeur. Antheaume 
me manque cependant en beaucoup d'occasions. 

Le comte Charles de Damas, qui est à Varsovie, me 
mande dernièrement qu'il a assisté, ainsi que le Roi et 
toute la famille, à la triste cérémonie qui a mis une bar- 
rière éternelle entre le monde et M°« la princesse Louise. 
Il ne m'explique pas davantage si elle a définitivement 
prononcé ses vœux : daignez m'en instruire, cher papa. 

Oserai-je vous prier de dire bien des choses de ma part 
à mon père ; je lui ai écrit dernièrement par d'Ollone. 
Adieu, cher papa : en attendant votre retour, que j'espère 



dans le Brisgau depuis le mois de mai 1801. Malgré les réclamations de 
TAutriche, cette occupation devait être maintenue jusqu^à ce que le duc de 
Modène eût pris possession de ce pays, qui lui était attribué comme in- 
demnilé de ses États en Italie. 



lO ROySMBRB l80X. III 

prochain, receyez ayec bonté Thommage de ma respec- 
tueuse tendresse. 

(Afeh. de CaumiiUy.) 

60. — Enghibn a Bourbon 

Ettenheim, ee 10 noyembre 1801. 

J'ai toujours attendu de vous mander, cher papa, de ne 
plus adresser vos lettres au cardinal. A présent que je 
suis arrivé et établi, adressez-les-moi directement : les 
postes sont exactes dans cette partie. Je vous dis tout cela 
de suite, parce que voilà deux lettres que j'oublie de vous 
en parler, pour avoir voulu ne vous le dire qu'à la fin. 

Quelle triste lettre que votre dernière du a3 octobre > I 
Quoi ! vous voilà déterminé à passer encore l'hiver en 
Angleterre. Plus d'espoir de vous embrasser cet automne! 
Je m'en étais bien flatté, et je jouissais du bonheur en idée 
de vous chercher dans ces environs un établissement 
agréable, commode, une chasse, le voisinage d'une ville, 
enfin tout ce que j'aurais cru pouvoir vous plaire ou vous 
être agréable. Au lieu de cela, vous voilà cherchant à 
louer à la campagne une maison, obligé de quitter une 
ville où l'on va fêter et choyer nos ennemis. Eh I bon Dieu, 
pourquoi ne pas être revenu par ici ? On n'entend parler 
ni d'ambassadeurs, ni de fêtes, ni d'aides de camp du 
Premier Consul ^. On y est libre d'aller, de venir ; per- 
sonne ne prend garde à vos pas. Enfin, je suis sûr qu'à 
la vie sauvage près que vous savez qu'il faut mener en 
Allemagne, puisqu'il n'y existe pas de société, vous vous 
plairiez dans ces environs. 

I. Cette lettre et celle de Condé, de même date, n^ont pas été retrouvées. 

a. L'aide de camp Law de Laurfston, arrivé le 10 octobre à Londres avec 
la ratification du Premier Consul, avait été Pobjet d*une bruyante ovation : 
ses chevaux ayant été dételés dans la rue, sa voiture avait été traînée par 
le peuple (dép. d*Otto du 19 vendém. ; Moniteur des sa et aS vendèm.)» 



im LE DUC D*£N6HIEN PENDANT LA PAIX. 

Pardonnez, cher papa, si le chagrin de la triste certi- 
tude que m'a apportée votre lettre semble, par mes expres- 
sions, me faire désapprouver votre résolution. Hélas I je 
dirai de vous comme du bon Dieu : Que votre volonté soit 
faite ! Mais je n'en serai pas moins triste, pas moins affligé 
que cette volonté n'ait pas été tout autre. 11 faut encore 
que vous me pardonniez, pour le désir que je vous té- 
moigne de vous revoir sur le continent, puisque, d'après 
ce que vous me mandez, des liens chers vous retiennent 
encore. Pourquoi donc tout ne s'arrange-t-il pas mieux 
dans la nature ? Pourquoi faut-ii que le bonheur de l'un 
fasse souvent le tourment de l'autre? Pourquoi faut-il que, 
partagé entre le désir de voler à vous et celui de ne pas 
sortir d'ici, je sois forcé, pour obtenir l'un, de renoncer à 
l'autre ? Je le ferai, cependant; car je vous assure que j'ai 
un besoin extrême de vous revoir, de vous embrasser, 
de vous aimer de près. Aimer de loin est si triste. Si vous 
ne venez pas au printemps, je pars; je viens vous cher- 
cher. Vous en serez bien aise, n'est-ce pas? Dites-le-moi, 
cher papa : cela me fait tant de plaisir, quand je m'assure 
qu'une si longue absence n'a point affaibli votre tendresse 
pour votre enfant. 

Soyez donc assez bon pour me donner quelques détails 
ultérieurs sur vos projets. 11 nous est encore impossible, 
me dites- vous, de prendre un parti définitif sur nos éta- 
blissements. Sans doute, je le crois ; mais encore on a des 
projets vagues, peu fondés, qu'un rien dérange. Par 
exemple, si la princesse ^ va en Angleterre, c'est fini : 
mon grand-père ne revient plus. Eh bien ! et vous, reste- 
ricz-vous aussi? Vous m'aviez si bien fait espérer que 
vous repasseriez sur le continent ! Si vous restiez où vous 

neesse de Monaco. 



lO NOVEMBRE 180I. Il3 

êtes, VOUS voyageriez donc en Ecosse i? de là, chez des 
connaissances? Vous n'auriez donc plus de chez vous, et la 
maison de mon grand-père serait la vôtre? Est-ce que cet 
arrangement vous plairait? Vous ne m'avez pas mandé 
comment vous l'aviez trouvé. A-t-il été aimable? Fest-il 
toujours? Il a tout ce qu'il faut pour l'être; mais il ne le 
veut pas toujours : vous le savez comme moi. 

J'aurais pourtant bien des choses à vous dire, quand le 
bonheur voudra que je sois réuni à vous. Si je vous en- 
nuie, vous me ferez taire; ainsi, je vous conterai toujours 
bien, bien des choses, que j'ai sur le cœur. 

Nous n'avons rien de nouveau par ici, ni d'intéressant 
à mander. La brouille de la Prusse et de l'Autriche ^, que 
vous aurez vue dans les gazettes, est le seul événement 
politique qui rompt la monotonie du moment. Je ne parle 
pas du bruit général en Alsace, que Bonaparte va remet- 
tre le duc d'Angouléme sur le trône. Ce bruit n'est, je 
pense, fondé que sur un désir général d'avoir un roi, qui 
se manifeste dans toute la France, non par bons principes, 
mais parce qu'on n'espère la tranquillité stable qu'avec le 
gouvernement monarchique. Je crois qu'il serait bien 
égal, même à ceux qui se prétendent royalistes, qu'il fût 
légitime ou autre. Le duc d'Angouléme réunit plus de 
suffrages, parce que sa femme ^ a intéressé et est aimée. 

I. On sait que le comte d^Artois habitait Edimbourg. 

a. L^archiduc Maximilien d'Autriche, archevêque-électeur de Ck>logDe et 
évêque de Mûaster, étant mort le oj juillet 1801, la cour de Vienne, au 
lieu d'attendre que la question des sécularisations fCit résolue, avait poussé 
le Chapitre de Munster, puis celui de Cologne, à élire à ces sièges l'archi* 
duc Antoine, et elle sollicitait à Rome des brefs d'éligibilité pour ce prince. 
— La Prusse, opposée à l'influence que les principautés ecclésiastiques 
donnaient à TAutriche dans l'Empire, venait de faire occuper l'évêché de 
Munster. 

3. Marie-Thérèse-Charlotte de France, née en 1778, fille de Louis XVI, 
avait épousé depuis deux ans son cousin, fils aîné du comte d^ Artois. Le 
mariage s'était fait le 10 juin 1799 à Mitau, sous les yeux de Louis XVIII, 

CORRBSPONDANCB DU DUC d'eNOHIEM. 8 



ii4 i^ DUC d'enghirn pxndant la paix. 

La chose se pourrait faire sans secousse, sacs guerre ci- 
vile, si Bonaparte y donnait la main. Mais je suis loin de 
croire à cet usurpateur des vues aussi droites. Je ne le 
crois qu'ambitieux; et son ambition fera sa perte, car il 
n'est pas aimé, même de l'armée. 
(CrÉtloeau-Jol;. U. Xi.) 

Si. — ËNGHIEN A CONDÉ 

Ettenheliii, ce mardi lo noTembre [1801 ). 
J'ai reçu exactement, cher papa, la lettre de change que 
vous avez eu la bonté de m'euvoyer, jointe à votre lettre 
du a3 du mois dernier. Mais, si cet envoi m'a fait quelque 
plaisir, la détermination que vous avez prise de louer une 
maison de campagne dans les environs de Londres m'a 
fait en revanche bien de la peine. J'espérais que, nos af- 
faires pécuniaires terminées, vous repasseriez incessam- 
ment sur le continent. Les gazettes l'avaient annoncé; et, 
lorsqu'on m'a remis votre lettre, j'espérais trouver la con- 
firmation des bruits publics et la certitude de vous em- 
brasser encore, avant la fermeture des ports par les glaces. 
Mais, tout au contraire, je vous vois faire des préparatifs 
pour l'hiver. Je m'en afllige, ainsi que plusieurs de vos 
anciens serviteurs, qui sont ici et qui conservaient le 
mSme espoir que moi. Soyez donc assez bon, cher papa, 
pour me mander iiuclqiics dûtailji sur les raisons qui vous 
ODl déterminé fi prolonger votre séjour, et sur les circous> 
I tpji peuvent l'iibréger, ainsi que sur vos directions 
cas de retour. Je sais que rien ne peut 
IjREti^ rpielques doonéeSi quelques probabilités 
it^iuouts Mfltefnsnts, j'ai besoin de 

It «Ingulicr et ploi B'*^^ 



10 NOVKMBRX 180I. Il5 

cette marque de confiance de votre part, pour pouvoir aussi 
former mon plan de marche. Quoique la vie que je mène 
ici soit agréable pour moi, tranquille, uniforme mais 
douce, je saurai facilement y renoncer, si ce n'est qu'à ce 
prix que je puis acheter la réunion totale. Croyez- vous 
que mon père se décide facilement à quitter F Angleterre ? 
N'a-t-il pas conservé quelques restes du vif intérêt qui l'y 
retenait depuis quelques années? On m'avait mandé qu'il 
n'existait plus rien de ce côté : vous aurez été à même de 
voir si cela était vrai. Je serais aussi curieux de connaître 
votre opinion sur M[arans], dont je vous ai lu plusieurs let- 
tres, et si vous avez toujours conservé celle que vous en 
aviez, qui lui était avantageuse. Je suis bien éloigné d'être 
aussi content de deux jeunes gens auxquels je m'intéres- 
sais, comme vous le savez. GhefTontaines et Jonville vien- 
nent de me planter là, pour rentrer en France, avec des 
manières qui m'ont déplu, surtout d'après l'extrême bonté 
que je leur ai toujours témoignée, et sachant fort bien que 
rien ne me déplaisait davantage que ces voyages en 
France el ces ménagements à garder avec la République. 
Ce siècle est celui des ingrats : on ne devrait pas être 
étonné d'en rencontrer sur son chemin. 

Depuis mon départ de Graz, je n'ai point entendu par- 
ler de Vassé. Il me demanda à cette époque de voyager de 
son côté, et de l'argent pour sa route. Il me dit qu'il 
allait du côté de Francfort, où il avait donné rendez-vous 
à sa femme. Depuis, un arrivant de Lyon m'a assuré l'y 
avoir rencontré : je ne sais qu'en croire. Je lui garderai 
son argent jusqu'à ce que je sache où le prendre. 

Comment vous habituez-vous à la vie de Londres? Elle 
doit être bien opposée à celle que vous avez menée toute 
la guerre. Vous allez, me dites- vous, chasser chez deux 
lords : ces chasses vous amusent-elles? Avez- vous trouvé 



Il6 LE DUC D*BNGHIBN PENDANT LA PAIX. 

des armes commodes pour tirer? Je voudrais tant con- 
naître votre vie, vos occupations ! Il faut que Contye ait 
bien peu d'envie de me faire plaisir, pour ne m'avoir pas 
encore écrit, moi qui l'en ai tant prié à Vienne. J'avoue 
que cela n'est pas aimable à lui. Ayez la bonté de l'en 
gronder, et de lui ordonner de me faire un volume sur 
tous ces objets, qui m'intéressent. 

Aujourd'hui, nous avons eu grande canonnade en Al- 
sace pour les fêtes de la paix. Il y aura, dit-on, du train à 
Strasbourg. En général, en Alsace, il n'est question que 
du duc d'Angoulême. C'est lui que l'on porte au-dessus 
de Bonaparte. Ce bruit est général dans tous les arrivants. 
On le veut pour roi ; on le dit hautement ; tout le monde 
le désire; mais personne ne fait un pas, et Ton y attend 
avec confiance que le Premier Consul fasse le premier. 
S'il le fait, je l'estimerai et l'admirerai ; jusques ici, il trou- 
vera bon que je le méprise comme un gueux et un usur- 
pateur heureux. 

L'humeur de la Prusse contre l'élection de Miinster et 
de Cologne nous occupe en ce moment : cette affaire ne 
parait pas encore arrangée. Les démissions demandées 
par le Pape sont aussi les conversations favorites de nos 
politiques. On parle du refus de treize évêques, dont un est 
très marquant i. Cela va faire un schisme dans l'Église. 
Quel chaos et quel malheureux siècle ! Il faut être bien pré- 
destiné, pour arriver juste dans un moment comme celui-ci I 

Je vous embrasse, cher papa, et vous prie de ne jamais 
douter de ma respectueuse tendresse. 

(Areh. de Chantilly.) 

I. Cet treiie reAisants formaient la majorité des évêques français réfu- 
6* Aa«l«t«rMi. AI is, les premiers, en demeure de se démettre de leurs 

«sser au Pape, le a^ septembre, de Londres, une 
•"er leur attitude. — Le prélat t très marquant », 
fonte ruchevAque de Narbonne. 



3o NOVEMBRE 180I. II7 

63. — Enghien a Marans, à Londres 

A Ettenheim, ce lundi 5o novembre [1601]. 

Je reçois à Tinstant votre lettre du 6 de ce mois, mon 
cher; et comme vous me paraissez avoir le désir de rece- 
voir encore une fois de mes nouvelles avant de rentrer 
en France, je m'empresse d'y répondre. Je souhaiterais 
d'avoir à vous ofirir l'équivalent de ce que vous paraissez 
attendre des débris de votre fortune ; alors je vous pres- 
serais vivement de me donner la préférence. Mais comme 
je suis loin d'être aussi heureux, je me borne aux regrets 
de vous voir aussi prendre un parti qui me peine toujours 
à voir prendre aux personnes pour lesquelles j'ai de l'ami- 
tié. Car je ne vous cacherai pas, mon cher, que je désap- 
prouve que l'on se croie dégagé de tout parce que la paix 
est faite ; et que, jusques à présent, je ne vois détruites au- 
cune des raisons d'honneur qui nous ont fait abandonner 
notre patrie et notre fortune, pour rester fidèles à notre 
Roi et à nos serments. Pardonnez-moi cette réflexion; 
mais je ne vous cacherai pas ce que j'ai dit tout haut à 
qui a voulu l'entendre, à plus forte raison à vous, pour qui 
j'ai estime et amitié. 

Je ne trouve donc rien de changé en 1801 à ce qui nous 
a forcés, par honneur, de tout abandonner en 1789, ex- 
cepté l'opinion, qui s'est avilie par le contact de nos enne- 
mis, et par les absurdes jugements et raisonnements de 
nos amis sur notre cause, qu'ils ne comprennent aucuns, 
ou qu'ils feignent de ne pas comprendre, de peur d'être 
obligés de nous estimer et de nous servir comme ils le 
devraient, et comme la peur qu'ils ont tous de la Républi- 
que les en empêche. On nous a tant répété que nous 
étions des sots, que nous avons fini par le croire. On nous 
a dit, en France, que nous étions des traîtres à notre pa- 



Il8 LB DUC D'BNGniBN PENDANT LA PAIX. 

trie, et l'on est parvenu k rendre beaucoup de nous hoa- 
leux de leur conduite. Pour moi, j'en fais ma gloire, 
rien ne m'en fera changer. J'aimerais mieux être soldat, 
si je n'avais d'autre moyen de vivre, que de me soumettre 
à la République. Que de honte, de déboires, d'ignominie, 
pour celui qui rentre en France ! Quoi ! il faut aller sup- 
plier, mendier la protection de tous les gueux employés 
qui ont dilapidé vos biens, fusillé, guillotiné vos parents; 
il faut se soumettre, prêter serment de fidélité < au gouver- 
nement qui s'est établi sur le trâue de nos rois en faisant 
mourir notre malheureux et vertueux Loais XVI ! 

Il faut! il faut ! que d'il faut je pourrais ajouter! Mais 
je vous y attends, mon cher : vous partez, vous allez vous 
y trouver. J'attendrai que vous m'envoyiez une adresse 
pour vous y écrire. Mandez-moi la vérité, et si vous me 
mandez que vous y pouvez tenir, que l'air qoe vous respi- 
rez ne vous parait pas empoisonne, que vous vous y fixez 
jiisques à ce ijuc des occasions de servir votre Roi vous ap- 
pellent de nouveau (comme le disent tant d'autres), je vous 
retire ce titre dont je vous ai cru digne. Car l'homme sou- 
mis à la République, par quelque motif que ce puisse être, 
ne peut Hre l'ami de l'ennemi le plus implacable, le plus 
irréconciliable de la France criminelle, rebelle et maudite. 

Je serai bien aise de vous voir; je le désire beaucoup; 
mais le chemin que vous prenezcst terrible. En attendant, 
mon cher, je vous préviens que vous pourrez m' écrire 
par Antheaume. Il faut lui adresser à « M°" Surval, à 
Franciadc, département de la St'ine ». et sur la première 
enveloppe : s pour M. Snint-Maiir. par Strasbourg. » 

I» Iftwlftlto^^W !» '" i"1>i''- 1^ ]M [Miiintinn de la UstedcB fmiRTé» 

Hitt^^MÉM^Htou" i i'.iir.^lii|>roDaMMdetldélitiala 

JOâ^^^^^^^^Hw* AiriuHliti: bï UuuvBUdudéeparleiinilBrés. trëi 



I*' DÉCEMBRE 180I. II9 

Adieu; mandez-moi donc s'il est question de Malte pour 
le grand-père * : on le dit par ici. Et puis, s*il compte se 
fixer là, et si, au printemps, il y a quelque espérance de 
faire venir mon père par ici. 

(Arch. de Beaudiment.) 

63. — Enghien a Gondé 

A Ettenbeim, ce i*' décembre [iSoi]. 

Les lettres mettant près d'un mois en route pour arriver 
jusques à vous, cher papa, je m'y prends d'avance, pour 
vous prier de recevoir avec bonté les vœux que je forme 
et n'ai cessé de former pour votre bonheur. Croyez qu'ils 
sont sincères; et puisse Tannée qui va commencer, si 
elle ne nous réunit pas sur le sol natal, du moins nous 
réimir en un établissement tranquille et durable, en quel* 
que coin de la terre ! Le départ de M™ de M[onaco] m'en- 
lève le peu d'espérance que je conservais de vous revoir 
cet hiver, et me fait craindre pour l'avenir. Est-ce donc 
un établissement que vous faites en Angleterre, et comp- 
tez-vous vous y fixer? Daignez ne pas me laisser ignorer 
ceux de vos projets que vous voulez confier aux person- 
nes en qui vous avez confiance. Je réclame ce droit. On 
assure que vous avez loué une maison de campagne : est- 
ce pour longtemps? Vous plait-elle ? Est-elle bien éloignée 
de la capitale ? Le pays vous plaît-il? Y êtes-vous agréable- 
ment ? Tout m'intéresse ; et, malgré mes prières réitérées, 
personne de ce qui vous a accompagné ne me fait la grâce 
de m'écrire un mot. Grondez-les, je vous prie, de cette né- 
gligence, que sans doute vous désapprouvez. 

I. L'article 4 des Préliminaires de Londres stipulait que Tile de Malte 
serait rendue à l'ordre de Saint-Jean de Jérusalem et placée sous la ga- 
rantie d'une Puissance tierce. — Comme Condé arait été nommé par 
Paul I*' grand prieur de Tordre, le bruit quil irait s'établir à Malte pou- 
rait ne pas paraître iavraisemblable. 



laO LB DUC D*ENGH1EN PENDANT LA PAIX. 

Qaant à moi, cher papa, mon genre de vie est à pea 
près toujours le même. Mon grand plaisir est la chasse. 
J*en ai loué une passable ; mais les mauvais temps, plu- 
vieux et venteux, qui se succèdent sans cesse, me gênent 
beaucoup. Nous avons appris les désastres que ces vents 
ont occasionnés dans les mers du Nord, et j'ai joui de vous 
savoir arrivé et en sûreté. 

Si vous m'envoyez encore quelque lettre de change, cher 
papa, je vous prie de vouloir bien y faire spécifier la va- 
leur de la livre sterling, ainsi qu'elle est spécifiée pour 
tous les pensionnaires de votre corps, c'est-à-dire «valeur 
de 24 livres de France. » Car, par exemple, sur la der- 
nière que vous m'avez envoyée j'ai perdu près de 14 louis 
d'escompte, de change, de frais, etc., etc.; et la livre ster- 
ling ne vaut plus à Francfort que 22 livres quelques sols. 
Je pense que cette mesure ne peut souffrir de difficulté, 
puisqu'elle a été prise pour tous les pensionnés en Alle- 
magne. Je ne vous aurais pas ennuyé de cet objet, si la 
perte n'avait pas été aussi énorme. Je vous prie aussi de 
faire adresser dorénavant sur un banquier de Fribourg 
en Brisgau, au lieu d'un de Francfort; car il y a encore des 
frais pour lui faire faire ce second voyage. 

Nous sommes ici dans la stérilité la plus complète de 
nouvelles. J'attends, sous peu de jours, le comte Charles 
de Damas qui arrive de Varsovie et de Vienne, où il a 
passé quinze jours avec Roger ^. 

J'ai trouvé au moins maladroit, aux conseils de certains 
évoques ^ , de les empêcher de donner leur démission 

I. Le comte Roger de Damas, frère du comte Charles. 

3. Le duc d'ËDghien parle ici des évêques français réfugiés en Allemagne 
et qu'on sollicitait d'imiter les treize évoques, réfugiés en Angleterre, qui 
venaient de refuser leur démission. Il se trouvait engagé à blâmer ces 
refus, parce que le cardinal de Rohan, par lettre du 27 octobre, venait de 
se démettre de la partie française de son vaste diocèse. 



l8 DicSMBRB 180I. lai 

comme les antres. Gela fera, je crois, on mauvais effet dans 
l'intérieur. Dites-moi votre avis à ce sujet. — Adieu, cher 
papa, je vous embrasse et vous aime de tout mon cœur. 

Les chasses vous ont-elles amusé ? 

M. Streisch, ancien employé dans Fétat-major de la ca- 
valerie de votre corps, me prie de faire passer cette lettre 
importante à un de ses parents. 

(Areh. de Chantilly.) 

64* — Enohisn a Boubbon 

Ettenheim, ce 18 déeembre [1601]. 

Je m'y prends d'avance, cher papa, pour vous prier de 
recevoir avec bonté les vœux de votre enfant pour la nou- 
velle année qui va commencer. Puissiez-vous être aussi 
heureux qu'il le souhaite, et puisse cette année voir opérer 
une réunion stable et si désirée ! J'espérais de vos nou- 
velles chaque jour, et je retardais toujours à vous écrire, 
pour vous répondre et vous accuser la réception de votre 
lettre. Mais jusqu'ici j'ai espéré en vain; et sans doute 
les tempêtes et les vents ont retardé les lettres; car voici 
bien longtemps que je n'aide vos nouvelles et de celles de 
mon grand-père. J'ai écrit, il y a dix à douze jours, à ce 
dernier ; je lui parle d'une chose intéressante pour mes 
affaires pécuniaires ; je répéterai ce détail dans le cas où 
ma lettre se trouverait égarée. Je vous prie instamment, 
cher papa, de faire en sorte que l'on remédie à ce déficit. 

La livre sterling baisse chaque jour en Empire. Sur la 
dernière lettre de change, que mon grand-père m'a en- 
voyée, j'ai perdu plus de i4 louis sur le change, et aujour- 
d'hui j'en perdrais ao environ sur la même somme. J'ai 
donc prié mon grand-père de vouloir bien faire insérer, 
sur les premières lettres de change qu'il m'enverra, ainsi 
que cela se fait généralement pour tous les pensionnés de 



122 LE DUC D'eNGHIEN PENDANT LA. PAIX. 

son corps : « La livre sterling, valeur de a4 livres de 
France. x> Gela ne peat souffrir de difficulté, puisque cette 
mesure, du consentement des commissaires anglais, a été 
prise pour tous les pensionnés. 

Nous n'entendons journellement parler que des désas- 
tres occasionnés par les dernières tempêtes. Je suis bien 
heureux de savoir mon grand-père arrivé : il aurait pu se 
trouver, quelques mois plus tard, en mer pendant ces ter- 
ribles coups de vent. M°^ de M[onaco] n'en aura-t-elle 
pas souffert? Les gazettes nous font ici beaucoup de contes 
sur elle : je ne sais ce qu'il faut croire de tout cela. 

J'espère toujours, cher papa, dans votre première lettre, 
pour m'instruire de quelques données pour l'avenir. Il 
n'y a rien de changé à ma position : mes vœux sont tour- 
nés sur vous, sur votre marche, et j'attends le printemps 
avec impatience. Le comte Charles de Damas arrive, 
avant-hier, de Varsovie ; il a assisté à la prise du voile 
blanc de ma tante. Dieu merci, ce ne sont point encore 
ses vœux qu'elle a prononcés : il lui reste un an. Toute la 
ville était à cette cérémonie : le Roi, M. et M"^ la du- 
chesse d'Angoulême, dont elle avait emprunté les dia- 
mants. La foule était si considérable, que Févêque a été 
obligé de renoncer à finir sa messe, le peuple étant pressé 
et même monté sur Tautel. 

Les évêques refusants se multiplient chaque jour; ils 
forment aujourdhui la grande majorité. Que va produire 
ce schisme ? On assure le Pape en route pour Lyon ', 
où Bonaparte doit avoir une conférence avec lui. Voilà 
toutes nos nouvelles. 

I. Une consulte de Cisalpins avait été convoquée à Lyon, pour le lo dé- 
cembre, afin de discuter l'organisation de leur république. Non seulement 
Pic VII n'y était pas invité, mais il avait engagé le vicaire général du dio- 
cèse d'Imola, dont il restait titulaire, à ne pas se joindre aux députés da 
clergé. 



i5 JANVIER i8oa. id3 

Je Yons embrasse, cher papa» et yons prie de ne jamais 
douter de la respectueuse tendresse de votre enfant. 

Vous seriez bien aimable de m^envoyer, pour étrennes. 
quelques livres de bon thé. 

(Arch. nattonalw.) 

65. — EifOHiBN A Marans, au Blane 

[Ettealieim,] iS janTier [iSoa]. 

Votre lettre du a3 décembre est la première que j*aie 
reçue de vous depuis votre séjour dans la mère patrie. Je 
croyais que votre position ne vous permettait apparem- 
ment pas d'entretenir des correspondances aussi éloi- 
gnées ; et c*est là la cause de mon long silence. Je vous 
remercie des assurances que vous me donnez que votre 
cœur et votre esprit n*ont pas éprouvé de changement : je 
le crois, et c*est un grand plaisir pour moi de pouvoir 
toujours vous compter au nombre de nos amis. Tâchez de 
retrouver vos lettres précédentes, et marquez-moi par 
quelle voie vous les avez expédiées. Il n*est pas naturel 
que je n'en aie reçu aucune. J'espère toujours que vos 
affaires vous permettront de faire la course que vous pro- 
jetez I : bien probablement vous me trouverez au même 
endroit, n'ayant pas Tintention d'en sortir, à moins que 
le printemps n'amène des dispositions différentes. Où 
l'on est bien il faut se tenir, et, dans ce siècle, profiter des 
jours heureux que Ton vous laisse. A coup sûr, ce n'est pas 
od vous me dites que l'on me désire > que j'en trouverais. 
Les nouveaux arrangements me prouvent que j'y serais 
déplacé. Je jouis d'une indépendance qui eût été pour 
moi un supplice si l'on m'avait prouvé que l'on m'ai- 



I. Une course à Ettenheim. 
1. En Angleterre. 



ia4 LB DUC d'enghien pendant la paix. 

malt, et si Ton m* avait dit que Ton me désirait; mais rien 
de tout cela n*a été dit ni fait. Je vous avoue q[ue je suis 
ennuyé et rebuté. 

Pour que vos lettres m' arrivent sûrement et directement, 
il faut m*adresser a à M°^ Charlotte, à Ett[enheim], )> et 
une double enveloppe « à M. Aloys Hog, sous les Grandes 
Arcades, n^* 49i ^ Strasbourg. x> Si vous venez me voir et 
que vous ayez quelques renseignements à prendre, ou 
quelque chose à garder ou à faire passer, etc., etc., vous 
pouvez, pour tout et avec toute confiance, vous adresser à 
ce monsieur-là. Il est commis dans une grosse boutique. 
Tout le monde le connaît dans la ville. Il fait toutes mes 
commissions. 

Je ne pense pas tout à fait comme vous sur la tranquil- 
lité du moment. Je la crois de nature à être troublée d*un 
moment à Tautre : aussi est-il nécessaire pour nous autres 
de toujours être en mesure. En fait de commerce ^ nul 
événement n'est indifférent ; souvent une négligence peut 
vous faire perdre tout le gain de Tannée. Je regrette chaque 
jour, à chaque instant, davantage de n'avoir pas eu, il y a 
quelques années, Tâge que j'ai aujourd'hui : j'aurais fait 
de meilleures affaires, ou je m'y serais cassé le col. 

Adieu, mon cher ; je vous souhaite bonheur, prospé- 
rité, plaisirs et tous les agréments de la vie. Amusez- 
vous; mais pensez quelquefois qu'il vous reste encore 
peut-être de grands devoirs à remplir, et que, dans toutes 
les classes, dans toutes les positions, on peut être utile à 
ses amis dans l'occasion. Il est beau et bien de la recher- 
cher ; il est simple de la saisir quand elle se présente ; 
mais il serait mal ;de s'endormir et de quitter les cartes 



I. Cette lettre étant envoyée en France, les mots à double entente et les 
précautions de style étaient évidemment nécessaires. 



i8 jiarviBR i8o9. laS 

avant d'avoir perda la partie. Passez-moi ces réflexions, 
que le style de votre lettre a fait naître malgré moi. 

(Areh. de Beaadiment) 

66. — Enghien a GoNDé 

Ettenheim en Brisfan, ee 18 JanTier [idoa]. 

La vie monotone qae je mène ici, cher papa, ne me 
permet pas d'avoir des choses nouvelles ni intéressantes 
à vous mander. Je ne prends la plume que pour vous 
réitérer les assurances de ma respectueuse tendresse, et 
pour vous accuser la réception de la seconde lettre de 
change, qui m'est exactement parvenue. J'espère que la 
remarque que je vous ai faite à l'occasion de la perte des 
livres sterling vous aura engagé à prendre quelque me- 
sure favorable à mes intérêts; car la perte ne fait qu'aug- 
menter chaque jour. 

Les papiers publics vous disent établi à la campagne, 
et la lettre que j'ai reçue de Contye, pendant vos courses, 
m'annonce que vous êtes au moment de terminer le mar- 
ché pour louer une belle maison avec un joli parc ; mais 
il ne me mande point pour combien de mois. Dieu veuille 
que cet établissement ne soit pas de longue durée ! Ce 
sera toujours avec joie que je vous verrai retourner sur 
le continent, puisque, tel parti que je prenne pour l'ave- 
nir, je m'y trouverai toujours plus à portée de vous y 
embrasser plus souvent. Je dis tel parti que je prenne, 
parce que je pense que votre désir est que je suive la car- 
rière dans laquelle vous m'avez élevé : ce que l'Angleterre 
ne peut m'offrir ; et pour cela il faudrait donc que, du con- 
sentement de ce gouvernement, je m'attache un jour au 
service de quelque Puissance continentale et son alliée. 
Donnez-moi vos avis sur cet objet. Accoutumé dès l'en- 



Ia6 LE DUC D*BNGHIEN PENDANT LA PAIX. 

fance à l'obéissance à vos ordres, ils me dirigeront toa- 
jours, et je m'y rendrai avec confiance. 

J'ajouterai encore une réflexion. On dit qu'à la pacifi- 
cation générale il sera désigné un lieu de résidence aux 
premières têtes, abandonnées à leur triste sort i. Ce lieu 
ne peut être qu'une retraite tranquille, un port contre la 
tempête. Il me semble qu'il doit être regardé ainsi, sur- 
tout pour moi ; mais qu'à mon âge, je dois encore courir 
la mer agitée, et ne m'y retirer que faute de mieux on à 
un âge plus avancé. Nous sommes si éloignés, qu'il faut 
bien un peu prévoir l'avenir pour nous entendre au pré- 
sent. J'espère donc que vous voudrez bien un peu entrer 
en matière sur ces objets. 

Je joins ici une lettre, qui m'est recommandée, pour 
Gontye, auquel je répondrai un de ces jours. 

Je vous embrasse, cher papa, et vous prie de ne jamais 
douter de la tendresse respectueuse de votre enfant. 
Oserais-jc vous prier d'embrasser mon père de ma part ? 
Je compte lui écrire dans quelques jours. 

Je sais que les d'Ecquevilly sont à Tyrnau, dans une 
extrême pénurie, au moment de manquer du nécessaire, 
et ne calculant aucune ressource pour l'avenir. Cette po- 
sition malheureuse m'engage à vous parler d'eux. Je n'ai 
point eu directement de leurs nouvelles, et je ne suis 
chargé de rien pour eux. 

(Arch. nationales.) 

67. — Enghien a Bourbon 

Ettenheim en Brisgau, ce a février i8oa. 

J'ai attendu chaque jour jusqu'à ce moment, cher papa, 
pour vous écrire. N'ayant point de vos nouvelles depuis 

I. Voir la Partie UI. 



d FÉVRIER i8o9. la^ 

des siècles, j*eii espérais à chaq[ue moment ; mais le temps 
se passe, et je ne yenx pas avoir le tort de tarder plus 
longtemps à voos renouveler llionmiage de ma respec- 
toeuse tendresse. 

Le printemps approche, et je ne vois encore rien de 
décidé sur notre avenir; ce qui m*étonne. Diaprés tout ce 
que j^entends et Topinion de ceux qui passent pour bien 
instruits, on doit croire qu'il sera assigné un lieu de réu- 
nion, où Ton pourra trouver une existence sûre et tran- 
quille. Ce lieu, quel qu'il soit, ne peut, ce me semble, être 
considéré que comme un point central, un port dans la 
tempête, une retraite assurée. Je voudrais bien connaître 
votre façon de voir sur cet objet, votre opinion pour ce 
qui vous regarde ainsi que pour moi. Le métier de mili- 
taire, que j'ai embrassé et dans lequel je me suis extrê- 
mement plu, est celui qui me parait convenir davantage 
à mon rang et à ma position. Je serais désolé de le quitter 
tout à fait, et je crois que vous m'approuverez de ma 
façon de penser sur cet objet. 

Ayez donc la bonté, cher papa, de me mander ce que 
vous pensez que j'ai à faire, soit dans le cas où les choses 
resteraient comme elles sont aujourd'hui, soit que le lieu 
de réunion soit donné ou proposé d'un jour à l'autre. Je 
ne vous cacherai pas que mon désir est de m'attacher au 
service de quelque Puissance, tout le temps où mon Roi 
n'aura pas besoin de moi ; mais, si vous approuvez ce 
parti, je voudrais d'avance être assuré de conserver le 
traitement anglais, qui seul peut me donner la facilité de 
me proposer, puisque je ne serais pas à charge à la Puis- 
sance que je servirais. Vous serez sans doute à portée de 
sonder là-dessus la résolution du gouvernement, et de me 
mander si je puis, dans ce cas, espérer de conserver mon 
traitement. 



128 LB DUC D*ENGHIEN PENDANT LA PAIX. 

Vos réflexions sur tout cela, cher papa ; quelques don- 
nées sur vos projets à venir. Ne voulez-vous donc plus 
reprendre ce métier-là î Ce serait bien mon vœu le plus 
cher. Une raison qui me fait désirer d'entrer à un service, 
est la possibilité que j'y aurais d'être utile et de placer 
plusieurs individus pour lesquels j'ai de l'amitié, et qui, 
si je reste oisif, ne pourront, malgré leur attachement, 
rester auprès de moi. Le plaisir de faire le bien est déjà 
grand, surtout lorsque l'intérêt personnel de ma réputa- 
tion militaire s'y trouve (comme dans ce cas-ci) réuni. 

Dans ma dernière lettre à mon grand-père, je lui dis, 
fort en gros et fort en l'air, une partie des choses dans les- 
quelles je viens d'entrer en détail avec vous. Je lui de- 
mande, en général, s'il n'approuve pas mon goût à rede- 
venir militaire. Il vous aura peut-être parlé de ma lettre; 
mais je ne lui parle de rien de prochain, et cependant je 
crains qu'en attendant trop longtemps, on ne veuille plus 
de celui à qui l'idée d'en faire la demande serait venue si 
tard. Il faut bien d'ailleurs savoir servir pendant la paix 
pour être employé pendant la guerre ; et cette dernière ne 
tardera pas à reparaître dans quelque coin de l'Europe >. 

Voilà, cher papa, matière à une longue lettre, que je 
vous prie instamment de m'écrire au commencement de ce 
printemps, qui me parait être une époque favorable pour 
prendre un parti, que la solidité reconnue du gouverne- 
ment en France me parait devoir nécessiter tôt ou tard. 

(Crétineau-Joly, II, 365.) 



I. Le Premier Consul était revenu de Lyon dans la soirée du 3i janvier 
i8oa. — Les résultats de la consulte de Cisalpins, tenue dans cette ville, en 
augmentant la prépondérance française dans la haute Italie, ne pouvaient 
plaire aux cabinets de l'Europe ; mais, en ce moment, aucune Puissance 
ne jugeait à propos de protester. 



a8 FÉVRIER ET 8 AVRIL i8oa. IQ9 

68. — CioNDÉ A Enghien 

Wanstead-House, ce aB février 180a. 

Mon cher ami, loin d*être d'un avis dont vous n*étiez 
pas vons-môme il 7 a trois mois, puisque vous me mar- 
quiez Fimpatience de vous réunir à nous ', je persiste plus 
que jamais à penser que vous ne devez entrer au service 
d'aucune Puissance. Cela n*est pas fait pour vous, et 
jamais aucun des Bourbons passés ou présents n*a pris ce 
parti. Toutes les révolutions du monde n'empêcheront 
pas, quoi qu'on puisse vous dire, que vous ne restiez jus- 
qu'à la fin de votre vie ce que Dieu seul vous a fait : 
c'est ce qu*il faut bien vous mettre dans la tête. Au com- 
mencement de la guerre, que j'ose croire avoir faite 
comme un autre, j'ai refusé d'accepter aucun grade au 
service de l'étranger ; c'est ainsi que vous devez faire 
vous-même. Cette conduite vous rendrait peut-être l'allié 
des rebelles de la France, et pourrait vous exposer à com- 
battre la cause de votre Roi. 

C'est dans ces sentiments, mon cher ami, que je vous 
écris cette lettre. Que Dieu veuille vous inspirer ceux que 
vous nous devez à tant de titres ! Alors vous mènerez 
une vie heureuse dans votre intérieur, en attendant la 
continuation de votre gloire, et nous en jouirons autant 
que vous-même. — Je vous embrasse. 

{Mém. de la maison de Condé, II, SaS.) 

69. — Enghien a Bourbon 

Ettenbeim, ce 8 ayril [iSoa]. 

Ma lettre d'aujourd'hui, cher papa, ne peut être qu'une 
répétition de mes deux dernières ; car lorsque l'on est en- 

I. Voir p. 89, note i. 

00RRS8POHDANCB DU DUO d'enghien. 9 



l3o LB DUC d'eNGHIBN PENDANT LA. PAIX. 

tièrement occupé d'une idée, on a ie besoin d'eo parler, et 
d'en parler souvent, aux personnes dans lesquelles on a 
confiance ; et, pas plus heureux que la dernière fois que 
je vous ai écrit, je n'ai pas reçu un mot de réponse. J'ai 
pourtant celle de mon grand-père <; mais, comme je m'en 
doutais bien, elle n'est pas favorable à mes vœux. Il suffit 
que je lui témoigne un désir, pour qu'il soit combattu 
avec acharnement, tel qu'il soit. Heureusement, pour cette 
fois, j'ai reconnu avec plaisir qu'il avait été obligé de 
chercher de bien mauvaises raisons à m' alléguer ; ce qui 
m'a prouvé qu'il n'en avait pas de bonnes pour s'opposer 
à mon vœu. Figurez-vous qu'il me cite pour exemple mes 
cousins d'Orléans : je ne me serais jamais attendu que 
mon grand-père pût m'offrir ces messieurs pour modèle 
de conduite. Voici ce qu'il me dit en parlant d'eux : 
« Tous, plus jeunes que vous et revenus au parti du Roi, 
pensent-ils s'attacher à quelque service? Non ; ils atten- 
dent patiemment la guerre, pour la faire selon les circons- 
tances, et c'est ainsi que vous devez faire vons-mème. » 
Mon grand-père rirait lui-même, s'il se rappelait dans 
quelque temps de m' avoir proposé de tels modèles, et il 
ne sera pas fâché si cette raison a servi, au contraire, à me 
faire persévérer dans le désir de servir pendant la paix 
quelque souverain, afin d'être employé pendant la guerre. 
Il me donne aussi une autre raison, qui ne me parait 
pas juste. « Vous vous exposeriez, dit-il, à servir une 
Puissance que la politique rendrait peut-être l'alliée des 
rL'bellus de France, et vous vous exposeriez â combattre 
coqtrs votre Roi, contre nous, contre vos druîts, etc. » 



Mlle du aS ft-vrier (q- 68). En 

lit dilllcile d'j voir des 

J# Candi aiinit cru devoir 




8 AVRIL l803. l3l 

Eh ! mon Dieu, ce serait donc les fers anx pieds et aux 
mains que Ton me ferait combattre ; car, à coup sûr, je 
[ne] resterais pas à son service dans ce cas, et je serais 
bientôt réuni à ceux qui combattraient pour notre cause. 
Que mon grand-père ne soit donc pas étonné si sa lettre 
a fait peu d*impression sur mon esprit ; car toutes les 
raisons qu*il me donne peuvent être facilement réfutées. 
Je n'en citerai plus qu'une, celle à laquelle il parait 
mettre le plus d'importance et de poids : « Pendant toute 
ma vie, j'ai passé, dit-il, pour avoir le goût du militaire ; 
eh bien ! les circonstances m'ont forcé d'être vingt-huit 
ans sans la faire ^ et je n'en ai pas moins joui de tout le 
bonheur et la considération possible. )> Eh ! conunent veut-il 
donc établir une comparaison entre ma position présente 
et la sienne d'alors? Gomment comparer le prince de 
Gondé, de Paris, de Versailles ou de Ghantilly, avec le 
duc d'Enghien émigré, dépouillé, réduit à vivre d'une 
modique pension, que la charité d'un gouvernement lui 
accorde et peut lui retirer d'un moment à l'autre? Sont-ce 
là des objets de comparaison? Non, cher papa. J'espère 
que vous serez de mon avis : à trente ans ma conduite, 
ma pensée, mes désirs, mes actions ne peuvent se mo- 
deler sur les siennes. Il a trouvé une retraite heureuse, 
agréable ; il y a réuni les objets de ses afTections ; il a 
terminé, avec la paix de la révolution, le cours de son 
existence politique, et ne pense aujourd'hui qu'à jouir du 
repos, et de la tranquillité qui lui parait être assurée. Mais 
moi, jeune, vigoureux, d'une santé robuste qui me per- 
met de m'exposer à tout genre d'exercice et de fatigue, je 
dois gagner le droit de me reposer un jour comme lui, et 
j'espère bien que vous m'approuverez dans cette résolu- 

1. Sans faire la guerre. 



i3a LE DUC d'enghien pendant la. paix. 

tion. Daignez, cher papa, employer auprès de lui vos 
bons oflices pour chercher à le faire changer de résolu- 
tion. Qu'il s'occupe, pour mon bien, pour mon bonheur, 
de me chercher une place honorable, soit au service de 
Naples, soit à celui de Suède, soit à celui de Russie ; car, 
pour en Autriche ou en Prusse ', les circonstances ne per- 
mettent guère d'y songer, jusqu'à ce que l'im de ces deux 
souverains se déclare encore contre nos ennemis com- 
muns. Ayez la bonté, ainsi que lui, d'obtenir du gouver- 
nement anglais que ma pension me soit continuée dans 
cette nouvelle place. Alors je serai honorablement placé : 
on reconnaîtra que j'ai le désir d'être quelque chose un 
jour, et l'on jettera, dans l'occasion, les yeux sur celui 
qui aura témoigné bonne volonté quand cela n'était pas 
indispensablement nécessaire. 

Si j'étais assez heureux, cher papa, pour que vous 
eussiez le même but, le même projet, que je serais con- 
tent ! Ce serait alors avec vous, toujours avec vous, que je 
voudrais être ; et que cette heureuse réunion aurait de 
charmes pour moi ! 

Mon grand-père m'ajoute, dans un dernier article de sa 
lettre : « Nous ne nous occupons, votre père et moi, que 
de vous chercher en Europe un bien-être au-dessus du 
nôtre. » Je suppose que c'est d'un m[ariage] dont il veut 
parler; mais je m'étonne, s'il y a quelque chose en l'air, 
que moi, qui suis la partie intéressée, je ne sois pas plus 
au fait de ses désirs sur cet objet. Si cela était sérieux 
(comme je ne le crois pas, car cette phrase m'a déjà été 
souvent dite, qu'il n'y avait rien du tout), vous me feriez 
grand plaisir de m'en donner les détails. Je ne suis plus 
un enfant depuis fort longtemps : par conséquent, c'est de 

I. 1/ Autriche par impuissance, et la Prusse par politique, paraissaient 
alors ne faire aucune opposition à la France. 



ai AVRIL i8oa. i33 

concert que nous devons travailler sur un objet q[ae je 
regarde comme le plus important de ma vie, et auquel 
je ne me déciderai pas légèrement» comme je le lui ai 
dit bien souvent. 

Adieu, cher papa ; je vous embrasse et vous aime de tout 
mon cœur; mais je n'en suis pas moins bien f&ché contre 
vous. Voilà trois mois, tout à Theure, que je n*ai reçu 
directement de vos nouvelles. Répondez, je vous en prie, 
en détail aux articles de ma lettre. J'ai dû vous en ennuyer 
par mes fastidieuses répétitions; mais vous me pardon- 
nerez, et je compte sur votre tendresse pour votre enfant. 

(Aich. nationales.) 

jo. — Enghien a Bourbon 

Ettenheim, ce sa arril [iSoa]. 

Je m'empresse, cher papa, de répondre à la bonne et 
tendre lettre que vous m'avez écrite en date du 9 avril >. 
Premièrement, je veux vous exprimer tout de suite la re- 
connaissance, que je conserve au fond de mon cœur, des 
sentiments de tendresse et d'intérêt que vous m'y témoi- 
gnez, et de la confiance avec laquelle vous daignez entrer, 
avec moi, dans la discussion des raisons que je vous ai 
alléguées pour vous faire adopter mon plan. Ensuite, j'ai 
voulu tout de suite vous rendre compte de la précipitation 
avec laquelle cette lettre m'est arrivée ; ce qui me fait 
penser qu'elle ne peut avoir pris qu'une route très directe, 
ce qui ne serait peut-être pas prudent pour notre corres- 
pondance. En France, une adresse au duc d'Enghien doit 
exciter la curiosité ; et pourquoi mettre ces messieurs au 
fait de nos petites affaires intérieures? Vous prendrez sur 
cela les précautions que vous jugerez convenables, et ce 

I. Cette lettre n'a pas été retroQTée. 



l34 lA DUC D*ENGHIEN PENDANT LA. PAIX. 

n*e8t qu'avec douleur que je renonce au moyen d'avoir si 
promptement de vos nouvelles. Celle-ci étant arrivée 
aussi heureusement et sans aucune trace de rupture au 
cachet, je pense que, lorsque vous le voudrez, vous pour- 
riez alors m'adresser par ce chemin, en me parlant comme 
si j'étais une femme de vos amies. En conséquence, je 
vous envoie une adresse sûre : sur la première enveloppe, 
a à M. Hog, sous les Grandes Arcades n"^ 49* ^ Stras- 
boui^; » sur l'enveloppe intérieure, « à M. Antoine, chez 
M. Hog le frère, à Ettenheim en Brisgau. » Votre lettre, 
passant alors directement, m'arrivera peut-être en dix ou 
douze jours, comme a fait celle-ci. 

A présent, cher papa, je reviens à votre lettre. J'ai déjà 
répondu en détail, dans ma dernière, à l'article sur lequel 
vous insistez le plus : celui que, servant une Puissance 
étrangère qui se trouverait l'alliée de la République, je 
m'exposerais à servir contre mon Roi. Alors, sans aucune 
espèce de doute, je quitterais ce service et je n'hésiterais 
pas une minute. Mais je pense, et vous me direz si je me 
trompe, que mon grand-père vous a parlé de mes fureurs 
autrichiennes et de la passion que j'avais pour ce service ; 
car ce n'est jamais qu'avec ces expressions ampoulées 
qu'il s'exprime sur cet objet, où il a toujours voulu voir 
faux, malgré moi et malgré l'évidence. Mon amour pour 
l'Autriche s'est réduit, pendant tout le cours de la guerre, , 
à chercher à bien vivre avec ceux sous les ordres ou à 
côté desquels je me suis trouvé, à ne point fronder haute- 
ment leurs opérations ou leur conduite particulière, enfin 
à ne pas chercher les occasions, servant avec eux, de leur 
montrer non seulement humeur, mais haine ; chose qui a 
été faite généralement au quartier général de mon grand- 
père, et qui n'a pas peu contribué aux désagréments de 
toute espèce qu'il en a éprouvés. 11 m'a été fait beau jeu, 



ai AVRIL i8oa. i35 

je le puis dire, pour entrer à ce service ; mais tant que le 
corps de Gondé a subsisté, je ne Tai jamais voulu, et, à la 
paix, il eût été trop tard. Aujourd'hui l'intimité des deux 
cours, française et autrichienne, me ferait désirer un 
autre service, de préférence : voilà donc à quoi se réduit 
ma passion pour le service autrichien, le plus désagréable 
assurément qui puisse exister en temps de paix. Si mon 
grand-père voulait écouter Févidence ou la raison, il ver^ 
rait que la suite constante de ma conduite prouve claire- 
ment que je n'avais pas le désir d'entrer à ce service ; 
mais il reconnaîtrait aussi qu'il a eu tort, étant obligé à 
servir dans leur armée et de se conformer aux ordres de 
leurs généraux, de leur témoigner haine et mépris, comme 
très impolitiquement il l'a fait pendant tout le cours de la 
guerre. Assurément, je ne défends pas leur perfide sys- 
tème ; mais ils en sont aujourd'hui les premiers punis, et 
il y a à espérer que, quand ils seront en état, ils cherche- 
ront à se relever, ainsi que l'Europe entière, de la pro- 
fonde humiliation dans laquelle ils l'ont entraînée. 

Il est une autre raison que vous me donnez, cher papa, 
pour attendre encore : c'est celle que vous désirez que 
nous prenions un parti ensemble, si la paix ne change pas 
notre sort. Oh! pour celle-là, c'est la meilleure de toutes; 
et, si vous me donnez l'espérance que vous en prendrez 
un, à coup sûr j^attendrai patiemment; car mon unique 
vœu serait de vous voir rentrer dans la carrière militaire. 
Car, cher papa, que faire autre chose? Vivre le reste de 
nos jours bourgeoisement dans quelque grande ville, 
mangeant notre modique pension, ignorés du reste du 
monde, et, comme le voudrait la République, morts civi- 
lement I ? J'avoue que cette existence pour nous deux me 

1. La mort civile était prononcée contre les émigrés, notamment dans le 
tit. I** du décret da a8 mars-5 arril 1793. 



l36 LE DUC D*ENGHIEN PENDANT LA PAIX. 

paraîtrait peu honorable. Pour mon grand-père, il est 
d'un âge à avoir besoin de repos, et d'ailleurs il a fait 
tant qu'il a pu faire. Il faut l'imiter, je crois. Ce sont ces 
réflexions qui me donnent pour le militaire le goût un 
peu exagéré que tous me trouvez. Sans doute nous pour- 
rions mener une vie plus douce, plus agréable; mais, 
puisque les circonstances nous ont privés de nos autres 
avantages, je crois qu'il est indispensable de profiter de 
la chance d'avantages que l'on n'a pu nous enlever, la 
voie de l'honneur. Toujours nous rallier aux drapeaux du 
Roi, quand il en aura ; et tant qu'il n'en aura pas, faire 
parler de nous en bien, là où l'on voudra de nous. Et 
pour cela, il faut bien entrer, pendant la paix, à un ser- 
vice étranger, afin d'y être employé pendant la guerre, et 
bien vite le quitter, si notre cause avait besoin de nous. 
Je ne crois pas que le gouvernement anglais nous refusât 
la continuation de notre pension, si nous n'entrions pas 
au service d'une Puissance leur ennemie ; et , dans ce 
moment, il n'y en a aucune qui le soit. Au reste, ce serait 
dans le temps une affaire à traiter d'avance avec eux. 
Excusez, cher papa, ces longues digressions, et croyez 
toujours à la déférence d'un fils qui vous aime, pour les 
avis ou conseils que vous lui donnerez. 

Est-il donc vrai qu'il est question de Malte pour mon 
grand-père? Tous les papiers ne parlent que de cela. Dans 
ce cas, que ferait-il ? et que fe riez-vous ? 

Oui, sûrement, j'aimerais de tout mon cœur ma petite 
sœur ï. Daignez me donner quelques détails sur elle ; par- 
lez-lui de moi ; cmbrassez-la de ma part et accoutumez-la 
à m'aimer aussi. N'est-ce pas elle que vous avez eue de 

i. Adèle, dont les véritables prénoms étaient Adélaïde-Charlotte-Louise, 
née en 1780, était, comme on sait, fille d'une danseuse de l'Opéra, M"* Mi- 
chelot. 



aS AVRIL i8oa. 187 

M[iche]lot, et cette dernière n'est-elle pas à Londres, où 
Tons la voyez souvent? Personne ne m'a encore parlé d'elle 
qae fort en l'air; ainsi je sois fort ignorant snr cet article. 

Vous m'ayez appris la mort de Yibraye > : je ne la savais 
point. J'ai beaucoup vu sa malheureuse femme en Autriche : 
elle n'était rentrée que pour avoir le bonheur de le revoir. 
Que je la plains! C'est une digne et vertueuse créature. 

Je ne vous parle ni du concordat ni de toutes les pla- 
titudes du Saint-Père. Je gémis, avec tout ce qui a ftme et 
délicatesse, de voir ainsi avilir la majesté de notre reli- 
gion par l'organe d'un indigne ministre. Nous nous atten- 
dons à quelque train en Alsace, où l'arrivée d'un évoque 
jureur, que l'on annonce, fait la plus désagréable sensa- 
tion 3; mais je doute que l'on ait assez d'énergie pour dire : 
Nous n'en voulons pas. On est grand homme à bon mar- 
ché, quand on l'est comme Bonaparte. Rien ne lui résiste, 
pas même Dieu, qui lui cède beaucoup de ses préroga- 
tives en ce moment. C'est le règne des méchants. Nous 
aurions besoin de quelque grand miracle. Il est malheu- 
reux d'en être réduit là pour ses ressources. 

Adieu, cher papa ; je vous aime de tout mon cœur : n'en 
doutez jamais, je vous prie. Bien des choses au bon Phili- 
bert ^ : je l'aime encore plus depuis que vous m'avez dit 
qu'il vous est resté fidèlement attaché. 

(Arch. nationales.) 

71. — Enohien ▲ Marans 

[Ven le 95 aTril i8oa «.] 

Je ne vous dirai qu'un mot, mon cher, étant très pressé 

I. Hurault de Vibraje. 

9. Pierre Saurine, évêqae constitationnel des Landes, Tenait d^être 
nommé au siège de Strasbourg par arrêté du 9 aTril iSoo. 
5. Médecin du prince de Gondé. 
4- On remarquera, i la fin de ce billet, une allusion & une lettre de 



i38 LK DUC d'enghien pendant la. pajx. 

par une occasion. J*ai reçu Totre lettre et je vons en re- 
mercie. J*espëre qae tous avancez vos affaires et que tous 
en êtes content. Je tous souhaite réussite et prompt dé- 
part. Mandez-moi si vous êtes satisfait du pays que tous 
habitez. Vous ne direz pas, aujourd'hui, que je n'avais pas 
raison dans ma dernière lettre ; je suis sûr que vous êtes 
à présent de mon avis. Votre adresse est-elle toujours la 
même? Mandez-le-moi, afin que je vous écrive bientôt 
plus au loi^. 

Je ne pense pas encore à m' éloigner d'ici ; ainsi vous 
m'adresserez toujours ici jusques à nouvel ordre. Nous ne 
pouvons plus cependant parler de tout comme autrefois. 
Je vous dirai cependant, parce que cela vous fera plaisir, 
que Ton a été sensiblement affecté là-bas du départ géné- 
ral ; ce qui prouve que Ton verra revenir avec plaisir. 
On me dit cela avec détail, et l'on vous nonmie. Parlez- 
moi de ce que Ton vous a dit, quand vous avez pris congé. 

Adieu ; votre ami pour la vie. 

(Ârch. de Beaudiment.) 

7a. — EnOHIEN ▲ CONDÉ 

Ettenheim, ce rendredi 3o atTil xSoa. 

Je ne me permettrais, cher papa, aucune réflexion à la 
lettre que j'ai reçue de vous relativement au désir que j'ai 
d'entrer à un service étranger, si deux choses, dans les ré- 
flexions que vous y faites, ne m'avaient affecté sensiblement. 

La première : vous paraissez craindre que, dans ce cas, 
je ne me trouve exposé à servir dans une guerre contre 
mon Roi et contre le parti où vous seriez. Eh ! comment 

Bourbon parlant du départ de M. de Marans. Comme Bourbon était resté 
trois mois sans écrire à Engbien, et que la dernière lettre qu^l venait de 
lui adresser était du 9 avril, on peut supposer que le billet à Marans est 
postérieur à la réception de la lettre de Bourbon du 9 avril, et peut ainsi 
être daté approximativement da a5 avril. 



3o ATHIL l803. i39 

poayei-yo!i8, cher papa (yons qui me connaissez), me 
croire capable d'one telle bassesse, d*un tel crime? Il faut 
que yous n*ayez pas réfléchi, en traçant ces lignes, in- 
dignes de Fopinion que yous ne pouyez pas ne pas ayoir 
de moi, qu*il me serait très facile, n*importe comment, de 
quitter sur-le-champ le seryice d'un souyerain qui s'allie- 
rait contre mon Roi légitime et contre une cause que j'ai 
fidèlement seryie, je crois, et seryirai toujours de même, 
soyez-en bien parfaitement sûr. Mais quand on ne peut 
la servir, cette cause ; quand le peu de force ou de sang 
que mon faible indiyidu a à offrir pour cette cause ne 
peut, dans le moment, être d'aucune utilité au rétablisse- 
ment de Tancien ordre de choses ; quand il est évident 
que, s'il reste un espoir, c'est de l'intérieur seul qu'il peut 
naître un jour ; il est au moins indifférent, et il peut être 
avantageux pour la cause, que je conserve une place dans 
l'opinion publique et dans l'estime des Français. Et ce 
n'est qu'en servant le premier souverain qui fera la guerre, 
ce n'est qu'en me tirant de la nullité où nous plonge tous 
de force la paix générale avec la France, que je puis en- 
trer dans une carrière que vous avez recherchée, parcou- 
rue avec avantage, et du résultat de laquelle vous vous 
disposez à jouir aujourd'hui. Mais, moi, je suis trop jeune, 
j'ai trop peu par-devers moi, pour songer à jouir ; il me 
faut acquérir. Il est impossible que vous ne voyiez pas 
comme moi sur ce point-là. 

La seconde raison que vous me donnez, cher papa, 
pour me détourner de mon projet, c'est que les d'Orléans 
n'ont pas embrassé le même plan. A coup sûr, ce serait 
une raison pour que j'y tienne davantage ; car je ne veux 
leur ressembler ni les imiter en quoi que ce soit. Et vous 
me pardonnerez si j'ai été, non pas humilié, car je ne le 
mérite pas, mais affecté sensiblement que vous me pro- 



l4o LE DUC d'eNGHIEN PENDANT LA. PAIX. 

posiez de tels modèles, aussi indignes de moi. J^aime à 
croire que yoas m'estimez davantage, que vons m'aimez 
trop aussi pour que tous fussiez bien aise que ma con- 
duite puisse, en quoi que ce soit, servir d'imitation à la 
leur. Pardonnez si je tous témoigne aussi franchement 
ma façon de yoir : la confiance que j'ai en vous m'en fait 
un devoir. Mais cette idée que vous avez eue de me les 
présenter pour exemple, dans tel cas que ce soit, est ré- 
voltante pour moi. 

(Crétineaa-Joly, I, ^.) 

73. — Enghien ▲ Bourbon 

Etienheim, ce lundi 7 juin [iSoa.] 

On nous annonce ici avec certitude, cher papa, l'arrivée 
prochaine de Monsieur à Varsovie. Cette nouvelle, si elle 
est vraie, me donne un grand espoir de vous voir aussi 
bientôt sur le continent; car il me parait que l'on s'occupe 
sérieusement enfin de former un établissement fixe, qui, 
outre qu'il sera plus commode sous tous les rapports, 
n'aura pas les inconvénients de la dispersion continuelle 
dans laquelle nous avons été jusques à ce jour. Vous en 
savez déjà sans doute plus long que moi sur cet article ; 
aussi j'attends avec grande impatience vos premières let- 
tres qui, sans doute, me parleront de cet objet, duquel il 
doit être question dans le pays que vous habitez. 

D'un autre côté, je serais fôché pourtant que nous nous 
éloignassions des frontières dans ce moment-ci, vous de 
votre côté, moi de l'autre ; car nous pourrions, à la tour- 
nure qu'y prennent les choses, y avoir quelques affaires 
avant peu. La grande question ne se décide pas aussi faci- 
lement que sans doute le Premier Consul l'avait cru ^ Ses 

I. La consultation de la France sur le Consulat i vie, ordonnée par arrêté 



7 JUIN i8oa. i4i 

vnes ambitieuses se moatrent trop à découyert, et les 
oreilles de Fane percent. H y a, en Alsace, une grande 
fermentation, que Tarrivée et la conduite du nouvel évoque 
augmentent encore K Cet homme n'accorde sa confiance 
et des places qu'aux intrus et aux plus tarés. Le peuple 
est révolté de cette conduite; il dit hautement que Bona- 
parte veut se faire roi, et que, faisant tant que d'avoir un 
roi, le légitime est préférable à tout autre. Ce n'est pas 
que je croie que, dans les premiers moments, le légitime 
puisse avoir un grand parti, puisqu'il n'est pas là pour se 
mettre à la tête ; mais il s'en élèvera de mitoyens ^, que 
plus tard on pourra peut-être diriger. La cherté du pain 
dans Tintérieur, le mécontentement des Protestants, qui 
ont été déçus dans leur plan de réunion '; tout cela peut 
amener un premier résultat heureux. 

Nous avons aussi les yeux ouverts sur la conférence de 
Memel 4, où sans doute se traiteront de grands intérêts. 
On assare que l'Angleterre y aura un ambassadeur : est-ce 
vrai? En tout, voici, je crois, un moment bien important, 
et dans lequel de bons serviteurs, conmie nous, peuvent 
trouver jour peut-être à rendre quelque service important. 
Quel malheur que le Roi soit si loin ! Si au moins le duc 
d'Angoulôme et surtout sa femme pouvaient se rappro- 

da 90 floréal an X (lo mai i8oa). Elle deralt aboutir aa sénatas-consalte da 
i4 thermidor (a août). 

1. Saurine, arrivé à Strasbourg le 4 Juin, a été installé le 6. 

9. Allusion au duc d*Angoulëme. 

3. Le plan de réunion, proposé au gouremement par les Luthériens 
d^ Alsace, n'avait pas été adopté. Cependant on peut dire, d'une manière 
générale, que les déceptions quMls ont pu éprouver au moment de la loi du 
i8 germinal an X, étaient surpassées par des sentiments de reconnaissance. 

4. Le roi de Prusse, Frédéric-Guillaume III , et le tsar Alexandre I*' se 
rencontrèrent à Memel le lo Juin i8oa, et demeurèrent six Jours ensemble. 
Us s*entretinrent surtout des affaires d'Allemagne. Un récit de cette en- 
trevue, fait par la reine Louise de Prusse, a été publié récemment par 
Bailleu {Corr, inéd, du roi Frédéric- Guillaume IJJ, etc., p. Sag). — Aucun 
envoyé anglais n'a para i Memel. 



i4a LE DUC d'enghien pendant la paix. 

cher des frontières ! Ce serait un grand acheminement au 
bien parfait sHls réunissaient un grand nombre de voix ; 
et cela serait indubitablement. On le dit hautement sur la 
rive gauche. 

Vous trouvez peut-être, cher papa, que je deviens fol 
avec toute ma politique : cependant tout cela est fondé 
sur quelques bases ou probabilités ; et, si j'ai commencé 
à espérer quelque chose, c'est du jour où la France, 
triomphante de ses ennemis réunis, les avait forcés à se 
soumettre à son joug, et à solliciter une paix honteuse 
qu'elle a bien voulu leur accorder par grâce. Un tel ré- 
sultat a dû nécessairement changer la politique des Puis- 
sances. Par leur machiavélique système, elles n ont fait 
que donner des armes contre elles, et elles ont été écra- 
sées. Je crois qu elles ont reconnu que mieux vaudrait un 
comte de Lille, facile à contenter, loyal et reconnaissant, 
qu'un Bonaparte ambitieux, puissant et insolent dans la 
prospérité. 

Au reste, cher papa, quoi qu'il arrive, il est toujours 
important de songer à un établissement fixe, quelque part 
où l'on puisse enfin dire : Je suis chez moi. Il se peut 
faire que des événements heureux nous rappellent dans 
notre patrie ; mais aussi il est plus probable que non, ou 
que du moins il nous faudra encore attendre longtemps. 
Achetons donc quelque chose ; soyons chez nous quelque 
part. On n'est bien que chez soi : n'étes-vous pas de mon 
avis? Nous allons probablement bientôt avoir la possibi- 
lité de prendre ce parti. Je voudrais bien que vous me 
disiez si vous préférerez rester, dans ce cas, là où vous 
êtes. Soyez assez bon pour me le mander. 

Avez-vous pensé, cher papa, qu'il serait dans les choses 
possibles, à la quantité de gens bien pensants qu'il y a à 
présent eu France, de retirer une partie de nos biens non 



20 JUIN iSoa. 143 

yendas, en les faisant racheter à la nation à bon marché 
par main tierce, on, pour ceux vendus, en s'arrangeant à 
Tamiable avec quelques acquéreurs, ou craintifs, ou f&chés 
du mal qu'ils ont fait? Ces deux exemples arrivent jour- 
nellement I ; et pourquoi ne le tenteriez-vous pas, ou mon 
grand-père ? Ce moment, qui ne se retrouvera plus peut- 
être, ne serait pas à négliger, je pense. 

Il n'y a rien de nouveau dans ce pays-ci, où Ton attend 
avec inquiétude le moment de l'arrangement définitif et 
des sécularisations. L'horizon pourrait bien s'embrouiller 
avant que tout soit terminé : nous sommes dans la saison 
des orages. — Adieu, cher papa; je vous embrasse et 
vous aime de tout mon cœur. 

(Arch. nationales.) 

74- — Enghien a Condé, à Wanstead-House 

Ettenhehn, ce dimanche ao juin [180Q]. 

Je vous demande pardon, cher papa, des expressions 
qui vous ont choqué dans ma dernière lettre : à coup sûr 
mon cœur les dément, puisqu'elles vous ont causé quelque 
peine. Mon unique bonheur eût toujours été de contribuer 
au vôtre de tout mon pouvoir, si j'avais pu parvenir à en 
deviner les moyens, et si ceux que vous m'avez parfois 
indiqués m'eussent été possibles. Je suis honteux que vous 
ayez pu soupçonner un moment que je recherchais une 
justification de la manière, plus que sévère, dont il vous 
a plu quelquefois de me traiter. Vous étiez le maître, et si 
ma vivacité déplacée m'a entraîné à vous parler avec trop 
de franchise, daignez encore me pardonner cette faute : je 
ferai mon possible pour n'y plus retomber. Jeune encore. 



I. Ces idées étaient sans doute suggérées i Enghien par l'exemple du 
père de la princesse Charlotte, rentré en France pour recouyrer ses biens. 



l44 I<B DUC d'bNGHIEN PENDANT LA. PAIX. 

j'ai besoin de quelque indulgence : Tindulgence et la ten- 
dresse, quelles puissantes armes pour un père I 

Je ne reviendrai donc sur aucun des objets de ma der- 
nière lettre ; je ne le pourrais plus sans vous offenser, et 
Dieu m'est témoin que jamais telle pensée n^entra dans 
ma tête ni dans mon cœur. Non, ce cœur ne s'est pas 
trompé ; jamais il ne s'est égaré ; il est bon, sensible, mais 
il sent vivement, trop peut-être. 

Je m'adresse à mon père comme vous me l'ordonnez. 
S'il vous montre ma lettre, excusez les expressions qui 
pourraient vous y déplaire et croyez que, si vous le per- 
mettez, j'aurai toujours même bonheur à vous renouveler 
les assurances de ma tendresse et de mon respect. 

Les premiers paiements des Anglais m'avaient fait 
espérer que, tant qu'ils seraient en retard, on donnerait 
toujours deux mois, chaque mois. S'ils ne recommen- 
çaient pas l'année de cette manière, je me trouverais fort 
attrapé, ayant calculé d'avance sur ce mode, qui parais- 
sait annoncé et juste. Contye me ferait grand plaisir de 
s'en informer sous main : il est bon de savoir d'avance sur 
quoi compter. Daignez lui en parler de ma part. Il pour- 
rait en écrire à Jacques, qui lui répond par ce même 
courrier. L'économie que le nouveau moyen m'a procurée 
est assez considérable, et j'espère qu'elle sera encore plus 
grande à l'avenir. 

(Arch. de Chantilly.) 

75. — Enohien a Frôligh 

Etteoheim, lundi, j h. matin [19 juiUet 180a]. 

J'ai une commission à vous donner, mon cher ', si vous 

I. Frôlich (Jean-Jacques), né en Alsace en 1778. Incorporé en 1791 dans la 
légion de Mirabeau, il avait passé en 1798 dans les dragons d*Enghien et y 
avait mérité le grade de maréchal des logis. 



19 JUILLET i8oa. 145 

n*ayez rien de mieux à faire ; je compte vous envoyer sur 
un cheval à moi, à une trentaine de lieues d'ici, pour 
environ quinze jours. Prenez, en conséquence, un petit 
portemanteau que vous mettrez sur ce cheval. Peut-être 
irai-je vous joindre là où je compte vous envoyer, et 
peut-être, si cela vous convient, vous proposerai-je un 
second voyage avec moi, d'une quinzaine de jours aussi ^ 
Vous voyez donc qu'il faut prendre vos précautions pour 
être absent de chez vous un mois environ. Si vous aviez 
des a£faires qui vous empêchassent de me donner ce 
temps-là, vous me le manderez ; si vous n'en avez pas, je 
vous attends ce soir ou demain au matin de bonne heure, 
et vous partirez de suite. 

Il ne faut pas parler, à votre arrivée ici, de la commission 
que je compte vous donner ; faites comme si vous veniez 
pour me voir, et sans aucune autre raison. Comme vous 
serez peut-être dans le cas de faire beaucoup de chemin 
à pied, prenez chaussure et habillement commode. Adieu. 

(Arch. de GhanUlly.) 



I. Enghien se disposait à entreprendre une nouvelle tournée en Suisse, 
dans les montagnes orientales de ce pays. Le 29 Juillet, il sortit à cheval 
d'Ettenhcim, avec Jacques et M. de Sully, et rejoignit le lendemain Prôlich, 
qui dut ramener les chevaux. Le voyage eut Constance pour point de dé- 
part et se fit à pied, c Ce ne sont plus seulement des sites sauvages et pit- 
toresques que Je cherche, écrivait-il alors ; ce sont des leçons prises sur les 
lieux mêmes, où tant d^obstacles qui s^opposaient à la marche des armées, 
ont été combattus par Texpérience des meilleurs généraux et surmontés 
par d'intrépides soldats. » 

Son Journal, publié par le comte de Choulot (Mém. et voyages da duc 
d^Enghien), ne contient, en effet, que des remarques pittoresques ou mili- 
taires. Pourtant, c'est pendant ce voyage que le parti fédéraliste, poussé 
par Reding, mit à profit la retraite des troupes françaises, et commença à 
soulever les petits cantons. Lorsque Enghien rentra à Ettenheim, le 
ao août, cette révolte, à laquelle du reste il était resté étranger, s'était déjà 
propagée dans une grande partie de la Suisse. 



OORBB8PONDÀMOB DU DUO D'BNOHIEM. 10 



l46 LE DUC d'bNOHIBN PB!fDANT LA. PAIX. 

76. — Enghixn ▲ GoNDÉ, à Wanstead'House 

A Ettenheim, ce a4 septembre [ito]. 

J'ai reçu, cher papa, Tenvoi du mois de ma pensioa ; il 
m'eût fait grand plaisir, si vous aviez daigné y joindre on 
mot de bonté poiu* celui à qui il était adressé. A coup sûr, 
vous n'avez pas l'intention de la lui retirer à tout ja- 
mais ; et il espère trop de la bonté de votre cœur et de 
votre justice pour avoir un moment cette crainte. Il n'en 
souffre pas moins du présent, et attend avec grande im- 
patience que vos expressions s'accordent avec les senti- 
ments que vous vous êtes plu si souvent à lui répéter qui 
étaient dans votre cœur, sentiments dont il a la conviction 
de ne jamais s'être rendu indigne. Pardonnez-lui des torts 
de vivacité, et quelques expressions qu'il eût dû à jamais 
renfermer dans son cœur, et traitez-le en père tendre : 
c'est le plus cher de ses vœux. 

Au moment où tout va prendre, à ce qu'il parait, une 
face nouvelle, il a besoin de vos avis, de vos conseils. Ils 
seront toujours d'un grand poids pour lui. Daignez aussi 
l'instruire s'il doit conserver l'espérance de vous revoir 
incessamment sur le continent. Ce bruit est général, et il 
se plait à y croire. — Permettez-moi, cher papa, de vous 
renouveler l'expression de mon respect et de ma ten- 
dresse pour vous. 

(Arch. nationales.) 

77. — Enohien a Bourdon 

Ettenheim, ce x3 octobre [iSoa.] 

Enfin j'ai reçu, cher papa, votre bonne et tendre lettre 
du si3 du mois dernier ^ Je ne puis vous dire le plaisir 

I. Cette lettre n^a pas été retrouvée. 



l3 OCTOBRE 1800. 147 

qu'elle m'a fait, ayant été si longtemps privé du bonheur 
de vous lire, et craignant de vous avoir déplu en quelque 
chose; ce dont je ne me consolerais jamais. Je suis heu- 
reux de savoir que vous vous amusez dans cette saison. 
Je craignais que le voisinage de Londres ne vous enlevât 
toute espèce de ressource pour la chasse. Je profite, de 
mon côté, de ce plaisir, auquel je prends journellement 
plus de goût, quoique je n'aie pas grand'chose dans la 
partie que j'ai louée ; mais, en se donnant de la peine, on 
parvient quelquefois, pas toujours, à ne pas revenir chou 
blanc. L'autre jour, je fis un beau coup sur un cerf dix 
cors, que je tuai à balle franche. Ils sont rares dans ce 
pays, comme vous savez. Nous sommes h la recherche 
d'un sanglier à son tiers an, qui roule dans le pays ; 
mais nous ne pouvons le joindre, vu qu'il passe continuel- 
lement chez les voisins. Lièvres et chevreuils, voilà le gi- 
bier ordinaire. Aussitôt que les bécasses vont être arri- 
vées, nous leur déclarerons une guerre terrible. Le 
passage est plus considérable en printemps ; mais elles 
sont plus grasses et meilleures en automne. 

Pour parler de choses plus intéressantes, je vous dirai, 
cher papa, que les affaires avancent à Ratisbonne ^ et 
qu'incessamment nous allons voir clair dans le gouffre des 
indemnités. Nous sommes déjà ici provisoirement occu- 
pés 3, mais ne savons pas si l'ancien maître pourra rester 



I. Les discussions à la diète de TEmpire sur rapplication de Particle j 
du traité de Lunéville, relatif aux indemnités. Cf. p. 8a, note. 

a. Le Premier Consul, qui voulait agrandir le margrave de Baden, lui 
avait écrit le 39 août : c L'Autriche, la [Prusse] et la Bavière ayant chacune 
occupé les possessions qui leur reviennent, il me paraît instant que Votre 
Altesse Sérénissime occupe les pays qui lui sont échus. SMl se présentait 
quelque obstacle, je n'oublierais rien pour le lever promptement. » {Corr. 
de Nap.t n* 6a8a.) Cette lettre fut remise, le 5 septembre, par Taide de camp 
Lauriston. Le margrave publia donc, le 16 septembre, des lettres patentes 
de prise de possession, fit occuper MaoBheim, Heidelberg, et, au commen- 



l48 LB DUC d'BNGHIBN PENDANT LA. PAIX. 

particulier chez loi. Il le désire vivement. Tout changement, 
même en bien, lui ferait peine, et il fait des démarches 
ponr qu'on le laisse où il est. A vous dire la vérité, je ne 
crois pas qu'il réussisse, et je ne conçois pas qu*il le dé- 
sire. On parle pour lui de Rastatt, s'il reste évêque du 
pays. Moi, ma politique s'étend plus loin. Je crois qu'au- 
jourd'hui un nouvel arrangement va avoir lieu, et que la 
Suisse servira de complément au lot trop mince de plu- 
sieurs princes, La pauvre Suisse s'est avisée d'avoir une 
volonté et une énergie nationale ; elle a voulu son ancien 
gouvernement ; elle a pris les armes pour parvenir à son 
but ; sa contre-révolution est faite ; elle a secoué le joug 
de l'influence française ; elle est libre, heureuse. Bona- 
parte doit donc la punir d'une manière exemplaire. 
L'exemple serait trop dangereux; car si telle maladie pre- 
nait en France, la contagion y ferait de rapides progrès. 
Et quoi de mieux que de la conquérir et la partager? Pau- 
vre Suisse ! Déjà toutes les troupes cantonnées en Alsace 
sont en marche ; 4^,000 hommes se rassemblent sur plu- 
sieurs points, et, au nom de la liberté, de la justice, et de 
la générosité française jointe à la bienveillance du Pre- 
mier Consul, vont ravager le pays, mettre les villes à 
contribution, massacrer les pauvres paysans, et soumettre 
un pays qui vient de se couvrir de gloire et dont la 
France entière devrait et pourrait suivre l'exemple. Voilà 
où nous en sommes ^ Les gazettes vous mettent au fait de 

cernent d'octobre, les bailliages d-Oberkirch et d'Ëttcnheim. — c L'ancien 
maître, » dont parie Enghien, est le cardinal de Rohan. 

I. Après avoir hésité quelque temps sur le sens et la portée du mouve- 
ment dans les petits cantons, le Premier Consul y reconnut une tentatire 
de contre-révolution, hostile à la France. Aussitôt, il rédigea le 3o sep- 
tembre une proclamation aux Suisses, et commanda au général Ney de se 
rendre à Genève pour s*y tenir prêt avec des troupes. Le i5 octobre, il 
allait lui donner Tordre d'entrer en Suisse. Ney devait occuper Berne le 
aa, et, par ce coup de vigueur, comprimer le 80ul6vement des Fédëralistes. 



i3 OCTOBRE i8oa. i49 

tout ce que je pourrais vous dire, et plus promptement 
que par lettres. Je me tairai donc sur la politique. 

Seriez-Yous assez bon pour vous intéresser, dans vos 
moments perdus, au succès d'une affaire à la réussite de 
laquelle je tiendrais beaucoup? 11 y a quelque temps que 
j'ai fait passer par M. Wood une note à M. Gardiner à ce 
sujet ; mais je ne reçois pas de réponse. Je désirerais que 
la pension anglaise, que M. de Seran avait obtenue au 
licenciement du corps, et qu'il est forcé d'abandonner 
puisqu'il rentre en France, passât sur la tête de M. de 
Grûnstein ^ qui est déterminé à ne jamais rentrer et n'a 
rien du tout pour vivre. C'est un bien petit objet pour le 
gouvernement anglais, et ce serait faire un heureux. Tâ- 
chez, je vous en prie, cher papa, d'obtenir ce revirement : 
vous me feriez un plaisir extrême. 

Je plains le pauvre d[uc] de B[err]y ^. Si vous le 
voyez, cher papa, daignez lui faire mon compliment de 
condoléance. 11 n'y a pas de roses sans épines.... 

Je vous embrasse, cher papa, et vous prie de ne jamais 
douter de la tendresse respectueuse de votre enfant. 

Nous avons bien ri ici des désastres du prince de Gor- 
tchakov. Je pense que mon grand-père s'en sera aussi 
amusé \ 11 ne pouvait guère finir autrement. 

(Arch. nationales.) 



I. De Schwengsfeld, baron de Grûnstein (Louis- Auguste), né en ijSo <1&km 
le duché de Luxembourg. Il entra au service de France dans Alsace-infan- 
terie en i^, devint major en 1788 dans Royal-Liégeois, et passa en 1791 
à Tannée de Condé. 11 y fut nommé colonel en second des hussards de 
Salm-Kyrbourg, puis colonel de ceux de Baschy. En 1^99, il fût choisi 
comme chef d*escadron des dragons d^Enghicn. 

a. Le duc de Bourbon, dont le langage était souvent très libre, s'était 
égayé sur quelque mésaventure de jeunesse du duc de Berry. — Ce prince 
était revenu en Angleterre au mois de septembre. (Voir la Partie IIL) 

3. Un des derniers souvenirs que ce général russe avait laissés dans l'es- 
prit de Ciondé était celui d'une orgie scandaleuse à Linz, au mois de février 
1800 (Ecquevllly, 11^ 407). 



l6o LB DUC D*B!fOHIBN PENDANT LA. PAIX. 

78. — Enohibn a Bourbon 

A Ettenhelm, ce iS noTembre [i8n]. 

J*e9pérais, chaqae jour de poste, recevoir de tos noa- 
yelles, cher papa, ou de celles de mon grand-père; mais 
le temps se prolonge et je ne veux pas être aussi long- 
temps sans vous écrire. Je vous parlerai d'abord d'un ar» 
ticle fort intéressant pour moi, celui de ma pension. J*ai 
bien de la peine à me figurer que ce soit la volonté du roi, 
ou celle du gouvernement, qu'une dépense de si peu de 
conséquence soit payée avec tant de retard et d'inexacti- 
tude. Je crois que, si Ton se plaignait directement au mi- 
nistre, l'agiotage des bureaux de la Trésorerie serait, du 
moins pour un temps, suspendu. Quant à moi, cher papa, 
je vous avoue que je ne vois pas sans inquiétude s'accu- 
muler les retards dans les paiements, et je crains que, 
quelque jour, on ne nous remette au courant en nous frus- 
trant d'un arriéré sur lequel j'ai compté, et qui me gêne- 
rait fort si l'on m'en privait. Est-il possible que l'intention 
du gouvernement soit que, la seconde année de notre 
traitement, loin de s'être acquitté avec nous, il se trouve 
bien au contraire en retard de plusieurs mois? Soyez 
assez bon, cher papa, pour daigner faire quelques repré- 
sentations sur cela à qui il appartient, en ma faveur. Je 
pourrais à coup sûr avoir beaucoup d'argent d'avance, si 
j'avais mis dans ma poche, comme M. de M...., les éco- 
nomies de mon régiment ; mais je vous donne ma parole 
que j'ai tout donné au moment du licenciement, et depuis, 
déjà près de quatre cents louis de mon propre argent, en 
gratifications, prêts, dons ou aumônes. Tout le corps de 
Condé me repasse à présent sur le corps, et il y a des gens 
si malheureux, qu'il est impossible de [se] refuser à leur 
donner de faibles secours qui, par la quantité, mis au bout 



l3 NOVEMBRB iSoS. l5l 

les uns des antres, forment des sommes considérables. Je 
serais malhenrenx de me trouver dans Fobligation de re- 
fuser à ces braves serviteurs, les uns estropiés, les autres 
chargés de famille. Si du moins ma pension m^était payée 
exactement, que les Anglais me donnassent mon arriéré, 
je serais content et riche. Sans doute, je le répète, c'est 
rintention du roi ; mais dans les bureaux on fait travailler 
notre argent, et Ton se moque de nous faire attendre. 

(Papiers de Tabbé Grétineaa-Joly.) 

79. — Enghien a Gondé 

Ettenheim, i3 norembre [1809]. 

...Je vois un homme, qui n'est ni aimé, ni craint, ni res- 
pecté dans l'intérieur, être porté aux nues dans les cours 
étrangères. Je vois son ambition insatiable réduire tout à 
l'esclavage, et tout le monde flatté de se courber sous son 
joug. On ne pense seulement pas à faire une représenta- 
tion, quand il a dit : Je veux. Quel comble d'humiliation 1 
En France, il n'est pas aimé : on le connaît ; on le juge ; 
on rougit de ce qu'il n'est pas un Français. Mais son scep- 
tre est de fer pour des égaux, concitoyens. On l'a mis là; 
mais on ne l'en ôtera que mort. Une guerre ne se ferait 
plus pour lui avec le même enthousiasme qu'elle s'est 
faite pour la patrie et la liberté.... Je suis ici assez à même 
de juger; j'ai vu des gens de toute couleur. Bonaparte 
mort, que l'on présente le duc d'Ângoulême et sa femme : 
il est reconnu généralement. Vous savez que je n'ai ja- 
mais vu en beau : eh bien ! aujourd'hui j'espère que tout 
est changé ; mais le continent étranger nous fait plus de 
tort que tout le reste.... 

(Crétineau-Joly, I, 3^.) 



iSa LB DUC D*8NOHIBN PENDAlfT LA. PAIX. 

80. — Enohien au margrave db Badbn 

Ettenheim en Brisgao, oe aS noTembre iSoa. 

Au moment où Votre Altesse prend possession de la 
ville d'Ettenheim, je crois devoir solliciter d'elle l'assu- 
rance qu'elle daignera accorder sa protection aux Fran- 
çais pensionnés de S. M. le roi d'Angleterre, qui m'y ont 
suivi. Leur attachement pour moi doit être pour Votre 
Altesse un sûr garant de leur façon de penser, et de lame- 
sure qu'ils sauront mettre dans leur conduite pour méri- 
ter ses bontés. 

Pénétrés de la plus vive reconnaissance pour M. le 
cardinal de Rohan, qui a daigné les accueillir si favora- 
blement dans sa résidence, ces messieurs porteront à 
Votre Altesse les mêmes sentiments. La bonté de votre 
cœur m'est trop connue, pour que je puisse douter qu'elle 
ne reçoive favorablement une demande qui lui fournit 
l'occasion de confirmer la tranquillité et le bonheur de 
quelques individus recommandables. Je saisis avec empres- 
sement celle qui se présente pour renouveler à Votre Al- 
tesse les assurances de la haute considération avec laquelle 
je suis, de Votre Altesse, le très affectionné serviteur. 

(Arch. de Karlsrohe.) 

81. — LB BIARGRAVB DE BaDBN A EnGHIBN 

A Karls-House, oe 4 décembre iSoa. 

L'intérêt que Votre Altesse daigne prendre à quelques 
Français qui ont eu l'honneur de la suivre à Ettenheim, et 
l'attachement qu'ils lui portent, garantissent suffisamment 
leur conduite sage et tranquille. 

£n conséquence, je leur accorde avec d'autant plus 
d'empressement le séjour ultérieur à Ettenheim, que cette 
circonstance me procure la satisfaction de prouver à Votre 



12 DÉCEMBRE l8oa. l53 

Altesse les sentiments de la haute considération avec les- 
quels je suis, de Votre Altesse, le très affectionné ser- 
viteur. 

(Arch. de Karlsrahe.) 

89. — Enghien a Bourbon 

Ettenheim, ce la décembre [180a.] 

Je m*y prends d'avance, cher papa, pour vous faire 
mon compliment de bonne année ; mais la grande dis- 
tance vous portera, à peu près au temps prescrit, les 
vœux que votre enfant forme pour vous, les trois cent 
soixante-cinq jours de Tannée, et qu'il ne sera bien con- 
tent que lorsqu'il pourra vous renouveler, pendu à votre 
cou et vous embrassant de tout son cœur. 

Nous venons, comme vous le savez, de changer de sou- 
verain. Mon grand-père vous dira ce que je lui mande à 
ce sujet, dans la lettre ci-jointe, que je vous supplie de 
vouloir bien lui remettre. Je n'ai pas été f&ché de tftter le 
terrain d'une manière indirecte, et je vois par la réponse 
que les dispositions sont bonnes ^ Vous me comprendrez 
suffisamment ; je ne veux pas m'expliquer davantage par 
écrit. Le cardinal ne sait encore ni ce qu'il aura, ni s'il 
restera ici. Le margrave doit, d'un jour à l'autre, faire 
cet arrangement, tant pour sa pension que pour sa rési- 
dence ultérieure. 

Quelle opération que toute cette affaire de l'Empire I 
Quel comble de despotisme des grands vis-à-vis des petits, 
des forts sur les plus faibles I Impossible que cela dure, 
que de si bizarres opérations puissent être stables. Tout 
tient à l'existence de la monstrueuse République, de cette 
force qui comprime aujourd'hui la volonté, les actions et 

I. Pièces n«« 80 et 81. 



i84 ^^ DUC d'bnohibn pendant la. paix. 

presque jusqu'aux pensées de toute FEurope et d'une 
partie de l'Amérique '. Aujourd'hui notre unique espoir 
gtt dans le mécontentement des troupes et dans l'opinion 
de l'intérieur. Ces deux objets font de rapides progrès, et 
je ne serais pas surpris de voir arriver de grands et heu- 
reux changements' sans secousse aucune. Ce serait le 
mieux pour tout le monde. 

Depuis ma dernière lettre, mon grand-père m'a adressé 
deux mois de mon traitement. Nous n'en sommes pas 
moins fort loin d'être au pair, et j'attends avec impatience 
de savoir si vous n'avez pas quelque inquiétude sur un 
arriéré qui s'augmente à chaque instant, et si vous avez 
jugé à propos de faire des réclamations, qui me semblent 
bien justes. 

Les avis et discours, que nous trouvons dans les 
gazettes, de différents membres du Parlement, me font 
présumer que cette séance ^ sera d'un grand intérêt. La 
manière noble et ferme dont quelques membres s'expri- 
ment fait voir, avec grand plaisir, qu'il y a une énei^e 
nationale en Angleterre, sans laquelle un gouvernement 
doit avoir grand'peine à se soutenir en ce moment. U 
faudra voir les résultats. Je vous renouvelle ma prière de 
songer à me faire employer, si l'occasion s'en présentait. 
Le gouvernement serait au moins certain, avec moi, 
d'être servi de bonne volonté et de n'être pas volé : ce 
seraient deux grands points. 

Je vous embrasse, cher papa, et vous Iprie de ne jamais 
douter de ma respectueuse tendresse. 

(Arch. nationales.) 



I. Le duc d'Enghien entend parler de Texpédition de Saint-Domingue et 
des rues du Premier Consul sur la Louisiane. 

a. La c séance i signifie ici la c session, » qui s^était ouverte à Londres 
le i6 norembre 1809. Voir la Partie lU. 



12 DÉGBMBRB l8oa. l5S 

83. — Enohibn a GoNDé, à Wanstead-House 

Ettenheim, ce I3 décembre [i8oa]. 

Permettez-moi, cher papa, de vous renouveler en ce mo- 
ment les assurances des vœux bien sincères que je ne 
cesserai de former pour votre bonheur. Dieu veuille que 
Tannée qui va commencer amène des changements avan- 
tageux dans notre ingrate patrie, qui nous permettent d*y 
rentrer honorablement. Je jouirai cent fois plus pour vous 
que pour moi de ce changement, en vous voyant couler 
d'heureux jours, après tous les tracas et les malheurs que 
vous supportez depuis déjà tant d'années avec tant de pa- 
tience et de courage. C'est là mon vœu le plus cher, et 
celui que je ne désespère pas de voir exaucé avant peu; 
non pas par la force et les secours étrangers, mais par 
l'opinion, qui fait en France des progrès inouïs. 

Nous sommes ici dans l'attente des résultats qu'amène- 
ront les intéressants débats [du Parlement anglais. Les 
Français font des préparatifs immenses pour leur marine ^ 
Toute l'attention du Premier Consul est aujourd'hui toiu»- 
née de ce côté, et l'activité dans les ports est poussée au 
dernier degré. Maître des terres, il veut le devenir aussi 
des mers. Ne se réunira-t-on donc jamais pour mettre un 
frein à une ambition si démesurée ? 

Nous sommes ici à présent chez le margrave. Je lui ai 
écrit pour recommander à ses bontés les Français qui m'ont 
suivi et se sont établis ici. Il m'a répondu une lettre très 
obligeante et m'assure que l'attachement qu'ils me portent 
garantit suffisamment pour eux. Cette phrase a de la grâce. 



I. Le Premier Consul arait, en effet, la volonté de restaurer la marine ; 
mais jusqu'ici ses préparatifs maritimes ne concernaient que des expédi- 
tions coloniales. 



i56 LE DUC d'enghien pendant la. paix. 

— Daigniez, cher papa, recevoir avec quelque bonté l'hom- 
mage de mon profond respect et de ma tendresse. 

(Arch. nationales.) 

84- — Enghien a Bourbon, à Wanstead-Honse 

Ettenheim, ce 95 janvier [180SJ. 

Il y a bien longtemps, cher papa, que je n*ai reçu de 
lettres de vous. Je suppose que vous avez accompagné 
mon grand-père à Edimbourg, et que c*est ce voyage pro- 
longé qui me prive du plaisir de recevoir de vos nouvel- 
les. J'attends donc votre retour avec impatience. Quel- 
ques personnes ont voulu trouver un but important à 
cette course, que je n'avais d'abord regardée que comme 
une simple visite du jour de l'an. Mais les politiques pré- 
tendent que, dans les circonstances actuelles, on ne fait 
pas cent lieues, si l'on n'a pas affaire. Tout ce qui s'est 
dit au Parlement nous a fait faire effectivement des con- 
jectures : nous ne voyons pas d'union entre des amis ri- 
vaux I, qui l'ont été et le seront toujours ; et nous avons 
supposé que, pour parler si franchement, il fallait, en 
bonne politique, être soutenu et que plusieurs têtes se 
trouvassent tacitement du même avis. Le printemps nous 
instruira de bien des choses : aussi j'attends une réponse 
de vous avec impatience. Je désire bien savoir si vous 
approuvez la direction qui me plairait dans le cas que je 
suppose 3; car il faut admettre cet état de choses pour rai- 
sonner sur ce qu'il y aurait à faire. Des lettres de négo- 
ciants 3 nous annoncent que tout n'est pas aussi tranquille 

I. La France et TAngle terre. — La Cn de la phrase s^appliqne à une en- 
tente présumée de l'Angleterre avec d'autres Puissances. 

a. La reprise de la guerre. 

3. Les c négociants 1 sont des correspondants du duc d'Enghien. — La 
Puissance qui c se met sur un pied formidable 1 est TAngleterre. — c Le chat » 
est la France. — Le c feu pur » est le royalisme. 



a5 JAifYiER i8o3. 1S7 

qu'il le parait au premier abord. On se met sar un pied 
formidable, et, pour ne pas réveiller le chat, on le flatte, 
quoiqu'il ne fasse assurément pas patte de velours. Il y a 
du côté de ce chat un grand mécontentement, qui ne fait 
qu'accroître chaque jour ; et il se manifeste assez haute- 
ment pour qu'il rejaillisse souvent des étincelles d'un feu 
pur jusqu'à moi. Vous me comprenez, n'est-ce pas? Ce 
qu'il y a de certain, c'est que beaucoup d'individus ne se- 
raient pas disposés à recommencer i, et que, s'ils y étaient 
forcés, ils disent qu'ils le feraient d'un autre côté. Aussi 
je conseille très fort à nos correspondants, s'ils se déci- 
daient à une grande entreprise, de s'occuper de l'expor- 
tation de denrées indigènes, dont le commerce a le dou- 
ble avantage d'enlever l'usufruit au pays et de se l'appro- 
prier. Je ne sais trop, cher papa, si je peux ou dois par 
écrit m'expliquer avec plus de précision : mandez-moi ce 
que vous en pensez. On est toujours embarrassé pour 
écrire : vous êtes plus à même que moi de connaître les 
inconvénients d'un bavardage. 

Je suis jusqu'ici fort content du nouveau maître d'ici ; 
je ne reçois que politesses. Je crois vous avoir rendu 
compte de la lettre que je lui ai écrite, et de la réponse 
qu'il m'a faite. Il vient d'ajouter une permission de chasse 
très étendue, et cela de lui-même : ce qui est de la grâce 
prévenante. J'attends cependant encore quelques explica- 
tions pour entrer en jouissance : jamais je n'en aurai eu 
une plus belle, si c'est ce que je crois. Mais ce qui me 
manque, c'est un bon chien d'arrêt, bien sage. J'ai une 
petite-fille de Muscade, bonne, mais trop folle et cou- 



I. Il s'agit de la guerre. — La faire c d'un autre côté, • c'est-à-dire pour le 
Roi, dans des légions de déserteurs. — < Nos correspondants » sont le5 
Anglais. — « L'exportation de denrées indigènes 1 est l'embauchage de dé- 
serteurs français, que le duc d'Enghien souliaitait de commander. 



l58 LB DUC D*KNOHIEN Pl!fDAJ9T LA. PAIX. 

rant le lièvre : cela est insupportable. C'est d'Ollone qui 
me Ta yendue : il la tenait de Tonoy. Vous voyez que la 
généalogie est directe. 

Picard < m*a quitté. 11 avait fait un voyage à Paris pen- 
dant mon séjour en Suisse, et s*était, je crois, assuré une 
bonne place. Il a cherché des prétextes de sujet de mé- 
contentement, et a demandé qu'on le laisse aller. Il est 
amoureux d*une vieille horreur qu'il est allé rejoindre, 
une M°^ Lefœvre, que vous connaissez sans doute. Pelier 
a fait de même, mais avec plus de formes : sa femme esV 
venue le chercher, et il écrit toujours pour que {je le] * 
reprenne aussitôt que j'aurai besoin de lui. Ces deux re- 
traites m'ont [fait] grand plaisir, ces deux hommes m'étant 
entièrement inutiles et fort [à charge] ; mais je n'ai aucun 
sujet de mécontentement contre eux. Je me suis défait, il 
y a quelques jours, du pauvre vieux Balon : il ne pouvait 
plus aller. Des négociants de Lahr l'ont acheté. Celui-là a 
fait son temps ; il n'y a rien à dire. 

Adieu, cher papa; je vous embrasse de tout mon cœur, 
et vous prie de ne jamais douter de mon respect et de ma 
tendresse pour vous. 

(Arch. nitioDiles.) 

85. — Enghibn a X*** 

Ettenheim, le 8 février iSol 

Vous me ferez plaisir, mon cher, de vous charger d'une 
commission qui, pour êti*e bien faite, demande à être dé- 
taillée. Ne vous ennuyez donc point de mon bavardage. 
Il y a environ deux mois qu'il fut porté une plainte, à 
Karlsruhe, contre mes chiens, qui avaient passé, chassant, 

I. Picard, et plus bas Pelier, paraissent £tre des serviteurs. — Balon 
était un chcyal du duc. 
3. Déchirures dans le texte. 



8 vÉVBin i8o3. 169 

dans les bois d'Ettenheimmûnster >. En réponse à cette 
plainte, M. de Schilling > reçnt de Karlsruhe le décret dont 
je vous envoie copie. Je fus longtemps sans me douter, ni 
de la plainte ni de la réponse : le hasard me 1* ayant fait 
apprendre, j'ai envoyé chez M. de Schilling m'instruire 
de la vérité. Il m'envoya sur-le-champ la copie ci-jointe, 
me faisant dire que je pouvais dès ce moment user du 
droit qui m'était donné, mais qu'il ne pouvait donner 
aucuns ordres aux gardes d'ici, ni à ceux de l'abbaye, 
puisqulls se trouvaient directement sous le baron de Mûl- 
lenheim ' ; or, celui-ci ne m'a point communiqué les ins- 
tructions qu'il a pu recevoir à cet égard, et j'ai quelques 
raisons de supposer qu'il verrait avec peine l'exécution de 
ce décret, et cherchera peut-être en dessous à en annuler 
reffet ; car je sais qu'il en a depuis longtemps connaissance. 

La bonté, que M. le margprave veut avoir pour moi, de 
me donner la permission de chasse en commun avec M. le 
cardinal, ne m'ayant donc point été annoncée officielle- 
ment, je n'ai point voulu commencer à chasser avant 
d'avoir une explication plus positive. M. de Schilling a 
écrit en conséquence, il. y a environ vingt jours; et j'ai 
joint à sa note une lettre de remerciements, adressée au 
grand veneur 4 à Karlsruhe, annonçant que je ne com- 
mencerais à chasser qu'après avoir reçu réponse. 

Voilà où en sont les choses. Je ne veux point m'aven- 

I. Ancienne abbaye de Bénédictins, qui fût sécolarisée en x8o3 et attri- 
buée à FÉUt de Baden. 

9. Karl Ladwig, Freiherr Schilling von Gannatadt, grand maître des eaux 
et forêts à Ettenheim, né en i^, mort en iS^o. 

5. Ludwig Ferdinand, Freiherr Ton Mûlienheim-Reehberg, né en 174» 
mort en i8a3; capitaine dans le régiment d'Alsace, grand maître de la Té- 
nerie épiscopale de Strasbourg, colonel honoraire de Tinfanterie de Rohan 
dans le corps de Ck>ndé, grand maître des eaux et fbrêts à Mahlberg depidt 
1809. 

4. Karl, Freiherr Ton Geusau, mort le xS noTembre iftA II était grand 
maître de vénerie depuis 1784- 



i6o LB DUC d'enohien psndant ia paix. 

turer de commencer à chasser airaiit d'être sûr de mon 
fait, puisque je suis certain (soit dit entre nous) que cette 
communauté de bien ne plaira pas beaucoup à Tancien 
seigneur du lieu >. En attendant, je m'ennuie fort de cette 
incertitude ; je compte donc que vous me ferez Tamitié de 
TOUS rendre promptement à Karlsruhe, d*y voir le grand 
Teneur, et de lui dire, de ma part, qu*il me ferait grand 
plaisir de donner au baron de Mûllenheim copie ojffi- 
cielle du décret, en lui enjoignant de me le communiquer, 
n me ferait aussi plaisir de me donner un mot d'écrit qui 
me mette en règle vis-à-vis du cardinal ; car les paroles 
ne sont rien en affaires, et vous sentez qu'il serait désa- 
gréable pour moi d'avoir à reculer. 

Je dois aussi vous instruire qu'avant d'avoir connais- 
sance du décret, j*ai chargé le baron de Tûrckheim > de 
parler à la princesse héréditaire ' du désir que j'avais 
d'avoir la permission de chasse par ici ; que cette dernière 
l'a assuré du désir qu'elle [avait de m' obliger].... 4. 

(Arcli. niUonale».) 

86. — Enohien a Condé 

Ettenheim, ce vendredi i8 fèrrier iSoS. 

J'ai appris, par la communication que Ghodron ^ m'a 

z. Le cardinal de Rohan. 

9. Jotiann, Freiherr von Tûrckheim, d'Altdorf, né à Strasbourg en ijjSy 
mort en 1847. 11 a été ministre des affaires étrangères de Baden, de i83i à ifÔS. 

3. La princesse Amélie, veuve du prince héréditaire. — Le margrave avait 
annoncé à Gondé la mort de ce jeune prince, c Monsieur, lui écrivait^il le 
5 janvier iSoa, la divine Providence vient d^appeler à elle M. le prince héré- 
ditaire Charles-Louis de Baden, mon très cher et bicn-aimé fils aine. II est 
décédé le 16 décembre 1801, à Arboga en Suède, ftgé de quarante-sept ans, 
d^un coup d'apoplexie, suite d'une malheureuse chute de la voiture, qui 
versa la veille en route. • (Arch. de Chantilly.) 

4> Le reste de la pièce manque. 

5. Chodron (Joseph), né à Toul en ij^. Il était trésorier de Tannée de 
Condé en 1801, et avait rejoint le prince en Angleterre. 



l8 FÉVRIER i8o3. l6l 

donnée d*ane lettre de Gontye, votre heureux retour, cher 
papa, et je suis heureux de savoir que ce voyage < s'est 
passé sans accident, et que vous êtes chez vous tranquille 
et bien portant. 

Nous avons été ici, tous ces jours, bien agités par de 
fortes sensations, non pas personnelles, mais relatives à 
Têtre que j'aime. Le cardinal de Rohan vient de succom- 
ber à une maladie nerveuse et inflammatoire, en neuf 
jours de temps ^. L'étoile du margrave n'a pas même per- 
mis qu'il eût la peine d'avoir à décider de son sort à 
venir. Le cardinal a fait une belle fin; il a rempli les 
devoirs d'un bon chrétien, est mort avec toute sa connais- 
sance, et nous a réellement édifiés : vous en serez étonné 
autant que je l'ai été moi-même. Sa fin a été déchirante 
pour la princesse Charlotte. Il a été deux jours avec la 
gangrène dans les poumons, par conséquent sans aucun 
espoir, et ne se doutant pas de son état, croyant même 
qu'il était mieux et le disant. Vous jugez de ce qu'a eu à 
souffrir le cœur sensible de cette malheureuse : elle vous 
aurait touché, si vous en aviez été témoin. Malade elle- 
même d'un gros rhume (maladie épidémique qui règne en 
ce moment), elle n'a voulu quitter son chevet ni jour ni 
nuit. Le cardinal a dicté ses dernières volontés et les a 
remises entre les mains de la Justice, cachetées. J'ai su, 
par l'indiscrétion du secrétaire, qu'elles étaient toutes en 
faveur de la princesse, et vous pouvez juger de mon bon- 
heur de la voir enfin tirée de la position gênée où elle se 
trouve depuis si longtemps, et tout à coup dans l'aisance. 
De plus, son père s'étant décidé, pour assurer un sort à 
ses enfants, de faire sa soumission, a été rayé tout de 

I. Ck>ndé s'était rendu à Edimbourg, auprès du comte d'Artois. Cf. 
pièce n* 84, pr. 
a. Le cardinal mourut le 17 février. 

CORRESPONDANOB DU DUC d'BNOHIBN, U 



l6a LE DUC D*BNaHIEN PBNDANT LA PAIX. 

suite et Ta jouir d*uQe fortune honnête '. U cherehera à 
réaliser le tiers qui appartient, par les lois de la Répu- 
blique, à sa fille, et Tautre tiers, s*il se décide à faire sor- 
tir sa seconde fille ^, afin de leur assurer ces deux parts ^ 
en pays étranger ; ce qui fait qu'elles auront à TaTenir une 
jolie fortune, et, à la mort du père, rentrant dans les bois, 
elles seront fort riches. Vous comprendrez, cher papa, fàr 
cilement combien cette certitude me fait de plaisir, moi 
qui les ai vues si longtemps avec la perspectiTc de mourir 
de faim d'un jour à Tautre. 

La rentrée du Parlement 4 nous intéresse beaucoup par 
ici, cher papa. Les débats précédents annoncent que Ton 
y sent vivement la nécessité de mettre un fi*ein à Tambi- 
tion démesurée du Premier Consul ; mais quel moyen ont 
les Anglais ? ont-ils des alliés ? Voilà le hic. Us en au- 
ront sans doute ; mais la terreur qu'inspire la France au 
monde entier retardera peut-être Texécution des plans 
qui peuvent être concertés dans le silence des cabinets de 
l'Europe. 

Au reste, le mécontentement est général en France. On 
n'y parle qu'avec envie de l'homme qui se trouve à la 
place où chacun se croirait en di*oit d'être ou de parvenir. 

I. Le prince de Rohao-Rochefort s^était retiré dans Seine-et-Oise. II moa- 
rut d'accident, en 1811, à l'âge de quatre-vingt-trois ans. Sa yeave, Marie- 
Hcnrictte-Chariotte-Dorothée d'Orléans de Rothelin (née en 1^44 et mariée 
en i;(b)f bien que divorcée» obtint une pension annuelle de 4iO0o fr., par 
décret du a août 1811. Dans une pétition, elle disait alors : c A Tépoque de 
la conûscation de ses biens, et du séquestre injuste des miens (puisque Je 
n'avais pas émigré), nous jouissions, Sire, entre lui et moi, de cent mille 
écus de rente, en fonds de terre.... • 

a. Charlotte-Ucnriettc-Clémentine de Rohan : elle épousa en 1819 le mir* 
quis de Quérieu. 

3. Le Code civil avait été promulgué récemment ; et Tarticle qiS, comme 
on sait, stipule que lorsque les enfants sont au nombre de deux, ils sont 
héritiers à réserve, chacun pour le tiers de la fortune de leurs parents. 

/{. L(; Parlement anglais s'était réuni de nouveau le 3 février i8o3, après 
les vacances de Noël. 



a8 FÉVRIER i8o3. i63 

De l'envie à la haine, le pas est petit ; et nous sommes à 
la veille d^une explosion, si la diminution des impôts ne 
vient pas apporter un palliatif momentané. 

Est-il vrai que vous avez un jardin, où vous travaillez 
vous-même, ainsi que tout ce qui est avec vous? C'est 
une occupation agréable, intéressante même, et, en même 
temps, je la crois bien saine. Je fais de même de mon 
côté ; sous quinze jours, les travaux vont recommencer et 
je m*en fais [une fête]. 

Oserais-je vous prier, cher papa, de dire mille ten- 
dresses de ma part à mon père, et d'être toujours con- 
vaincu de mon respect et de ma tendresse pour vous? 

C'est avec bien de la peine que je vois s'accroître jour- 
nellement l'arriéré de nos pensions. 

(Arch. niUonales.) 

87. — Enghien a Condé 

Ettenheim, ce aS février [i8o3]. 

Je VOUS remercie, cher papa, de l'envoi que vous me 
faites des mois d'août et de septembre de mon traitement. 
Votre lettre a été très retardée, sans doute par la débâcle 
des glaces de l'Elbe; car je ne l'ai reçue qu'hier soir. 
Puisque vous le jugez plus à propos, je vous prie de re- 
garder comme non avenue la demande, que je vous ai 
faite, de faire quelques représentations sur l'arriéré de 
mon traitement. L'économie de mon petit intérieur rem- 
placera ce vide, et je me regarde encore comme bien heu- 
reux d'avoir l'existence que je dois à la générosité du 
gouvernement anglais. Dans ce malheureux siècle, il ne 
faut pas être difficile, quand on est honnête homme; mais 
la conscience nette récompense bien des privations qu'il 
faut s'imposer. 



l64 UB DUC D*BNaHIBN PENDANT LA PAIX. 

Nous attendions par ici impatiemment les débats de la 
rentrée dn Parlement ; mais il n*a pas encore été question 
dn grand objet >. Gela viendra peut-être d'un jour à l'autre. 
La Tente de la Sardaigne ^ va peut-être encore être un 
nouveau sujet de discorde : il n'en manque pas, si l'on 
veut en trouver. 

J'ai été aujourd'hui à un service pour le repos de Tftme 
du cardinal. Il en a été chanté un très solennel à Stras- 
bourg, auquel a assisté l'évêque nouveau. Le deuil était 
représenté par des bourgeois de la ville. Toute la cathé- 
drale était tendue de noir, avec des trophées d'armoirie, 
comme ci-devant. J'ai été surpris que l'on ait osé faire 
cette cérémonie. On attend toujours les héritiers naturels 
pour l'ouverture du testament. 

Le Brisgau est occupé d'hier par deux compagnies du 
régiment autrichien de Bender. Il parait que l'arrange- 
ment est définitivement terminé avec le duc de Modène \ 
Les Français en partent après-demain. Ce pauvre pays a 
terriblement souffert; il est le seul qui n'a pas encore joui 
des bienfaits de la paix. 

I. Probablement la reprise de la guerre. 

a. Le sort du roi de Sardaigne, dépossédé de ses États de terre ferme, 
était l'objet de pourparlers qui se continuaient assez mollement entre 
Talleyrand et Tambassadenr russe, M. de Morkov ; mais il n'était pas ques- 
tion de la vente de File de Sardaigne à la France. 

3. Le duc de Modène venait enfin d'accepter le Brisgau, après avoir ré- 
sisté pendant une année, parce que ce territoire lui semblait une indem- 
nité insuffisante. — L*occupation immédiate par des troupes autrichiennes 
Ait consentie par le Premier Consul, qui, le 4 février, fit écrire par Talley- 
rand à Bcrthier : c Je dois vous donner avis que le Premier Ck>nsul, ayant 
été informé que rcmpcreur d'Allemagne envoyait quelques bataillons 
dans le Brisgau et TOrtenau, pour en prendre possession au nom de 
S. A. S. Tancien duc de Modène, m'a paru dans la disposition de n'y mettre 
aucun obstacle. D'où il dérive qu'il y aura à cet égard à transmettre au 
commandant des troupes françaises dans le pays, quelques ordres, sur la 
teneur desquels vous aurez à demander les intentions du Premier Con- 
sul. » (Voir aussi Corr. de Nap.^ n» ôSja) ~ L'évacuation par les Français 
ne devait se faire qu'en avril. 



a ET 17 MARS i8o3. i65 

Je vous embrasse, cher papa, et tous prie de ne jamais 
doater de mon respect et de ma tendresse. 

(Arch. nationales.) 

88. — EnGHIEN au MARaRAVB DB BaDEN 

Ettenheim, ce a mars [i8o5]. 

Je ne pois résister an désir que j'ai de témoigner direc- 
tement à Votre Altesse ma vive reconnaissance des bon- 
tés dont elle ne cesse de me combler. La chasse est à peu 
près le senl amusement que Ton puisse se procurer ici, 
et j*en dois la jouissance à la grftce aimable de Votre 
Altesse. Qu'elle daigne être conyaincue de toute ma dis- 
crétion à user du plaisir qu'elle me permet de prendre. 

J'ai appris avec joie que la santé de Votre Altesse était 
rétablie. J'espère qu'elle ne doute pas des vœux sincères 
que je forme pour son bonheur et la conservation de ses 
jours précieux. C'est dans ces sentiments que je suis, de 
Votre Altesse, le très affectionné serviteur. 

(Arch. de Karlsmhe.) 

89. — Enohien a Bourbon 

Ettenheim, ce 17 mars [tSoS]. 

n y a des siècles, cher papa, que je n'ai reçu de vos 
nouvelles directement. J'ai maudit les glaces de l'Elbe et 
les paquebots infidèles ; mais aujourd'hui plus d'obsta- 
cles; et j'espère, à chaque poste, un mot de bonté devons 
pour votre enfant. J'ai reçu exactement les deux envois, 
que mon grand-père m'a faits, de lettres de change de ma 
pension. Il me traite encore bien sévèrement, et ne daigne 
pas m'ajouter un mot de bonté. Cette retenue lui doit 
faire presque autant de mal qu'à moi. Suivant vos ordres, 
j'y mets toute la douceur possible ; je ne me permets au- 
cune plainte, et j'attends du temps qu'il me rende des 



i66 LE DUC d'bnohibn pendant la paix. 

bontés desquelles je ne me snis jamais rendu indigne. Je 
lui ai écrit en détail, deux jours après la mort du cardi- 
nal, en lai en rendant compte. Le malheur poursuit une 
personne qui m'est bien ctière : elle Tient encore de perdre 
M°^* de Marsan S qui Tavait toujours comblée de bontés et 
qu'elle aimait beaucoup par cette raison. Ces deux pertes 
coup sur coup, jointes à la grippe épidémique qui règne 
dans nos contrées, ont donné une cruelle secousse à sa 
santé. Elle a bien besoin du printemps et de la dissipa- 
tion que ramènent naturellement les beaux jours, pour se 
remettre. Ne pouvant s'éloigner d'ici, où les affaires de la 
succession vont la retenir tout Tété, elle cherchera une 
campagne dans les environs. Moi, je resterai encore. Le 
margrave vient de m'accorder à peu près la totalité des an- 
ciennes chasses du cardinal, un peu pour me retenir dans 
ses États, où je crois qu'il n'est pas f&ché que je mange 
mon revenu. Je n'en suis pas moins reconnaissant de son 
attention pour moi. Cet arrondissement me fait un canton 
charmant ; je vous y regrette, cher papa. Vous vous plai- 
riez à chasser avec mes chiens. Nous faisons ici de petites 
chasses à courre en miniature, qui sont charmantes. 

Je pense que peut-être vous serez pour quelque chose 
dans le testament de M"'^ de Marsan, qu'elle a eu tout le 
temps de faire très en règle. Vous savez qu'elle venait de 
rentrer dans tous ses biens de Brabant », qu'elle était en 
train de vendre ; mais elle n'a pas eu le temps d'achever 
cette louable entreprise, de sorte qu'il est fort à craindre 
que la grande nation ne vienne à la traverse aujourd'hui, 

I. Marie-Louise de Rohan, veuve de M. de Marsan. Elle avait été gou- 
vernante des enfants de Louis XVI, et était morte plus qu'octogénaire. 

a. M°« de Marsan, respectée de tous les partis, avait vécu dans sa terre 
de Ninove, en Belgique, pendant les derniers temps de la Révolution. En 
juin 1800, la recommandation du consul Lebrun lui avait fait obtenir sans 
peine « une surveillance » dans le département des Deux-Nèthcs. 



% 



17 MAA8 t8o3. 167 

et n'apporte des lenteurs aux affaires par ses étemelles et 
insatiables prétentions. Cette mort aura fait bien de la 
peine au Roi. 

Jusqu'ici j'ai eu le bonheur d'échapper à la grippe, 
quoique j'en sois cerné de toute part. Ces jours*ci il est 
tombé un demi-pied de neige, qui n'est point encore 
fondue, et, le i4 et le i5, il a gelé de huit degrés. Ce froid 
extraordinaire a fait mourir beaucoup de yieillards, et les 
jeunes jusqu'ici en sont quittes pour la grippe. Nous 
attendons les beaux jours comme le Messie. Le climat du 
pays que tous habitez est moins rude, dit-on ; mais en 
revanche, les brouillards n'y ont point de fin. Vous y 
plaisez-vous toujours, cher papa? 

Le mécontentement est général de ce côté contre le 
gouvernement en France ; on crie hautement au despo- 
tisme, et d'une manière si hardie qu'elle est embarras- 
sante pour les étrangers qui voyagent et ne veulent se 
mêler de rien. Pauvre France ! Pauvres Français ! Qu'ont- 
ils gagné à s'entre-tuer pendant dix ans? d'obéir à un 
maître, comme ci-devant. Cela a été, est et sera toujours. 

On assure que les affaires de la Méditerranée ' ne sont 
pas encore arrangées à Paris. On aura de la peine à tom- 
ber d'accord sur certains points importants, où je crains 
que la médiation russe ne perde son latin. J'observe avec 
un grand intérêt cette lutte importante. Dans le cas où 
l'on persisterait à ne pas s'entendre, je compte bien sur 
vous, cher papa, pour faire offre de ma bonne volonté. Je 
désire bien qu'elle soit connue des autorités, assez à temps 
pour que l'on s'en serve. 

Adieu, cher papa ; j'espère que vous ne doutez pas de 

I. Les Anglais tardaient à sortir de l^gypte et dissimulaient peu Pinteiio 
tion de ne point évacuer Malte. Quant à la médiation russe, il était préma- 
turé d'en parler. 



l68 LE DUC D*ENOHIBN PENDANT LA PAIX. 

ma tendresse respectaense pour vous, et que vous pensex 
quelquefois à votre enfant. 

Qui avez-vous donc aujourd'hui, près de vous, qui soit 
attaché à votre personne ou à celle de mon grand-père? 
On nous assure ici qu*ils sont tous rentrés. 

(Arch. naUooales.) 



PARTIE III 

LE P. CONSUL ET LES BOURBONS 
PENDANT LA PAIX 



Pendant la diaensaion dea préliminairea de pals, le P. Cionsnl réclame yai- 
nement au cabinet Addington l'èloignement de Georgea, et celui de 
Dutheil, agent du comte d'Artoia, comme inatigateora de la machine 
infernale. 

Au congrèa d'Amiena, le projet anglaia ayant proposé dea caa d'extra- 
dition, le P. Consul cherche à s'en aervir contre le comte d'Artoia, les 
Ghouana, et même contre le pamphlétaire Peltier. — L'article ao du 
traité d'Amiena reate peu explicite. 

Georgea obtient du ministère anglaia que aea officiera, traquéa en Bre- 
tagne, se réfugient dans les Iles normandes. 

La présence dea dHDrléana à un banquet fait renouTeler une demande 
plua étendue d^expulsion. — Elle est regardée comme contraire à l'hon- 
neur de l'Angleterre par l'opposition qui se manifeste dans la presse et 
le Parlement contre le traité, et bientôt par le ministère lui-même, 
qu'alarme la puiasance grandiasante de la France. — Inaiatance hau- 
taine du P. Consul : article du Moniteur du 8 août iSoa et note inutile 
du 16. 

En Allemagne, Louis XVIII renonce à aea ayancea auprès du P. ConanL 
Il sollicite du tsar Alexandre des moyens fixes de aubaistance. — Gbv 
cnlaire russe de Janyier i8oa engageant lea Puiaaancea à y contribuer. — 
M. d'Haugwitz à Berlin, M. de MorkoT à Paria en entretiennent le gou- 
vernement français : l'idée d'une abdication de la maiaon de Bourbon se 
fait Jour. 

Louis XVIII, inrité par le taar à reyenir en Ruaaie, d'y refiiae. — Son 
établissement à Varsovie ne semble pas contesté par le P. Consul. 
Le séjour d'Enghien à Ettenheim reste inaperçu. 

Tension croissante des rapports entre la France et l'Angleterre, dèa oc- 
tobre x8oa. ~ Des causes profondes de rivalité s'aigriront encore par dea 
plaintes répétées contre les Bourbons et lea Chouana, par dea récrimi- 
nations devenues réciproques sur les Journaux. — Arrivée dea ambaa- 



IJfà LB p. CONSUL BT LES BOURBONS PENDANT LA PAIX. 

constance, selon les sentiments de sa conscience, les lois 
de sa religion et les principes de sa politique. Quant au 
Premier Consul, il déclare hautement que, si un pareil 
crime ayait été commis à Londres, il se serait empressé 
de faire arrêter et livrer aux tribunaux d'Angleterre les 
auteurs de ce crime ; bien plus, si un individu, après avoir 
attenté à la vie du prince ou d'un de ses principaux mi- 
nistres, eût ctierché son refuge en France, le Premier G>n- 
sul en eût agi comme Fabricius vis-à-vis du roi d'Épire >. 

(Gorr. de Napoléon, n* 56a5.) 

91. — Otto a Talletrand 

Londres, aS germinal an IX (i6 avril iSoi). 

J*ai vu lord Haw^kesbury pour lui demander, conformé- 
ment à vos ordres, l'extradition ou du moins le renvoi en 
Amérique de Dutheil et de Georges. Je ne puis vous 
rendre Textrême agitation de ce ministre en relisant 
votre note, dans laquelle il croit trouver des insinuations 
très fortes et très offensantes pour le cabinet. 

<c II est extrêmement malheureux, m*a-t-il dit, qu'une 
pareUle pièce soit remise précisément dans ce moment-ci >. 
(Ce mot m*a été répété avec Taccent de la plus vive émo- 
tion.) Je n'ai jamais vu Dutheil ' ; quant à Georges, il n'est 
pas dans ce pays-ci 4. Mais comment a-t-on pu croire, à 

I. La note dictée par le Premier Consul fût transmise immédiatement 
par Talleyrand à M. Otto. 

9. Lord Hawkesbury, ministre des affaires étrangères dans le nouveau 
cabinet, parlait évidemment de la proposition de paix faite récemment à 
la France (Cf. p. Oa, note a). 

S. M. Dutheil n'avait pas encore eu Toccasion de voir lord Hawkes- 
bury ; mais ii avait entretenu des rapports assez firéquents avec l'ancien 
cabinet, et s'en était même fait bien voir par la raideur, souvent irritante, 
de sa comptabilité avec les émigrés et les chefs chouans. 

4. Précisément quelques jours plus tôt, un émissaire avait reçu du mi- 
nistère anglais 5o £. pour aller en Bretagne chercher Georges Cadoudal. 
Cet émissaire était Tinfatigable Prigent, qui, par ordre de Monsieur, 



l6 AVRIL 180I. 173 

Paris, qu*un gonvemement poisse se souiller d'un assas- 
sinat aussi horrible? Je n'ai pas encore montré ce papier 
à mes collègues ; mais je vous préviens qu'il produira le 
plus mauvais effet. » — J'ai répondu que le Premier Con- 
sul déclarait lui-môme qu'il ne croyait pas le ministre 
britannique capable d'une pareille atrocité, et que c'était 
pour cette raison qu'il lui donnait aujourd'hui l'occasion 
de manifester l'indignation qu'elle lui avait sans doute 
inspirée. J'ai profité de cette circonstance, unique depuis 
mon séjour ici, pour caractériser fortement la conduite 
d'une classe d'émigrés, qui ne respire que le carnage, 
qui travaille de toutes ses forces à éloigner le moment 
de la paix, et se montre par là également ennemie des 
deux gouvernements. Même les articles de gazettes, dont 
vous vous plaignez, cit. ministre, ont été rédigés par ces 
forcenés, que ni la modération du gouvernement français, 
ni la grande sagesse de son administration, ne pourront 
jamais ramener. J'ai donc déclaré à lord Hawkesbury 
que le vrai moyen d'accélérer un rapprochement entre les 
deux gouvernements, serait de retirer la protection du 
roi aux hommes désignés dans votre note, et à ceux qui 
leur ressemblent. — Le ministre m'a dit, d'un ton plus 
sévère : « Quand on fait une insinuation aussi grave, on 

s^était déjà embarqué en janvier pour une mission semblable. H avait 
même acheté en France un bateau destiné au transport de Georges ; 
mais celui-ci < very honourably refused to stir, till he should bave time 
to make certain nccessary arrangements and communicate upon the sub- 
ject of bis departure with bis ofllcers. » Prigent était donc revenu seul le 
14 mars. — M. Windham, en écrivant le a5 mars ces détails à un membre 
du nouveau cabinet, lui recommandait alors Prigent comme c the most 
perfect Royalist Post that your imagination can form. He bas gone as 
regularly between tbe countries, since the beginning of the war, as any 
of the forcign packets, and has always executed with perfect fidelity 
whatever business bas been intrustcd to him, and conducted with safety 
ail who bave put themselves under bis escort. » — Parti de Londres le 
10 avril, Prigent s'était d'abord dirigé sur Jersey, pour y voir le prince de 
Bouillon, qui restait chargé de la correspondance secrète arec la Bretagne. 



174 I^ P* CX>NSUL ET LES BOUBBONS PENDANT LA. PAIX. 

doit au moins raccompagner de quelques pièces pro- 
bantes. Vous en a-t-on envoyé? » — Je lui ai dit que non; 
mais qu*à l'égard de Dutheil il se trouvait, dans sa cor- 
respondance interceptée ^ des expressions tendant à faire 
croire que cet émigré était autorisé à tramer en France 
les plus horribles complots; que le gouvernement angl^^j^ 
y était désigné sous le nom de « la Bourse. » 

Cette entrevue, cit. ministre, a été bien différente de 
celles qui l'ont précédée : quelque animés que fussent les 
discours de lord Hawkesbury et mes réponses, ses re- 
gards annonçaient un degré d'irritation encore plus fort. 

(Arch. des ASL étrangères.) 

9a. — Hawkesbury a Otto 

Downing street, april 17, iSofi. 

The undersigned is authorized to express to M. Otto, 
that His Majesty's govemment is unwilling to interpret 
any passage of his note of the 16^, as conveying an insi- 
nuation that persons in virhom His Majesty ever placed 
his confidence, could give countenance to the atrocious 
attempt to which M. Otto' s communication refers. If any 
part of that communication could be so understood, it 
virould, in a disavowal, warrant expressions of the war- 
mest indignation. 

The French government has ftirnished no information 
whatever, to prove that any persons within thèse domi- 
nions were parties to the above mentioned attempt. But if 
such information should be aflbrdcd, His Majesty will 
feel that he owes to himself and to the interests of civil 



1. Voir dans la c Conspiration anglaise 1 (Paris; impr. de la Rép., an IX), 
une lettre de Dutheil, du aS janvier 1800 (p. 166 10; et une lettre de Hyde 
de Neuville à Dutheil, du 4 février (p. ici, io5; cf. p. xi4)- ~ Sur le nom 
supposé c la Bourse 1, voir p. 44 (clef de la correspondance). 



i8 AvaiL 1801. 175 

Society, to take those steps which may be found to be jus- 
tifiable by the Ia\v^ and usages of this kingdom, as wèll 
as conformable to the sentiments of humauity and justice 
which hâve invariably governed His Majesty's conduct. 

(Arch. des Aff. étrangères.) 

93. — Otto a Tallbyrand 

Londres, aS germinal an IX (18 ayrO 1801). 

Je viens de recevoir la réponse de lord Hawkesbury. 
Craignant que ma traduction ne rende pas avec assez de 
précision les nuances de cette pièce, j'ai l'honneur de vous 
l'adresser en original. Vous y verrez que Ton veut traiter 
juridiquement l'aiTaire dont il s'agit, et qu'on se réserve 
d'opposer à votre demande d'extradition, d'abord les lois 
et les usages du royaume, et ensuite l'humanité du roi, 
qui, sans doute, ne lui permettra pas de livrer au juste 
ressentiment de la République des hommes qui n'ont cessé 
de l'inonder de sang, et de piller ses habitants paisibles. 

Je suis persuadé néanmoins que la demande du Premier 
Consul nuira essentiellement aux relations de certains 
émigrés avec le gouvernement, et que M. Addington, qui 
ne les a jamais favorisés, sera pour eux encore moins 
abordable qu'auparavant >. Lord Hawkesbury paraissait 
être de mon avis, quand je lui ai dit que ces hommes ne 
s'occupaient que des moyens d'irriter les deux gouverne- 
ments et d'éloigner le moment de la paix.... 

(Arch. des Aff. étrangères.) 



I. c Les émigrés ne sont plus, comme ci-devant, les auxiliaires du goa* 
vernement. Le ministère désavoue toute conmiunication avec eux, et 
on peut croire à sa sincérité. 1 (Dép. d'Otto du i*' messidor an IX : 
90 Juin 1801.) 



176 LR P. CONSUL KT LES BOURBONS PENDANT LA PAIX. 

g4- — Hawkesburt a l'évêque d'^A^rras 

DowniDg Street, ce 18 arril 1801. 

Lord Hawkesbury, en faisant bien ses compliments 
à Mgr Tévêque d*Arras, a Thonneor de Tinformer que 
le gouvernement français ayant désigné, par une note 
officielle, M. Dutheil comme ordonnateur de l'attentat 
commis à Paris le a4 décembre de Tannée passée, le gou- 
vernement de Sa Majesté se trouve dans la nécessité de 
décliner toute communication avec M. Dutheil ^ jusqu'à 
ce que les soupçons formés à son égard soient éclaircis. 
Lord Hawkesbury prie Mgr Tévêque d'Arras de vouloir 
bien faire part à Monsieur du contenu de ce billet, et de 
recevoir les assurances de sa haute considération. 



L'évêque d'Arras à Hawkesbury. 

Londres, le 9 Juillet xSoi. 

S. A. R. Monsieur désire que Y. Exe. prenne connais- 
sance du rapport qui lui a été fait par M . de Barentin, ancien 
garde des sceaux de France et en cette qualité premier 
magistrat du royaume. Son Altesse Royale l'a chargé de 

X. Sans renoncer aux senrices de M. Dutheil, le comte d'Artois se crut 
obligé de le remplacer dans ses rapports avec le gouTemement anglais, 
et, à partir du ai mai iSox, employa à cet effet le comte de Butler. 

c Dutbeil n^est plus regardé ici comme ministre du Prétendant : U a 
été remplacé par un nommé Butler ; mais il dirige toujours les grandes 
opérations de la clique » (Dép. d'Otto, du aS prairial : ij Juin). Dans une 
lettre adressée à M. de Thauvenay, de Londres, le aO janvier iSoa, on 
disait, en parlant du bureau pour les affaires de Louis XVIII : c Quoique 
ce soit M. de Butler qui y soit la personne de parade, c^est toiigoors 
M. Dut[heil] qui en est l'âme. » 

Jean-Pantaléon, comte de Butler, né en x^SS, avait fait la guerre d'Amé- 
rique et était chef d^escadron de Royal-dragons quand il énxigra à Co- 
blenz, en X791. Il prit part à la campagne de 1792 dans Tétat-major de la 
cavalerie, et depuis X794 il avait été plusieurs fois chargé de missions 
secrètes en France. 



la OCTOBRE 180I. 177 

Texamen de la procédure sur rattentat commis le a4 d^* 
cembre 1800, procédure que les usurpateurs de Tautorité 
souveraine en France ont fait imprimer et publier. 

Les deux volumes » que je vous envoie, mylord, avec le 
rapport de M. de Barentin, vous mettront parfaitement en 
état de reconnaître que les imputations, qui ont été Tobjet 
de la note officielle que le gouvernement français vous a 
fait présenter à la charge de M. Dutheil, sont évidemment 
calomnieuses, et conséquemment que les conclusions qui 
terminent le rapport de M. de Barentin méritent de fixer 
votre attention et d'intéresser votre justice, afin que les 
soupçons énoncés dans la note officielle, que vous m'avez 
adressée le 18 avril dernier, soient entièrement détruits. 

Ce sera toujours avec satisfaction que je verrai naître 
des occasions de renouveler à Y. Exe. Tassurance et 
l'hommage des sentiments de haute considération, etc. 

(Arch. de GhantUly.) 

q5. — Note de Georges pour le Gouvernement 

ANGLAIS 

[Londres,] la octobre iSoi i. 

Le gouvernement ayant adopté la mesure relative à la 
sortie des royalistes proscrits de Fintérieur ', il ne reste 

I. c Procès instmit par le tribunal criminel de la Seine contre les nom- 
més Saint-Rejant, Carbon et autres....; 1 a volumes, imprimés en floréal 
an IX (mai 1801). 

a. Georges avait sans doute suivi Prigent, qui était revenu en Angle- 
terre le a3 juin. — c Georges et Bruslart sont ici ; mais le ministre me fait 
assurer, directement et indirectement, qu^il n^aura Jamais aucune relation 
avec ces monstres ; et je sais, de la manière la plus positive, que tous les 
bommes actuellement en place abhorrent les principes des émigrés et 
verraient avec peine de nouvelles convulsions dans la République. Cet 
aveu est échappé môme au duc de Portland, autrefois le principal moteur 
des dissensions intérieures de la France. L'assassinat du Premier Consul, 
a-t-il dit confidentiellement à un de mes amis, eût été une calamité pour 
toute l'Europe. » (Dép. d'Otto, du ai messidor : lo juillet.) 

3. £n même temps que la note du xa avril (pièce n* go) était envoyée à 

OORKESPOMDAMCB DU DUC D*KNOHIBN. 12 



1^8 LE P. GONSUL BT LES BOURBONS PENDANT LA PAIX. 

plus à régler, pour aller sauver ces malheureux, que : 
I® la manière dont le gouyernement désire que s'opère 
cette sortie ; a^ le lieu où il veut qu'on les dépose, en 
attendant leur départ pour des contrées plus éloignées ; 
3^ leur traitement. 

Le premier objet peut être rempli par trois différents 
moyens : soit en achetant deux ou trois petits bâtiments ; 
soit en en enlevant aux ennemis ; soit en se servant de 
ceux de Sa Majesté employés jusqu'ici à la correspon- 
dance avec rintérieur. On prie le gouvernement de faire 
savoir lequel de ces moyens il préfère. 

Pour le second, si le gouvernement n'a pas déjà arrêté 
le lieu qui doit momentanément leur servir d'asile, on le 
prierait de leur accorder de préférence Guernsey. 

Pour le troisième, les officiers royalistes proscrits étant 
de grade différent et les traitements devant être en con- 
séquence différents, on demande : ime demi-guinée par 



M. Otto, les ordres les plus rigoureux étaient partis pour la Bretagne. Trois 
colonnes d'éclaireurs devaient y poursuivre les Chouans, et être suivies 
chacune par une commission militaire c pour juger sur-le-champ les bri- 
gands pris les armes à la main. » Une circulaire de Fouché, écrite diaprés 
une décision du Premier Consul, du [4] mai {Corr.t n" 555^), annonçait que 
c tout acte de soumission que ces brigands offriraient de faire ne doit pas 
être accepté : les agents civils ou militaires qui en accepteraient, seraient 
coupables envers la souveraineté nationale. Les brigands qui sont aujour- 
d'hui les armes à la main dans les départements du Morbihan, des Côtes- 
du-Nord, ou dans les départemeuts voisins, doivent périr sur Téchafaud : 
il n'y a pour eux aucune amnistie à attendre. Il est temps enfin de purger 
la i3* division militaire de ces misérables, dont rAngleterre a si longtemps 
soudoyé les crimes. » L'arrêté et la circulaire, tous deux du i8 floréal 
(8 mai i8oi), étaient insérés au Moniteur du lendemain. 

Georges avait fait ressortir à Londres ces mesures d'extermination, et 
le cabinet Addington avait cru de son honneur de ne point laisser périr, 
en Bretagne, ceux dont le cabinet précédent avait soldé le concours. 
Mais, tout en consentant à favoriser la fuite des officiers chouans et, par 
une conséquence inévitable, à pourvoir à leur subsistance, il avait an- 
noncé Pintention de les envoyer au Canada. Il voulait ainsi user de ména- 
-^ts envers le gouvernement français, avec qui il venait de signer à 
% le !•' octobre, des préliminaires de paix (Voir le n» 98). 



a4 JANYiBfi i8oa. 179 

jour pour les adjudants généraux ; 6 shillings pour les 
cheb de légion; 4 ponr les chefis de bataillon; 3 pour les 
capitaines K 

La sortie de ces officiers devant entraîner nécessaire- 
ment quelques dépenses, et Thonneur leur faisant une 
stricte obligation de satisfaire aux dettes qu*ils ont été 
forcés de contracter pour leur existence depuis la fin du 
mois d'août (terme où leurs paiements ont absolument 
cessé), on demande, tant pour faire face à ces dettes, que 
pour les Irais de sortie ainsi que pour leur fournir de quoi 
se vêtir au lieu où ils seront déposés, la somme de a,ooo €• 

S. A. R. Monsieur se trouvant aujourd'hui dans l'im- 
possibilité de fournir au général Greorges de quoi exister, 
il désirerait aussi savoir quel traitement le gouvernement 
voudra bien lui accorder. Son prédécesseur dans le com* 
mandement de la Bretagne ^ n'a jamais eu moins de 60 ۥ 
par mois : lui, il en demanderait 4o. Depuis 1798 qu'il 
sert la cause commune, c'est la seule demande qu'il ait 
£Bdte pour lui : il espère n'être pas refusé '. 

(Record office.) 

96. — CiONDÉ AU COMTE d'ArTOIS 

Londree, le a4 jauTier iSoa. 

Le [baron] de Roll 4 vous rend compte, ainsi que moi, 

I. M. Windham, dans sa lettre déjà citée du 95 mars 1801, aralt par arance 
conseillé de donner à Georges 90 shlll. par Jour, et 5 on S à ses officiers. 
« There was, ajoutait-il, for a long while an allowance of £. 400 per month, 
for thls and similar services, and whlch was not often exceeded. » 

9. Le comte de Behague. — U ayalt reçu son traitement en Angleterre 
parce qn^ n'avait presque jamais quitté ce pays; au lieu que Georges, 
exerçant son commandement en Bretagne même, avait jusqu'ici pris, de 
ses propres mains, sa solde sur les fonds envoyés pour ses divisions. 

S. Cette note a été remise par Georges, le même jour, 19 octobre, an 
eomte de la Chaussée, qui était alors chaiî^, par Monsieur, de la corres- 
pondance pour les affaires militaires. 

4. Louis, baron de Roll, né à Soleure en 1751, était entré au régiment 



l8o LE P. CONSUL ET LES BOURBONS PENDANT LA PAIX. 

Monsieur, de ce qui s*est passé hier. Un homme, arriyé la 
' Teille, à ce qu'il m'a dit, à pied, de Paris à Calais, homme 
d'un ton fort simple et fort doux, malgré les propositions 
qu'il venait faire, ayant appris que tous n'étiez pas ici, est 
venu me trouver sur les onze heures du matin ; il m'a pro- 
posé tout uniment de nous défaire de l'usurpateur par le 
moyen le plus court. Je ne lui ai pas donné le temps de 
m'achever les détails de son projet, et j'ai repoussé cette 
proposition avec horreur, en l'assurant que, si vous étiez 
ici, vous feriez de même ; que nous serions toujours les 
ennemis de celui qui s'est arrogé la puissance et le trône 
de notre Roi, tant qu il ne le lui rendrait pas ; que nous 
avions combattu cet usurpateur à force ouverte ; que nous 
le combattrions encore si l'occasion s'en présentait ; mais 
que jamais nous n'emploierions de pareils moyens, qui 
ne pouvaient convenir qu'à des jacobins ; et que si, par 
hasard, ces derniers se portaient à ce crime, certainement 
nous n'en serions jamais complices. Pour mieux con- 
vaincre cet homme que vous pensiez comme moi, j'ai 
envoyé chercher l'évêque d'Arras; mais il était sorti. 
Alors j'ai fait venir le baron de RoU, à qui j'ai d'abord ex- 
posé le sujet de la mission. Ensuite j'ai fait entrer l'homme : 
je lui ai dit que ce baron avait toute votre confiance; qu'il 
connaissait comme moi la grandeur de votre âme, et que 
j'étais bien aise de répéter devant un témoin aussi sûr tout 
ce que je venais de lui dire; ce que j'ai fait. Le baron a 
parlé comme moi. Après cela, j'ai dit à l'homme qui était 
venu, qu'il n'y avait que l'excès de son zèle qui eût pu le 

des Gardes Suisses en 1766. c II était, disait-il, capitaine de la compagnie 
générale en 1789, et, depuis le mois de juiilet de cette année, il a cons- 
tamment servi auprès de Monsieur, frère du lloi, qui dans la campagne 
'*' ~ Ta nommé son adjudant général. 1 (Pétition datée de Blanken- 
'b mai 1797.) — On sait que ce baron était un des principaux con- 
comte d^Artois. 



3o JANVIER i8oa. i8i 

porter à venir nous faire une telle proposition ; mab qae 
ce qa*il avait de mieux à faire était de repartir tout de 
suite, attendu que, s*il était arrêté, je ne le réclamerais pas, 
et que je ne le pourrais qu'en disant ce qu'il est venu faire. 
J'espère, Monsieur, que vous approuverez ma conduite, et 
que vous ne doutez pas du tendre et respectueux attache- 
ment dont mon cœur est pénétré pour vous. 

{Mim, de la maison de Condé^ II, SaS.) 

Le comte d'Artois à Gondé. 

Edimbourg, So JanTier iSos. 

J'ai reçu ce matin, mon cher cousin, votre lettre du a4 • 
eUe a été plus longtemps en chemin, parce qu'elle est 
venue par les diligences. 

Il est impossible de mieux répondre que vous ne l'avez 
fait, à la proposition très perfide et très révoltante qui 
vous a été faite ; et la manière très prononcée dont vous 
avez éconduit le porteur de paroles, dégoûtera ces mes- 
sieurs de vous faire de pareilles offres. Je suis convaincu 
que le petit Corse n'ignorait pas cette démarche, et qu'il 
était bien aise de voir comment elle serait reçue. J'éprouve 
toujours une jouissance réelle, quand je reçois une nou- 
velle preuve de l'uniformité qui a toujours existé depuis 
treize ans entre votre façon de penser et la mienne, et 
j'ajouterai, sans aucun compliment, que mon amour- 
propre en est flatté. 

Le moment actuel est sûrement le plus pénible que nous 
ayons eu à supporter, puisque notre unique rôle, pour 
l'instant, est de rester passifs et d'attendre les événements. 
Mais j'ai la ferme conviction que cette triste crise ne 
durera pas, et que nous sommes encore réservés à servir 
utilement la noble cause que nous avons entrepris de 
défendre jusqu'à la mort. 



l8a LE P. CONSUL ET LES BOURBONS PENDANT LA PAIX. 

Adieu, mon cher cousin ; la tendre et constante amitié 
que TOUS m'avez si bien inspirée durera autant que ma vie. 
Dites, je vous en prie, mille amitiés pour moi à votre fils. 

(Arch. de GhantiUy.) 

97. — d'Hauterive a Otto 

[Paris,] 14 nivôse an X (4 janvier iSoa). 

.... I Les bruits qui se répandent à Londres sur ce qui 
se fait à Paris, se propagent également dans toute reten- 
due de la France et du continent ^. Leur ressemblance 
indique une source commune, qui ne tardera pas à être 
complètement dévoilée.... 

Le Premier Consul a vu avec intérêt l'accueil que vous 
avez reçu du prince de Galles.... Vous devez lui faire con- 
naître le désir particulier du Premier Consul d'adopter 



I. Talleyrand étant parti pour la consulte de Lyon le aS décembre 1801, 
le Premier Consul travailla avec d'Hauterive Jusqu'à son propre départ 
pour Lyon, qui eut lieu dans la nuit du 8 au 9 janvier 1809. 

a. Depuis plus d'un mois, des nouvelles alarmantes circulaient au de- 
dans et au dehors de la France. On commentait, avec une singulière exa- 
gération, deux faits qui étaient vrais dans le fond : d'abord Topposition 
des assemblées contre les projets du Premier Consul ; ensuite l'attitude 
frondeuse de plusieurs généraux, parmi lesquels on citait Lannes, Auge- 
reau, Saint-Cyr, Masséna, Macdonald, et surtout Morcau.— En Angleterre, 
quelques-unes de ces correspondances malveillantes étaient reproduites 
dans le Paris de Peltier. « Les papiers, écrivait alors Bourbon à Condé, 
annoncent un grand mécontentement des généraux et animosité contre 
le Premier Consul. Cela pourra peut-être amener quelque commotion ûl- 
vorable. En tout, le fameux Bonaparte perd beaucoup dans l'opinion pn- 
blique. Je m'aperçois de cela tous les jours par les conversations anglaises 
qui, depuis deux mois, ont pris une tournure toute différente » (lettre da 
3 janvier i8oa). Le 4 mars i8oa, Condé, parlant à Monsieur d'un émissaire 
qui affectait des allures mystérieuses, écrivait : < Il paraît résulter de sa 
conversation : i* qu'il y a du trouble à Paris ; a* que l'on médite en ce mo- 
ment quelque coup (c'est son terme, sans qu'il ait jamais voulu dire de 
quel genre) ; 3» que Bonaparte ne travaille que pour lui, et point du tout 
pour le Roi (gardez- vous, a-t-il ajouté, de croire jamais aux bruits con- 
') ; 4* que la plus grande partie de l'armée est mécontente ; 5* qu'à 
n ne croit point à la paix. 1 (Mém. de la maison de Condé» II, 33i.) 



4 lANVUER l809. l83 

tontes les mesures qui tendront à consolider les deux goa- 
▼emements, à affermir dans les deux pays les bases de 
l'autorité, et à mettre les deux États à Fabri de Fatleinte 
des innovations. Dans le projet de lord Gomwallis, il y a 
un article > qui nous a déjà fait connaître à cet égard les 
dispositions du gouvernement anglais. Elles s*acoordent 
parfaitement sur ce point avec celles du gouvernement de 
la République, et le cit. Joseph Bonaparte est autorisé à 
donner son adhésion au principe que cet article énonce. 
Cependant, si le ministère désire que sur ce point la règle 
convenue soit plus explicite encore, vous ôtes autorisé à 
vous concerter avec M. Addington et à arrêter la rédac- 
tion d'un article, qui sera de suite adopté à Amiens et 
inséré dans le traité. 

Vous ne devez pas perdre de vue, dans le travail con- 
certé de la rédaction de cet article, que le but secret, 
quant à nous, de la rédaction, doit être d'amener, 
comme conséquence directe quoique implicite, l'éloigne- 
ment de l'Angleterre du comte d'Artois, de l'évoque 
d'Arras, et de tous les individus formant cette espèce de 
conspiration permanente qui, depuis le commencement 
de la Révolution, ont cherché à fomenter les troubles 
intérieurs de la France. Les circonstances à la vérité sont 
telles, que les efforts de ces conspirateurs ne sont plus 
faits désormais pour inspirer aucun espoir à leurs parti- 
sans, ni la plus légère inquiétude aux amis de l'ordre 

I. Ce projet de traité avait été remis le 99 décembre par lord Gom- 
wallis, à Amiens. L'article !•* stipulait la paix et l'amitié c sans donnm 
aucun secours ou protection, directement ou indirectement, à ceux qui 
Toudraient porter préjudice à aucune desdites hautes parties contrac- 
tantes. » L'article 17, que d'Hauterive vise ici, était plus explicite; il éta- 
blissait Textradition des t personnes accusées du crime de haute trahison, 
de meurtre, de falsification et de banqueroute firauduleuse. > (GT. Du Casse, 
.But. des négoc,, III, 364.) — Ces dispositions étaient empruntées an tnité 
de 1763. 



l84 LB P. CONSUL RT LES BOURBONS PENDANT LA. PAIX. 

public en France ; mais alors cette mesure sera considérée 
comme le dernier triomphe de la liberté sur ceux qui ont 
voulu Topprimer, et qui, dans leur impuissance, nourris- 
sent encore le projet insensé de lutter contre elle >. 

(Arch. des Aff. étrangères.) 

g8. — Otto a Talleyrand 

(N« 49.) Londres, ao plnyiôse an X (9 férrler 1809). 

Une centaine d'individus, habitants de la Vendée et 
intimement liés avec l'ancien ministère anglais, se sont 
adressés à M. Addington pour obtenir la permission de 
s'établir en Angleterre ^, Le ministère a jugé que l'admis- 
sion de ces hommes, justement odieux en France, nuirait 
au système de réconciliation qui est l'objet favori de ses 
vœux, et que d'ailleurs il serait difficile de les empêcher 
d'ourdir de nouvelles trames. Cependant, il ne voudrait pas 
tout à fait repousser la demande des anciens partisans de 
l'Angleterre, et il est disposé à les déporter au Canada, si 
le Premier Consul veut y consentir. En me communiquant 
ce projet, lord Hawkesbury m'a dit qu'il eût été facile de 
laisser arriver ces individus en Angleterre, sauf à en dis- 
poser, dans la suite, de la manière la plus convenable; 
mais que, dans une affaire aussi délicate, le ministère ne 
voulait rien faire sans l'agrément du Premier Consul, et 
que, dans le cas où nous consentirions à cet arrangement, 

I. Dans sa réponse, M. Otto laissa deviner quHl doutait de réossir : 
c L'article du projet concernant Textradition des criminels est nn ache- 
minement vers le système favori des hommes qni sont actuellement en 
place, et, sUls ne peuvent y donner toute Textension quMls désireraient, il 
faudra attribuer leur réserve à Tcsprit des lois de la Grande-Bretagne. Je 
provoquerai à ce sujet des explications, qui nous rapprocheront peut-être 
des vues du Premier Consul. » (Dép. du ao nivôse : 10 janvier i8oa.) 

3. Voir la pièce n* gS. ^ Il s'agissait de Chouans de Bretagne, et non de 
Vendée. Du reste, alors comme aujourdliui, le nom de Vendée était sou- 
vent étendu i tout TOuest insurgé. 



IJ FEVRIER 1803. l85 

la déportation pourrait avoir lien directement d*nn de nos 
ports par une frégate anglaise. Lord Hawkesbnry m*a 
prié de tous en écrire. Si le projet est agréé, M. Jackson > 
sera chargé de tous faire la demande offideUement ^. 

(Areh. des Aff. ètniigères.) 

99. — Talletrand a Joseph Bonaparte 

Ptrift, 9B pluTiôse an X (17 fèTiier 180a). 

J*ai reçu tos n^** 3o et 3i .. . . '. Dans la rédaction du projet 
de traité, tous pourrez ayoir égard aux observations sui- 
vantes : 

I. M. Pr. Jackson était acerèdité à Paris, comme ministre plénipoten« 
tiaire, depuis ie 5 Janyier 180a. 

a. Talleyrand répondit le 96 pluviôse an X (14 férrier i8oa) : c Le Pre- 
mier Consul pense que les individus désignés dans ce n* 49 seraient 
mieux au Canada qu'en Angleterre, et c'est dans ce sens que vous devei 
répondre. > 

5. Un contre-projet firançais, rédigé par Joseph Bonaparte d'après d'an- 
ciennes instructions et remis par lui le 96 décembre, admettait Tartiele i* 
du projet de lord Cornwallis, mais ne contenait aucune disposition sur 
Textradition. c L'article 17 du projet anglais, écrivit Joseph le ig Janvier, 
a été passé sous silence dans le projet français. Lord Cornwallis paraît 
attacher beaucoup de prix à cette insertion : je vous prie de me faire savoir 
si vous croyez convenable d'y adhérer. > — Lorsque cette dépêche parvint 
i Paris, le Premier Consul était très irrité par les calomnies de Peltier sur 
le mariage de Louis avec Hortense de Beauhamais (PariSt t. XXXIV* 
p. 44^- Talleyrand écrivit donc, le 3 février : t Le Premier Consul ne 
s'oppose pas à ce qu'on stipule, de part et d'autre, l'extradition. U désire 
seulement que l'article soit conçu de foçon qu'il puisse être étendu aux 
libellistes et aux conspirateurs obscurs qui ne travaillent qu'à troubler la 
paix du pays qui les a vus naître. Et, à cet égard, le Premier Consul, qui 
a eu connaissance des horreurs que s'est récemment permises le gasetier 
Peltier, désire que vous fassiez sentir avec quelque chaleur au marquis 
de Cornwallis, combien on est étonné de voir qu'un gouvernement, qui 
s'honore d'être avancé dans la civilisation, tolère dans son territoire, et 
d'aussi dégoûtants libelles, et leurs misérables auteurs. Je charge le cit. 
Otto d'adresser les mêmes observations au ministère anglais. > — Cest i 
cette lettre de Talleyrand que Joseph, dans une dépêche n* 5i, du 16 fé- 
vrier, venait de répondre : c J'ai beaucoup causé avec lord Cornwallis 
sur les moyens d'atteindre les libellistes dans l'article qui comprend les 
accusés de falsification, meurtre, banqueroute frauduleuse et haute trahi- 
son. U ne croit pas la chose possible. Si vous concevez l'article conclliabie 
avec les lois des deux pays, veuilles me l'adresser tout rédigé. > 



l86 LB p. CONSUL BT LBB BODHBONS PUTDAIIT LA. PAIX. 



.... 3* Sur ce qni regarde Textradition réciproqae des 
malfaiteurs d'une espèce désignée, on des hommes qui 
conspirent contre la sécurité intérieure de chacun des 
deux États, Fobjet du gouyemement avait été de pouvoir 
obtenir par cette voie l'extradition de quel<pies conspira- 
teurs reconnus, et d'arriver même à obtenir que les 
Princes de la maison de Bourbon fussent tenus de quitter 
l'Angleterre, d'où ils peuvent, d'un moment à l'autre» 
donner la main à quelques mécontents de la Vendée. Et 
puisqu'il parait que l'article ne serait pas ainsi interprété 
à Londres, il faut y renoncer absolument, et rester à cet 
égard dans les termes des Préliminaires <, laissant à s'en- 
tendre ultérieurement sur cette matière, s'il y a lieu.... 

(Arch. des Aff. étran^res.) 

loo. — Joseph Bonaparte a Talletrand 

(N* 44') Amiens, aa yentôse an X (i5 mars iSoa)* 

....L'article dont il a été précédemment question sur les 
malfaiteurs ^ pourrait être inséré au traité tel qu'il se 
trouve rédigé ci-dessous. Les Anglais, les Espagnols et 
les Bataves ' le désirent également. Il se trouve aussi 
dans presque tous les traités précédents. La désignation du 
crime de conspiration contre la sûreté et le régime inté- 
rieur de l'État a été adoptée. Je crois qu'il serait conve- 
nable de ne pas omettre cet article : comme j'aurais, au 
reste, le temps de recevoir encore votre détermination à 
cet égard, je m'y conformerai. 

a Art. 20. *- Il est convenu que les parties contrac- 

X. Les Préliminaires du i«' octobre ne parlaient pas d^extradition. 

9. Sans se regarder comme lié par la dépêche de Talleyrand du ij fè- 
yrier (voir la pièce précédente), Joseph avait consenti, dans une confé- 
rence du 8 mars, à admettre un article sur l'extradition, qui prit le n* ao. 

3. L^Ëspagne et la Batayie étaient représentées à Amiens, chacune p«r 
un plénipotentiaire. 



sa ATBiL xSoa. 187 

tantes, sur les réquisitions fiEtites par elles respective- 
ment, ou par leurs ministres et officiers dûment autorisés 
à cet effet, seront tenues de livrer en justice les personnes 
accusées des crimes de haute trahison, ou de conspiration 
contre la sûreté et le régime intérieur de TÉtat, de 
meurtre, falsification, ou de banqueroute firauduleuse, 
commis dans la juridiction de la partie requérante, 
pourvu que cela ne soit fait que lorsque Févidence du 
crime sera si bien constatée, que les lois du lieu où Ton 
découvrira la personne ainsi accusée auraient autorisé sa 
détention et sa traduction devant la justice, au cas que le 
crime y eût été commis. Les frais de la prise de corps et 
de la traduction en justice seront à la charge de ceux qui 
feront la réquisition. Bien entendu que cet article ne 
regarde en aucune manière les crimes de haute trahison 
ou de conspiration contre la sûreté et le régime intérieur 
de l'État, de meurtre, de fiedsification ou de banqueroute 
frauduleuse, commis par des individus antérieurement à 
la conclusion de ce traité définitif i. » 

(Ajch. des Aff. étrangères.) 

loi. — Otto a Talletrand 

(N* 89.) Londres, a florétl an X (aa arril iSoa). 

Les fêtes de Pâques ayant suspendu toutes affaires 
dans ce pays, il ne s'est rien passé depuis ma dernière 
qui méritât de vous être transmis, si Ton en excepte les 
honneurs rendus au prince de Galles, qui a été pour la 
première fois au dîner du Lord Maire. Le peuple Fa reçu 
avec one distinction toute particulière.... 

z. Le 14 mars, le Premier Consul fit répondre qnUl appronyait la rédae- 
tion proposée. Néanmoins, Tarticle 90 du traité d'Amiens omit les mots 
c crimes de haute trahison, ou de conspiration contre la sûreté et le ré- 
gime intérieur de l'État, > qui, pour le gouyememcnt français, étaient les 
plus Intéressants. 



l88 LE p. CX>NSUL ET LES BOURBONS PENDANT LA PAIX. 

Inyité à la même fête avec plus de 4>ooo persoimes, 
j'ai été surpris d*y trouver MM. d'Orléans, décorés du 
cordon bleu et de Tordre du Saint-Esprit, et désignés 
dans les gazettes sous le titre de Princes français. On 
s'est aperçu de cette maladresse, et le maître de cérémo- 
nie a eu soin de les éloigner de la place destinée au 
corps diplomatique. Au reste, la conduite très sage de 
MM. d'Orléans dans ce pays-ci leur a attiré la considé- 
ration particulière du public... '. 

(Arch. des AIT. étrangères.) 

loa. — LE COMTE d'Artois a Gondb 

Edinbargh, ce i" mai iSoa. 

Je profite, mon cher cousin, du départ de MM. de 
Rivière et de Polignac pour répondre à vos lettres des 
30, 25 et 27 avril. 

Celle du ao m'a fait un sensible plaisir à recevoir» non 
seulement pour l'amitié et l'intérêt véritable que vous 
me témoignez , mais aussi pour tout ce que vous me 
dites sur les sacrilèges qui viennent de se commettre à 
Paris par l'autorité d'un Pape bien criminel, et sur tout ce 
qui concerne notre position ^. Il est trop vrai que nos 
malheurs paraissent être à leur comble ; mais mon âme 
n'est pas plus découragée que la vôtre, et je vois, avec une 
véritable satisfaction, que nous pensons entièrement de 
même sur la nature et la moralité des moyens à employer 
pour nous tirer de l'espèce de gouffre où on veut nous 
précipiter. Je pense aussi que, dans ce moment encore, 

I. t On rcmarcpie que les jeanes d^Orléaos éprouyent une consldèraUon 
marquée à Londres, et ils ont gagné d*une manière très sensible auprès de 
Fadministration. » (Note de Desmarest pour le Grand Juge, du 8 oc- 
tobre 1809.) 

9. La lettre de Gondé du 90 avril est dans les Mém, de la maison de 
Condé, U, »:. 



i^ MAI i8oa. 189 

il faut agir avec prudence et circonspection; mais, si les 
choses ne prennent pas bientôt une autre tournure, il Tien- 
dra une époque où notre devoir nous prescrira de tout ten- 
ter, et où la témérité deviendra prudence, Mais jusque-là 
il est indispensable de se conduire avec la plus grande 
circonspection. 

Je n*ai pas besoin de vous dire que j'ai été aussi choqué 
que vous de Texpression « collective )», dont les sots 
papiers anglais se sont servis, en parlant des Princes fran- 
çais I. Les jeunes gens, que j'ai accueillis avec une bonté 
qui me paraissait d'une bonne politique, ont fait une 
grande imprudence d'aller à ce dîner, et je n'ai pas 
manqué de la leur faire sentir. 

Je n'ai rien à vous dire sur le monsieur qui est venu 
faire l'honnête proposition ^, et nous n'avions pas besoin 
de nous entendre pour la réponse : je parierais que c'est 
un canard privé. 

Je vous ai confié qu'il est question depuis quelque temps 
que j'aille faire une course à Varsovie. Le Roi et mes 
enfants le désirent beaucoup : mais il n'y a encore rien de 
décidé à cet égard, et, si ce voyage avait lieu, je vous en 
informerais avec empressement '. Adieu, mon cher cou- 

I. II est question ici de la présence des d'Orléans au banqaet da Lord Maire. 

a. Cet « intrigant 1, nommé Afforty, avait probablement fait ou renou- 
velé des propositions semblables à celles qui avaient été écartées au 
mois de janvier (cf. pièce n* g6). Le comte d'Artois, écrivant à cet égard 
le 19 mai à Condé, le priait de lui « parier en mon nom, et en outre de 
manière à nous en débarrasser tout à fait, et même à lui faire peur si cela 
est nécessaire, pour le bien persuader que nous avons repoussé ses offres 
avec tout le mépris qu'il mérite. » — On peut rapprocher de ces ofl^s, 
fictives et intéressées, le projet prêté alors à un chouan nommé Bouvette, 
de faire sauter le palais des Tuileries. M. Otto, à qui ce projet, sans doute 
imaginaire, avait été dénoncé, commentait sa dépêche en disant : « Je suis 
peu disposé à ajouter foi aux rapports vagues que Ton répand de temps 
à autre, touchant de nouveaux complots contre le chef de la République. > 
(Dép. du 12 mai.) 

3. Dans la lettre du 19 mai, que nous venons de citer, le comte d'Artois 



190 LB P. CONSUL ET LIS BOURBONB PBfDÂlIT LA PAIX. 

sin ; nos malheurs ne me font sentir que plos TÎTemcnt b 
tendre et constante amitié qui m'attache depnis longtemps 
à TOUS et à Totre fils. 

(Papiers de Fabbé Grétlneaa-Jol j.) 

io3. — Talleyrand a Otto 

Paris, 14 floréal an X (4 mai i8aa). 

Le Premier Consul, qui a eu sons ses yenx votre u? 89, 
a TU ayec une véritable surprise que, dans le dîner donné 
par la Cité de Londres et auquel vous avez été invité, 
MM. d'Orléans aient été admis, qualifiés de Princes finan- 
çais, et décorés deFancien ordre du Saint-Esprit. Le Premier 
Consul aurait désiré que vous eussiez témoigné davantage 
combien leur présence était inconvenable en pareille occa- 
sion, et que vous vous fassiez retiré plutôt que de voos 
trouver à dîner avec eux. 

Quoi qu'il en soit, l'intention du Premier Consul est 
que vous partiez de ce fait pour présenter au gouverne- 
ment près duquel vous résidez, un office, dans lequel 
vous demanderez formellement que les ci-devant Princes 
français soient éloignés des Iles britanniques, en faisant 
sentir que leur présence en Angleterre est évidemment 
contraire aux rapports de bon voisinage et de parfaite 
amitié qui viennent d'être si heureusement rétablis. Le 
succès de cette démarche de votre part n*est pas douteux, 
puisqu'on se rappelle que le ministère britannique a para 
désirer lui-même que nous prissions quelque initiative à 

disait aussi à Gondé : c J*ai tardé à répondre à Totre lettre du 5 de ce 
mois, parce que l^époque de mon voyage à Varsovie est encore fort Incer- 
taine, et que les instructions que je serais dans le cas de vous donner 
doivent nécessairement varier suivant les événements. Mais soyei bien 
sûr que je ne m*éloignerais pas sans vous bien développer, verbalement 
ou par écrit, tout ce que j'attendrais, pendant mon absence, de votre 
chement et de votre amitié. > 



4 MAI l8û3. 191 

eet égard, pour le mettre dans le cas de se débarresser 
d'hôtes aussi incommodes. 

Vous ferez observer de plus, et en conséquenee des 
mêmes principes, qu'après les arrangements religieux qui 
Tiennent d'ôtre pris en France de concert avec le Pape S 
les ci-devant évêques qui se trouvent encore en Angleterre 
ne peuvent plus y être considérés que comme rebelles à 
l'autorité, tant politique que religieuse, et qu'ils ne 
doivent par conséquent trouver ni protection ni secours 
près d'un gouvernement lié par un traité formel avec 
celui de la République. 

Je n'ai pas besoin de vous recommander, citoyen, de 
mettre, dans l'office que vous passerez à cet égard \ toute 
la circonspection et la mesure qui lui sont nécessaires. 
Le Premier Consul réclame l'exécution du traité conclu, 
et demande qu'on s'attache sincèrement à éloigner tout ce 
qui pourrait devenir l'occasion de la moindre mésintelli- 
gence ; mais il est dans ses principes (et la conduite de 
ses agents ne doit jamais cesser d'y être conforme) de 
porter jusqu'au scrupule, dans ses communications, le 
respect pour l'indépendance et la délicatesse des pays 
avec lesquels il se trouve en état de paix ou d'alliance. 

P. S. — Pour que votre note ne puisse point eSiBuroucher, 



I. Le Concordat ayait été promolgaé le x8 aTril. 

a. Ces mesurei, réclamées de TAngleterre, deraient aggrayer celles qal 
Tenaient d'être prises dans le sénatus-consuite du 6 floréal (a6 ayrii) sur les 
émigrés. Cet acte exceptait de Tamnlstie : c x* les indiyidus qui ont été 
chefii de rassemblements armés contre la République ; a* ceux qui ont eu 
des grades dans les armées ennemies ; 5* ceux qui, depuis la fondation de 
la République, ont conserré des places dans les maisons des ci-deyant 
princes français ; 4* ceux qui sont connus pour ayoir été ou pour être 
actuellement moteurs ou agents de guerre ciyile ou étrangère ; S* les 
commandants de terre ou de mer, ainsi que les représentants du peuple, 
qui se sont rendus coupables de trahison enyers la République ; 6* les ar- 
cheyèques et éyêques qui, méconnaissant rantorité légitime, ont refusé 
de donner leur démission > (art. 10). 



ig2 LE p. CX>NSUL BT LSS BOURBONS PBNDANT LA. PAIX. 

et pour assurer son succès, tous aurez soin d'en causer 
d*ayance avec M. Addington et avec lord Hawkesbury. 

(Arch. des Aff. étran^res.) 

104. — Otto a Talletrand 

(N* gS.) Londres, le 96 floréal an X (i5 mai iSn). 

La lettre que vous m*ayez fait Thonneur de m'adresser 
le 14 (4 oifti) A® ^^ ^^^ remise que ce matin. Je m'em- 
presse d'y répondre, en attendant les explications que je 
demanderai au ministre sur son contenu. 

La fête du Maire de Londres, et le dîner de l'Académie 
des arts auquel MM. d'Orléans ont été également inYités, 
sont des réunions très nombreuses, où sont admis tous 
les étrangers de distinction, où la cour et le ministère an- 
glais n'ont pas la moindre influence, et où des hommes 
de toutes les nations et de tous les partis se rencontrent, 
comme dans un spectacle public. 

Je n'ai jamais trouvé MM. d'Orléans ni d'autres 
émigrés, à la cour ni chez les ministres. En montrant de 
rhumeur chez le Maire ou à l'Académie, j'aurais donné à 
ces émigrés beaucoup plus d'importance qu'ils ne doivent 
en avoir. Je vous ai témoigné, cit. ministre, ma surprise, 
non de les avoir rencontrés, mais de les avoir vus déco- 
rés d'un ordre dont le prétendu chef actuel est autant leur 
ennemi que le nôtre. 

Le prince de Galles ayant assisté pour la première fois 
à ces deux fôtes, les citadins ont sans doute cru l'obliger 
en invitant MM. d'Orléans, dont le père avait été l'intime 
ami du prince. Ce dernier a conservé pour eux beaucoup 
d'aflection ; il les accueille avec bonté et il en parle avec 
estime. Ce serait le blesser essentiellement que de deman- 
der leur renvoi. Il y a même quelque temps que le comte 
Moira est venu me sonder de la part du prince, sur les 



l5 MAI 180Q. 193 

moyens de faire rentrer MM. d'Orléans en France >. Xai 
refusé de me mêler de cette affaire, et je ne tous en parle 
aujourd'hui que pour vous faire connaître l'intérêt que Son 
Altesse Royale prend à leur sort. 

Indépendamment de ces considérations, la demande du 
renvoi de tous les Bourbons éprouvera ici la plus forte 
résistance ; et ce n'est qu'après avoir sondé, non seulement 
les dispositions, mais la force du ministère à ce sujet, et 
après avoir reçu de nouvelles instructions de vous, que je 
me permettrai une démarche dont le succès me parait 
très incertain. 

Il est vrai, cit. ministre, qu'on est très fatigué ici des 
émigrés et surtout des dépenses qu'occasionne leur en- 
tretien. Mais la nation se croirait humiliée si, pour des 
considérations pécuniaires ou autres, le gouvernement 
refusait le strict nécessaire à des hommes qui ont suivi la 
bannière anglaise pendant la guerre. Pour les engager à 
partir, on leur donne avec leur passeport une avance de 
six mois de pension ^. Ceux que l'amnistie rappelle en 



I. Déjà le prince s*était intéressé, et arec succès, à la rentrée en France 
de Tancien ministre, M. de Caionne. 

9. Cf. p. 06, note. — Le 96 mai, à la Chambre des communes, des obser- 
▼ations ayant été faites sur une demande de crédit pour les émigrés, le 
chancelier de l'échiquier répondit que l'on se trompait t en supposant que 
rintention du gouvernement est d'encourager les émigrés à rester dans ce 
pays. Ce que l'on donne de plus aux émigrés finançais, c'est quatre mois 
de traitement, afin qu'ils aient les moyens de se rendre en France. Un 
grand nombre ont déjà profité de ces moyens, et beaucoup d'autres ré- 
clament journellement la même fayeur. » 

Le sénatus-consulte du 96 avril obligeait les émigrés qui profitaient de 
l'amnistie à c renoncer formellement » à toute pension étrangère ; néan- 
moins le Grand Juge crut que le paiement de la pension anglaise se con- 
tinuait en France. Dans un rapport du 5 brumaire an XI (95 octobre 180a), 
il disait : « Des renseignements particuliers m'ont appris que, dans le 
nombre des émigrés que votre générosité a rendus à leur patrie, il en 
est qui ont continué de toucher leurs traitements ou soldes de l'étranger, 
ou qui en ont reçu le remboursement au moyen de plusieurs années 
payées d'avance. J'appelle, cit. consuls, votre sévérité sur cet abus, aussi 

COERSSPONDAMCB DU DUO D'BNOHIBIf. 18 



194 LE p. CONSUL ET LES BOURBONS PENDANT LA PAIX. 

France profitent de cette paye pour leurs frais de Toyage; 
les autres restent en Angleterre, et n'ont assez généra- 
lement d'autre ressource que la paye, très modique, que 
le gouvernement leur accorde par jour. Mais cette indul- 
gence ne saurait s'étendre aux personnes prévenues de 
conspiration contre la République ; et je suis bien con- 
vaincu que le traité de paix aura à cet égard sa pleine et 
entière exécution. Mon successeur < se fera rendre justice, 
d'autant plus facilement que Topinion d'un intérêt com- 
mun dans la conservation du gouvernement français, et 
nommément du Premier Consul, se fortifie de jour en 
jour, et que l'ordre actuellement établi en France est con- 
sidéré ici conmie la première garantie du repos de 
TEurope. 

(Arch. des Aff. étrangères.) 

io5. — Talleyrand a Otto 

Paris, 5 prairial an X (96 mal i8o^ 

On vient de faire circuler dans le Morbihan des papiers 
contre le concordat, envoyés par Georges et par l'évéque 
de Saint-Pol-de-Léon ^y et jetés sur la côte par des chasse- 
marée anglais. Ce nouveau fait, qui vient à Tappui de ceux 
du môme genre dont le gouvernement français a déjà eu 
droit de se plaindre, exige que je revienne sur ce que je 

opposé à Phonneur qu'à la sûreté générale, et qui, sMl était toléré, ten- 
drait à fixer et à entretenir au milieu de nous les cadres formés précé- 
demment pour lu guerre civile, i — C'est sur le soupçon que la pension 
anglaise n'était pas supprimée, que les ducs de Montmorency-Layal et 
de Choiscul-Stainville, revenus tous deux d* Angleterre, allaient être éloi- 
gnés de Paris, en vertu de l'article i3 du sénatus-consulte. 

I. On verra plus loin que ce successeur n'était pas encore désigné. 

3. Mgr de I.a Marche. — Nous savons qu'au printemps de i8o3 on a ré- 
pandu en Bretagne une « Traduction de la lettre latine » qu'il avait 
adressée au pape le i5 mars i8o3 ; mais nous ignorons si une distribution 
d'écrits anticoncordataires, faite par ses soins ou de son aveu, était com- 
mencée en mai i8oa. 



a5 iCAi i8oa. 196 

TOUS ai mandé, et qae je toqs fasse connaître l'intention 
formelle du Premier Gonsnl, qui est <pie tous demandiez : 

I* L'expulsion des Iles britanniques, des anciens éyêques 
de Saint-Pol-de-Léon , d*Arras, et de tous ceux qui, 
comme eux, sous prétexte de religion, ne cherchent qu'à 
jeter du trouble dans l'intérieur de la République ; 

a® La déportation de Georges au Canada, ainsi qu'il 
avait été fait des insinuations à cet égard pendant le 
cours des négociations préliminaires; 

df* Le départ des Princes de la maison de Bourbon, 
attendu que, puisque c'est à Yarsoyie que se trouve le chef 
de la famiUe, il parait conyenable que les autres Princes 
se réunissent au même lieu; 

4^ La prohibition expresse et formelle des ordres et 
décorations de l'ancien gouyemement de France. 

Pour demander et pour obtenir ces quatre points capi- 
taux, yous n'aurez besoin, citoyen, que d'inyoquer le sens et 
l'esprit du traité d'Amiens, et de rappeler ce que l'Angle- 
terre a désiré et obtenu elle-même dans des circonstances 
absolument analogues à celles où la République se trouve, 
n est impossible [de douter] de la bonne volonté que 
montrera le gouvernement britannique à se rendre aux 
vœux du Premier Consul, et à écarter tout ce qui pourrait 
jeter quelques nuages sur la parfaite harmonie qui règne 
entre les deux États >. 

(Arch. des AIT. étrangères.) 



I. Un arrêté da 9 prairial (99 mai) ayant nommé poar ambassadeur à Lon- 
dres le général Andreossy, le Premier Consul fit déclarer, le i*' join, i 
ragent anglais, M. Merry, qu'il ne pouyait enyoyer le général à Londres s*ll 
Fexposait à « trouver son caractère compromis tous les jours », et il énn- 
méra ses griefs actuels contre le gouyemement anglais {Corr., n* 6108). — 
Les mêmes griefs se trouvèrent reproduits, le lendemain, dans le Moniteur 
avec nne vivacité où se reconnaît rinspiration directe du Premier Ck>nsul. 



196 lb p. gonsul et lbs boubbons pendant la paix. 

106. — Otto a Talletrand 

(N* loS 1.) Londres, le 17 prairial an X (6 juin i8oa). 

J'ai reçu, depuis quelques jours, la lettre que tous 
m*ayez fait rhonneur de m' adresser le 6 (a6 mai), et j'ai 
eu avec lord Hawkesbury plusieurs conversations sur la 
demande délicate qu'elle renferme. 

Ayant pris pour base de ma conduite ici de ne jamais 
faire une démarche officielle sans être assuré d'avance du 
succès, et aimant mieux retarder l'exécution des ordres du 
gouvernement que de compromettre sa dignité pai^ une 
demande infructueuse, j'ai eu l'honneur de vous exposer, 
dans ma dépêche n^ 98, les motifs qui me paraissaient mi- 
liter contre celle dont il s'agissait alors : cette circonspec- 
tion était d'ailleurs conforme à vos instructions et à votre 
dépêche du i4 floréal (4 mai). 

Aujourd'hui il s'agit d'un délit grave à la charge de 
Georges et de plusieurs évêques réfractaires ; et il sem- 
blerait que, d'après le sens et l'esprit du traité d'Amiens, 
le gouvernement anglais ne saurait se dispenser de sévir 
contre ces agitateiu*s incorrigibles. J'en ai parlé à lord 
Hawkesbury, de manière à lui faire sentir la nécessité de 
mettre enfin un terme à toute inquiétude, en faisant dis- 
paraître des hommes aussi justement odieux à la France. 
Le ministre a paru se pénétrer de cette vérité, et il m'a 
dit qu'il pourrait même y avoir lieu à une poursuite judi- 
ciaire, si je produisais la preuve du délit. Mais quand j'ai 

I. Le 3 juin, M. Otto avait écrit : c Ayant témoigné à un ami intime 
du prince de Galles ma surprise de le voir si souvent accompagné de 
MM. d'Orléans, on est venu me dire que le prince n-avalt pas pensé que 
ces réunions pussent être remarquées, et que désormais il les éviterait. 
On m'assure aussi que MM. d'Orléans ne porteront plus Tordre du Saint- 
Esprit. Le frère du Prétendant est toujours à Edimbourg, très retiré et 
très négli]7é. Quelques personnes de ma connaissance me disent quUl va 
partir bientôt pour Varsovie : je tdcberai de vérifier cette nouvelle. » 



6 JUIN x8oa. 197 

Toula lier cette demande à celle du renvoi des Princes et 
de tous les évoques réfractaires, j'ai va beaucoup d*em- 
barras dans la contenance du ministre ; et il m'a prié de 
ne pas lui demander ce qu'il n'est pas en son pouvoir de 
fiûre, et ce qui blesserait la fierté de la nation et les senti- 
ments personnels du roi et de sa famille. Sans m'arrêter à 
cette objection, j'ai dit à lord Hawkesbury que je lui remet* 
trai une note sur cet objet. 

Dans une seconde entrevue, le ministre, qui avait con- 
sulté ses collègues, m'a paru plus inquiet. Il m'a prié instam- 
ment de différer encore la remise d'une note, qui produirait 
le plus mauvais effet sur l'esprit du roi et donnerait aux 
émigrés les plus marquants une importance qu'ils ont 
complètement perdue depuis la paix. « Je vous dirai 
d'avance, a-t-il continué, ce que nous sommes prêts à Cèdre : 
c'est d'informer les Princes, les évêques et les autres émi- 
grés que, s'ils abusent en aucune manière de l'asile que 
nous leur avons accordé, ils perdront immédiatement le 
droit d'hospitalité dont ils jouissent à présent, et qu'ils 
seront bannis du territoire de la Grande-Bretagne. Évitons, 
autant qu'il dépend de nous, les demandes qui pourraient 
humilier l'un ou l'autre gouvernement, et croyons que, 
dans ces premiers moments, la paix ne peut être consolidée 
que par les plus grands ménagements. » — J'ai répondu 
qu'il ne s'agissait pas d'une démarche humiliante, mais 
plutôt des moyens de confirmer la bonne intelligence, en 
écartant toutes les personnes qui pourraient y porter 
atteinte. — Le ministre m'a répété que l'on s'empresserait 
de rendre justice, dans le sens du traité de paix; mais que 
le gouvernement ne pourrait se permettre une mesure, 
purement politique et générale, qui porterait sur beaucoup 
d'individus intimement liés avec les adversaires du minis- 
tère, et exciterait des réclamations très bruyantes. Il m'a 



198 LE P. CONSUL ET LES BOURBONS PENDANT LA. PAIX. 

prié de nonveau de prendre des ordres, avant de remettre 
une note qu il serait obligé de communiquer au roi ; et, vu 
les motifs très pressants de ses instances, j'ai pensé qu'un 
délai de cinq ou six jours ne saurait être préjudiciable à 
cette démarche, si le Premier Consul la croyait absolu- 
ment nécessaire. 

11 importe d'abord de faire un exemple des grands 
coupables, tels que Georges et les évoques d'Arras et de 
Saint-Pol, en demandant une punition éclatante, que, 
d'après les pièces que vous serez dans le cas de m'adresser, 
on ne saurait me refuser sans violer ouvertement le traité 
de paix. Je demanderai cette punition par une note for- 
melle et énergique. Quant au renvoi des autres ecclésias- 
tiques et des Bourbons, je crois qu'on y parviendra plus 
facilement par des insinuations verbales que par une 
pièce officielle, qui semblerait porter atteinte à l'indépen- 
dance du roi. Je vous prie, cit. ministre, de me donner à 
ce sujet les ordres définitifs du Premier Consul : ils seront 
scrupuleusement exécutés. 

(Arch. des Aff. étraDgères.) 

107. — Instructions pour Andreossy 

Paris, la messidor an X (i*' juillet iSoa). 

....Après avoir ainsi indiqué au général Andreossy les 
points principaux qui devront l'occuper en ce qui tient 
aux intérêts politiques et commerciaux de la France et 
de TAngleterre, il reste à lui recommander, de la part du 
Premier Consul : premièrement, de s'appliquer à bien 
faire connaître au gouvernement britannique, et par suite 
a la nation anglaise, Tctat intérieur de la France ; secon- 
dement, de mettre pareillement tout son soin à donner au 
gouvernement français les notions les plus exactes et les 
plus détaillées sur l'état intérieur de l'Angleterre. 



X* JUILLET X809. I99 

Sur le premier pomt, il est entendu que T ambassadeur 
de la République saura détruire tous les bruits faux, insi- 
dieux ou compromettants, toutes les méfiances, les soup- 
çons et les calomnies qu'une malveillance toujours active 
cherchera à. propager en Angleterre, et qui trop souvent 
ont obtenu quelque accès auprès du gouvernement, puis- 
qu'on ne voit pas qu'il ait encore repoussé tout à feit ces 
artisans de troubles, ces ennemis de la paix, qui, s'obstinant 
à demeurer en guerre contre leur patrie, poursuivent au 
sein de l'Angleterre leur métier de libelliste ou de conspi- 
rateur. Il suffira sans doute au général Andreossy de 
donner à Sa Majesté Britannique une connaissance exacte 
et régulière des actes intérieurs du gouvernement français, 
et de la parfaite harmonie qui règne entre toutes les 
autorités de la République, pour achever de détruire des 
opinions fausses, que le bon esprit du ministère actuel a 
déjà repoussées en grande partie. Et l'on ne pourra man- 
quer de reconnaître cette parfaite rectification dans le 
jugement qai sera porté sur la France, quand on verra le 
gouvernement britannique empressé de prévenir les justes 
réclamations de celui de la République, et d'éloigner 
spontanément tout ce qui pourrait porter atteinte aux 
devoirs du bon voisinage. 

C'est sous ce rapport que le général Andreossy devra 
demander, et qu'il ne pourra manquer d'obtenir, que les 
évoques français qui ont refusé de donner leur démission 
et qui sont encore en Angleterre soient éloignés de 
Londres. 

De même, Tancien gouvernement de France ayant été 
détruit par la volonté du peuple français, et sa destruc- 
tion ayant été reconnue et consacrée politiquement par la 
paix générale, toutes les décorations extérieures qui 
étaient données par les chefs de ce gouvernement ne 



8 AODT iSoa. 303 

nota retrerrons bientôt. Sn atteoduit, je toos prie de me 
croire toiqoors votre sincère et coDstBQt uni. 

(GnUlemot, Lettn d mu nM«sx, p. itB.) 

109. — Article du « MoirnsuB » 

sa thnnidor an X (B aoAt tSo^. 

Le TVrms, que l'on dit être sons la sorreillance ministi* 
rielle, se répand en invectÎTeB perpétaelleB contre la 
France. Denx de ses quatre mortelles pages sont tons les 
jonrs employées à accréditer de plates calomnies. Tont ce 
que l'imagination pent se peindre de bas, de vil, de 
méchant, le misérable l'attribae au gouTememeut fran- 
çais. Quel est son but 7 qui le paie ? sur qui vent-on 
agir? — Un joomal français, rédigé par de misérables 
émigrés, le reste le pins impur, vil rebut, sans patrie, sans 
honneur, souillé de tous les crimes qu'il n'est an pouvoir 
d'aucune amnistie de laver, enchérit encore sur le Timet. 

Onze évéqoea, présidés par l'atroce évéque d'Arras, 
rebelles à la patrie et à l'Ëgtisc, se réunissent à Londres. 
Ils impriment des libelles contre les évêqnes du clergé 
français ; ils injurient le gouvernement et le pape, parce 
qu'ils ont rétabli la paix de l'Évangile parmi 40 millions 
de chrétiens. 

L'Ile de Jersey est pleine de brigands ' condamnés à 

frott tir H[ew] ; mneb tbe contnr; from gênerai Goidon. — WUhes tor 

■ tatn. Threc or fiiar y eara : does not illow a mnch longer term for Um 

bte or this conntrj. Brldentlj has in tIcw midui ehtn)(e, which be thloks 

mutl Uke plice In PraDce. and for whieb he wlihet bU ofScera to be «t 

Ubertr > (Windliiin, Diary, p. jlg). — Pour comprendM le commeneemeot 

MB nulcfl, 11 but BaToIr qoe air Hew Dalrfmple et le génfral Gordon 

'sut gouveraeiireiiiilltalrra. le premier de Guemfey, le lecond de Jersaj. 

X'arrlvéE de Chouans' aaseï nombreux dans les lies normandes ne 

cr Inaperfue : dis le i" Jain, un obserrateur Ait envoyé i 

par te prMkt d'Ille-et-Vllaloe. surtont afin d'examiner il les (Ogitilk 

t dM relatloDi arec la France. Un rapport de cet agent ayant 

Juillet tau 1m yenx du Pronier Goniol, celui-ci la lenToya 




2I04 LE P. CONSUL ET LES BOURBONS PENDANT LA PAIX. 

mort par les tribnnaux, pour des crimes commis posté- 
rieurement à la paix, pour des assassinats, des yiols, des 
incendies 1 1 ! Le traité d'Amiens stipule qu'on livrera 
respectivement les personnes accusées de crimes, de 
meurtres. Les assassins qui sont à Jersey, au contraire, 
sont accueillis ! Ils partent inopinément sur des bateaux 
pêcheurs, débarquent sur nos côtes, assassinent les plus 
riches propriétaires et incendient des meules de blé ou 
des granges. Georges porte ouvertement à Londres son 
cordon rouge, en récompense de la machine infernale qui 
a détruit un quartier de Paris, et donné la mort à trente 
femmes, enfants, ou paisibles citadins. Cette protection 
spéciale n'autorise-t-elle pas à penser que, s'il eût réussi, 
on lui eût donné l'ordre de la Jarretière ? 

Faisons quelques réflexions sur cette étrange conduite 
de nos voisins. 

Quand deux grandes nations font la paix, est-ce pour se 
susciter réciproquement des troubles? pour gager et sol- 
der les crimes ? est-ce pour donner argent et protection à 
tous les hommes qui veulent troubler l'État? Et la liberté 
de la presse, dans un pays, s'étend-elle jusqu'à pouvoir 
dire d'une nation amie et nouvellement réconciliée, ce 
que l'on n'oserait pas dire d'un gouvernement contre 
lequel on aurait une guerre à mort? Une nation n'est-elle 
pas responsable à une autre nation, de tous les actes et de 
toute la conduite de ses citoyens ? Les bills mêmes du Par- 
lement ne défendent-ils pas d'insulter les gouvernements 
alliés, et même leurs ambassadeurs > ! ! ! 



à Talleyrand c pour écrire au citoyen Otto de demander Tarrestatioli et 
Féloigncment de ces individus. » — Le gouvernement n^avait, sur leurs per- 
sonnes et sur les causes de leur sortie, que des renseignements vagues et 
erronés, comme le prouve la nature des accusations portées contre eux 
dans le Moniteurt puis remises par note au ministère anglais. 
I. M. Otto, d'après des instructions de Talleyrand et de Pouché des m et 



8 AOUT x8oa. ao5 

On dit que Richelieu, sons Louis XIII, aida la révolution 
d'Angleterre, et contribua à précipiter Charles I*' sur 
Téchafaud; M. de Ghoiseul, et après lui les ministres de 
Louis XVI, excitèrent sans doute Tinsurrection de TAmé- 
rique : Fancien ministère anglais a bien su s'en venger. Il 
excita les massacres de septembre, et influa de plus d'une 
manière sur les mouvements qui firent périr Louis XYI 
sur Téchafaud, détruire et brûler nos premières villes de 
manufactures, Lyon, etc. Cette série de mouvements et 
dinfluence, qui a été si funeste aux deux États pendant 
tant de siècles, veut-on donc encore la prolonger? Et ne 
serait-il pas plus raisonnable et plus conforme aux résul- 
tats de Fexpérience, de s'influencer réciproquement par de 
bonnes relations commerciales, par une surveillance res- 
pective qui protège le commerce, empêche la fabrication 
de la fausse monnaie, et refuse aux criminels un refuge ? 

D'ailleurs, quel résultat peut attendre le gouvernement 
anglais, en fomentant les troubles de l'Église, en accueil- 
lant et revomissant sur notre territoire les brigands des 
Côtes-du-Nord et du Morbihan, couverts du sang des 
principaux et des plus riches propriétaires de ces malheu- 
reux départements ? en répandant par tous les moyens, 
bien loin de contenir et de réprimer sévèrement, toutes 
les calomnies dont sont remplis les écrits anglais ou 
français imprimés à Londres? Ne savent-ils pas que le 
gouvernement français est plus solidement établi aujour- 
d'hui que le gouvernement anglais ? Et croit-on donc que 



i5 juillet, avait remis le a6 à lord Hawkesbury une oote, pour réclamer 
des mesures contre Peltier et les journaux hostiles au Premier GonsoL 
Le ministre anglais répondit le 99 : U blâmait les diatribes de Peltier ; 
mais, avant de s'engager dans un procès de presse, qui pouvait échouer, 
U demandait à consulter le procureur générai. — Peltier venait de pu- 
blier le i5 juin le dernier numéro de son PoHf, et de le remplacer par im 
journal satirique, VAmbiga, qui commença à paraître en Juillet. 



ao6 LE p. GONSUL BT LKS BOURBONS PSNlUlfT ÏJL PAIX. 

la réciprocité serait difficile pour le g^oôTemement (tan- 
çais? Quel serait Fefiet de cet échange d*injiires, de cette 
influence de comités insurrectionnels, de cette protection 
et de cet encouragement accordés aux différents assassins? 
Qu'y gagneraient la civilisation, le commerce et le bien- 
être des deux nations ? 

Ou le gouvernement anglais autorise et tolère ces 
crimes publics et privés, et alors on peut lui dire que 
cette conduite n*est pas digne de la générosité, de la civi- 
lisation, de rhonneur britannique. Ou il ne peut les 
empêcher, et alors on peut lui dire qu'il n'y a pas de gou- 
vernement, partout où il n'y a pas de moyens de réprimer 
l'assassinat, la calomnie, et de protéger l'ordre social 
européen >. 

iio. — Talleyrand a Otto 

Paris, a4 thermidor an X (la août iSoa). 

Citoyen, les diatribes indécentes et calomnieuses que 
l'on n'a cessé de répandre en Angleterre contre le gou- 
vernement français, et les actes qui en sont émanés, ont 
attiré plusieurs fois Tanimadversion du Premier CionsuL 
J'ai été chargé de vous témoigner sa juste indignation, et 
vous avez dû demander au gouvernement de Sa Majesté 
Britannique la punition et la répression d'un abus aussi 
scandaleux de la liberté de la presse. La réponse de lord 
Hawkcsbury à votre office, laissant voir la crainte d'en- 
tamer ime procédure dont le succès lui parait incertain, 
lorsque la cause, qui est celle de tous les gouvernements, 
de Tordre public et de la tranquillité générale, semblait ne 
devoir permettre aucun doute à cet égard ; la nécessité où 
il croit être de consulter le procureur général de Sa 

1. c L'article du Moniteur a fait tomber les fonds de près de 3 */• * (Oép. 
d'Otto, du i6 août). 



Majesté et de prendre son ayis avant d'entreprendre nne 
aetion, tont porte ici nn caractère de faiblesse, dont le 
Premier Gonsnl a été d*antant plus frappé, que les insultes 
des folliculaires anglais n'ont cessé de se porter sur les 
actes du gouvernement français et sur les personnes qui 
le composent. On a même remarqué que des feuilles, que 
l'on sait écrites sous Tinfluence ministérielle, n'ont pas 
craint de répéter les mêmes outrages. 

....U est des lois générales dont se compose le droit public 
de l'Europe, devant qui se taisent les lois particulières des 
différents États. S'il est de droit particulier, en Angleterre, 
de laisser à la presse la liberté la plus étendue, il est de 
droit public, d'obligation pour le gouvernement, de préve- 
nir, de réprimer et de punir toutes les atteintes qui 
pourraient être portées par cette voie aux droits, aux 
intérêts, à l'honneur des nations étrangères. C'est ce que 
vous devez faire entendre au gouvernement anglais ; et il 
est impossible qu'il ne trouve les moyens de faire cesser 
un abus aussi dangereux de la liberté de la presse. 

Les rassemblements qui ont encore lieu dans l'île de 
Jersey, et les trames odieuses qui s'y ourdissent, ont 
également excité l'attention du Premier Consul i. 

n ne peut voir non plus que des évêques, rebelles à 
l'autorité dont ils tiennent leurs pouvoirs, que des gens 



I. Par arrêté du a3 thermidor (ii août), Ghepy lût nommé c sous-com- 
missaire des relations commerciales aux Ues de Jersey, Gnemsey et Au- 
rigny. » — c Ce n'est pas seulement Tintérêt du commerce qui appelle 
cette mesure, disait Talleyrand dans son rapport. Des misérables, 
souillés de crimes et condamnés par nos tribunaux, lorsquUls peuvent 
échapper des mains de la justice, fuient à Jersey où ils trouvent un asile. 
D'autres y épient Tinstant favorable pour pénétrer en France et venir 
y exercer des brigandages. L^agent français devra exercer sur ces 
hommes une constante et active surveillance, épier leurs démarches, 
faire restituer les uns aux tribunaux, et prévenir les mauvais desseins 
des autres. » 



ao8 LB p. CONSUL ET LES BOURBONS PENDANT LA PAIX. 

connus par de grands forfaits et par les intentions les pins 
perfides, reçoivent encore en Angleterre nn asile, dont ils 
abusent pour entretenir avec la France des correspon- 
dances dangereuses, et pour y préparer Fœnvre de leur 
malveillance. 

La paix heureusement rétablie, le désir que partagent 
les deux gouvernements de la rendre solide et durable, 
exigent encore l'éloignement des Princes de la maison de 
Bourbon. Leur séjour semble être fixé à Varsovie, près 
du chef de la famille. 

De ces mêmes dispositions d*amitié et de bienveillance 
doit découler la défense expresse de porter en Angleterre 
aucun des ordres ou décorations de l'ancien gouvernement 
de France. 

L'intention du Premier Consul est que vous adressiez à 
lord Hawkesbury une note, dans laquelle vous reviendrez 
sur tout ce qui a fait Tobjet de ma correspondance en 
dernier lieu. Vous demanderez donc : 

I* Que le gouvernement britannique emploie les moyens 
les plus efQcaces pour arrêter le cours des diatribes dont 
sont remplis quelques journaux et plusieurs publications 
anglaises. 

a^ L'éloignement de Jersey de tous les individus dési- 
gnés dans ma lettre du a3 messidor (la juillet). 

30 L'expulsion des Iles britanniques des anciens évêques 
de Saint-Pol-de-Léon et d'Arras, et de tous ceux qui, 
comme eux, sous prétexte de religion, cherchent à jeter 
du trouble dans l'intérieur de la France. 

4^ La déportation de Georges au Canada, ainsi qu'il 
avait été fait des insinuations à cet égard, lors des négo- 
ciations préliminaires. 

5^ Le départ des Princes de la maison de Bourbon. 

^' La prohibition expresse et formelle de porter des 



la AOUT i8oa. oùq 

ordres et décorations appartenant à l'ancien gouvernement 
de France. 

Ces demandes sont les mêmes que je tous avais chargé 
de présenter, dans ma lettre du 6 prairial (a6 mai ^ et mes 
deux lettres du a3 messidor (la juillet >). Les considérations 
qui vous ont empêché de leur donner un entier effet n*ont 
point paru assez puissantes au Premier Consul. Il vous 
charge d'insister '. Si sur un seul point Famour-propre 
du ministère britannique se croyait blessé, il est facile 
de répondre par des exemples pris dans l'histoire des 
deux pays; et d'ailleurs tout ce que vous êtes chargé de 
demander ne pouvant être considéré que conmie l'exécu- 
tion du traité d'Amiens, il ne m'est pas permis de douter 
du succès que vous obtiendrez. 

Si vous le jugez convenable, vous pourrez diviser en 
plusieurs notes ces différents objets. 

(Arch. des Aff. étrangères.) 



I. Pièce n* io6 (cf. p. i^i), publiée soos la date da 5 prairial, qui est celle 
de la minute. 

a. L'une de ces lettres avait trait à Peltier (voir p. ao4, note i) ; l'autre, 
qui est mentionnée ci-dessus, n*a pas été retrouvée. Elle était probable- 
ment dans le même sens qu'une dépêche, écrite quelques jours plus tard, 
le 98 messidor (17 juillet). Talleyrand y disait : c Le ministre de la police 
m'informe que plusieurs chefs de Chouans sont réunis dans l'île de Jersey, 
et que le aa prairial (11 juin) il y en est arrivé seixe dans un bateau parU 
de la côte de Saint-Brieuc... De plus, le ministre de la police me mande 
qu'il existe toujours dans cette île une correspondance avec la France, et 
que l'Angleterre en fait les frais; que les principaux agents sont : Bertin et 
Sauveur, de Saint-Malo; Gouyon, ancien lieutenant de vaisseau; Chflteau- 
briand, de Nantes.... Vous sentez, cit., combien il importe d'arrêter le 
cours de ces machinations, et vous devez sans délai requérir du gouverne- 
ment britannique l'arrestation et l'éloignement de cette troupe de conspi- 
rateurs qui, soufferts plus longtemps chez une nation qui vient de fkire la 
paix, ne pourraient que compromettre sa loyauté. » 

3. Voir Corr. de Napoléon, n* doM, 



ooesbsfomdànoi du duo D^SNOnStf. 14 



aïO LE p. CONSUL BT LES BOURBONS PENDANT ÏJL PAIX» 

m. — Otto a Talleyraio) 

(N* iSi.) Londres, a fructidor an X (ao août iSoa). 

La note dont j'ai eu Fhonnenr de vous adresser la 
copie I a jeté lord Hawkesbnry dans le plus grand em- 
barras. Tous ses collègues étant encore à la campagne, 
il m'a dit qu'il craignait de la leur envoyer, vu le mau- 
vais effet qu'elle pourrait produire.... « Nous ne sommes 
responsables, a-t-il ajouté, que de la Gazette de la cour.... ; 
les autres papiers nous sont absolument étrangers, et 
ceux connus sous le nom de ministériels sont appelés 
ainsi, non d'après notre influence, mais d'après les opi- 
nions qu'ils professent. Nous aurions pu agir contre eux 
juridiquement; mais on nous dira qu'il faut aussi de- 
mander justice contre le Moniteur, qui nous a gravement 
injuriés.... » Entrant ensuite dans l'examen des six de- 
mandes renfermées dans la note, il m'a dit que le Parle- 
ment prochain ^ pourra peut-être donner au gouverne- 
ment le moyen d'arrêter la licence de la presse sans 
observer les formes judiciaires, mais que, dans ce mo- 
ment-ci, il n'avait pas cette faculté ; qu'à l'égard des 
étrangers la loi donnait, à la vérité, le droit de les faire 
sortir du royaume, mais que ce droit ne pouvait être 
exercé que lorsque la présence de ces étrangers compro- 
mettait la tranquillité intérieure ; que si je présentais des 
pièces quelconques à la charge des princes, évêques, 
et autres émigrés pour constater l'infraction du traité 
d* Amiens, il n'y avait pas de doute qu'ils ne pussent être 
exilés du royaume ; que si le ministère se refusait à entre- 

I. Cette note, datée du i6 ou du 17 août, reproduisait à la fin les de- 
mandes contenues dans la dépêche de Talleyrand du la. 
3- TTn message du 98 juin avait dissous le Parlement : on attendait le 
nouTelles élections. 



ao AOUT i8o3. an 

prendre ce que les lois ne lui permettaient pas de faire, 
il n'en serait que pins empressé à user de son autorité 
pour les mesures qui dépendent de lui ; qu'en consé- 
quence, les ordres avaient déjà été donnés pour faire partir 
de l'île de Jersey tous les émigrés qui peuvent s'y trouver; 
que le nommé Georges et les autres Chouans seront 
déportés au Canada ', et que Ton prendrait des mesures 
pour empêcher les émigrés de se montrer en public avec 
leurs anciennes décorations, a Ces trois points étant 
convenus, a-t-il continué, ne vaudrait-il pas mieux retirer 
votre note, et nous épargner le désagrément d'une discus- 

I. Cf. p. 909, note S. — Déjà le 8 thermidor (oij juillet), M. Otto ayait 
écrit : c Le ministre [Hawkesbury] est convenu avec moi de l'exactitude 
des détails renfermés dans votre dépèche du a8 messidor (17 juillet) tou- 
chant Tarrivée de plusieurs chefs de Chouans dans llle de Jersey. U m'a 
dit que ces hommes sont les mêmes que ceux dont il m^a parlé, il y a très 
longtemps, comme devant être déportés au Canada ; qu^on les avait laissés 
provisoirement à Jersey, à cause du bon marché des vivres, jusqu'à ce 
que les arrangements nécessaires puissent être pris pour leur transport 
en Amérique. Il m^a assuré que non seulement les ordres les plus posi- 
tifs avaient été donnés pour empêcher toute communication inconvenante 
et perfide avec la France, mais qu'immédiatement après la réception de 
ma note, lord Pelham avait renouvelé ces ordres et pris des mesures 
pour faire passer en Angleterre les individus dont il s'agit. Pour m'en 
convaincre, il m'a prié de passer chez lord Pelham pour y recevoir les 
détails ultérieurs : c'est ce que j'ai fait, et ne trouvant pas lord Pelham 
chez lui, j'ai recueilli de son principal chef de bureau les assurances les 
plus positives touchant les intentions du gouvernement à ce sujet. » 

Un remarquera, dans cette dépêche et dans celle du 90 août, une con- 
tradiction évidente entre les assertions de Georges (pièce n* 108) et celles 
du ministère anglais. II est probable que l'un et l'autre exagéraient leur 
pensée, chacun dans un sens opposé. Car, d'une part le ministère, blessé par 
le ton du Premier Consul et craignant une vive opposition dans l'opinion, 
était à la veille de renoncer à l'envoi au Canada; d'autre part, cet envoi 
avait été admis par le comte d'Artois. Nous lisons, en effet, dans un mé- 
moire rédigé en i8o5 par La Haye de Saint-Hilaire et De Bar, qui étaient 
alors devenus les principaux chefs de la Bretagne : c Le général Georges 
avait obtenu un traitement modique pour un certain nombre d'officiers ; 
mais ce traitement ne fut réglé et assuré qu'au moment où le commissaire 
du Roi donna sa parole que l'on consentait à aller au Canada.... Et cet en- 
gagement, que Ton prit gratuitement au nom des royalistes de l'intérieur, 
non seulement aucun d'eux n'en prit connaissance, mais n'en avait même 
pas conçu la pensée. » 



aia LE p. GON8UL BT LBS BOURBONS PElfDANT Ul PAIX, 

sion qui ne peut qn*aigrir les esprits sans prodoire aacim 
bien?.... » 

Le lendemain, je lui ai dit qae les ordres que je venais 
d'exécuter en remettant la note m^avaient déjà été donnés 
il y a plus de deux mois, et que lord Hawkesbury 
m*ayant fait espérer alors que le cabinet prendrait des 
précautions pour empêcher toute violation du droit des 
gens de la part des journalistes et des émigrés, j'avais 
prié mon gouvernement de me permettre de différer 
Fexécution de ses ordres ; mais que, depuis cette époque, 
les attaques de toutes espèces, loin de s'affaiblir, avaient 
pris un caractère beaucoup plus grave et plus insultant; 
qu'en conséquence, il n'était plus en mon pouvoir de re- 
tarder ma démarche officielle ; et, quand même il me serait 
permis de reprendre ma note, je ne croirais pas devoir 
user de cette faculté, vu que les choses en sont au point 
d'avoir une explication franche et détaillée.... 

En attendant la réponse officielle, que lord Hawkes- 
bury désire de retarder jusqu'au moment où le cabinet 
aura pris un parti décisif, M. Merry sera chargé de vous 
donner des explications verbales, et surtout de justifier 
le ministère des reproches renfermés dans le Moniteur. 

(Arch. des Aff. étrangères.) 

iiQ. — Hawkesbury a Merry 

Dowoing Street, angust 96, i8o9. 

I send you the copy of a letter which I received some 
days ago from M. Otto, together with a copy of an officiai 
note inclosed in it. I havc informed M. Otto that you 
would receive instructions to enter into explanations 
with the French government on the several points to 
which it refers. It is impossible not to feel considérable 
prise at the circumstances under which it has been 



a8 AOUT i8o3. ai3 

thought proper to présent snch a note ; at the style in 
which it I is drawn np ; and at the complaints contained 
in it. Whatever may be the gênerai dispositions of the 
French goyernment towards this country , supposing them 
to be as hostile as they hâve been at any former period, 
or even more so, it wonld appear so contrary to their inte- 
rest to proYoke a war with us at the présent moment, that 
I am inclined to ascribe their conduct, in the whole of this 
business, more to temper, than to any other motive.... 

The propositions in M. Otto's officiai note are six in 
number ; but may, in fact, be divided under two heads : 
the first, that which relates to the libels of ail descrip- 
tions which are alledged to be published against the French 
govemment ; the last comprehending the five complaints 
which relate to the emigrants résident in this country. 
On the first, I am sure you must be aware that his Ma- 
jesty cannot, and never will, in conséquence of any re- 
présentation or any menace from a foreign Power, make 
any concession which can be in the smallest degree dan- 
gerous to the liberty of the press, as secured by the cons- 
titution of this country.... 

With respect to the complaints in détail, under the se- 
cond head : — upon the first, you may inform the French 
government, that the emigrants in Jersey, many of whom 
had remained there solely on account of the cheapness of 
subsistence, had actually removed, or were removing, 

I. Déjà, à la suite des plaintes adressées directement à M. Merry au com- 
mencement de juin (p. ig6, note), des instructions lui avaient été enroyées* 
de Londres le lo de ce mois. Le ministère s^ montrait décidé à n*en* 
courager aucune machination contre le gouvernement français, mais, par 
contre, à observer les lois de lliospitalité envers les Princes et leurs par- 
tisans, aussi longtemps qu'ils ne s'en montreraient pas indignes. Cette dé- 
pêche, dont le sens avait été développé verbalement devant Talleyrand, 
était écrite avec une modération qui contrastait avec l'Irritation dont lé* 
moignait la dépêche actueUe. 



9l4 U F. COKSDL Kt LES BOURBONS PENDANT LA. PAIX. 

ppeTious to the represeotation coDceroiog them in 
M. Otto's note, and tbat, before your explanatioa wtth 
M. TalleyraDd can take place, there 'nill probably oot be 
an emigrant in the island '. 

To the second complaint, which relates to the blshops 
of Arras and St Pol de Léon, and others, bis Majesty caa 
only reply, that îf the facts alledged againat them can be 
SQbstantiated, if it can be provcd that they bave distribn- 
ted papers on the coast of France -with a view of diatar» 
bîng tiie govcmment and of inducing the people to resist 
the new Ghurch establishment, his Majesty will think 
himsclf justified in taking ail measures ^^ithin his power 
for obliging them to leave the country. Bot some proof 
mnstbe adducedofthose facts; and such proof mostnotbe 
that of their liaving, in a sii^Ic instance, viz. in reply to 
the Popc's mandate, pubUshed a vindication of their ovn 
conduct in rcfasing to conform to the new establishment > ; 
a proceeding in which they ^rould bc justifiable on every 
prittciple oftoleration and justice. Butit shouldshew that 
they hâve sînce avalled themselves of their situation in this 
conntry, to excite the people of France against the autho- 
rity of that gOTemment, whether civil or ecclesiasUcal. 

I< Un ofllciers chouips paraisseot n'avoir Hù Iramporléa des Ute nor< 

1m en Angleterre qu'au mois de décenihir. — Oa a vQ <p, aoj, note) 

• goavernemeDt (Vnntuis, mol renacignè. repr^seotnlt les CIiouuis 

"m Biu îles Donnoadea comme étant pour la plupart de* crimlDels 

.l'action de la Justice. M. Wlndbnm sy sot interrogé Greorgea 

» prHendus méhils, le a acpteratire, ■ George» aasurcd me that 

Cl* nonn ûl tho pertoas now in question, wlio wero cbargeable 

h Boy Mt dono jtooc the peoce. but one, and that was a penon who la 

lUng away bad been attackcd by liro ttcndarms and had killed one In 

)■ Tbe act that mlghl havo bern eoiuplaincd of, tIe. the 

m who had hi'vn seized and kept in custod; with 

Hy, had buen eommllled bj persaaa who were 

e wa» signed ■ {Uiary of Windiiam, p. (3(1), 

I riMcat d iMnirea gai n'ont pfli donné 




a8 AOUT i8oa. ai5 

On ihe third complaint, which respects the removal of 
Georges, and those persons supposed to be described as 
his adhérents, M. Otto must bave mistaken me, in what 
he supposes me to bave said on the snbject >. His Majesty 
is, bowever, very désirons to obviate any cause of com- 
plaint or nneasiness with respect to thèse persons ; and 
measnres are in contemplation, and will be taken, for the 
pnrpose of remoying them ont of his Majesty's Enropean 
dominions. 

On the fourth complaint, respecting the Princes of the 
hoase of Bourbon, I can only refer you to my former an- 
swer. His Majesty bas no désire that they should continue 
to réside in this country, if they are disposed or can be 
induced to quit it; but he feels it to be inconsistent wifh 
his honour and his sensé of justice, to withdraw from them 
the rights of hospitality , as long as they conduct tbemselves 
peaceably and quietly, and unless some charge can be 
substantiated of their attempting to disturb the peace 
which subsists between the two governments. 

With respect to the fifth complaint, which relates to 
the French emigrants wearing in this country the orders 
of their ancient govemment, thereare few, if any persons 
of that description in this country who wear such orders. 
It might be more proper if they ail abstained from it; but 
the French government could not persist in expecting 
that, eyen if it were consistent with law, his Majesty 
could be induced to commit so harsh an act of authority 
as to send them out of the country on such an account. 

.... Upon the gênerai tone and style of M. Otto's note, 

I. La 4* réclamation de M. Otto, dans Ba note du i6 ou ij août, était 
ainsi conçue : c Que le nommé Georges et ses adhérents soient déportés an 
Canada, ainsi que le soussigné a été chargé d'en transmettre l'intention 
à son gouvernement sur la demande de mylord Hawkesbury. » Cétâit 
contre ces mots c sur la demande » (cf. p. 186) qne le ministre protestait. 



aa BCARS 1801. 317 

Je l'ai faite concise: il fant pen de mots pour faire 
entendre de fortes vérités. Mais il m*eût été facile de m*é- 
tendre, de prouver qne c'est précisément pour éviter 
Teffusion du sang français ; que la prétendue existence de 
la République n*a servi qu*à prouver son impossibilité. 
Dans mon idée, mon cher abbé, s*il y a en France des 
républicains, ce ne sont plus que de ces hommes qui, 
livrés aux abstractions métaphysiques, croient qu*on 
change le caractère d*un grand peuple comme on résout 
un problème, de ces tètes creuses, qu*on pourrait appeler 
les alchimistes de la civilisation et dont le nombre mérite 
à peine d'être compté. 

Le général Buonaparte m'exhorte à sacrifier ce qu'il 
appelle mes intérêts à ce qu'il appelle le bien de mon pays '. 
Ah! quand je serais assez faible pour écouter un tel con- 
seil, ma désertion, plus que ma mort, éteindrait-elle les 
droits de ma famille, et tant qu'il resterait un descendant 
de saint Louis, les royalistes oublieraient-ils ces droits? 
Soixante ans s'étaient écoulés depuis que Jacques II fut 
précipité du trône, et le sang des Anglais coulait encore 
pour sa cause. Mais c'est trop m' arrêter : ce ne seraient pas 
mes intérêts que je sacrifierais, ce serait mon honneur. 

I. Pour nntelllgence de ce que dit Louis XVIII dans cette lettre et dans 
la note qui suit, nous remettons sous les yeux des lecteurs la lettre, bien 
connue, que le P. Consul lui avait adressée le ao fiructidor an VIII (7 sep- 
tembre 1800) V c J^ai reçu, Monsieur, votre lettre : Je vous remercie des 
choses honnêtes que vous m^y dites. Vous ne devez pas souhaiter votre 
retour en France : il vous faudrait marcher sur xoo,ooo cadavres. Sacrifies 
votre intérêt au repos et au bonheur de la France : Thistoire vous en 
tiendra compte. Je ne suis pas insensible aux malheurs de votre famiUe. 
Je contribuerai avec plaisir à la douceur et à la tranquillité de votre 
retraite. » L^original de cette lettre, conforme au texte publié dans la Carr, 
de Nap,, n* Sogo, a été reproduit en fac-timile dans la Reç, de la RéçoL, XI, 
p 188. Il est entièrement de la main de Bonaparte. On a conservé une 
première version de cette pièce, également autographe, et qui a été aban- 
donnée parce que, à la dernière ligne, le P. Consul a eflkcé ces mots : 
c J'apprendrai avec plaisir et eontribueni yoloatters.... s 



ai8 LE p. CONSUL ET LB8 BOURBONS PENDANT LA PAIX. 

L'abdication d'un souverain au faite du pouvoir peut, si Ton 
veut, être attribuée à la philosophie : la mienne le serait à 
la lâcheté. Que si la France pouvait prononcer entre nous, 
ce serait à Buonaparte qu'elle commanderait le sacrifice 
de ses intérêts, ou plutôt elle l'inviterait à les mienx 
connaître. Ces vérités, il est fait pour les entendre >.... 



L'adversité ne peut plus rien sur mon âme; les malheurs 
de mon peuple sont les seuls qui me touchent. Si je 
souhaite mon retour en France, c'est pour y mettre un 
terme. Puis-je me dissimuler les peines qui m'y attendent? 
Heureusement mon premier devoir est aussi mon premier 
sentiment ; et c'est alors que je mériterais le mépris de 
mon siècle et le blâme de la postérité, si je me laissais 
abattre par l'infortune. 

Quand je m'adresse à Buonaparte, est-ce donc pour mar- 
cher sur des cadavres? Si la gloire l'a choisi pour rétablir 
la monarchie, que la gloire soit dépositaire de mes enga- 
gements. Après ma parole, quelle autre garantie pourrais- 
je offrir à l'armée? Aux craintes que l'on affecte, j'oppose 
mon âge, mes réff exions sur Thistoire de tous les temps, 
mon caractère, mon intérêt, et le dernier vœu de mon 
malheureux frère. Les pertes que la France a faites dans 
la robe et dans l'épée, dans la diplomatie, dans l'adminis- 
tration, dans la finance, me rendraient précieux les hom- 
mes qui s'y distinguent, quand, par les changements qui 
ont eu lieu, ces hommes ne me seraient pas devenus 

I. Dans une autre lettre, de même date, Louis XVIII ajoutait : c Je 
vous ai parlé des lettres; j'y reviens encore. Elles ne m^ont ni surpris, ni 
peiné. O (jue je regardais comme essentiel, c'était que le général Buona- 
parte et M. Le Brun connussent mes sentiments ; et ce point, grâce à votre 
zèle, est obtenu.... Continuez donc, mon cher abbé, à me servir avec un 
zèle et un dévouement que le succès couronnera, n'en doutons pas, ou pla- 
• ** -*^ le succès me mettra en étal de reconnaître. » 



8 OGTOBRB 1801. ai9 

nécessaires. Il est difficile, sans donte, mais il ne m'est pas 
impossible de concilier les droits et les intérêts de tous. Je 
dis plus : sans cela il ne peut y avoir en France de gouver- 
nement stable. Les erreurs appartinrent au dernier siècle. 
En TOUS chargeant de transmettre ces réflexions au géné- 
ral Buonaparte, je lui donne une nouvelle preuve de mon 
estime ; et quand je lui répète, au nom de la France, que 
je le crois appelé à de plus hautes destinées, quand la 
reconnaissance, Tefiroi des âmes faibles, devient un besoin 
pour mon cœur qui ne connut jamais la haine, mes servi- 
teurs et mes amis ne doivent pas être soupçonnés d'atten- 
ter à ses jours. Les rois sont souvent atteints par un fer 
parricide ; les rois n*arment jamais le bras des assassins. 
Cependant si Buonaparte eût succombé, la postérité eût 
écrit sur sa tombe : « Il pouvait sauver son pays ; il le 
laissa en proie à toutes les factions >. )» 

(Pap. de Tabbé de Montesquiou *.) 

114. — Louis XVIII A Alexandre I" 

Varsovie, (3[7] septembre) 8 octobre 1801. 

Monsieur mon frère, au moment où je me disposais à 
féliciter Votre Majesté Impériale sur son couronnement 
et à profiter de cette occasion pour la remercier de ses 
bienfaits, j'ai reçu sa lettre du a6 août [7 septembre]. Je 
suis extrêmement sensible à Tamitié que Votre Majesté 
Impériale me témoigne, et aux démarches qu*elle a bien 

1. Cette note ne fut point remise, et bientôt Louis XVIII, désabusé sur 
les intentions du P. Consul, renonça à lui faire de nouvelles avances. — 
L^abbé de Montesquiou, après avoir passé encore deux années sans être 
inquiété, fut compris dans un arrêté du a^ vendém. an XII (ao octobre 
i8o3), rendu sur Tavis du Conseil d^État, qui lui appliqua Tarticle i3 du 
sénatus-consulte d'amnistie, en Téloignant à vingt lieues de Paris. Il était 
prévenu c d'entretenir des correspondances suspectes » (Cf. Corr,, n* 7iaa). 

s. Ces pièces ont été publiées dans U Rbq, de la Béool,, XI, 117 s. 



930 LE P. CONSUL BT LES BOURBONS PENDAIVT LA. PAIX. 

voulu faire pour moi auprès de la cour de Berliu < ; mais 
je n'en invoque cette même amitié qu'avec plus de con- 
fiance. Les secours que je viens de recevoir de Voire 
Majesté Impériale m'ont tiré, il est vrai, pour le moment 
de la plus cruelle détresse ; mais, si elle se borne là, ma 
situation n'en sera pas améliorée. Il n'en est point, je l'ai 
dit et je le répète à Votre Majesté Impériale, que je ne 
pusse supporter, si elle ne tombait que sur moi. Mais mes 
enfants 3, mais le petit nombre de serviteurs qui me sont 
toujours restés attachés au milieu de tant d'épreuves, les 
voir en proie aux horreurs du besoin, c'est plus que je ne 
puis supporter: et c'est le tourment qu'il me faudra subir, 
ou. ce qui revient presque au môme, craindre sans cesse, 
tant que je n'aurai pas un revenu fixe. J'ai dû. pendant 
plus de trois ans, croire que j'en possédais un; et, qu'il 
me soit permis de m'exprimer ainsi, le réveil est bien pé- 
nible après un pareil songe. Mais ma confiance aux vertus, 
à l'amitié de Votre Majesté Impériale est inébranlable. Je 
la conjure d'entrer dans ma position et de terminer, aussi 
proniptement que son cœur le lui dictera, la cruelle anxiété 
où je me trouve. Je prie également Votre Majesté Impé- 
riale d'Ctre convaincue des sentiments vifs et sincères avec 
lesquels je suis. Monsieur mon frère et cousin, de Votre 
Majesté Impériale le bon frère et cousin '. 

lArch. de Moscou.) 

I. Le roi de Prusse, qui «rail autorisé sans peine Louis WIII à s^anèter 
à Varsovie (cf. p. S(. note), n'arait pas vu d\in œU favorable œ séjour te 
dtMnirer en établissement fixe. 

m. Ses neveux* les ducs d'Anpoul^me et de Berry, qui favaient r^oint 

■■oc essiv e men t à Varsovie (cf. p. 2k.v. note 9>. 

Sb A cette lettre étaient jointes deux pièces adressées, croyons-oous, au 

de Serra Capriola. envoyo des Deux-Siciles en Russie : i' un précis des 

» de Louis WIII et de sa famille. L'Espapae fournissait au roi. 

i:9(. VOgcwD 1., à la reine escm«k> 1>. a la comtesse d'Artois xao^ooo I. 

VAideteRY ftnniissait i4(w«» 1. au comte d'Artois: les Deux-Siâles, 

I dae de Betty. Enfin la duchesse d'Angouléme avait conaeirè 



9 OGTOBRB 1801. aai 

ii5. — Thauvknay a Whitworth 

[VanoTie], q octobre 1801. 

.... Pendant son absence [du comte d'Ayaray], notre 
cher maître a daigné permettre que je remplisse près de 
sa personne les fonctions de secrétaire de confiance >. Ces 
donces et honorables fonctions me présentent, dans tout 
son jour, le sublime mais déchirant tableau des vertus et 
des peines d'un descendant de tant de rois, au comble de 
rinfortune, et plus grand mille fois que ne le fut Louis XIV 
au faite de sa puissance. 

n ne m'appartient pas, mylord, de vous parler des 
grands intérêts de mon maître; je sens mou inhabileté à 
remettre sous les yeux de lord Whitworth Tinfluence que 
les destinées de Louis XVIII doivent avoir sur la balance de 
l'Europe, sur les destinées du monde. Ma plume serait in- 
suffisante à traiter des objets d'une si haute importance ; 
mais qu'il soit permis à un cœur loyal d'épancher dans le 
cœur sensible et généreux de lord Whitworth ses déchi- 
rantes sollicitudes sur la subsistance de mon infortuné 

un revenu de ao,ooo florins, provenant de la succession de sa mère, la reine 
Marie-Antoinette. — a* Une note du roi. c ....Vous trouverez, écrivait-il« 
dans les lettres que je vous adresse aujourd'hui, le détail de ma situation 
et les motifs du peu de confiance que j'ai dans les secours de TAngleterre. 
Cela ne m'empêchera pas de les solliciter ; mais malgré les bonnes dispo- 
sitions de lord Saint-Helens, je n'y compte guère. Vous vous rappelez sans 
doute le langage que lord Whitworth tint en pareille occasion au comte de 
Saint-Priest. » Le roi repoussait ensuite la pensée de se faire attribuer par 
le Premier Consul un subside en échange de ses biens allodiaux. c Je n'en 
ai point, disait-il ; tous les biens du Roi de France sont domaines de la 
couronne ; ceux mêmes qu'il possédait patrimonialement avant son avè- 
nement acquièrent cet indélébile caractère à l'instant de la mort de son 
prédécesseur.... Il serait impossible que je ne parusse pas, de près ou de 
loin, dans un pacte de cette nature, et vous sentez que rien au monde ne 
peut me faire transiger sur ma couronne. Si les Puissances engageaient ce* 
lui qui Ta usurpée à leur assurer un subside qu'elles me transmettraient 
ensuite, le cas serait différent : je puis tout recevoir d'elles, rien de lui. • 

I. M. de Thauvenay avait été appelé de Hambourg, où il (Usait lei af- 
faires du roi. 



aaa lb p. consul bt lks bourboks pendant la. rux. 

maître. Le petit-fils de Heari IV et la petite-SUe de Marie- 
Thérèse sont menaces de la misère : ce mot est horrible, 
mais il n'est que trop vrai. 

Je ne tous rappellerai pas, mylord, tont ce que tous 
savez si bien du dénuement dans leqael mou maître, son 
auguste famille, et ses plus ûdcics serviteurs se sont 
trouvés en quittant la Courlande. Touchce de cet imposant 
tableau, votre cour s'occupait d'assurer un sort à ces 
Utustres persécutés, lorsque la nouvelle, aussi prématurée 
que peu exacte, que l'empereur Alexandre réparait les 
torts de Paul I". est venue suspendre les dons de l'Angle- 
terre. L'empereur Alexandre vient cfTectivcmeat de faire 
acquitter à Louis WIll l'année courante du traitement 
que Paul I" lui avait assuré. Mais, sur cette somme de 
;ioo,ooo livres, il a fallu commencer par rcmbourser.lesoné- 
rcnx emprunts qu'avaient nécessités un déplacement forcé 
aussi dispendieux, et la subsistance pendant neuf mois de 
l'auguste famille et de leurs serviteurs privés de toute 
ressource. Le reste doit fournir pendant quelques mois 
encore à leur stricte subsistance. Mais ensuite...., hélas! 

Depuis longtemps mon uiattre attendait le résultat des 
démarches faites pour obtenir que l'empereur Alexandre 
donnlt à ses bienfaits le caractère de Qxité sur lequel 
Paul I" l'avait autorisé à compter, et qui lui est devena si 
nécessaire. Mais, par les réponses arrivées il y a deux 
jonn, 1b Roi doit renoncer à cet espoir, et reçoit le con- 
^mU do négocier auprès de la cour de Londres à l'effet 
d'en obtenir des subsides, et l'avis qu'il a déjà été fait à cet 
i lord Saiat-Helcus (qui les a reçues avec intérêt) 
iTorturcs tendant à appuyer ces négociations ". 

par le duc de Serra 
de Loui» XVllL 




JANYIBR X809. Ùfài 

A peine le Roi avait-Ureçu cet avis, que j'ai reçu hier 
de Hambooi^ la notification de la suspension (par saite 
des embarras où se trouvent les finances de TËspagne, et 
pour un temps indéterminé, mais qui ne sera que trop 
long) du paiement qui, chaque mois, y était efiectué sur 
mes quittances, d'une somme pour le Roi de 7,5oo livres 
tournois par mois. Les mômes causes ont déterminé en 
même temps la suspension d'un traitement de 10,000 livres 
par mois, que la Reine recevait personnellement de la 
cour d*Espagne, et qui étaient son seul revenu. 

Le Roi n'a pu encore que transmettre à son frère. Mon- 
sieur, l'exposé rapide de ces alarmants détails. La cruelle 
position de mon maître, celle de sa famille auguste va être 
connue des ministres britanniques; le caractère grand et 
généreux de la nation anglaise doit rassurer les agents de 
Louis XYlIl sur le succès de cette négociation. Mais mon 
cœur me dit que l'influence de lord Whitworth est seule 
capable de lui imprimer ce caractère qui convient éga- 
lement à la générosité d*une grande nation et aux 
malheurs d'un illustre souverain ^... 

(Arch. des Aff. étrangères.) 

116. — Circulaire du Gouvernement russe 

[Pétersbourg] (décembre 1801) janyier i8oa y 

La situation à laquelle se trouve réduit M. le comte de 

I. La réponse de lord Whitworth, datée de Londres le a6 octobre et 
reçue à Varsovie le i3 novembre, donnait quelques espérances, qui ne se 
sont pas réalisées (voir pièce n* 118). 

a. Cette circulaire a été adressée, dans la première quinzaine de Janvier, 
au comte Razoumovsky à Vienne, au comte Vorontsov à Londres, au baron 
de Krûdener à Berlin. Elle a été également notifiée à la cour des Deux-Siciles, 
et l'a été à celle d'Espagne par Tentremise de M. de Azara, envoyé espagnol 
en France, les rapports officiels n^étant pas encore rétablis entre TEspagne 
et la Russie. — Louis XVIII fut avisé de ces démarches par une lettre du 
6 janvier, lui annonçant en même temps renvoi immédiat de 100,000 roublea. 



aa4 LE p. CONSUL BT LES BOURBONS PENDANT LA PADL 

Lille, à nne époque où la tranquillité publique, après tant 
d'orages, n'a pu être rétablie qu'aux dépens des droits de 
sa naissance, ne peut être indifférente à tous les souve- 
rains de l'Europe. Déchu du milieu d'eux par Tenchalne- 
ment des circonstances, il est de leur dignité de ne pas 
laisser ce prince et toute sa famille dans un abandon qui 
les expose à éprouver le besoin le plus pressant. Tel serait 
cependant le sort infailliblement réservé à cette malheu- 
reuse famille si, par des mesures de bienveillance, les 
souverains ne s'empressent de venir à son secours. 

Ceux qui lui ont été donnés par feu lempereur, ceux que 
lui a fait tenir tout récemment encore Sa Majesté Impé- 
riale, ont pu suffire jusqu ici à ses besoins ; mais, quelque 
sensible que soit notre auguste maître à la situation de ce 
prince, quelque porté qu*il soit à l'adoucir, il ne peut 
supporter la charge trop onéreuse de fournir seul à cette 
dépense. Il croit que les autres souverains voudront la 
partager; et c'est dans le dessein de les engager à assurer 
à ce prince, par une contribution volontaire, des moyens 
d'existence qui le mettent hors de l'atteinte du besoin, que 
l'empereur s'adresse aujourd'hui à quelques cours, plaçant 
une pleine confiance dans leurs sentiments et leur géné- 
rosité. 

En faisant connaître ce vœu de Tempereur à celle où 
vous résidez, Monsieur, Sa Majesté Impériale vous pres- 
crit de vous assurer de ses dispositions à concourir à ce 
plan de bienfaisance, des moyens qu'elle y destine, du 
mode de paiement qu'elle adoptera, et de l'époque à la- 
quelle elle l'effectuera, afin que, cette résolution généreuse 
une fois prise, M. le comte de Lille n'éprouve ni retard 
ni inconvénient dans la rentrée des fonds. 

lArch. de Moscou.) 



i5 JANVIER i8oa. aaS 

117. — d'Avaray a Actok 

Naples, le i5 janTier ita. 

Le Roi, quittant la Gourlande sans savoir où il pourrait 
désormais reposer la tête de son auguste nièce, suivit à 
la fois le mouvement de son cœur, le conseil de sa raison 
et le sentiment de sa dignité, en cherchant, à travers 
même les insurmontables obstacles de cette époque, à fixer 
son nouvel asile dans les États et sous la protection du roi 
son cousin >. Traversant donc lentement la Prusse avec 
Madame la duchesse d'Angoulême, et prenant les moyens 
de pouvoir y prolonger indéfiniment son séjour, il écrivit 
à Leurs Majestés Siciliennes pour les pressentir sur le vœu 
qu'il avait formé. Les réponses furent telles que les 
circonstances et le cœur de ces augustes souverains 
devaient les dicter; et le Roi, plus que jamais convaincu de 
leur bienveillante amitié, ne s'occupa plus, pour le mo- 
ment, qu'à faire tolérer par Sa Majesté Prussienne le 
séjour du comte de Lille à Varsovie, en attendant l'époque 
désirée où il pourrait se rendre à Naples. 

Maintenant qu il semble que le congrès d'Amiens et la 
réunion à Paris des ministres des diverses Puissances 
peuvent amener quelques déterminations relatives au sort 
provisoire du Roi et de sa famille. Sa Majesté vient de 
renouveler, par l'organe du comte de Chastellux ^, ses 
instantes prières auprès de Sa Majesté Sicilienne, pour 
obtenir d'elle la seule retraite qu'il puisse vraiment désirer. 
Il ne se dissimule pas que la détermination du roi son 
cousin ne peut être le simple résultat du mouvement de 
son cœur; mais qu'une sorte de négociation deviendra 

I. Le roi des Deux-Siciles. Cf. p. 84, note i. 

a. M. de Chastellux représentait Louis XVIII à la cour des Deux-SicUes, 
où le géaéral Acton était le ministre dirigeant. 

CORRESPOND ANCB DU DUO D'XMOHIBN. V^ 



fàaô LB p. CONSUL ET LES BOURBONS PKNDANT LA. PAIX. 

sans doute nécessaire pour en assurer FeSet. G*est dans 
cette opinion que, lors du départ du comte d'Avaray pour 
ritalie, s*il n'eût pas été dans un état de santé qui ne lui 
permettait aucune occupation, et que Sa Majesté eût pu 
prévoir que S. Exe. M. le général Acton serait à Naples, 
elle n'eût pas manqué de donner, à un homme de sa con- 
fiance, des ordres et instructions précises pour conférer 
avec Son Excellence sur ime affaire au succès de laquelle 
le Roi attache un si haut prix. C'est ici que le comte 
d'Avaray doit répéter à M. le général Acton qu'il n'a au- 
cune mission que celle que lui donne l'amour de ses maîtres, 
et la parfaite connaissance de leurs sentiments, de leur 
situation et de leurs désirs, en ajoutant que Son Excel- 
lence, ayant bien voulu ofirir de faire passer des instruc- 
tions au marquis de Gallo i à l'effet d'amener le résultat 
que Sa Majesté Très Chrétienne désire, il est du devoir 
du comte d'Avaray, en témoignant à Son Excellence la 
plus vive sensibilité au nom du Roi son maître, d'exposer 
ici la gradation des divers points d'intérêt, au sujet des- 
quels la bienveillance de Sa Majesté Sicilienne semble 
pouvoir éminemment concourir, par l'organe naturel d'un 
minisire de famille, et par l'accord, facile à établir à cet 
égard, entre le marquis de Gallo, l'ambassadeur de Sa 
Majesté Britannique et celui de l'empereur Alexandre ^. 
i<» Le Roi espère que les Puissances de l'Europe, mais 

I. Le marquis de Gallo, à peine rentré dans Naples, en était reparti 
au commencement de Janvier pour se rendre en France, comme enroyé 
extraordinaire, et avec la prétention de se faire admettre au congiès 
d'Amiens. Il venait d'arriver à Rome où il devait s'arrêter plusieurs jours. — 
H. de Gallo, peu de lignes plus bas, est qualifié de c ministre de famiUe. » 

a. Dans ce système, l'accord devait se négocier à Paris. Il était sous-en- 
tendu quHl se ferait avec Pagrcmcnt nécessaire du Premier Consul, que 
M. d'Avaray élude de nommer, se contentant de désigner plus loin les Con- 
suls par les mots : c soutiens de l'autorité actuelle. » — On a vu (p. xaQ 
que le bruit d'une convention internationale pour régler le sort des Bour- 
rait anivé Jusqu'au duc d*Engliien. 



i5 JANViBR i8oa. MJ 

parlicolièremeiit les souverains de la maison de Bourbon, 
songeront à déterminer la fixation d'un traitement conve- 
nable, et fait pour assurer enfin Texistence du Roi et de 
son auguste famille ^ Il serait particulièrement agréable 
au Roi, au cas où son asile se fixerait à Naples, que Sa 
Majesté Sicilienne devint le canal de réunion et de trans- 
mission de ces divers secours. 

2^ Le Roi désire vivement que son établissement ulté- 
rieur soit marqué sous Fégide de Sa Majesté Sicilienne ; 
accompagné de son auguste épouse, de Mgr et M"** la 
duchesse d'Angoulême qui veulent à jamais suivre le sort 
de leur oncle; entouré, non pas d'une cour ni même d'une 
apparence de représentation, mais de quelques fidèles 
serviteurs, la plupart attachés au feu roi, et que sa bonté 
honore du titre d'amis. C'est dans le cœur du roi son cou- 
sin, c'est, en France, dans celui de ses fidèles sujets, dans 
l'intérêt et les calculs des soutiens mêmes de l'autorité 
actuelle, que le frère de Louis XVI veut mettre en dépôt 
son titre royal ; bien sûr qu'un jour viendra où, pour le 
bonhear de la France et le rétablissement de l'ordre en 
Europe, la couronne de saint Louis brillera sur la tête de 
son légitime héritier. 

3* Que si, pour tout prévoir, il arrivait que Sa Majesté 
Sicilienne rencontrât en ce moment des obstacles insur- 
montables à la jouissance que son cœur généreux trouve- 
rait à accueillir ses parents dans l'infortune, le Roi attend 
d'elle une entremise active pour faire marquer son asile 
chez une puissance amie, et qui serait prépondérante dans 
le nord de l'Italie ». 



I. Dans une lettre da i3 janvier en réponse à an article du Journal des 
DihatSy M. d'Avaray protesta que le roi c n*a aacnn moyen de sobsistanee 
déterminé. » 

9. L* Autriche. 



aa8 LE P. CONSUL et les bourrons pendant la. paix. 

4^ Enfin, que si Tltalie devait être fermée au Roi, il atten- 
drait encore de Tamitié de Sa Majesté Sicilenne de vouloir, 
en lui en faisant donner avis, négocier comme d'elle-même 
son admission en Saxe. 

Tels sont les objets dont la négociation pourrait être 
confiée au représentant de Sa Majesté Sicilienne à Paris. 
Cette note remplirait mal les vues du Roi, si elle ne renfer- 
mait une nouvelle expression du vœu ardent qu'il forme de 
se voir bientôt à Naples, auprès de ses augustes parents. 

(Arch. des Aff. étrangères.) 

ii8. — Hawkesbury a Vorontsov 

Downing-street, febraary iS, 1809. 

I have the honour lo acknowledge the receipt of your 
Eccellency's letter of the 10^*» instant, and will lay it 
before the King. In the meantime, 1 thiuk it incumbent on 
me to State that his Majesty has already provided for 
Monsieur and his two sons, for the three princes of the 
Orléans branch, for the prince of Gondé and for the duke 
of Bourbon. It scems therefore but reasonable to cxpect 
that his Majesty, having contributed so largely and 
exclusivcly to the support of theyounger branches of that 
illustrions House, the other Powers of Europe should 
concur in a suitable arrangement for Louis the eighteenth. 



L. Cobenzl à Razoumovsky 

Vienne, 16 féTrier 1809. 

Il suffirait du vif intérêt que, d'après la note de Son 
Exe. M. le comte de Razoumovskv, du i3 de ce mois. Sa 
Majesté Tenipereur de toutes les Russies témoigne en 
faveur de M. le comte de Lille, pour que Sa Majesté Im- 
périale s empressât à concourir, avec les autres grandes 



6 FÉVRIER i8o9. aag 

cours de TEurope et en parties égales, à la formation d*an 
revenu stable pour ce prince infortuné et pour son 
auguste famille. L'Empereur, incliné d'ailleurs atout ce qui 
pourrait adoucir son sort, n'hésitera pas à faire, pour cet 
objet, un sacrifice proportionné à ceux auxquels lesdites 
cours se détermineront. Le vice-chancelier de cour et 
d'État attendra donc que Son Exe. M. l'ambassadeur de 
Russie veuille bien lui communiquer, en son temps, le 
résultat des démarches faites à ce sujet près desdites 
cours, et il s'empressera à lui faire connaître ensuite la 
détermination de Sa Majesté Impériale >. 

(Arch. de Moscou.) 

119. — Beurnonvillb a Talletrand 

(N* 40.) Berlin, 17 pluriôse an X (6 février i8oa). 

La cour de Russie, fatiguée, à ce qu'il parait, de fournir 
seule à l'entretien de la famille des Bourbons réfugiée à 
Varsovie, cherche à faire partager par les autres Puis- 
sances cette charge, dont tout le poids retombe sur elle en 
ce moment. M. le baron de Krûdener a représenté ici, qu'il 
serait à propos que tous les souverains s'entendissent 
pour assurer à cette famille une pension annuelle, capable 
de la faire exister d'une manière convenable, et il a prié 
M. le comte d'Haugwitz de sonder à cet égard les intentions 
du roi. Ce ministre, qui m'a lui-même fait part de cette 
démarche de l'envoyé russe, m'a dit que les réflexions 
qu'il a soumises à Sa Majesté n'étaient rien moins que 
favorables à cette demande. Il a observé que le trésor, 
dissipé par le dernier roi, outre qu'il avait été épuisé en 

I. La cour de Vienne s^engagea à fournir 5o,ooo florins par an, à parUr 
do 1*' juillet i8oa. Mais une note, remise le la Juillet 1804 par Tévêque de 
Nancy au comte Razoumovsky, nous apprend qu^aucun versement n^avait 
été fait depuis deux ans. 



a3o LE P. CONSUL ET LES BOURBONS PENDANT LA PAIX. 

grande partie par suite de la guerre impolitiquement 
entreprise contre la République, était grevé d'un paiement 
de dix-sept cent mille écus (six millions à peu près, 
monnaie de France), fait en pur don à Monsieur et au 
comte d* Artois ; que les circonstances ne comportaient 
plus un emploi aussi peu utile des fonds de TÉtat ; que, 
s*il ne s'agissait que d'un simple acte d'humanité, de 
quelques milliers de louis une fois donnés, on pourrait y 
consentir sans inconvénient ; mais que les insinuations de 
la Russie étaient d'une nature qui méritait une attention 
particulière, et qui devait engager à porter un regard de 
prévoyance dans T avenir ; que la disposition proposée 
pouvait cacher des vues particulières, qui ne doivent nul- 
lement être celles du cabinet prussien, dont les désirs ne 
peuvent tendre aujourd'hui qu'à l'affermissement du gou- 
vernement de la République. Il n'a pas non plus déguisé 
les sujets de plainte que la Prusse a eus contre les Bour- 
bons, depuis longtemps asservis àrinfluence autrichienne, 
faisant sentir que de fortes probabilités présentaient à ce 
cabinet des chances plus avantageuses dans le système de 
la France républicaine, qui, désormais, suivra infaillible- 
ment l'impulsion de ses intérêts naturels et bien entendus. 
Les raisonnements de M. le comte d'Haugwitz ont été 
goûtés par le roi, en sorte que, si on se trouve obligé de 
répondre aux ouvertures de la Russie, on se bornera vrai- 
semblablement à offrir un secours du moment, sans 
vouloir s'assujettir à des engagements ultérieurs, et à 
donner à entendre que ce soin regarde les princes des 
maisons d'Autriche, d'Espagne, de Naples, etc., parents 
des Bourbons ou leurs alliés. 

(Arch. des AIT. étrangères.) 



93 pivRiXR x8oa. ^i 

laO. — KrUDBNER ▲ KOTGHOUBET 

Berlin, le ii [aS] fèrrier i8aa. 

M. le comte d'Hangwitz vient de me donner nne réponse 
sur rof&oe dont je me suis acquitté an snjet de M. le comte 
de Lille, conformément aux ordres que Votre Exe. m*afait 
l'honneur de m*adresser en date du i^ [i3] janvier. Le mi- 
nistre d'État de Prusse a commencé par me dire que cette 
réponse avait été retardée, parce qu'il avait dû faire quel- 
ques recherches dans les archives, pour présenter à Sa Ma- 
jesté un relevé des sommes que les rois de Prusse avaient 
fournies aux Princes français; et qu'il me renvoyait, pour 
cet objet, à un mémoire remis à notre ministère dans le 
courant de Tannée 1793, et d'après lequel il comptait qu'in- 
dépendamment des dépenses énormes que la Prusse avait 
faites pour relever le trône des Bourbons, feu le roi avait 
donné aux Princes français, en espèces sonnantes, six mil- 
lions de livres ; que le roi actuellement régpiant, sensible 
aux malheurs de cette auguste famille et plein d'égards 
pour les personnes qui la composent, croyait cependant 
devoir à son peuple de mettre un terme aux libéralités de 
sa maison, et ne pouvait se charger d'un engagement de 
fournir à la dépense de M. le comte de Lille ; que Sa Majesté 
se flattait que Sa Majesté l'empereur approuverait le prin- 
cipe qui lui imposait cette sévère nécessité ; qu'elle pensait 
qu'il appartenait de préférence aux parents des Bourbons, 
et nommément au roi d'Espagne et à l'empereur d'Alle- 
magne, de fournir à leur entretien ; enfin que lui, comte 
d'Haugwitz, avait l'idée, sur quelques propos qui étaient 
échappés à Beumonville, quoiqu'il se fût bien gardé de lui 
parler de cet objet, que la France elle-même ne serait pas 
éloignée de pourvoir à l'entretien des Princes français, 
en leur procurant quelque petit établissement. 



a3a LE p. CONSUL et les bourrons pendant la. paix. 

J*ai répondu à M. le comte d*Haagwitz que la propo- 
sition dont j*étais chargé s* adressait uniquement an 
cœur du roi ; qu'il ne pouvait pas être question d'une 
charge onéreuse au trésor de l'État, mais d'un concert 
entre les têtes couronnées pour assurer la subsistance 
d'un prince déchu du trône ; et que cette contribation 
deviendrait un objet bien peu sensible par le concours 
général ; que mes ordres et mes instructions n'allaient pas 
plus loin ; mais que je pensais, en mon particulier, quant 
aux propos attribués au général Beurnon ville, que ce 
ministre avait probablement consulté, dans cette occasion» 
plus son propre cœur que les intentions de son gouverne- 
ment ; qu'en supposant même que le Premier Consul serait 
disposé à écouter des propositions en faveur de la maison 
de Bourbon, celle-ci répugnerait peut-être d'accepter un 
établissement qui lui viendrait de la main de ceux qui 
l'ont dépouillé ; que Bonaparte y mettrait sans doute la 
condition d'une renonciation formelle, et d'autres aux- 
quelles M. le comte de Lille ne voudrait pas souscrire, et 
que son refus pourrait ser\dr de prétexte à ses persécutions 
contre cette famille ; qu'enOn il n'était pas impossible que 
le gouvernement français feignit d'entrer dans une pareille 
négociation, uniquement dans le dessein de tenir la mai- 
son des Bourbons dans une continuelle sujétion, sans 
vouloir jamais donner des réalités aux espérances qu'il 
ferait naître ; tandis qu'une contribution volontaire de la 
part des souverains de l'Europe pour assurer la subsis- 
tance d'un prince malheureux, était une dette pressentie 
de toutes les têtes couronnées envers l'infortune, et 
n'excluait aucune autre mesure qu'elles jugeraient conve- 
nable de prendre pour l'avenir. 
M. le comte d'Haugwitz m'a répliqué qu'il était probable 
Premier Consul demanderait une renonciation ; 



4 JUILLET xSoa. a33 

mais qa*il pensait que la maison de Bonrbon ne devait pas 
se faire scrupule d*y souscrire, puisque la situation de 
TEurope était telle qu'il ne pouvait lui rester aucune 
espérance, à moins qu'elle ne fbt rappelée par la nation 
française elle-même, auquel cas toute renonciation cesse- 
rait d*étre obligatoire ; que TEspagne pourrait se charger 
de la négociation et prêter son nom aux formes ; que 
puisque Bonaparte avait déjà procuré en Italie un établis- 
sement et un trône à un prince Bourbon <, il ne serait pas 
impossible qu'il se prêt&t à faire accorder en Allemagne 
un établissement quelconque à la branche aînée dans 
l'infortune ; qu'au reste il devait ajouter en confidence que 
ce qui avait principalement empêché le roi de prendre 
aucun engagement, c'était l'incertitude jusqu'où cet enga- 
gement devait s'étendre, et l'indétermination de la quote- 
part dont Sa Majesté se chargerait. Dès qu'il saurait à 
quoi les autres souverains se seront engagés et combien le 
roi y fournirait pour sa part, lui, le comte d'Haugwitz, 
n'hésiterait pas de revenir à la charge auprès de son 
maître, et de remettre la proposition sous ses yeux. 

(Arch. de Moscou.) 

121. — MORKOV A KOTCHOUBBY 
(Secrète.) Paris, (aa juin) 4 juillet iSoa. 

Ayant reçu la dépêche que Votre Exe. m'a fait l'hon- 
neur de m'adresser au sujet du sort que l'empereur des- 
tinait à M. le comte de Lille, j'ai fait part de son contenu 
à l'ambassadeur d'Espagne 3, qui m'a dit qu'il en ferait son 
rapport à sa cour. 

I. Le prince Louis, de la maison espa^ole de Panne, qui Tenait d'être 
établi dans la Toscane, érigée en royaume d^tmrie. 

9. M. de Azara : il avait reçu à Amiens la circulaire rosse, iTec une lettre 
de M. de Morkoy écrite vers le ao février. 



a34 LE p. CONSUL ET LES BOURBONS PENDANT LA PAIX. 

J'en ai également entretena M. de Talleyrand, mais 
discursivement. J*ai rendu compte à Votre Exe., dans 
une lettre chiffrée, du langage que ce ministre m*a tenu à 
ce sujet ; mais j'en ai supprimé quelques détails, en les 
réservant à une occasion sûre comme celle-ci. J*ai voula 
pressentir M. de Talleyrand, si le Premier C!onsul avait 
quelque propension à accorder, en général, des secours 
pécuniaires à cette infortunée famille. — Il me répondit 
que le Premier Consul n'en était pas éloigné ; et qu'il n'at- 
tendait peut-être pour cela que le rassemblement de cette 
famille dans un endroit éloigné de France ; et qu'il se 
proposait même de faire des démarches auprès du gouver- 
nement anglais, pour faire sortir des pays de sa domination 
ce qui y restait encore de la maison de Bourbon, «avoir le 
comte d'Artois, les trois fils du dernier duc d'Orléans, et le 
prince de Gondé. — Faisant semblant d'exciter des doutes 
que la délicatesse de Louis XVIII, et celle de son frère et 
de ses neveux, leur permit d'accepter des secours de la 
France, il me dit de me tranquilliser là-dessus ; qu'on les 
avait déjà pressentis à cet égard par Rome et par Naples », 
et qu'ils ne se sont nullement montrés difficiles. <x Mais 
peut-être, lui ai-je dit, attacherez-vous à la prestation de 
ce secours quelques conditions humiliantes et préjudi- 
ciables pour eux, comme par exemple une renonciation 
formelle à leurs titres et à leurs droits. » — Il resta quelque 
temps à penser, et puis me répliqua : « Les actes de re- 
nonciation ne sont pas valides, selon les lois de l'ancienne 
monarchie ; mais ce qui les rendra tels, c'est l'avilissement 



I. Talleyrand avait entre les mains la lettre écrite à Naples par le comte 

d'Avaray (pièce n* 117), et peut-être quelque rapport secret sur les propos 

one le comte avait pu tenir à Rome, en traversant cette ville. C'est à ces 

nents que Talleyrand paraît se référer ici, avec une inexacli- 

crupuleuse. 



3 JUILLET i8oa. 2)35 

des individus» qui sera complet de cette manière. )» G*est 
donc à ces motifis que ces Princes devront quelques secours 
passagers, que le Premier Cionsul leur accordera, et qu*il 
fera cesser au moment où il s'apercevra qu*il a sufEsam- 
ment rempli son objet. 

(Aicb. d€ Moscou.) 

laa. — Thauvbnay au M^ de Lambert 

Larynski, le 3 juillet iSoa. 

....La lettre ci-jointe contient, au citron <, une lettre du 
Roi 3 Je copie mot à mot : 

« Je suis toujours jaloux de me concilier Topinion 
publique, non celle du moment, qui la plupart du temps 
se compose de l'intérêt, de la passion, quelquefois même 
de la mode, et qu'Horace appelle avec tant de raison 
populares auras; mais la véritable, celle qui se forme 
lorsque les intérêts n'existent plus, que les passions sont 
amorties, et que le temps a dévoilé la vérité. Privé de 
l'asile de tolérance que l'on m'accordait à Blankenburg, 
refusé par mon plus proche parent, il m'était impossible 
de ne pas accepter l'offre que Paul P' me fit, avec toutes 
les grâces et l'effusion de l'amitié la plus sincère ; et 
cependant, malgré cette nécessité, malgré l'avantage de 
résider chez un souverain qui reconnaissait publiquement 
mon titre royal et qui par là donnait un si grand relief à 
ma cause, malgré l'espoir, qui s'est vérifié depuis, de pou- 

I. La lettre du roi étant écrite avec du Jus de citron, plusieurs passage 
sont devenus illisibles. 

a. Le marquis de Poultier-Lambert, officier général au service de Russie 
et qui avait toujours montré de l'attachement à la cause des Bourbons, avait 
écrit au roi le a juin, probablement sous l'inspiration du tsar Alexandre. 
Les insinuations de cette lettre ne nous sont connues que par la réponse 
de Louis XVIII. Celles qui concernaient son déplacement avaient p«ai-étre 
été suggérées au tsar par la Prusse. 



!l36 LE P. CONSUL ET LES BOURBONS PENDANT JJL PAIX. 

voir former une union < que la bo[nté de la Proyidence 
a permise], ce ne fut qu*ayec une extrême répugpiance que 
je me rendis dans un séjour ' qui m' éloignait de mes fidèles 
serviteurs. S*il était donc vrai, ce que je ne puis croire, 
qu'Alexandre I"" mît à sa générosité la condition de mon 
retour dans ses États, je reconnaîtrais mes véritables 
amis, mes fidèles serviteurs, au succès de leurs efibrts pour 
rompre un projet qui, outre Finconvénient ci-dessus, outre 
ceux que j*ai détaillés dans ma dernière lettre au d[uc] de 
S [erra] G[apriola], aurait encore celui de donner à mes 
ennemis le prétexte de publier que j'ai renoncé à mon titre 
et à mes droits. 

a Après ce mot, ai-je besoin d'ajouter que si jamais on 
me faisait la proposition, qui n'est sans doute présentée, 
dans la lettre à laquelle je réponds, que comme une hypo- 
thèse impossible à [se vérifier], ai-je besoin de dire que 
la réponse de sainte Glotilde , lorsqu'on lui donna pour 
ses petits-enfants le choix de [périr] ou [d'abdiquer] ', 
sera aussi la mienne? Je plains Jugurtha; je méprise 
Chilpéric. 

« J'espère que mes yeux me trompent, lorsque je lis en- 
core dans cette lettre une espèce d'éloge sur l'éloignement 
momentané de celui auquel ma raison n est pas moins 
attachée que mon cœur, et presque le conseil de le sacri- 
fier à l'inimitié [de] l'usurpateur de mes droits. Mais il me 
s[unît d'avoir] cru le lire, pour me sentir le besoin et le 
devoir d'y répondre. Si j'existe, je le dois à M. d'Avaray : 
mais ma vie est le moindre de ses bienfaits ; je lui dois le 
bonheur, bien rare dans ma place, d'avoir un ami véri- 



I. Le mariage du duc d'Angouléme (cf. p. ii3, note 3). 
9. A Mitau, en Gourlande. 

3. Grégoire de Toar$, 1. III, c. i8 (p. la; de l'édit. des MonBmerUa Oertna* 
niœ). 



3 JUILLET iSoa. q3j 

table, un ami qui ne connut jamais les déguisements ni les 
détours, un ami toujours prêt à compatir aux peines de 
rhomme et à représenter au roi ses devoirs dans toute leur 
étendue. Une maladie, non moins cruelle pour moi que 
pour lui, Fa forcé d'aller chercher un climat plus doux 
que celui de la Pologne pour y passer Thiver : mais la 
belle saison le ramènera près de moi, et je suis bien aise 
que toute la terre sache que la mort seule peut nous sépa- 
rer ; que quand la reconnaissance, quand le besoin que je 
sens de lui, et comme homme et comme roi, ne m'y atta- 
cherait pas, rhonneur seul suffirait pour rendre nos liens 
indissolubles.... L'envie poursuit les amis des rois, dans 
l'exil comme sur les degrés du trône. Une cabale s'est 
formée contre le mien : je sais quels en sont les chefs ; 
je connais leur plan; je suis leur marche. Je les déjoue- 
rai; je les démasquerai quand il en sera temps. Mais je 
dois, en attendant, avertir [M. Lambert] qu'il est, sans le 
savoir, l'organe et Técho de ces obscurs conspirateurs. 

« Il y a, dans cette même lettre, des articles relatifs à 
mon intérieur et à ma conduite, sur lesquels je ne me crois 
nullement obligé de m^expliquer. Mon sort est entre les 
mains de la Providence. Quel que soit son arrêt, je le 
recevrai avec respect; mais, s il m'est contraire, je veux 
au moins pouvoir dire comme François I'*' : « Nous avons 
tout perdu, fors l'honneur. » 

Voilà, Monsieur, les réflexions que le Roi a voulu livrer 
à votre amour pour lui, et que le défaut d'occasion sûre 
m'a fait différer d'un jour à l'autre de vous transmettre. 
J'ai continué à veiller activement sur la cabale ; et, quoique 
l'intrigue connue soit moins dangereuse, et [que] je par- 
tageasse bien la confiance entière du Roi dans la loyale et 
généreuse amitié de l'empereur Alexandre, cependant je 



a38 LB p. CONSUL BT LES BOURBONS PBNDANT LA. FAIT. 

Yous avoae que les sollicitudes énoncées dans votre lettre 
du (20 mai) 2 join, avaient augmenté les miennes. Mais 
heureusement rarrivée ici de Sa Majesté le roi de Prusse, 
Tassurancc qu'il a fait donner au Roi de la tranquillité 
de son asile, ont dissipé toutes mes craintes; et je m'em- 
presse de m*en réjouir avec vous. 

(Arch. nationales.) 

ia3. — Louis XVIII a âlexandrb I** 

[Varsovie], le 11 jaiUet 1800. 

Monsieur mon frère et cousin, j'ai reçu la lettre que 
Votre Majesté Impériale m*a écrite le (18) 3o mai dernier. 
J'y aurais répondu avec le plus vif empressement, si je 
n'avais cru plus convenable d'attendre l'époque du retour 
de Votre Majesté Impériale dans sa capitale, afin de ne la 
pas importuner au milieu de l'agréable voyage qu'elle 
vient de faire. 

Je me satisfais enfin aujourd'hui, en exprimant à Votre 
Majesté Impériale ma rcconnnaissance du traitement de 
75,000 roubles qu'elle veut bien m'assurer ^, et de ses soins 
pour engager les principales cours à imiter son exemple. 
Le succès m'en est bien nécessaire ; mais je ne douterai 
jamais de celui d'une chose que Votre Majesté Impériale 
aura entreprise ; et, lorsqu'il aura en cette occasion cou- 
ronné ses généreux efforts, il me sera bien doux de lui en 
avoir l'obligation aussi entière que si elle eût tout fait par 
elle-même. 

Je ne suis pas moins sensible à l'asile qu'elle m'offre ; 
mais je croirais manquer à l'amitié, si je ne lui ouvrais à 
cet égard mon cœur tout entier. Toutes les considérations 
du monde doivent céder au devoir ; et le mien, jusqu'à ce 

I. Le paiement de cette somme, divisée en semestres, a dû commencer 
1" octobre i8oa. 



a AOUT x8o9u a39 

qa'il plaise à la Providence de terminer les malheurs de 
la France et les agitations de FEnrope de la manière qoi 
peut seule assurer le repos de l'une et de l'autre, est de 
me tenir le plus à portée, qu'il m'est possible, de profiter 
des circonstances qui peuvent amener cet heureux dé- 
nouement. J'aurais tenu, si j'eusse vu la possibilité de 
rester plus près de la France, le même langage à Paul 1*% 
lorsqu'il m'offrit l'asile de Mitau ; je lui aurais dit : En 
reconnaissant authentiquement le titre qui m'appartient, 
en m'appelant sous ce nom dans ses États, Votre Majesté 
Impériale me donne une marque d'amitié que mon cœur 
sent bien vivement ; elle sert ma cause par le relief qu'elle 
donne à mon individu ; mais je dois sacrifier tous ces 
avantages à mon devoir. 

Les circonstances ne me permirent pas alors d'en agir 
ainsi : aujourd'hui elles sont changées. Le roi de Prusse, 
plus libre qu'à la fin de 1797 de suivre les mouvements de 
son cœur, approuve, avec cette grâce que Votre Majesté 
Impériale vient de connaître en lui, que je demeure dans 
ses États, et m'y assure la tranquillité qui m'est nécessaire. 
Ayant ainsi à choisir de deux séjours embellis par l'amitié, 
il est naturel que je préfère celui dont la position s'accorde 
le plus avec la mienne. Je connais trop l'âme de Votre 
Majesté Impériale pour supposer un instant qu'elle me 
sache mauvais gré de cette préférence, ni de la franchise 
avec laquelle je viens de lui en exposer les motifs. 

(Arch. de Moscou.) 

I24' — BiGNON A TaLLEYRAND 

(N* 45) Berlin, 4 thermidor an X (a août iSott). 

.. .. J'ai trouvé occasion de parler du duc de Berry, dont je 
vous ai mandé le passage en cette ville pour aller en An- 



a4o I«B p. CONSUL ET LES BOURBONS PENDANT LA, PAIX. 

gleterre '. M. d'Hangwitz m*a dit que le roi avait to ce 
prince à Varsovie (le Prétendant s'était retiré à la cam- 
pagne) ; que, le duc de Berry passant à Berlin, il a été 
naturel que Sa Majesté lui fit accueil, et en effet elle Ta 
invité à dincr k Cliariottenburg. 

A ce propos, M. d'Haugwitz a fait mention de Tappel 
fait par Tempercur de Russie à la générosité des diverses 
cours pour assurer un sort à cette famille ; et il a observé 
que la maison qui a le plus contribué à sa perte, la maison 
d'Autriche, est celle qui montre à ce sujet le plus d'indif- 
férence. Il a étendu la môme application à l'Angleterre, 
qui prodigue l'or tant que cette prodigalité peut avoir un 
but avantageux, mais qui ne se pique pas des mêmes sen- 
timents quand l'utilité directe n'existe plus pour elle.... 

(Arch. des Aff. étrangères.) 

125. — T ALLE YR AND A OxTO 

Paris, I" brumaire an XI (a) octobre tSua.) 

.... Déjà par l'effet de toutes les notions fausses sur l'état 
de la France, le ministère britannique se permet des actes 
qui sont de véritables hostilités. Ce n'est pas assez des 
journaux que les émigrés font à Londres : ils viennent en 
faire à Jersey pour inonder les provinces de TOuest », 

I. c Le duc de Berry est depuis quelques jours à Berlin. Il a dîné avant- 
hier à Charlottenburg. On dit qu'il se rend en Angleterre. Il est accompa- 
gné des comtes dUlarcourt et de Nantouillet » (dép. de Bignon du i*'therm., 
ao juillet). — Le duc était à Edimbourg le 18 septembre, d'où il écrivait à 
Condé : « ....Notre existence est bien cruelle, depuis que nous n^avons plus 
celte seconde patrie que vous avez soutenue si lon^^temps, envers et contre 
tous, et où, au milieu de nos peines, nous trouvions cependant bien des 
consolations. JVspère pourtant (jne, quehiuc jour, vous relèverez l'étendard 
royal, et j'esi)i*re que vous croyez bien (jue je serai un des premiers à me 
ranger sous vos ordres. > 

a. M. Otto réj>ondit, le ; brumaire (ag octobre) : « La Gazelle de Jersey, 
jointe à votre dopOchc, est littéralement copiée du Courrier de Londres, le 
papier le plus insidieux qu'on ail encore publié contre nous. Le rédacteur 
pHt un créole, nommé Régnier.... » — Plus tard, Chépy annonçait que les 



93 OCTOBRE i8oa. a4x 

et c'est à cette fin qa*ils continaent à être soldés.... 
Appliquez-y DOS & faire ressortir cette fierté qui doit ani- 
mer tous Yos discours.... Laissez entrevoir que le premier 
coup de canon peut créer subitement Tempire gaulois. 
Donnez à entendre jusqu'à quel d^^ une nouvelle guerre 
peut porter la gloire et la puissance du Premier Consul. Il a 
trente-trois ans, et il n*a encore détruit que des États de 
second ordre : qui sait ce qu'il lui faudrait de temps, s'il 
y était forcé, pour changer de nouveau la face de l'Europe 
et ressusciter l'empire d'Occident ^ ?.... 

(Arch. des Aff. étrangères.) 



propriétaires de deux gasettes, publiées chaque samedi à Jersey, c ont été 
traduits à la cour royale, et y ont reçu IHoJonction d*étre plus dreons- 
pects.... Je regarde cela comme d'autant plus important que, ces deux 
feuilles étant écrites en français, étaient répandues ayec provision en 
Normandie et en Bretagne.... > (Saint-Hélier, le x8 pluviôse : 7 féTrier 
i8o3). 

Nous parlerons plus loin (Partie IV) de Tarrestation du prince de Bouil- 
lon, faite à Paris au mois de septembre. 

I. Des six réclamations contenues dans la note du 16 août (cf. p. ao8), 
c'était celle concernant les excès de la presse qui s*était continuée JusquHcl 
avec le plus d'insistance. Cependant des dissentiments bien autrement 
graves s'étaient produits et étaient en train de prendre chaque Jour plus 
d'importance. La politique envahissante du Premier Consul en Piémont, 
en Ligurie, en Hollande, surtout dans la Suisse, occupée de nouveau en ce 
moment (cf. p. 148, note), ses entreprises commerciales et coloniales qui 
paraissaient s'étendre jusqu'à l'Egypte, ses velléités d'exclure les Anglais 
des affaires du continent, étaient dénoncées en Angleterre comme autant 
d'infractions au traité d'Amiens (cf. Malme$bary'$ Dlaries^ IV, 80). Le ca- 
binet anglais, las de s'entendre taxer de faiblesse par les siens, flroissé et 
alarmé par les procédés du Premier Consul, commençait à céder à Popi- 
nion qui voulait garder Malte et maintenir des garnisons en Egypte et au 
Cap. Les instructions qui allaient être envoyées le 14 novembre à lord 
Whitworth envisageaient déjà Téventualité de compensations territoriales 
et même celle de la guerre. D'un autre côté, le Moniteur du 9q octobre, 
après avoir dénoncé sans mesure les récriminations des journaux anglais 
contre l'ambition extérieure de la France, se terminait en montrant le 
peuple français t dans cette attitude que les Athéniens ont donnée à Mi- 
nerve : le casque en tète et la lance en arrêt. On n'obtiendra jamais rien de 
lui par des procédés menaçants. La crainte est sans pouvoir sur le cœur 
des braves. • 

OORRISPONnANCB DU DUO D'EMOHOni. Id 



a4a LB p. CONSUL BT LES BOURBONS PENDANT LA. PiJX. 

ia6. — LE P. CSONSUL A Talleyrand 

Rouen *, i3 brumaire an XI (4 novembre i8oq). 

Vous devez, cit. ministre, faire connaître au cit. Otto 
ainsi qu'au général Andréossy ^ : 

.... 6^» Que Tesprit d'irritation constante qu'entretiennent 
les journaux, la protection accordée aux brigands, aux 
évêques rebelles, aux Bourbons, l'argent qu'on continue 
à donner aux émigrés, ne peuvent que nous maintenir 
dans la plus grande méfiance ; qu'on ne doit donc s'atten- 
dre à aucune confidence, à aucun concert intime, tant que 
Ton n aura pas pris un parti qui fasse cesser Tétat de dis- 
position hostile du gouvernement anglais contre le gou- 
vernement français. 

7° Que, si mùme notre commerce réciproque se trouve 
sans concert, on doit encore Tattribuer à la môme cause, 
qui empêche de compter sur rien de stable de la part 
d'une nation d'où il ne revient que des accents de fureur, 
des pi'ovocations à la mort, des trames, des complots. 

8^ Que, quant à la Suisse, nous ne souffrirons pas que 
l'Angleterre s'en mêle ', parce qu'elle ne s'en occuperait 

t. Le Premier Consul était parti le aS octobret avec M** Bonaparte, pour 
visiter Rouen, Le Havre et Dieppe. Ce voyage dura une quinzaine de 
jours : le général en rapporta une impression très satisfaisante sur l'esprit 
de cette partie de la Normandie, où la Chouannerie, organisée en dernier 
lieu sous Malet, n'avait recruté qu'un petit nombre d'adhérents. 

9. Andréossy, parti le aS octobre, débarqua le 4 novembre à Douvres, où 
U reçut un accueil distingué (lettre du secret, de légation. Portails fils, 
adressée à Mengaud. commissaire générai do police à Calais). Il atteignit 
Londres le 5 novembre. — Par réciprocité, lord Wbit worl h arriva au même 
moment à Paris. Le langage qu'il lui était prescrit de tenir sur la presse, 
les Bourbons et les émigrés, devait se modeler sur les instructions adres- 
sées le 98 août a M. Merry (pièce n* iia). 

S. Parlant, en décembre, à des députés de la Suisse, le Premier Ck>nsul 
se plaignit c qu'un émissaire de Londres, établi à (instance, avait excité 
▼otre dernière insurrection i (Corr. de Sap.^ n* 6453), et il fit insérer dans le 
Moniteur du i*' janvier que c M. Moore paraît sur le continent, environné 



a DÉCEMBRE i8oa. 2^43 

que pour y semer le désordre : ce serait an nouveau Jer- 
sey, d*où Ton fomenterait des troubles contre la France. 

{Corr. de Napoléon, n* 64i4-) 

1217. — Talleyrand a Andrsossy 

Paris, II fHmaire an XI (9 décembre 180a). 

.... I Nous ne pouvons voir dans nos rapports actuels 
avec r Angleterre qu'une espèce d'armistice; et cette posi- 
tion nous paraîtra équivoque et désagréable, tant que nous 
verrons les intrigues contre Fétat intérieur de la France 
se former à Londres, tant que nous verrons à Jersey deux 
cents individus qui, aux termes du traité d'Amiens, de- 
vraient en être éloignés, tant qu'on continuera à permettre 
et peut-être à solder les libelles dirigés contre l'adminis- 
tration actuelle de la France. Il conviendrait sans doute 
aussi que les Bourbons fussent éloignés du territoire bri- 
tannique, ou du moins qu'on ne leur permit pas d'y avoir 
une existence d'apparat et d'y porter des décorations qui 
offrent un manque perpétuel d'égards envers la Répu- 
blique. 

Ne sortez donc jamais de ce terrain, et toutes les fois 
qu'on vous parlera commerce, ou qu'on témoignera le 
désir de s'entendre sur les affaires du continent, répétez 
au ministère britannique tout ce que nous sommes en 
droit d'exiger de lui, et dites-lui que, cela fait, nous se- 
rions à notre tour disposés à lui donner toutes les satis- 
factions de police qu'il pourrait désirer. Une fois que 

des agents de Dutheil, misérables soaillés de tous les crimes. 1 En réalité, 
M. Moore, envoyé par le gouvernement anglais pour surveiller les affaires 
de Suisse, était arrivé à Constance le 9) octobre, lorsque les troubles étaient 
déjà comprimés. Il avait dû repartir au commencement de décembre, m 
mission étant devenue inutile. 

I. Le nouveau Parlement venait de se réunir, et il parut bientôt que les 
élections n'avaient pas changé le sentiment des députés sur les aflUres de 
France. 



Sl44 I^ P* CONSUL ET LBS BOURBONS PENDANT LA PAIX. 

les rapports de Yoisinage seront établis sur le meilleur 
pied, on pourra môme s'entendre sur les affaires du con- 
tinent, et de manière à ce que TAngleterre puisse y jouer 
le rôle des plus grandes Puissances.... 

(Arcb. des Aff. étrangères.) 

laS. — Ghépy a Tallbtrand 

(N* 10.) Jersey, 19 frimaire an XI (10 décembre iSoa <)• 

.... Je ne cesserai de vous le répéter, il se trame quelque 
chose. Les anciens chefs des révoltés de TOuest se ren- 
dent de toutes parts en Angleterre ou ici. Ils sont sûrement 
mandés par les Princes. Tous ici ont la rage dans le cœur, 
l'imprécation sur les lèvres ; tous ne respirent que le trou- 

X. Gliépy (cf. p. ao7, note), après s^être arrêté à Rennes pour se concer- 
ter avec le préfet, se rendit d'abord à Guernsey et vint le 27 octobre se 
fixer à Jersey, dans la ville de Saint-Hélicr. Il y fut traité comme les 
autres commissaires des relations commerciales envoyés par le Premier 
Consul en Angleterre (Coquebert-Montbret à Londres, Fauvelet à Dublin, 
Bréard à Cork, etc.) : soupçonné comme eux d^une sorte d^espionnage, il 
ne put obtenir Vexequatur^ et dut quitter les îles le 14 mars t8o3, sur Tin- 
jonction des autorités anglaises. Dans Tintervalle, se sentant surveillé, en 
butte au mauvais vouloir des habitants qui étaient prononcés contre la 
France, manquant surtout de Pargent nécessaire, il ne put recueillir que 
des renseignements assez vagues. Ainsi, rien de précis sur le transport des 
officiers Chouans en Angleterre, qui était cependant annoncé au gouver- 
nement français ; des détails confus sur la correspondance établie entre les 
Des et la côte française sous la direction du prince de Bouillon ; les noms 
des principaux affiliés de cette correspondance (Prigent, Bertin, Gouyon 
de Vaucouleurs, Chftteaubriand, cbev. de Péronne) mêlés et confondus 
avec d^autres noms sans intérêt. Néanmoins ses dépêches, au nombre de 
plus de vingt, et concernant toutes la police, ont été mises sous les yeux 
du Premier Consul (voir, par exemple, Corr. de A'ap., n^ (i5ao, 65ai, etc.). 

Le Moniteur du i" janvier i8o3 disait : c C'est encore pour exciter ces 
orages sur le continent, que plus de 100 brigands à Jersey, condamnés par 
les tribunaux pour crimes de vols, d'assassinats et d'incendies, ont cherché 
là un refuge, d'où ils s'embarquent sur des bateaux de pêcheurs et 
Tiennent sur nos côtes assassiner de malheureuses femmes et de malheu- 
reux propriétaires > (cf. Moniteur du 9 janvier). Chépy protesta vivement 
contre ces allégations fausses, dont il fut rendu responsable à Jersey. 

An mois de février t8o3, sur le bruit que des conscrits déserteurs du dé- 
partement de la Manche s'étaient enfuis à Jersey, le préfet y envoya un 
observateur. U Ait reconnu que le bruit était erroné. 



4 DÉCEMBRE l809. 94^ 

ble, la gaerre civile, le carnage et Tincendie. Ils comptent 
les jours du Premier Consul et lui prédisent nne iBn tragi- 
que. Ils m'insultent indirectement dans les rues ; ils m'as- 
sassineraient, s*ils avaient assez d'audace. Le gouverne- 
ment a eu beau leur accorder un généreux pardon ; ils lui 
ont voué une haine plus profonde qu'aux démagogues de 
1793. Ils paraissent compter sur une nouvelle coalition, et 
sur une guerre intestine suscitée par les émigrés rentrés, 
et surtout par les prêtres, sur lesquels ils font plus de fond 
que sur les nobles eux-mêmes.... J'ai vu dernièrement 
une lettre de Londres, où on lisait cette phrase remar- 
quable : « A la vérité, nous ne sommes point dans un état 
actuel de guerre, mais rien ne ressemble moins à la paix 
que notre situation. » 

(Arch. nationales.) 

lag. — Note du P. CioNSUL 

Saint-Gloud, i3 Mmaire an XI (4 décembre iSoa). 

Le cit. Duroc fera connaître au cit. Beauvoisins > qu'il 
m'adresse tout ce qu'il a de 1' « Ambigu », ainsi que le 
pamphlet d'Ivernois ^. U lui donnera la commission de faire 
un numéro sur tout ce qu'il a vu en Angleterre, dans lequel 
il mettra tout ce qu'il sait sur Pichegru et Willot ^, sur la 

I. Calmet de Beauvoisins (Joseph-Eugène) était chef d^eicadron ionqall 
fit partie de l'expédition d'Egypte. Après une mission inutile A Saint-Jean- 
d'Acre, au mois d*août 1798, il fût renvoyé le 4 novembre en France. Prit 
le a5 par un corsaire barbaresque, il Ait conduit A Constant! nople et en- 
fermé aux Sept-Tours, où il resta jasqu^n juillet 1790- Revenu en France A 
la fin de 1801, il se fit donner une mission par le Premier Consul et arriva 
à Londres le ao octobre i8oa. Il y écrivit plusieurs lettres A Bourrienne. 
Le ao novembre, de retour A Paris, il rédigea un mémoire de ce qu*il avait 
observé. C'est en tête de ce mémoire que se trouve la note du Premier 
Consul : elle a été reproduite dans la Corr.^ n* 6475. 

a. c Les cinq promesses. » 

3. Dans son mémoire, Beauvoisins disait : c Pichegru et Willot Joaissent 
de quelque crédit et sont les agents intermédiaireB avec le prince de Gondé, 



a46 LE p. GONSUL ET LES BOURBONS PENDANT LA PAIX. 

Tie obscure que mènent les Princes qni sont en Angleterre, 
mon intention étant de faire imprimer le numéro. Il le diri- 
gera contre Pitt, Gren ville, Windham et la cour. Il lui fera 
connaître que, ce numéro fait, il retournera en Angle- 
terre ^ en le chargeant spécialement d'écrire deux fois par 
semaine un numéro, quil adressera au cit. Duroc. H y 
mettra la note des Français qu'il aura vus, ce qu'ils y 
font ; il enverra tous les pamphlets qui s'impriment contre 
nous, et enfin saisira les différentes occasions de connaître 
parfaitement l'Angleterre. Il cherchera différents prétex- 
tes pour parcourir toute la côte, depuis la Tamise jusqu'au 
delà de Plymouth, le golfe de Bristol, Edimbourg et les 
côtes d'Ecosse. Le cit. Duroc conviendra du traitement 
qu'il sera nécessaire de lui donner. Il aura un traitement 
fixe, et une gratification extraordinaire toutes les fois qu'il 
répondra à l'attente qu'on a de son talent et de sa fidélité >. 

(Arch. nationales.) 

chez lequel le premier était encore à mon départ de Londres. » Il n^ ayait 
de vrai dans ces allégations que le crédit de Pichegru. 

I. Nous croyons que Beauvoisins n^y est pas retourné. Il ne put obtenir 
un nouvel emploi dans Tarmée et paraît avoir mieux réussi auprès de la 
police. Il est Tauteur d'un c Tableau de la cour ottomane » (Paris, 1809). 

a. Beauvoisins avait succédé à Fiévée, qui s^étalt embarqué A Calais le 
a4 avril 1809, et revint à Paris dans Tété ou dans Tautomne. Fiévée a ra- 
conté {Corr, et rel. açec Bonap., p. clxziv. Cf. Corr. de Nap., n* 6989 et SggS) 
dans quelles circonstances il avait été envoyé à Londres. Peltier, dans une 
c Adresse au public » écrite après sa condamnation, parle d* c un certain 
M. Fiévée, qui eut Tindiscrétion de me révéler l'objet de la mission par- 
ticulière qui lui avait été confiée par Fouché et par le Premier Consul lui- 
même, les instructions qu^il en avait reçues directement, et Jusqu'au prix 
qui avait été mis A sa tournée d'observation » (The Trial ofJ. Peltier, p. ai5). 

Il ne faut pas confondre les correspondances de Fiévée et de Beauvoisins, 
provoquées par le Premier Consul en personne, avec les notes secrètes, 
adressées au ministère de la police. Desmarest, dans un rapport qui pa- 
raît être de novembre 180a, nous apprend que pendant plus d^un an, depuis 
les préliminaires de paix, c la police de Paris recevait, deux fois par mois, 
le bulletin du séjour de Georges, tant à la campagne que dans sa maison 
de Londres, New-Bond street, n* 6. » Ces notes sont probablement celles 
que le Premier Consul avait en vue lorsqu^il parlait, le 10 novembre (Corr., 
n* 6416), de c renseignements de Londres qui ne m*ont Jamais trompé, i — 



a3 DÉGBMBRB i8oa. a47 

l3o. — TaLLBYRAND a ÂJn)RBOSST 

Paris, 94 fHmaire an XI (i5 décembre 1800). 

L*intention du Premier Consul serait que vous prissiez 
le soin d'envoyer quelqu'un à Edimbourg, pour y suivre 
avec adresse les petites intrigues des Princes qui y sont 
réfugiés. Cet agent, dont le choix est entièrement laissé à 
votre disposition, vous transmettrait des rapports, et vous 
me feriez passer ce qu'ils pourraient avoir d'intéressant. 



Andreossy à Talleyrand. 

Londres, 9 nivôse an XI (a3 décembre i8oa). 

Votre dépêche du a4 frimaire (i5 décembre) m'enjoint 
d'envoyer à Edimbourg un agent pour y suivre avec 
adresse les petites intrigues des Princes. J'ai trouvé une 
personne sûre, parfaitement au fait de l'émigration sur 
laquelle elle se propose d'écrire, et qui m'a déjà été utile 
depuis mon arrivée dans ce pays-ci. Je crois qu'elle rem- 
plira parfaitement votre objet. Je pourrai confronter ses 
rapports avec les résultats des conversations que j'ai 
assez fréquemment avec une de mes anciennes connais- 
sances, qui s'abandonne volontiers au plaisir et au besoin 
déparier M mais je vous réitère, cit. ministre, de me mettre 

A la fin de 180a, les moyens dUnformation n^étaient plus ni aussi fréquents 
ni aussi sûrs; mais la police puisait encore des détails utiles dans les 
récits d^émigrés revenus d^Angleterre. — On se tromperait du reste étran- 
gement si on se représentait le Grand Juge et Talleyrand entretenant i 
Londres de nombreux observateurs : rien n'était plus difficile que de 
trouver un agent secret, qui fût sérieux et informé. 

I. M. de Guilhermy. Magistrat, député à la Constituante, ce royaliste, 
plus fidèle qu'accommodant, émigraen octobre 1791. En t8oi, après l'expul- 
sion de Mitau, il ne fut pas admis à suivre Louis XVIII à Varsovie ; il se 
rendit pendant Tété en Angleterre, et li, par le crédit de M. d'Avaray, ftit 
placé à titre d'auxiliaire auprès du comte d'Escars, qui avait succédé au duc 
d'Harcourt comme représentant du roi. — Son amitié avec le général An- 



a48 LB p. CONSUL BT LBS BOURBONS PBNDANT LA. PAIX. 

à même de pourvoir à ces frais extraordinaires > ; car il 
m*est de toute impossibilité de faire des avauces sur mon 
traitement. 

(Arch. des Aff. étrangères.) 

i3i. — Instructions pour Galon Boybr 

Paris, nivôse an XI Ouivier iSo^. 

Le cit. Galon Boyer ^ se rendra sur-le-champ à Varsovie. 
Sa mission est toute d* observation, et son attention devra 
se porter principalement sur les objets qui vont lui être 
désignés. 

Sa position à Varsovie le mettra à même de recueillir des 
renseignements précieux, qui nous manquent, sur Fétat 
militaire qu entretiennent, autour du pays qu'il habitera, 
les trois cours d'Autriche, de Russie et de Prusse.... 

Arrivé à Varsovie, son premier soin, en se faisant con- 
naître comme homme de lettres, négociant voyageur, ou 
sous tout autre rapport qui puisse attirer la confiance, 
sera de se former des connaissances utiles, et de se lier 
avec les personnes qui, par leur position et leurs rapports, 

dreossy était d'enfance. Aussi, dès son arrivée, cet ambassadeur le fit 
▼enir et renoua avec lui des relations où chacun s^instruisait, mais sans 
aller jusqu'à trahir les devoirs d'une confiance réciproque {Pap, d'unémi" 
gré, p. loa). 

I. Ceci semble indiquer que le correspondant d'Edimbourg était homme 
A recevoir un salaire. Cependant, en 1806, Andreossy écrivait de Vienne A 
Berthier : c Je n'ai Jamais eu d'agent secret A Londres. » 

a. Galon-Boyer, originaire des Ardennes, avait été nommé, en octobre 
i^> sous-chef du bureau de l'analyse des négociations, établi près de la 
commission des rel. extérieures. Appelé au mois de novembre i8oa par Tal- 
leyrand, il arriva à Varsovie au commencement de février i8o3 et en i^ 
partit vers le a5 août 1804. Ses lettres, numérotées comme des dépêches, 
sont au nombre de trente et une. — Galon-Boyer fût choisi à défaut de 
Camille Perret (natif de la Côte-d'Or), qui suivit Clarine en Italie pendant 
les campagnes de Bonaparte, puis résida à Leipzig comme agent secret 
des rel. extérieures. Il était venu à Berlin en mars 180a. Cest à Perret que 
le Premier Consul, le 3o septembre 180a, voulut confier la mission de Var- 
sovie {Corr.^ n* 6353) : mais cette désignation resta sans effet 



JANVIER l8o3. ^49 

pourront le plus avautageusemeut servir au succès de ses 
observations. C'est ainsi, par exemple, qu'il obtiendra, 
sur rintérieur de la maison du comte de Lille, les no- 
tions détaillées et étendues qu'il devra transmettre à 
Paris. Le cit. Galon Boyer nous fera connaître la compo- 
sition du cortège qui entoure ce Prince. Il rapportera les 
petites intrigues qui Tagitent, les espérances que Ton y en- 
tretient, les projets que l'on y forme, et enfin les inquié- 
tudes qui détruisent ou changent les unes et les autres <. Il 



I. Voici comment Galon-Boyer décrivit la cour de Varsovie, avant la 
reprise de la guerre, c ....Le comte de Lille passe l'hiver au fkubourg de 
Gracovie, dans un palais que lui a donné une princesse de Pologne, et 
rété à [Larynski], maison de campagne du dernier roi. U mène la vie la 
plus retirée, sortant rarement de chez lui, et, lorsque cela arrive, c^eat 
toujours avec Pextérieur le plus simple, sans décoration et presque sans 
suite. L'on prétend quHl se dédommage de cette espèce de contrainte 
dans son intérieur, où il se laisse ou fait traiter en roi. Les deux gardes 
du corps qu'on dit avoir suivi son frère i Varennes ne le quittent pas : le 
public leur conserve leur ancien titre, quoiqu'ils soient sans uniforme. 
M. tt M** d'Angouléme forment sa société la plus intime : cette dernière 
est très aimée dans la ville, où elle répand d'abondantes aumônes. Quant 
à l'emploi du temps, on prétend que le comte travaille tous les matins 
une heure avec ses c ministres » (c'est l'expression générale), et que le 
reste de la journée est partagé entre les exercices de dévotion, la lecture, 
et la table, à laquelle il apporte généralement les plus heureuses disposi- 
tions (lettre du ai mars i8o3). 

« Si le public n'hésite pas pour donner le titre de ministre aux per- 
sonnes admises au travail du matin, il ne désigne pas avec autant de faci- 
lité quels sont les départements ou parties d'administration qui leur sont 
particulièrement confiés. Aussi les personnes instruites pensent-elles que 
ceux qui Jouissent de la confiance mettent indistinctement la main i la 
pâte, et que les finances, la politique, peut-être une agence secrète, sont 
les seules parties suivies. Les finances, bornées A l'administration des se- 
cours accordés par les Puissances, sont confiées A M. Thauvenay, homme 
de mérite, qui a été appelé de Hambourg, il y a environ dix-huit mois, 
pour remplacer dans cette partie M. [d'Avaray], qui, diton, n'y brillait 
pas. La politique, dans laquelle on prétend qu'il entre toujours quelques 
souvenirs, parait être restée exclusivement A M. [d'Avaray], A moins 
qu'on ne lui associe l'abbé Delamarre qui, comme lui, fait de fréquents 
voyages. Mais on est incliné à croire cet abbé plus particulièrement 
chargé de la correspondance secrète, attendu que ses courses sont princi- 
palement dirigées vers la France.... De toutes les personnes attachées au 
comte, MM. de Fleury et de Damas sont celles qui mèneot le pios grand 



aSo LE p. CONSUL ET LES BOURBONS PENDANT LA PAIX. 

parlera des voyageurs qui pourront y être conduits et de 
raccucil qu'ils y recevront. 

Sa correspondance sera exacte et suivie. U devra rassu- 
rer en la faisant passer sous le couvert d'un négociant, 
dont le nom lui sera donné, et qui d'ailleurs sera chargé 
de lui faire passer les fonds nécessaires. 

(Arch. de8 Aff. étrangères.) 

i32. — Whitworth a Hawkesbury 

Paris, January 4f iSoS* 

I rcserve for this sépara te despatch a communication 
which was made to me yesterday evening by M. Talley- 
rand ', in a conférence to which I was formally invited 
by that ministcr. He began thc conversation by giving 
me the strongest assurances of the sincère désire of the 
First Consul to cultivate the bcst understanding with his 
Majcsty, and went over the old ground of the effect which 
such a good understanding must bave on the rest of Eu- 
rope. He then told me that he was ordered by the First 
Consul to mention to me a subject on which his Majesty 
had thc mcans of conferring a particular and personal 
obligation upon him, and that on a point which he had 
much at heart. He said that since the conclusion of the 
peace, différent représentations had been made to his Ma- 

train, et qui en même temps sont (le moins occapécs d^afTaires sérieuses 
(lettre du 8 avril i8o3). 

c ....Sa maison est, dit-on, composée, tant en maîtres qu^en valets, d'en- 
viron soixante personnes, lesquelles n^ont, pour la majeure partie, d*aatre 
moyen de subsister que des traitements qu^on suppose assez modiques. 
Ce qui prouverait en faveur 'de cette présomption, c'est que la dépense, y 
compris celle particulière au comte, et à sa table qui est de douze cou- 
verts, n^est évaluée qu^à 3,ooo ducats par mois, ou à la somme annueUe de 
414^000 1. de France » (lettre du a8 avril i8o3). 

I. Dans le sommaire, nous avons attribué, par inadvertance, cette con- 
dition au Premier Consul lui-même. 



4 JANVIER i8o3. aSi 

jesty's govemment on the sobject of the Princes of the 
house of Bourbon résident in his Majesty's dominions ; 
that the First Consul had been informed that Mon- 
sieur (he called him count d* Artois) had assisted, not 
long ago, at a review in Scotland wearing the insignia 
of the order of the St Esprit; that he could not but con- 
sider such a practice as tending to keep alive the spirit 
ofdiscord, and as holding out a possibility of a change 
in the goTernment by which the order might again be 
restored ; that considering it as such, he could not pass it 
over in silence, and therefore he did request, as a proof 
of his Majesty*s désire to conciliate, that he would dis- 
courage it by every means in his power. What he should 
therefore expect, was that those Princes should with- 
draw to Warsaw, where they might réside in tranquillity 
without being near enough to give umbrage ; or, if that 
should be thought too harsh (and I took upon myself to 
assure him, before he proceeded further, that it ne ver 
would bc complied with), that at least it might be required 
of them to desist from wearing their orders. I cannot give 
your Lordship an adéquate idea of the earnestness with 
which M. Talleyrand urged this point, and of the degree 
of importance which he attached to his Majesty's acquies- 
cence. He told me that he had it in command from the 
First Consul to assure me, that he should feel himself much 
obliged to his Majesty for a compliance with his wishes 
in this respect, and that he should be anxious to hâve an 
opportunity of proving his sensé of it, by adopting any 
arrangement or by setting aside any difficulty which 
might, on his part, stand in the way of a perfect cordiality 
and good understanding between the two govemments. 
He mentioned this repeatedly, and with a view of giving 
me to understand that it would in fact be so acceptable 



aSa LB p. GONSUL ET LES BOURBONS PENDANT LA PAIX. 

to the First Consul, that we might propose our own 
terms ». 

1 did not, however, seem to nnderstand it in that 
light, as it appeared to me to be infinitely more agreeable 
to his Majesty*s dignity, shonld his Majesty be disposed 
to comply at ail with the request, that it shonld be done 
withoutany appearance of a compromise. I am, however, 
not the less persnaded that it may tend to what he pro- 
fesses, and facilitate a more cordial intercourse with this 
government. I would not take upon myself to give any 
hopc of such an act of complaisance on the part of his 
Majesty. AU I said was that his Majesty never would 
or could oblige those individuals to quit his dominions, 
as long as they continued to comport themselves with 
that propriety (and I particularised count d* Artois), which 
had invariably marked their conduct since they had been 
in Great Britain. With regard to the second point, I could 
say nothing, but I would not fail to make my report to 
y our Lordship of the purport of M. Talleyrand's commu- 
nication. Your Lordship will naturally wonder that any 
act of complaisance should be expected, at the same mo- 
ment that the oflicial prints of this government are fiUed 
with the most virulent invective ^. Such inconsistencies 

I. Cette conversation, dont le sens était indiqué par le Premier Consul 
(Corr.y n* 6313), est contemporaine d^une démarche bien plus significaUre 
que Talleyrand allait faire auprès de M. de Lucchesini (pièce n* iS8). 

3. Allusion à Tarticle du Moniteur du i«' janvier iSo3, aussi virulent que 
celui du 8 août. Le numéro du 9 Janvier allait continuer sur ce ton agres- 
sif. Parlant des ministres précédents, c ces hommes atroces, disait-il, qui 
jetèrent à Quiberon l'élite de nos anciens officiers de marine pour les faire 
égorger, n'ont cessé d'avoir à leurs gages des assassins secrets, toi^ours 
prêts à frapper dans l'ombre, comme les assassins du Vieux de la mon- 
tagne, du temps de saint Louis. Ce sont eux qui ont commandé et payé 
le 3 nivôse ; et Georges, Dutheil, l'ancien évoque d'Arras, qui furent les 
principaux instruments de cet abominable complot, jouissent d'une pro- 
tection publique et d'une grosse pension en Angleterre. Ils ont armé les 
Français contre les Français, sous des prétextes divers, mais ayant pour 



i5 JANVIER i8o3. aSS 

are, however, nataral to ihe character of the man ; and I 
make no doubt that the more we are acquainted with it, 
the less reason we shall hâve to be sarprised. 

(Browning, Bngland and Nap, in i8o3, p. 38.) 

i33. — Andreossy a Talleyrand 

(N* Si) Londres, 96 nivôse an XI (i5 janvier 180S). 

.... Les articles insérés dans les papiers publics, autres que 
le Moniteur, sont vus sans inquiétude, du moins appa- 
rente, par le gouvernement; mais on regarde comme une 
correction sévère tout ce qui parait contre TAngleterre 
dans le journal ofliciel. 

Je me suis expliqué plusieurs fois, avec les ministres, 
sur les décorations extérieures qu on a vu porter par plu- 
sieurs émigrés : ils m ont assuré qu*il n*y avait jamais eu 
que les ûls du duc d'Orléans qui se fussent permis de pa- 
raître en public avec des marques distinctives. Ils n'a- 
vaient pas été invités à la fête du Lord Maire ; ils y furent 
amenés par le Prince de Galles : les places ayant été dési- 
gnées d*avance, on fut obligé de resserrer le couvert. Je 
n ai encore remarqué nulle part aucune de ces décora- 
tions ; mais, comme j*ai ordre de sortir des endroits où il 
se trouverait des individus décorés, j'ai déclaré que, n'é- 
tant pas disposé à quitter la place, je me flattais que le 
gouvernement prendrait des mesures pour parer à l'incon- 

but de nous anéantir.... Uabitants de la Vendée, du Morbihan, des Côtes- 
du-Nord, de la Manclie, de l'Orne, c'est surtout à vous que ceci s'adresse. 
La levée des conscrits s'est faite chez vous avec empressement.... Vous avez 
des iujurcs à punir, et si jamais ces misérables excitent la (i^uerre sur le 
continent, vous vengerez vos malheurs et vos désastres.... Jetez un coup 
d'œil sur l'île de Jersey : elle est encore remplie de brigands qui n^en sor- 
tent que pour troubler votre tranquillité.... Ils pourront tramer quelques 
crimes ; ils pourront essayer le poignard et le poison, armes des lâches. Us 
tiennent toujours en réserve et comblent de bienfaits les agents qui les 
ont servis dans leurs criminels essais : c^est qu^iis comptent s'en servir en- 
core. » 



a54 LE p. CONSUL ET LES BOURBONS PENDANT LA. PAIX. 

vénient qui résulterait de la démarche à laquelle je me 
verrais contraint. 

L'éloignement des émigrés qui sont encore en Angle- 
terre me paraîtrait indispensable. Il n*est pas douteux que 
ceux-ci n'entretiennent la haine et les ressentiments de 
ceux qui sont rentrés ; que les émigrés de Fintérieur n em- 
ploient toute leur adresse pour tenir au double ordre de 
choses I ; et que les uns et les autres niaient conservé une 
morgue et des prétentions incompatibles avec Fexistence 
des hommes qui ont servi dignement leur pays pendant 
qu'ils leur étaient opposés. Quoique le renvoi des émigrés 
semble renfermé implicitement dans Tarticle V du traité 
d'Amiens, néanmoins le gouvernement anglais invoque, 
contre un acte de cette nature, le danger d'être désap- 
prouvé par la nation, l'autorité de l'histoire, et la crainte 
d'être repris d'une sévérité extrême, devant ce tribunal 
des faits et des opinions des hommes en place. Cependant 
le gouvernement anglais a déclaré qu'il ne tenait en au- 
cune manière au séjour des émigrés dans ce pays ; qu'il 
ne s'opposerait pas aux mesures qui seraient prises à leur 
égard ; et qu'il était disposé à leur continuer les secours 
qu'il leur fait, jusqu'à ce qu'ils se trouvassent dans une 
position à n'en plus avoir besoin. 

Dociles aux insinuations de l'amour-propre et de la va- 
nité, les Princes paraîtraient désirer qu'on engageât l'Es- 
pagne à faire, dans une partie quelconque de ses posses- 
sions, une concession au duc d'Angouléme. Là ce Prince 
pourrait établir sa cour; là il pourrait jouer à la royauté 
comme on joue à la chapelle ; et cette cour deviendrait l'a- 
sile de ses oncles et du reste des émigrés, que l'on forcerait 
à s'y réunir. Le Prétendant croirait son honneur intéressé, 

dire i rancien et au nouvel ordre de choses, i la monarchie 
it. 



7 FévRiBR i8o3. aSS 

s*il abandonnait Tolontairement la partie ; mais il quitte- 
rait TEorope sans difficulté, si on avait Tair de Ty con- 
traindre. Certainement, dans ce projet, qu*on m'a laissé 
entrevoir < et auquel je n*ai pas eu Tair de faire attention, 
l'intérêt de Torgueil est bien ménagé. L'intérêt du gou- 
vernement, la tranquillité de la France, ne se trouve- 
raient-ils pas dans Téloignement de ceux qui, se regar- 
dant comme des victimes du malheur, doivent agir sans 
cesse pour se relever de leur infortune et se soustraire à 
la misère?.... 

(Arch. des Aff. étrangères.) 

134. — Whitworth a Hawkesbury 

Paris, febmary 7, 180S. 

.... This conversation [with M. Talleyrand] although 
touching upon points of great irritation ^, was carried on 
without any appearance of ill-humour, and concluded with 
great cordiality by my engaging him to dine with me two 
days after. The enclosed paper, containing a report of 
some pretended design on some individual hère, was at 
the same time given to me by M. Talleyrand. I must do 
him the justice to say that he did it with reluctance, and 
apologised for troubling me with such a business. I told 
him that if the First Consul gave himself the trouble to 
attend to such idle stories, I could not do less than take 

1. Ce projet étrange était tout personnel à M. de Guilhermy, qui rêvait 
de voir le duc d^Angoulême ou le duc de Berry s^établissant dans la Floride 
avec Tassentiment de TEspagne, ou opérant une sorte de descente militaire 
au Mexique. Cette imagination, présentée depuis deux ans à Monsieur, à 
Louis XVIII, aux d'Orléans, avait été écartée par tous {Pap. tVan émigré^ 
p. 86 à gg). L'auteur ne se lassait pas de la reproduire, et jusqu'ici son seul 
succès avait été de se faire prendre au sérieux par Andreossy, en prêtant, 
il est vrai, aux Princes les intentions qu'il leur souhaitait. — Voir aussi 
une dépéctie moins précise d'Andreossy, du 9 janvier. 

2. L'évacuation de Malte et de TÉgypte, et le rapport du colonel Sébas- 
Uani, envoyé dans ce dernier pays par le P. Gonsol. 



!l56 LE P. CONSUL ET LES BOURBONS PENDANT LA PAIX. 

npon myself that of transmitting them to yonr Lordship. 
I should think, howeyer, that the matter requires no far- 
ther notice, nnless yoar Lordship should think proper to 
mention it to gênerai Andreossy. 

I « Groyez-Tous qu'on s'occupe encore d'un projet d'enter- 
rement semblable à celui de Clément de Ris ? Que cet enter- 
rement doit tomber, si Ton peut, sur un fonctionnaire supé- 
rieur ? Que, pour se mettre à Tabri des poursuites de la po- 
lice, on transportera le prisonnier en lieu sûr? Qu'alors on 
redemandera la liberté de Bourmont et des autres chefs de 
Chouans, qu'on dit arrêtés par une violation manifeste des 
traités faits avec eux, et qu'on ne rendra qu'après leur 
délivrance l'otage qui aurait été enterré ? Ce complot a été 
tramé chez Georges, qui réside à cinq milles de Londres 
afin d'être moins observé, et chez qui se tiennent souvent 
des conciliabules nombreux. Celui qui a, dit-on, donné 
cette idée, et à qui les principaux moyens d'exécution se- 
ront confiés, est un aventurier qui se fait appeler m^ de La 

I. G^est le premier bulletin que le correspondant secret d^Andreossy, ar- 
rivé à Edimbourg le 6 janvier, lui avait adressé le ao de cette ville. Dans 
Textrait remis à lord Whitworth Tordre des phrases a été quelquefois mo- 
difié, plusieurs mots ont été altérés ou omis. Par exemple il n^est pas 
question d' c enterrement », mais d' c enlèvement. » Le changement le plus 
intéressant a été fait dans la seconde phrase, qui est ainsi rédigée : c Que 
cet enlèvement doit tomber, si on peut, sur quelqu'un de la famille du 
Premier Consul, ou du moins sur un fonctionnaire supérieur. » 

Les bulletins d'Edimbourg donnent quelques détails sur la manière de 
vivre de Monsieur, c En arrivant ici, il a tenu des levers pendant un mois 
ou cinq semaines, mais ils ont été interrompus.... » Le prince ayant paru 
au spectacle, c les personnes qui étaient dans les loges se sont levées 
comme par respect. Le prince a salué d'un air gracieux et les applaudisse- 
ments ont redoublé.... Cependant ces hommages trouvent quelquefois des 
censeurs sévères, mais en petit nombre.... Le prince se promène quelque- 
fois sur les trottoirs de la nouvelle ville, mais toujours accompagné d*une 
douzaine de courtisans, parmi lesquels ne manquent jamais de se trouver 
un capitaine des gardes, un grand écuyer, etc. On lui a accordé une garde 
-"^oiinenr au château [de Holyrood] : deux sentinelles sont toujours eo 
a devant sa porte.... » 



19 FéVRiKB i8o3. s$7 

Chapelle >, et qui demeure près de Portman-Square. Les 
anteurs du complot ont, dans File de Jersey, quelques 
points où ils croient pouvoir descendre en sûreté et cacher 
leur prisonnier, sans que le gouvemement de Tlle en soit 
instruit, ni que la police de Paris puisse en avoir la 
moindre connaissance. On assure que c'est là le lieu sûr 
où ils retiendraient Totage qu'ils se préparent à enterrer. 

«Onavaitcru,jusqu'àprésent,qu'iln'yavaitqu'un comité 
distributeur des secours aux malheureux émigrés : il y en 
a un second, absolument distinct et n'ayant aucune com- 
munication avec le premier, pour les Vendéens. Greorges 
est le chef suprême de celui-ci, accordant des pensions à 
qui il lui plaît et les fixant à sa volonté. La Cihapelle reçoit 
a guinées par jour, indépendamment de 8 shillings pour 
sa femme et de 3 pour ses enfants. 

« Le séjour des Princes à Edimbourg fait l'oi^eil de 
la noblesse ^. Tous s'intéressent à leur sort, et il n'y a 
personne qui ne déclame contre le gouvernement fran- 
çais. On voit cependant de mauvais œil que le Prince 
n'appelle pas auprès de lui son épouse ', et qu'il a logé 
sa maîtresse dans une petite maison isolée qui n'est qu'à 
dix pas de son palais. » 

(Browning, England and Nap. in j8o5y p. 64.) 

i35. — Tallbyrand a Andrbossy 

Paris, So pluviOse an XI (19 féyrier 180^. 

....Le Premier Consul a eu, dans la soirée, avec M. l'am- 
bassadeur d'Angleterre, une conversation, qui a été l'ex- 

I. Nous croyons qu'il s'agit du fils du comte de La Oiapeile (cf. p. 5o, 
note i), qualifié très improprement d'arenturier. 

a. La noblesse écossaise. 

3. La comtesse d'Artois, sœur de la comtesse de Lille, ylvait en Alle- 
magne obscurément, et délaissée en fàyear de M** de Polastron. Elle mou- 
rut en 1S06. 

OORRBiPONPANCB DU DUO D'SNQHlBir* 17 



a58 LE p. CONSUL ET LES BOURBONS PENDANT LA. PAIX. 

pression franche, vive et complète, de ses sentiments et 
de la manière dont il envisage les rapports actuels de la 
France et de TAngleterre.... 

a On parle de la paix conclue; et elle n'est point exécu- 
tée ; et chaque jour apporte quelque nouvelle provocation, 
faite au sein môme de la Grande-Bretagne, contre la 
France et son gouvernement. Des hommes, désignés pour 
être les principaux agents des complots dirigés contre la 
vie du Premier Consul, sont tolérés en Angleterre, y vi- 
vent et en sortent librement ; témoin les deux qui vien- 
nent d'ôtre arrêtés en Normandie ^ ; témoin ce Georges, qui 
avait été F objet d'une discussion particulière dans les con- 
férences d'Amiens, dont on avait promis positivement 
Texpulsion, et qui jouit en ce moment, dans les environs 
de Londres, d'une parfaite tranquillité, même d'une sorte 
de considération. 

« .... Il est de notoriété que, de la part de la France, l'exé- 
cution du traité d'Amiens a été complète ; que, de la part 
de l'Angleterre, il y a encore presque tout à faire. C'est 
ce contraste qui entretient à Paris une irritation, dont la 
cause est juste et dont les effets ne devront pas surpren- 
dre. Ce serait donc à tort qu'on prétendrait à Londres éle- 
ver des plaintes contre ce qu'il y aura de sensibilité et de 
chaleur dans l'Exposé de la situation de la République, 
qui va être fait à la rentrée du Corps législatif ^. La con- 



1. Picot et Lcbourgeois (voir la Partie IV). 

a. Cet Exposé, lu le ao février, disait : c ....En Angleterre deux partis se 
disputent le pouvoir. L'un a conclu la paix et paraît décidé de la mainte- 
nir ; l'autre a juré à la France une haine implacable : de là.... cette attitude 
à la fois pacifique et menaçante. Tant que durera cette lutte des partis, il 
est des mesures que la prudence commande au gouvernement de la Répu- 
blique : 5oo,ooo hommes doivent être et seront prêts à la défendre et à la 
^er.... Quel que soit à Londres le succès de Tintrigue, elle n'entraînera 
d'autres peuples dans les ligues nouvelles, et, le gouvernement le 
'ec un juste orgueil : seule, l'Angleterre ne saurait aujourdliai lutter 



19 FivRuai i8o3. 369 

duite du gonvernement britannique, si opposée à réUt de 
paix, si peu sincère, si offensante, a donné à celui de la 
République le droit eï même l'obligation d'user de repré- 
sailles. Trop de patience lui eût été imputé à faiblesse ; et 
il n'y a pas d'ailleurs de modération personnelle qui puisse 
se (MTomettre de se tenir toujours, contre des attaqfies aussi 
virulentes que celles dont on tolère que les gazettes an- 
glaises soient remplies, et contre la certitude acquise que 
les projets d'assassinats, déjà tentés à diverses reprises, 
sont encore tramés, suivis en Angleterre, sans avoir rien 
à y craindre de l'œil de ceux qui gouvernent, et qui parais- 
sent oublier beaucoup trop que la France est aujourd'hui 
le meilleur appui de l'ordre social en Europe, et que, si cet 
empire venait à se trouver livré à de nouveaux désordres, 
FEurope entière en éprouverait la terrible secousse. » 

En écoutant le Premier Consul, lord Whitworth s'est 
montré.personnellement frappé de la justesse de ses rai- 
sonnements, de la franchise et de la loyauté des senti- 
ments qu'il exprimait. Il a désiré lui-même que vous fus- 
siez promptement informé de tous les détails de cette 
conférence, afin que vos conmiunications avec le minis- 
tère de Sa Majesté Britannique, se trouvant d'accord avec 
le rapport qu'il a dû lui transmettre aujourd'hui, l'effet en 
soit plus sûr et plus immédiat. Vous aurez donc soin, gé- 
néral, d'avoir le plus promptement possible une conver- 
sation spéciale avec mylord Hawkesbury, pour l'entretenir 
des mêmes objets dont le Premier Consul a entretenu 
lord Whitworth.... 

Vous demanderez, en conséquence, sans note écrite, 
mais d'une manière positive : 

i^ Qu'Alexandrie et Malte soient évacués. 

contre la France. • Cette décUration m terminait par Teq^ir que nteB- 
moins la paix serait maintenue. 



a6o LE p. CONSUL ET LES BOURBONS PENDANT LA. PAIX. 

Qf* Qae Georges et ses adhérents soient expulsés du ter- 
ritoire britannique. 

y* Qae les gazettes en langue française, qui s'impriment 
à Londres et qui sont Fouvrage des émigrés, soient sup- 
primées et punies. 

4^ Que les gazettes anglaises soient elles-mêmes empê- 
chées de se permettre, contre la France et contre le Pre- 
mier Consul, les outrages qui répugnent à la décence pu- 
blique, an droit des nations civilisées et à Tétat de paix. 



Le Premier Consul a de nouveau réfléchi sur la conver- 
sation qu il a eue hier avec lord Whitworth, et il continue 
à prévoir que les expressions dont il aura été forcé de 
se servir dans TExposé de la situation de la République 
seront vivement sensibles au gouvernement britannique. 
Il n*en regrette pas l'impression à Londres. Cette époque 
doit être décisive. Cet état mixte, incertain, qui laisse 
tous les intérêts commerciaux en suspens, tous les 
esprits en inquiétude, doit cesser. Forcé de se tenir dans 
un rôle constant de représailles, la France répugne à pro- 
longer ce rôle ; et, d'une autre part, le Premier Consul a 
trop bien le sentiment du commun intérêt qu'ont la France 
et TAngleterre à ne pas recommencer les hostilités, pour 
craindre une explication. Il faut donc qu'elle soit entière; 
et aux quatre points que vous êtes chargé de demander, 
vous ajouterez celui-ci : 

C*est que les Princes de la maison de Bourbon soient 
tenus de quitter T Angleterre et de se retirer auprès du 
chef de leur famille. Tant qu'ils seront dans le voisinage 
de la France, il en résultera de perpétuelles intrigues ; et 

n'y a qu un grand intervalle qui puisse détruire les 

3ts de leurs manœuvres, et discréditer à tout jamais ce 



ai FÉVRIER i8o3. a6i 

qai peut leur rester d'inflnence. Ces raisonnements sont 
absolument les mêmes dont se servit le gouvernement 
britannique, vers 174^, lorsqu*il réclama la sortie de France 
du dernier Stuart ^ Les circonstances sont pareilles; et, si 
le gouvernement britannique a de la bonne foi, il ne peut 
refuser de faire, sur les demandes de la France, ce que la 
France fit alors stu* celles de l'Angleterre.... 

(Arch. des Alt étrangères.) 

i36. — Whitworth a Hawkesburt 

Paris, febmary ai, iSoS. 

.... [The First Consul] now enumerated the severalpro* 
vocations which he pretended to hâve received from En- 
gland. He placed in the first lineour not evacuatingMalta 
and Alcxandria, as we were bound to do by the treaty. In 
this he said that no considération on earth should make 
him acquiesce ; and, of the two, he had rather see us in 
possession of the faubourg St Antoine than Malta \ 

He thcn adverted to the abuse thrown out against him 
in the English public prints ; but this, he said, he did not 
so much regard as that which appeared in the French pa- 
pers published in London, and particularised one, which 
he said was paid by lord Pelham. This he considered as 
much more mischievous, sinceit was meantto excite this 
country against him and fais govemment. He complained 
of the protection given to Georges and others of his des- 
cription, who, instead of being sent to Canada, as had 

1. Le I*' mars, Talleyraad envoya à Andrcossy on mémoire sor cette 
affaire (Cf. Corr., n* 66i3). Le rapprochement invoqué entre les Stuart et 
les Bourbons n'était pas admis par le cabinet anglais. Dans les instruc- 
tions adressées le a8 août à M. Merry, il était expliqué que le traité 
d'Utrecht interdisait au prétendant Stuart le séjour de la France, tandis 
qu^aucune stipulation semblable ne se trouvait dans le traité d*Amiens. 

2. On remarquera ici la version vraie d*uie phrase oélèbre. 



2l6a LE p. CONSUL ET LES BOURBONS PENDANT LA PAIX. 

been repeatedly promised, were permitted to remain in 
England, handsomely pensioned, and constantly commit- 
ting ail sorts of crimes on the coasts of France as well as 
in the interior. In confirmation of this, he told me that 
two men had, within thèse few days, been apprehended 
in Normandy, and were now on their way to Paris, who 
were hired assassins and employed by the bishop of Ar- 
ras, by the baron de RoU, by Georges, and by Dutheil, 
as would be fully proved in a court of justice, and made 
known to the world. 

He acknowledged that the irritation he feit against En- 
gland increased daily, because every wind (I make nse as 
much as I can of his own ideas and expressions) which 
blew from England, brought nothing but enmity and ha- 
tred against him.... Nothing had been able to conquer the 
hatred of the British government, and therefore it was 
now corne to the point whether we should hâve peace or 
war. To préserve peace, the treaty of Amiens must be 
fulfilled, the abuse in the public prints, if not totally snp- 
pressed, at least kept within bounds and confîncd to the 
English papers, and the protection so openly given to his 
bitterest ennemies (alluding to Georges and suchlike) 
must be withdrawn.... 

(Browning, England and Nap. in iSoS, p. 78.) 

iSj. — Andreossy a Talletrand 

(N* 41.) Londres, 5 ventôse an XI (a4 février 180S). 

Vos dépôches du 3o pluviôse (19 février) me sont par- 
venues avant-hier, à quatre heures du soir. J'ai écrit de suite 
à lord Hawkesbury pour lui demander un rendez-vous : 
il m'a répondu dans la soirée qu'il me recevrait avec plai- 
\r, hier.... 

Profitant ensuite de l'avis, qu'on m'avait donné la veille. 



a4 FivBiBR i8o3, a63 

qu'un fauteur de ranarchie très influent était arrivé à 
Londres pour tâcher de coaliser ce parti avec le parti 
royaliste, et que cet homme, dont j'ignore le nom >, s'était 
même présenté à lui, lord Hawkesbury, je lui ai peint 
Tanarcbie qui, sans la contenance ferme du gouvernement 
finançais, serait prête à reprendre son sceptre de fer. J'ai 
dit que tous les gouvernements devraient faire une Ugae 
pour anéantir ce système désorganisateur qui à ébranlé 
l'ordre social ; qu'on devait voir, dans la personne du 
Premier Consul qu'il fallait défendre, le devoir du gou- 
vernement, c'est-à-dire la garantie de la sûreté des per- 
sonnes et de la propriété. — « A cet égard, a dit lord 
Hawkesbury, le Premier Consul nous rend autant de servi- 
ces qu'à son pays. x> — « Je sais, mylord, ai-je ajouté, que 
vous avez répondu à l'agent dont je viens de vous parler, 
qu'aux termes où le gouvernement anglais en était avec 
la France, vous le remerciez de ses offres de service. »--* 
Lord Hav^kesbury n'a pas eu l'air de contester l'anecdote. 
Il serait cependant bien essentiel, cit. ministre, que le 
Grand Juge, ou vous, ou le gouvernement, eût ici quel- 
que agent qui pût nous informer de ce que tout le monde 
sait, excepté nous. Si j'ai obtenu quelques communica- 
tions, je ne les ai dues qu'au hasard. 

« Vous voyez, ai-je continué, que la présence des Prin- 
ces et des émigrés à Londres est une occasion continuelle 
d'intrigues. Je pense, mylord, que vous ne voudrez pas 
que l'histoire vous reproche, comme à M. Windham, d*a- 



I. Mehée de la Touche (Toir Partie IV). — En receTant cet avis, TaU^- 
rand écrivit le i«' mars : c Je désirerais qae tous paissiei me làire con- 
naître le nom du personnage qui avait été à Londres ofMr les serrices de 
son parti au ministère anglais, et qui paraît en avoir été reçu suivant qu*U 
convenait » A quoi Andreossy répondit le 8 mars, que pour savoir le nom 
c il faut que je me retrouve avec Tlndividu qui m'avait fait cette eommn- 
nication. » 



a64 LE p. CONSUL ET LES BOURBONS PENDANT LA PAIX. 

voir eu poar conseiller intime le chevalier Tinseau >, et, 
comme à M. Pitt, d^avoir soumis pendant longtemps ses 
projets et ses dépêches au prince de Castelcicala >, au comte 
d* Artois et à quelques émigrés? G*est en se livrant aveu- 
glément aux instigations des passions haineuses qu'on 
prend de fausses mesures et qu'on tombe dans des excès 
sur lesquels on voudrait pouvoir revenir. y> Je lui ai parlé 
du renvoi des Princes, du renvoi de Georges, des jour- 
naux. Je n'ai obtenu de lord Hawkesbury que des répon- 
ses vagues, les mêmes que je vous ai déjà rapportées. — 
Il m'a ajouté, cette fois-ci, qu'un gouvernement populaire, 
tel que celui qui existe en Angleterre, exige des ménage- 
ments ; qu'on faisait tout ce qu'il était possible, mais qu'il 
fallait du temps ; que l'intention y était ; et d'autres pro- 
pos semblables. 

Lord Hawkesbury m'a paru, durant cette conférence, 
avoir, comme dans toutes les autres, un grand fonds de 
timidité. L'administration actuelle, ainsi que je vous l'ai 
mandé, aurait besoin d'appui, de conseil, et surtout du 
ménagement de la France. Pleins de bonne foi, de droi- 
ture, les ministres influents et qui, à raison de certains 
rapports particuliers, jouissent de la bienveillance du roi, 
se défient de leurs moyens, de leur crédit dans l'opinion. 



I. Tinseau d^Amondans (Gharles-Marie-Thérè8e>Léoii), né en 1749 ^ Be- 
sançon, capitaine à i'^coie royale du génie à Mczières, émigré à Worms en 
1791. li fut employé en 179) par les Espagnols à la défense de Toulon, revint 
à Tarmce de Condé en 1795 et en Ait détaché plusieurs fois, soit pour un 
service d'état-major, soit pour des missions militaires que TAngieterre lui 
confia en Italie. Ainsi, il accompagna Souvorov pendant la marche des 
Russes en Suisse. En décembre i8oa, il avait fait paraître à Londres une . 
brochure qui fit quelque bruit, sous le titre de c Examen de Pétat poli- 
tique et militaire où la paix continentale mettra TEurope par rapport à la 
France, pour servir d'explication et de démonstration aux principales as- 
sertions contenues dans l'ouvrage intitulé : l'Empire germanique réduit en 
départements. » 

3. Représentant des Deux-Siciles à Londres. 



lo JANVIER i8o3. a65 

et tremblent de se voir éyincés. Leurs torts paraissent te* 
nir à leur caractère '.... 

Le jugement de Peltier a été désapprouvé par les seuls 
hommes de parti. Il est faux, comme on Fa imprimé dans 
une gazette, que j'aie été présent à la discussion \ 

(Arch. des Aff. étrangères.) 

l38. — LUGGHKSINI A HaUOWITZ 

Paris, 10 Janvier i8oS. 

Je suis chargé d'une ouverture qui n'admet pas d'inter- 
médiaire pour parvenir à Y. Exe. Le ministre des relations 
extérieures me prévint, il y a quelques jours, qu'il avait 
quelque chose d'important à me communiquer de la part 
du Premier Consul. Ayant conféré vendredi (7 janvier) 
avec lui sur les objets détaillés dans ma dépêche d'aujour- 
d'hui, il me pria de retourner le soir tard chez lui, pour 

I. Cependant le 8 mars, le ministère, poussé à bout» d'un côté par l'état 
de Topinion, de l'autre par l'attitude du Premier Consul, allait fiiire un pas 
décisif dans le sens de la guerre. Se fondant sur les préparatife militaires 
qui se continuaient dans les ports de France et de Hollande, mais qui 
n'avaient encore pour but que des expéditions coloniales, il demandait au 
Parlement c to enablc his Majesty to adopt such measures as circumstances 
may appear to require for supporting the honour of his crown and the 
essential interests of his people. » Une levée de matelots et l'organisation 
des milices furent immédiatement commencées. 

En recevant ces graves nouvelles, le Premier Consul interpella publi- 
quement lord Whitworth. c On peut, lui dit-il, tuer le peuple finançais, 
mais non Tintimider. » En même temps il envoya Colbert et Duroc auprès 
du tsar et du roi de Prusse, et donna les premiers ordres pour la flottille 
destinée à une descente en Angleterre (Corr., n** 6604* 66^1 6099» 603o, etc.). 

Les discussions, qui se sont prolongées pendant deux mois avant la rup- 
ture, étaient désormais trop serrées pour que le sort des Bourbons pûl 
encore y trouver place. D'ailleurs les questions les plus débattues, même 
celle de Malte, se subordonnaient de plus en plus à ce qui dominait tout, 
à la rivalité séculaire qui s'était réveillée entre l'Angleterre et la France. 

a. Malgré un plaidoyer très remarqué de Mackintosh, Peltier fut déclaré 
coupable par le jury, le ai février. Il a lui-même publié son procès (7^ 
Trial ofJ, PeUUr) et y a clouté une Adresse an public, qui est plutôt une 
attaque qu'une apologie. La présenee d'Andreossy au procès est démentie 
dans le Moniteur du 5 mars. 



a66 LE p. GONSUL ET LES BOURBONS PENDANT LA. PAIX. 

recevoir an témoignage éclatant de la confiance du Pre- 
mier Consul en ma discrétion, et dans rattachement de 
Sa Majesté pour lui et pour le gouvernement français. Je 
me rendis exactement à cette invitation. M. de Talleyrand 
me fit observer qu'il allait me parler d'une affaire dont le 
Premier Consul, lui et moi, nous serions les trois person- 
nes qui en auraient pendant longtemps connaissance en 
France, et dont le général Bonaparte était résolu de ne 
s'ouM^ir qu'au Roi notre maître, qui par sa probité, sa sa- 
gesse et sa puissance, lui inspire confiance, estime et con- 
sidération. Je lui promis un secret inviolable pour moi» 
et la plus grande discrétion de la part du cabinet de Sa 
Majesté. 

Après un long préambule sur la consolidation interne 
du gouvernement qui a pris en France la place de celui 
de la monarchie sous les Bourbons, sur la sanction que 
les victoires et les traités de paix ont donnée, de la part 
de toutes les Puissances des deux mondes, à Féloignement 
des deux princes de cette maison du trône de France, sur 
le tort irréparable qu'une conduite, peu digne des succes- 
seurs de Henri IV, pendant toute la guerre de la Révolu- 
lution, leur a fait dans Tcsprit d*une nation fière et belli- 
queuse, et sur la répugnance invincible de la presque una- 
nimité des Français à être désormais gouvernés par un 
d'eux, il me fit sentir Tavantage qu'il y aurait pour le gou- 
vernement actuel à asseoir ses droits et sa puissance sur 
des fondements reconnus du droit public des nations poli- 
cées. Calmer les consciences timorées de plusieurs catho- 
liques inquiets ; mettre d'accord ce que quelques émigrés 
croient devoir encore à leurs serments et à leur honneur 
» désir qu'ont presque tous de revoir et de servir 
rie ; ôter enfin aux malveillants le prétexte et à la 
3e rivale de la France les instruments des troubles 



lO JANYISR i8q3. 967 

ftitors : voilà les buts salutaires et louables que le Pre- 
mier Gousul voudrait atteindre. Un sentiment mêlé de 
compassion et d*égard pour les malheurs des princes de 
la maison de Bourbon, réuni à celui de la dignité d'un 
très grand peuple longtemps gouverné par elle, a inspiré 
au Premier Consul la noble intention de pourvoir à son 
entretien. Le motif et la condition de ce bienfieût sont, 
comme vous Timaginez bien, M' le comte, une renon- 
dation libre, entière et absolue à tous droits et prétentions 
au trône de France, et aux charges, dignités, domaines et 
apanages des princes de cette maison. 

Après avoir conçu un pareil projet, le Premier Consul 
s* est décidé à ne s'en ouvrir qu'à Sa Majesté, et m*a re- 
quis de la prier à vouloir aviser aux moyens d'en donner 
connaissance au comte de Lille à Varsovie, et de l'engager 
à mettre le Roi notre maître à même d'entreprendre de 
conduire à terme une négociation, formelle et décisive, sur 
ce grand objet. A mesure que Y. Exe. me ferait parvenir 
des nouvelles satisfaisantes sur les premiers essais de 
cette négociation, on entrerait ici dans tous les détails sur 
l'étendoe, les sûretés et les époques des paiements des 
différents apanages, qu'il s'agirait de constituer au chef et 
à tous les individus de la maison de Bourbon. Le Premier 
Consul voudrait assurer au Roi tout l'honneur et la satis- 
faction d'un si difficile et si important arrangement. U 
aime à lui faire acquérir de nouveaux droits à la recon- 
naissance du gouvernement français, et à ses efforts pour 
la prospérité et la grandeur de la maison de Brandebourg. 

Un des principes arrêtés dans son esprit, pour l'arran- 
gement projeté, est que toutes les personnes qui compo- 
sent les différentes branches françaises de la maison de 
Bourbon devraient renoncer au rôle humiliant de se lais- 
ser aumôner par les Puissances de l'Europe, se réunir 



a68 LE p. CONSUL ET LES BOURBONS PENDANT LA PAIX. 

tous en un endroit plus loin que Varsovie, Moscou par 
exemple, pour y vivre avec la dignité convenable à leur 
nom. Le choix de leur retraite manifeste le projet d*asso* 
cicr rintervention de la Russie à celle de la Prusse, pour 
la solennité des engagements et la sûreté des stipulations. 
11 me confirme en même temps dans Topinion que le gé- 
néral Bonaparte n'aimerait pas que le comte de Lille pro- 
longeât son séjour dans les Etats du Roi, et que Tunique 
motif de lui épai^ner la peine et Tembarras d'une démar- 
che discourtoise a suspendu jusqu'à présent des insinua- 
tions, dont celle pour le port des ordres ^ n'était que 
l'avant-coureur. 

Tout ce long entretien ne respirait qu'abandon de con- 
fiance et d'intimité de la part du Premier Consul, tant en- 
vers Sa Majesté qu'envers ceux de ses ser^iteurs qui, par 
leur place ici ou à Berlin, sont les dépositaires et peuvent 
devenir les instruments de cette négociation. Ainsi, quelle 
qu'en soit Tissue, les liaisons personnelles et politiques 
entre les chefs des deux gouvernements n'en acquerront 
pas moins de consistance et d'agréments. 

(Historische ZeUschriJt, i8g6; Bd 58; 44;.) 

iSg. — BiGNON A Talleyrand 

(N* 35, en chiihvs.) Berlin, 98 nivôse an XI (i8 janyier i8o^. 

.... Par la lettre que m'a remise le cit. Galon-Boyer ^^ 

I. Le 17 novembre, le Premier Consul {Corr., n* G^ag) avait prescrit Ten- 
Tol de notes et d^instructions pour faire interdire le port des insignes des 
anciens ordres français, dans les cours de Madrid, de Florence, de Naples, 
dans les républiques alliées (Ligurie, Hollande, Suisse), dans les princi- 
pautés aUemandes. Talleyrand devait aussi avoir un entretien avec M. de 
T.mMs]iesiiii, pour obtenir que le roi de Prusse parût prendre Tinitiative 
-4smblable interdiction à Varsovie et à Berlin. 

HIre de TaUeyrand, remise le 14 janvier à M. Bignon, est du 
' (^0 novembre i8oa) : cette date montre que le départ de Témis- 
Mudé pendant plus d\in mois. 



l8 JÀNYUER l8o3. 969 

voos me chargez de lai procurer les protections et garan- 
ties nécessaires pour le mettre à môme de remplir ses ins- 
tructions. Ces protections et garanties ne pouvant venir 
que du gouvernement prussien, j'ai jugé que par là vous 
m^autorisiez à dire un mot de sa mission à M. de Haug- 
witz ; ce que j*ai fait, avec l'attention de parler surtout des 
observations commerciales que ce citoyen peut être dans 
le cas de faire, et légèrement du coup d*œil à donner à la 
cour du comte de Lille. J'ai trouvé dans ce ministre son 
empressement accoutumé pour tout ce qui peut nous être 
agréable ; et il m'a promis de me donner, ces jours-ci, une 
lettre de recommandation pour le général Keller, gouver- 
neur de Varsovie. 

A cette occasion, il m'a dit que dernièrement il avait 
vu, par les rapports du marquis de Lucchesini, qu'à Paris 
on croyait que les émigrés qui se trouvaient à Varsovie 
se montraient en public parés des anciennes décorations 
de la monarchie française ; que tout ce qui intéresse le 
gouvernement établi en France, intéressant aussi à ses 
yeux et au plus haut degré Sa Majesté Prussienne, il avait 
à rinstant fait prendre des informations sur les faits allé- 
gués, lesquels avaient été reconnus faux ; que l'origine de 
ces bruits est sans doute qu on aura vu des émigrés qui 
ont servi en Russie recevoir des décorations et particu- 
lièrement des croix de Malte, qui, ressemblant assez à la 
croix de Saint-Louis, ont pu occasionner des méprises. 

Ces propos en ayant amené d'autres sur le sort des 
Bourbons, M. d'Haugwitz mit en avant l'idée, mais en la 
faisant précéder de beaucoup de ménagements, que peut- 
être, lorsque cette famille est abandonnée de presque tou- 
tes les Puissances, il ne serait pas indigne de la générosité 
du Premier Consul de veiller à sa subsistance. Il eut soin 
de protester que cette idée venait de lui seul, et qu'il ne 



Q^O LE P. GO?rsUL ET LES BOURBONS PENDANT LA PAIX. 

se permettait de renoncer que par suite de la confiance 
sans réser^'e qui règne dans nos relations. Il observait que, 
si le Premier Consnl jugeait pouvoir se livrer à ce senti- 
ment d'humanité, il était bien entendu que cette famille, 
quoique des renonciations de sa part soient bien super- 
flues, ferait une renonciation entière à toutes prétentions 
en France, ajoutant que. sans cette condition, à la place 
du Premier Consul il ne donnerait pas une obole. Cette 
conversation se termina par la citation, que me fit M. le 
comte d'Haugwitz. d'un passage d'un écrit qui a paru der- 
nièrement, et dans lequel les Bourbons sont jugés sons le 
rapport du discrédit que leur mérite leur nullité indivi- 
duelle. Il témoignait que ces sentiments étaient aussi les 
siens, et approuvait beaucoup le raisonnement que la 
France, pour qui l'honneur est un besoin, ne peut pas 
obéir à des hommes oubliés i.... 

(Arcb. des Aff. étnngeri'^s.i 

140. — Instructions au président de Metbr 

Berlin, S fëTiier iSoS. 

La première proposition du Premier Consul Bonaparte 
est très générale : il devait d'abord s'assurer de Taccueil 
que rencontreraient des ouvertures plus précises. Il ne 
s'agit donc aujourd'hui que de constater la façon de pen- 
ser des Princes sur la question même : s'il est des offres 
qui pourraient obtenir d'eux les sacrifices des espérances 
qu'ils nourrissent peut-être encore. S'ils ne rejettent pas 
tout à fait les avantages réels qu'il s'agit de mettre à la 
place, j*en instruirai sur-le-champ le Premier Consul ; 
■lors» je ne tarderai pas à avoir des données plus précises 

QaiigwlU ATÙt cerUioement rt^u U dépêche de M. de Loccbe- 
>' d'être rapportée. Oa voit qu'il mettait son adresse à decou- 
«OB était initié à eet confidences. 



3 .pivRiBR i8o3. 971 

\. 

sur les intentions de celui-ci. Je vous les transmettrai suc- 
cessivement ; et vous, à votre tour, vous poursuivrez les 
pourparlers commencés. 

Rendu à Varsovie, vous laisserez passer quelques jours 
sans voir ni Leurs Altesses Royales ni aucun de leurs en- 
tours ; puis, vous vous occuperez de faire parvenir au 
comte de Lille Tavis important que je vous ai confié. J*a- 
bandonne absolument à votre discernement le choix des 
formes dont vous voudrez vous servir, ou celui de Torgaue 
que vous préférerez choisir. Car, ici encore, on doit aux 
Princes de justes ménagements : l'infortune est prompte 
à s*eflaroucher et il s'agit d'un objet qui tient à leurs vœux 
les plus chers. Peut-être vaudra-tril mieux préparer insen- 
siblement le comte. Vous connaissez ceux qui possèdent sa 
confiance ; vous jugerez de ce qu'il sera possible d'obtenir 
par eux. Car, ce que je crains surtout, c'est que les cal- 
culs les plus justes, les intérêts les mieux prouvés, niaient 
point d'accès dans un cœur que les malheurs ont aigri; et 
il importe avant tout que la première réponse ne porte 
pas im caractère fait pour rendre à jamais ineffaçables les 
ressentiments, et impossibles les tentatives nouvelles. 

Les motifs dont vous pourrez faire usage pour appuyer 
les offres du Premier Consul sont si évidents et si forts, 
qu'il semble à peine nécessaire de vous les tracer. 

Le premier point de vue, je dois l'abandonner aux Prin- 
ces : il est un sentiment d'honneur, qui dans toutes les si- 
tuations conserve son empire, ou qui même s'exalte dans 
l'adversité. Il sera de tous le plus difficile à vaincre ; mais 
une réflexion essentielle le combattra. Le gouvernement 
qui veut traiter avec les Bourbons n'est point celui qui 
les a dépouillés. Si Bonaparte est l'ouvrage de la Révo- 
lution, il en est louvrage nécessaire, et il ne se range 
point parmi ses auteurs. Loin d'avoir renversé le trOne, 



!lj!à LE P. CONSUL ET LES BOURBONS PENDANT LA PAIX. 

il Fa vengé ; et tous les partis qui ont désolé la France 
ont disparu devant sa fortune. Ses plus grands ennemis, 
s*ils partent, pour le juger, de l'époque où il a saisi les 
rênes de FÉtat, conviendront qu alors il fut le bienfaiteur 
de la France. Il y aurait de Texaltation à n écouter qn*un 
ressentiment aveugle quand Tobjet n'en existe plus, à vi- 
vre dans le passé quand il s'agit de fixer enfin Tavenir. 
Cet avenir, quel est-il pour les Princes ? 

J'honore la fidélité qui ne transige point avec ses de- 
voirs, et, s'il est quelques Français encore qui, dévoués à 
leurs anciens maîtres, ne voulant pas accepter les événe- 
ments, se refusent aux calculs de la raison, et préfèrent à 
une résignation qui les désespère des illusions qui les flat- 
tent, je les plains, sans prétendre les juger. Mais les Prin- 
ces n'ont de devoirs qu'envers eux-mêmes, ou, s'ils s'en 
croient envers la nation française après que celle-ci a 
rompu tous les liens avec eux, c*est une raison de plus 
pour voir les choses telles qu'elles sont. La Révolution 
qui les a exclus du trône est, dans les calculs humains, 
consolidée sans retour. Un gouvernement ferme a pris 
en France la place des factions éphémères entre lesquelles 
le pouvoir avait flotté. La paix règne dans l'intérieur et 
règne au dehors. Toutes les classes, fatiguées de dix ans 
de vacances et instruites des maux qui accompagnent les 
révolutions, éprouvent un besoin impérieux de repos. 
Toutes tiennent à l'ordre actuel des choses : les unes par 
des espérances qui n'étaient autrefois pas les leurs ; les 
autres par la crainte de perdre ce qui leur reste. Le sys- 
tème entier des [partis], tel qu'il existe aujourd'hui, est 
le résultat successif des différentes époques de cette pé- 
"mgeuse, et un nouveau bouleversement eflraie 
8 qui, dans le secret de leurs cœurs, pourraient 
roBOx différents. Une main habile tient les ré- 



3 FjiVRiBR i8o3. 378 

nés, une force armée immense les maintient. La religion 
a repris tout son éclat, on n'ayant du moins subi, dans un 
appareil extérieur, que des modifications sanctionnées par 
le Saint-Siège, elle a calmé les consciences alarmées et a 
ôté aux ennemis du gouvernement le dernier moyen de 
travailler contre lui. 

Si, dans l'intérieur, rien n'annonce aux Bourbons qu'il 
leur reste un parti et des espérances, la voix des Puissances 
de l'Europe s'est plus fortement prononcée. Toutes l'ont 
élevée pour cette famille illustre, tant que l'empire irrésis- 
tible des choses ne les a pas ramenées à d'autres devoirs : 
toutes aujourd'hui ont reconnu la République. Ce ne sont 
plus des relations passagères dictées par le besoin du mo- 
ment ; ce n'est plus l'espérance ou la crainte qui transige 
avec l'ambition ou le danger ; c'est un système nouveau, lié 
dans toutes ses parties, fondé sur les traités les plus solen- 
nels. Si ces derniers ne sont pas éternellement un jeu, l'hon- 
neur des souverains, qui s'armaient il y a dix ans pour la 
cause des Bourbons, est lui-même engagé contre elle. 

Dans cet état de choses, se flatter d'un événement qui 
les rappellerait sur le trône serait pour eux une funeste 
illusion. S'ils s'obstinent à la caresser, ils se privent d'a- 
vantages précieux dans leur situation actuelle. Qui peut 
calculer encore jusqu'où cela peut aller? La Providence a 
mis sur le trône de Russie un homme rare, qui, avec les 
moyens que donne un empire immense, possède le cœur le 
plus noble : mais les descendants de Louis trouveront-ils 
toujours un Alexandre ? Est-ce que cette existence pré- 
caire ne doit pas eiTrayer pour eux le chef de leur illustre 
maison? Aujourd'hui que leurs résolutions sont encore 
de quelque prix aux yeux du gouvernement français, 
aujourd'hui que le temps n'a pas encore frappé de pres- 
cription les titres de sa famille, il peut obtenir de grands 

OO&RBSPONDAMCS DU DUC d'BNOHIUC. 18 



3^4 LE P. CONSUL ET LES BOuBDONS PEXDANT LA PAIX. 

avantages ; il peu t se faire mettre sous des garanties respec- 
tables 1 il peut laisser à ses enfaDts an autre héritage qae 
des espéraoctis et des persécutions ; et, si les adhérents qui 
lui restent en Fraocc ont de j ustes titres dans son cœur, lo 
devoir lui-même ne semble-t-il pas d'accord avec l'intérM? 

Alors seulement, i{Uiind les Bourbons auront proDODcé 
sur les devoirs de ceux des Français qui paient leur fidé- 
lité, soit de l'exil s'ils oat émigré, soit d'une existence pé- 
nible et dangereuse s'ils sout restés dans leur patrie, le 
dernier prétexte de trouble aura disparu. Les menées oba- 
cures d'un zèle aveugle, toujours nulles dans le résultat, 
mais nécessairement funestes à tant d'individus, cesseront. 
Personne ne tourmentera plus sa conscience de scrupules 
inutiles ; la paix intérieure ne craindra plus ces atteintes 
vaincs; et, puiu* prix des longs outrages dont on accable 
la faiblesse des Itourbons, c'est elle qui aura sacrifié de 
justes ressentiments à ces respectables motifs, c'est elle 
qui aura consolidé le repos de sa patrie. 

Tels sont en partie les arguments que vous ferez valoir 
sur l'esprit du comte. J'attendrai avec impatience que vous 
m'en appreniez l'elfet. S'il laisse la porte ouverte aux né- 
gociations. vous ne serez plus le seul qui y serez initié. 
D'un câté, le Premier Consul n'attend sans doute que ce 
moment-là pour y intéresser l'empereur de Russie ; de 
l'autre, ce serait au comte de Lille à s'assurer l'adhésion 
des autres Princes. Je me réserve de vous adresser, dès 
lors, des instructions plus étendues >. 

(Pftp. de l'tbbè de Uontcsqulou.) 

Ql avoir cic nidigtcs par il. Lombard, srcrét. 

x.Lca pièces niPQlionnécs comme provonant de l'abbé de Mon- 

It èU wproduilca dans le L Xi de la Bei-ar dr taRérotatùm.CeUti 

— • (mbliquea en iSoS.c-esl-à-dipclaletlredu roi elle» adhé- 

•cDleot quelques varlunle» avec le teitc que nous 

letonrce, parce quelle nous semblait la meLUeore. 




XX rivaiiR i8o3. «175 

l4l. — FRiDiRIG-GuiLLAUMS III A AlBXANDRB I*' 

Berlin, ii fénior 180S. 

Monsieur mon frère, vous me gâtez en vérité. Sire, par 
les attentions réitérées que Votre Majesté me témoigne 
jusque dans les moindres circonstances. Si j*ai réussi à 
vous obliger, c*est à moi de m*en féliciter d*en avoir eu 
les. moyens en mon pouvoir, trop heureux si j*ai pu voua 
satis&ire par un objet d'aussi peu d'importance. Mais il 7 
en a un autre, de plus de conséquence, dont on vient de 
me confier Fidée, à laquelle pour le moment on préten- 
dait n'intéresser que moi : mais, d'un côté, elle est de na* 
ture à devoir tôt ou tard. Sire, être sanctionnée par vous, 
et, de l'autre, il m'est impossible d'avoir une pensée dont 
vous ne soyez pas également dépositaire. Je vais donc 
vous transmettre le fait ; mais je vous demande en grâce 
de vouloir bien regarder cette communication comme uni- 
quement personnelle. Envers vous, elle est le devoir; en- 
vers tout autre elle serait un tort. 

Vous voyez comme Bonaparte marche à pas de géant 
vers le but. Aucune des réaUtés ne lui manque plus, et 
peu à peu il s'entoure de toutes les formes. Il lui en fallait 
une encore : il s'occupe de l'obtenir. On s'étonnait que, 
jaloux de la réputation d'un grand caractère, il ne Ùi rien 
pour la branche dépossédée de la famille des Bourbons. U 
attendait sans doute que les affaires du continent fussent 
arrangées sans retour, et que la sanction de la cour de 
Vienne, la seule qui leur manquait encore, eût ôté le der- 
nier aliment aux espérances de cette Maison malheu- 
reuse. Aujourd'hui, il m'invite à sonder les intentions 
du frère de Louis XVI et des princes qui partagent sa des-, 
tinée. U leur offre des moyens d'indépendance et même 
de splendeur. 



976 LE P. CONSUL ET LES BOURBO.tS PENDANT LA PAIX. 

Votre Majesté Impériale devine sans peine la conâition: 
ils rcBonccraient solennellement à toutes leurs prétentions 
BU trdne. Pour bien juger ce que les Princes ont à faire, il 
faut avant toutes choses ne pas ae mettre à leur place : il 
est des situations où la passion juge seule, et des illosions 
dont il est trop difficile de se défendre. Mais, pour qui- 
conque n'y voit que la chose, deux vérités sont incontes- 
tables : l'une, qu'au point où les all'aircs en sont venues, il 
faudrait un aveuglement volontaire pour croire à la possi- 
bilité d'un changement dans le sort des Princes ; l'autre 
que, quel (ju'ait été le devoir, il y a dix ans, et quelque 
douloureux que puissent demeurer les souvenirs, l'ami 
de l'humanité n'a plus aujourd'hui le choix de ses vœux. 
Nous avons fait, l'un et l'autre, de gi-ands sacriflces au 
bonheur de l'Europe. Je serai conséquent, du moins; s&r 
en cela d'un trait de ressemblance avec mon auguste ami. 
Je ne puis doue nie refuser à l'insinuation qu'on me de- 
mande. Si elle avait des suites réelles, celles-ci devraient, 
avant toute chose, être portées directement à la connais- 
sauce de Votre Jlajesté Impériale et soumises à sa sanc- 
tion. Mais le Premier Consul ne veut apparemment s'a- 
veututXT davantage <iu'après avoir appris le résultat d'un 
premier essai. Dba que je serai plus instruit, je tous en 
écrirai. Sire. Aujourd'hui je me borne à vous recomman- 
der ma prière, et le secret. Jamais je n'en aurai pour 
n le tendre dévouement avec lequel, etc. 



) I" & Frédéric- Guillaume III 

<i0 Tcvricr) i man iBoS. 
k lu confiance que Votre 
ticipant l'insinuation 



a8 fAtrier i8o3. 2177 

qui lai a été faite par Bonaparte à Tégard des Princes 
français. 

Je serais fort embarrassé d'énoncer une opinion sor ce 
snjet délicat, si vous me la demandiez, attendu qa*il parait 
qne Fouvertare qni vons a été adressée n*est encore qu'en 
termes fort généraux, etqu*on se sera gardé d'entrer dans 
des explications plus précises, même avec vous, avant que 
d*ayoir pressenti vos sentiments à ce sujet et d*être assuré 
du consentement des Princes. Or, j'avoue qu'il me semble 
impossible d'asseoir une opinion sur des propositions va- 
gues, auxquelles on pourrait donner ensuite des résultats 
à volonté. Quant à moi, je désire tout le bien possible aux 
Princes, et je ne demande pas mieux que de les voir éta- 
blis aussi convenable[ment] et profitable[ment] pour eux 
que possible, pourvu toutefois que cet arrangement ne 
soit pas réuni à des changements inadmissibles et à des 
inconvénients majeurs, et pourvu que les Princes eux- 
mêmes y consentent de plein gré; car je croirais qu'il 
serait extrêmement injuste de les y forcer par quelque 
moyen que ce puisse être. 

L'amitié personnelle qui me lie à Votre Majesté m'a 
encouragé de porter ces réflexions à sa connaissance. Vous 
pouvez être sûr que je garderai le secret dont vous vou- 
lez bien me rendre le dépositaire, et que je ne désire rien 
autant que de conserver votre confiance, en y répondant 
pleinement. C'est une affaire qui me tient trop à cœur pour 
que j'en charge aucun de mes ministres, et pour que je 
[ne] me la réserve [pas] entièrement. 

(BaiUeu, Corr, inéd, du roi PrédèricQuiHaume III, p. aS.) 

l4a. — Louis XVIIl AU PRÉSIDENT DB MbYER 

VanoYie, a8 férrier jSiA 

Je suis bien éloigné de vouloir confondre Bonaparte 



a^S I£ F- CONSUL BT LES BOURBONS PBNDANT LA. PAIX. 

avec ceux qui l'ont précédé. J'ai la plus grande opinion 
de sa valeur et de ses talents militaires. Plusieurs actes 
de son administration m'inspirent même de la reconnais- 
sance; car tout ce qui tend au bonheur de mon peuple ne 
cessera d'ôtrc cher à mon cœur. Il se trompe pourtant s'il 
pense pouvoir m'induirc à abandonner nés prétentions. 
Car si elles pouvaient être révoquées en doute, c'est lui- 
m£me qui les confirmerait par la démarche qu'il vient de 
faire. 

Je ne saurais approfondir les intentions du Tout-Puis* 
sant k mon cgar<i et à l'égard de ma lignf-c ; mais je ne 
perdrai jamais de vue les obligations que m'impose le 
rang dans lequel il a bien voulu me faire naître. Je rem- 
plirai ces obligations en chrétieujusqu'Àmon dernier sou- 
pir. Comme descendant de saint Louis, je tilcherai d'imî- 
ler son exemple, en nie respectant moi-niPme jusqne dans 
la captivité et dans les fera ; comme successeur de Fran- 
çois 1", au moins je dirai avec lui : « Nous avons tout 
perdu, hors l'honneur. » 

(Pajt. de l'nbbé de Moiites<[uiou.) 

i43. — E.\Gui£.s A Louis XVIII 

EUcnheim, 33 mire iSol 
Sire, la lettre dont tous daign&tes mlionorer en date 
du 2 de luars me parvint CTaclomcnt. Votre Majesté con- 
naît trop bien la SBiig qui coule dans mes veines pour avot^. 
komcnt. le moindre doute à l"cga|.j 
■éponso que vous demandiex^ j 
iliçais fidèle à son Dieu, à son to . 
inr'ir. Vn jour pc^v . ' 




" *'ÏÏ^M, 



■^Ma. 



'«rc 4 



a8o LE p. CONSUL ET LES BOURBONS PENDANT LA PAIX. 

à cette extrémité. J*ai une autre ressource sur laquelle je 
puis compter ; mais je ne crois pas devoir y recourir, aussi 
longtemps qu*il me reste des amis puissants. Cette res- 
source est de faire connaître ma situation en France et de 
tendre la main, non pas à un gouvemement usurpateur, 
non, jamais, jamais! mais à mes fidèles sujets; et comptei 
que bientôt je serais plus riche que je ne le suis à cette 
heure. » La conclusion de cette affaire fut que Témissaire 
reçut la réponse du Roi telle qu'elle avait été conçue. 

(Pap. de Tabbé de Montesquiou.) 

145. — Frédéric-Guillaume III a Alexandre I^ 

Berlin, 99 mars i8o5. 

Monsieur mon frère. Les marques touchantes d*ainitié 
dont Votre Majesté Impériale me comble, dans sa lettre du 
3, m'ont pénétré de reconnaissance. Oui, Sire, je compterai 
toujours sur votre cœur, et c'est dans le mien que je pui- 
serai les motifs d*y croire. Avec quels sentiments pour- 
rait-on dans le monde s'assurer de quelque retour, si ceux 
que je vous ai voués ne me valaient pas cette douce con- 
viction? 

Je ne savais exactement des sentiments du Premier Con- 
sul envers les Princes de la maison de Bourbon, que ce 
que j'ai eu Thonneur d*en écrire à Votre Majesté. Sans 
doute il n'aurait pas fallu que ses offres fussent en collision 
avec d'autres intérêts, ni d'un genre à compromettre des 
considérations plus essentielles : j'aurais pensé comme 
elle à cet égard. Mais, je l'avais prévu, les choses n'en vien- 
dront pas au point de rendre la discussion nécessaire. Les 
Princes ont tout refusé. Je suis, depuis quinze jours, en 
possession de leur réponse, et voici pourquoi je ne vous 
Tai pas communiquée plus tôt. Sire. Ils l'avaient dépesée 
LS l'écrit ci-joint, qui, plus qu'une réponse de bouche. 



3o MARS i8o3. qSx 

devait aigrir à Paris. Or, tous mes soins dans cette affaire 
ont tendu surtout à ce qu'il n'en résultât pas de nouvelles 
animosités. J'ai donc essayé d'en faire représenter les suites 
au comte de Lille, pour qu'il se bornât à transmettre ses 
résolutions par mon organe. Il ne s'est point rendu à mes 
instances, et l'incluse vient de partir pour Paris. Je m'em- 
presse actuellement d'instruire Votre Majesté Impériale 
de l'issue de cette affaire, qui difficilement sera reprise. 

(BaUlea, (Jorr, inéd. du roi Frédérie^GuUUaune 121, p. aa) 

146. — LE GOMTB d'Artois a Gondé 

EdiDbargh, So mars i8o9. 

Je compte trop sur votre amitié, mon cher cousin, pour 
n'être pas sûr que vous partagerez la peine sensible que 
j'éprouve sur l'état, entièrement désespéré, de la pauvre 
M"^ de Gramont >, et sur la désolation déchirante de tous 
ses amis. Mais, malgré ma juste affliction, je ne veux pas 
tarder à vous confier un événement aussi extraordinaire 
que marquant ^. 

1. La duchesse de Gramont de Guiche. 

a. Louis XVIII avait écrit à Monsieur pour lui faire connaître la propo- 
sition d^abdication, sa réponse, les adhésions quMl demandait : Monsieur 
était chargé exclusivement de la communication à donner aux Princes, et 
devait pour le moment garder le secret. Néanmoins une autre lettre aver- 
tissait directement M. d*Escars, mais à la dérobée et à llnsn de Monsieur. — 
M. de Thauvenay, en transmettant ces pièces à M. Grémion qui le rempla- 
çait à Hambourg, lui mandait de Varsovie, le 3o mars : c Je joins ici deux 
lettres très importantes. L'une du Roi à Monsieur (laquelle, je vous le confie, 
aurait dû partir le courrier dernier, lundi 7, et en porte la date) doit être 
exactement expédiée par la voie accoutumée. Celle à M. d'Escars, en con- 
tenant une du Roi, doit être réexpédiée avec la même exactitude et 
promptitude, mais par la poste. Je vous confie que cette mesure a poar 
objet d'empêcher qu'elle ne passe, d'une manière quelconque, par ies 
mains de M. Dutheil. » En effet, si cette seconde lettre avait été connue 
de M. Dutheil, elle l'aurait été bientôt de Monsieur, par l'évêque d'Arras, 
avec qui M. Dutheil, resté à Londres, continuait de correspondre. 

Le 3 mars, peu de jours avant l'envoi de ces lettres, l'abbé André, dit 
Delamarre, qui remplissait alors un poste de confiance auprès du roi, était 



aSa LE p. CONSUL et les BOURBONS PENDANT LA PAIX. 

Je joins ici une copie de la lettre du Roi, et nne des piè- 
ces qui y étaient jointes. L'insolence de Tusurpateur ne 
porte qu*au mépris ; mais la noblesse et la modération de 
la réponse inspirent une yéritable satisfaction. J *ai écrit sur- 
le-champ au Roi, et je Tai assuré que tout ce qui lui était 
lié par le sang penserait et sentirait comme lui ; mais j*ai 
jugé en môme temps qu'il fallait que l'adhésion des sept 
Princes qui se trouvent dans la Grande-Bretagne partit en 
même temps et fût uniforme. Pour cela il faut un peu de 
temps, et, dans le fait, rien ne presse beaucoup à cet 
égard. 

Mon fils partira pour Londres le lendemain de Pâques ' ; 
et, comme je ne peux pas m'y rendre en même temps, c'est 
lui que je chargerai de communiquer mes projets et idées 
aux trois princes d'Orléans, ainsi qu'à vous et à votre fils. 
Mais j'ai voulu, avant tout, que vous fussiez personnelle- 
ment instruit de ce qui se passe, et même que vous ayez 
le temps de me communiquer vos pensées sur la forme et 
sur le fond de cette afl'aire, et que je puisse connaître vo- 
tre avis avant de donner à mon fils mes instructions défi- 
nitives. Je vous demande donc de me répondre sans perte 
de temps, et je n'ai pas besoin de vous demander le secret, 
tant sur l'affaire en elle-même, que sur la communication 
que je vous en fais. Vous connaissez, mon cher cousin, 
ma tendre et constante amitié pour vous. 

(Arch. de GhantUly.) 



parti pour TAngleterre. Il demeura à Londres pendant le mois d^avril, 
repassa par Leipzig le 9 mai et rentra vers le ao à Varsovie. Il est pro- 
bable qu'outre Taffaire de l'abdication, il était chargé de recueillir des 
renseignements, et peut-être aussi de faire entendre que le roi désapprou- 
verait toute entreprise en France. 
1. Pâques était le 10 avril. 



8 AVRIL i8o3. 983 

147. — GoNDâ AU COMTE D*ArTOI8 

WanslMul, le 8 aTril 180S 1. 

Je n*ai reça qa^avant^hier au soir la lettre de Monsieur, 
du 3o mars. Je suis on ne peut pas plus sensible à la con* 
fiance qu'il veut bien me témoigner, en me communiquant 
particulièrement l'incroyable proposition qui a été faite au 
Roi, la superbe réponse de Sa Majesté, et les ordres qu'elle 
nous envoie pour y adhérer. Jamais ordre d'un roi à sa 
famille n'aura été exécuté avec plus de joie, de fidélité, de 
sentiment et de chaleur que celui-ci. Vous éties sûrement 
plus en état que personne de nous dicter la forme de cette 
adhésion ; mais vous voulez bien me demander mes idées : 
j'obéis. 

Gomme le Roi nous dit lui-même que cet acte doit être 
public un jour (et le plus tôt vaudra le mieux), je pense qu'un 
écrit signé de la Maison de Bourbon, surtout dans une 
occasion comme celle-ci, doit être plus précis que détaillé, 
plus noble qu'éloquent, et plus imprégné du sentiment de 
rhonneur que de tout autre. Je crois même que ce qui 
pourrait paraître un peu chevaleresque dans tout autre 
cas, n'est point hors de saison dans celui où Ton ose pro- 
poser à une race antique, aussi connue par l'hérédité de 
son courage que par celle de ses droits, de consentir elle- 
même à son propre avilissement. Je me permets donc. 
Monsieur, de mettre sous vos yeux, comme vous le dési- 

I. Une lettre, envoyée de VanoYie le ai mars, et parrenae au comte 
d*E8cars le soir du 6 ayiil, fidsait connaître la démarche renouvelée inu- 
tilement par le président de Meyer le 19 mars. D'autres détails étant arri- 
vés à Londres le 91 avril, M. d^scars écrivait à Gondé le lendemain : 
c G^est le complément de Taflàire qui va vous occuper, et peut-être la 
clôture, du moins on paraît Tespérer. Le rôle de Sa Majesté Pmasienne, 
dans toute cette négociation, est bien peu royal, et la manière dont il 
cherche à Tezcuser, même à lui donner Tapparenoe de l'intérêt et de la 
bienveillance, prouve bien que lui-même en est honteux. » 



a84 LE p. CONSUL ET LES BOURBONS PENDANT LA. PAIX. 

rez, un aperçu de ce que je crois qu'on pourrait dire ; car 
il me semble qu'une adhésion pure et simple sur d'aussi 
grands intérêts ne fixerait pas assez les yeux de la France 
et de l'Europe sur le sentiment profond que doivent éprou- 
ver des âmes élevées sur une pareille proposition. Loin 
de nous tout ce qui pourrait paraître injure ou allusion : 
le respect nous le défend à Textérieur S et la prudence dans 
Tintéricur. Mais, excepté cela, tout ce qui peut marquer 
la vigueur la plus persévérante nous est non seulement 
permis, mais môme commandé par notre naissance, notre 
position, notre attachement au Roi, et notre honneur. 
Ainsi, Monsieur, je soumets mes idées aux vôtres ; et, dans 
tout ce qui pourra intéresser le service du Roi ou la gran- 
deur de la Maison de Bourbon, je me rallierai toujours à 
nos chefs avec autant de confiance que d'empressement. 

{Mêm, de la maison de Condé^ II, 554-) 

i48. — l'évêque d'Arras a Coxdb 

(En chifflres.) Edinburgh, mardi I9 avril iSoS. 

J'ai reçu aujourd'hui l'expédition de Monseigneur du 8 
de ce mois. M. le duc de Berry Ta attendue, et n'est parti 
qu'après l'avoir lue, et après avoir reçu les instructions 
de Monsieur sur ce qu'il aura à dire de sa part à M. le 
prince de Condé, ainsi qu'aux trois fils de M"* la du- 
chesse d'Orléans, qui seront appelés dans la résidence 
de M. le prince de Condé lorsque Monsieur sera arrivé. 

Le duc de Berry est chargé de dire à M. le prince de 
Condé que Monsieur arrivera chez lui le vendredi, aa de 
ce mois, accompagné seulement de François d'Escars >, 

I. Il importait de ménager le roi de Prusse. 

a. François-Nicolas-Rcné de Penisse d'Escars, appelé habituellement le 
comte François d'Escars, né en i;56, attaché à la personne de Monsieur. — 
Il était cousin du comte Jean-François de Pcnisse d'Escars, né en ijij,qvLi 



la AVRIL i8o3. 2i86 

pour délibérer en famille sur l'adhésion collective à l'ex- 
cellente réponse faite par le Roi au commissaire du roi de 
Prusse et de Bonaparte. Monsieur a été parfaitement satis- 
fait de la lettre que le prince de Gondé lui a écrite le 8 du 
courant, et du projet de déclaration à faire collectivement. 
Le projet a été reconnu tellement énergique, tellement 
précis, et tellement judicieux sous tous les rapports, que 
je crois pouvoir annoncer au prince de Ciondé que Mon« 
sieur l'adoptera entièrement, et le proposera à l'assemblée 
de famille comme le meilleur à adopter. 

Les fils du duc d'Orléans n'en auront connaissance que 
par Monsieur, et seulement après que Monsieur sera con- 
venu avec le prince de Gondé de ce qu'il y aura à obser- 
ver à leur égard. 

Le Roi a informé directement le duc d'Enghien des pro- 
positions qui lui ont été faites. Il est présumable que le 
duc d'Enghien aura répondu sur-le-champ au Roi : il n'en 
est pas moins expédient que le duc de Bourbon signe, tant 
pour lui que pour le duc d'Enghien, ainsi que le prince de 
Gondé me marque que c*est l'intention du duc de Bourbon. 
Ge qui abonde ne vicie pas. 

Monsieur a beaucoup insisté pour qu'Arras > se rende 
immédiatement à Londres avec le duc de Sérent >, qui y 
arrivera en même temps que Monsieur, et qui en repartira 
peu après pour aller en Allemagne. Arras a été d'un avis 

était alors le représentant de Louis XVIII à Londres, et a été créé dae 
sous la Restauration. — Pendant rémigration, la forme constante du nom 
était d^Escars : elle a été remplacée par celle de Des Gars. 

I. Dans sa correspondance chiffrée, Tévêque d'Arras avait lliabitude de 
parler de lui-même à la troisième personne. 

a. Le duc de Serent (Armand-Louis), né à Nantes en décembre 1736. Sa 
première campagne fut celle de i^Si. Colonel de Royal cavalerie en 1768, 
maréchal de camp en 1780, il fut mis à la tête de Téducation des fils du 
comte d^Artois et partit avec eux de Versailles, dans la nuit du i5 aa 
16 juillet 1789, pour les conduire à la cour du roi de Sardaigne. U était de 
l'entourage intime du comte d'Artois. 



a86 LE p. CONSUL ET LES BOURBONS PENDANT LA PAIX. 

différent, dans lequel il a persisté. Arras veut rester en 
Ecosse, jasqa*à ce qa*il puisse être utile à Monsieur et 
qu'il soit par lui appelé, si les gros nuages qui couvrent 
notre horizon politique s*éclaircissentde manière adonner 
lieu à des délibérations d*un intérêt majeur. L'opinion 
d' Arras est que les véhémentes et virulentes discussions 
actuelles entre Sa Majesté Britannique et Bonaparte ces- 
seront bientôt par un arrangement concerté avec la Russie 
et la Prusse, et que Monsieur et le duc de Berry seront 
invités par Sa Majesté Britannique à revenir en Ecosse. 
C'est ce que Monsieur ne veut pas croire. 

Rien de nouveau pour M. le duc de Berry, que de se 
rendre chez M. le prince de Condé pour délibérer en fa- 
mille sur la proposition du Roi et signer ensemble le ré- 
sultat de leur déclaration. Un tel voyage ne peut avoir que 
des avantages et pas un seul inconvénient. Mais il n'en est 
pas de même du séjour que le duc de Berry prétend faire, 
pendant plusieurs mois, à Londres, ni des projets de Mon- 
sieur de se promener et d errer çà et là en Angleterre avec 
sou amie. 

Arras supplie M. le prince de Condé de ne laisser con- 
naître à personne, et surtout au duc de Berry, rien de ce 
qu'il vient de lui confier. 

(Pap. de Tabbé Crétineau-Joly.) 

149. — Adhésion des Princes réunis a Londres 

Wanstead-hoase, a3 aviil iSoS. 

Nous soussignés Princes, frère, neveux et cousins de 
Sa Majesté Louis XVIII, Roi de France et de Navarre, pé- 
nétrés des sentiments dont notre souverain maître et Roi 
8*est montré honorablement animé, dans sa réponse à la 
— '^position qui lui avait été faite de renoncer au trône de 
ce, et d'engager tous les Princes de sa maison de re- 



2i3 MAI i8o3. 287 

nonoer également à tous les droits imprescriptibles de sac* 
cession audit trdne, déclarons que notre attachement à nos 
droits, nos devoirs et notre honneur ne nous permettant 
pas de renoncer jamais à nos prétentions, nous adhérons 
de cœur et d'âme à la réponse donnée par notre Roi ; qu'à 
rimitation de son exemple, nous ne nous prêterons ja- 
mais, en aucune manière, à une mesure ou aune démarche 
quelconque qui puisse nous faire trouver en défaut envers 
nous-même, envers nos ancêtres et envers nos descendants. 
Nous déclarons finalement qu'étant convaincus que la 
très grande majorité du peuple français partage en son 
particulier tous les sentiments qui nous animent, nous re- 
nouvelons aussi, tant au nom de nos loyaux compatriotes, 
qu'en notre propre nom, le serment sacré et solennel que 
nous avons prêté à notre Roi sur nos épées, de vivre et de 
momûr fidèles à notre honneur et à notre souverain légi- 
time. 

Charles-Philippe de Prancb. 
Charles-Ferdinand d'Artois, duc db Bbrby. 
Louis d'Orléans, duc d'Orléans. 
Antoine-Philippe d'Orléans, duc de Montpbnsibr. 
Louis- Charles d'Orléans, duc db Beaujolais. 
LouisJoseph de Bourbon, prince de Condé. 
Louis-Henry-Joseph de Bourbon-Condé, duc de Bourbon. 

(Pap. de Tabbé de Montesquiou.) 

i5o. — Louis XVIII A Condé 

A VarBOYie, ce aS mai iSoS. 

J'ai reçu, mon cher cousin, à fort peu de distance Tune 
de l'autre, vos deux lettres des 9 février et a4 avril '. Vous 
ne pouvez douter du plaisir que m*ont fait les sentiments 

I. La lettre de Ck>ndé da a [4] avril se trouve dans les Mém, de la maUon 
de Condé, II, 3S8. 



a88 LE p. CONSUL BT LES BOURBONS PENDANT Ul PAIX. 

et les raisoimemeiits de la première ; mais, va sa date, je 
me borne ici à vous en accoser la réception, et je passe 
bien vite à la seconde. Votre commune adhésion à ma ré- 
ponse m'a exalté, m*a rendu fier d'être votre aîné. J*ai 
reçu avec transport le serment qui la termine si noble- 
ment : mais, je vous avoue ma faiblesse, mon amoor-pro- 
prc a peut-être encore plus joui de votre lettre particulière. 
L'approbation d*un parent justement chéri, d*un ^errier 
blanchi sous les lauriers, d'un connaisseur si délicat en 
matière d'honneur, est la récompense la plus flatteuse 
pour celui qui n*a, au fond, d'autre mérite que d*aToir fait 
son devoir. 

J'ai reçu en même temps la réponse de votre petit-fils. 
Elle est beaucoup plus ancienne ; mais, comme de raison, il 
a cru devoir, pour me la faire passer, préférer la sûreté à la 
promptitude. Comme il est possible que, par le même mo- 
tif, il ne vous en ait pas donné connaissance, j'en joins ici 
copie, bien sur qu'elle vous fera plaisir, et qu'ainsi que 
moi vous y reconnaîtrez le sang des Bourbons. 

Au surplus, l'affaire n'est plus secrèlc. Indépendamment 
des bruits qui en courent en Angleterre, j'ai appris d*Ita- 
lie que le roi de Sardaigne auquel, tout mon beau- frère 
qu'il est, je n'en avais rien dit, est cependant instruit de 
tout. Cette circonstance, qui rend désormais le mystère 
impossible, m'a déterminé à dégager du secret tous ceux 
à qui je l'avais imposé. 

Adieu, mon cher cousin, vous connaissez toute mon 
amitié pour vous. 

(Arch. nationales.) 

l5l. — GONDÉ AU COMTE d'ArTOIS 

Wansiead, le 17 mal 180S. 

4e, Monsieur, de la commission que le duc 



17 haï i8o3. 989 

de Gloucester > vient de me donner pour vous. Il m'a 
chargé de vous instruire qu'on désirait ici que tous fissiez 
connaître, plus tôt que plus tard, le résultat de la propo- 
sition fÎBdte au Roi par Buonaparte ; que vous fissiez im- 
primer tout ce que vous pouviez en dire, en y mettant 
aussi notre adhésion, afin de les distribuer à tous les 
capitaines de vaisseau, avec injonction de les répandre 
sur les côtes de France. Il me parait que cela n'a rien de 
contraire à vos vues, puisque vous m'avez dit que votre 
intention était de rendre la chose publique, s'il y avait 
guerre, et l'on ne doute pas qu'il n'y ait des coups de 
canon de tirés au moment où je vous écris. La chose me 
paraîtrait fort aisée à arranger, avec tous les ménage- 
ments qu'on doit au roi de Prusse. 

J'oubliais de vous dire que le duc désirerait un petit 
préambule, où l'on rappelât l'insolence, ce sont ses 
termes, de la demande de notre renvoi, faite par Buona- 
parte au mois de juin ^. La fermeté de la réponse du gou- 
vernement anglais est la base actuelle de la demande de 
notre consentement à notre propre honte. 

Je désire bien, Monsieur, que vous m'indiquiez un jour 
où je pourrais vous voir, soit à Londres si vous y venez, 
soit à Tunbridge 3, pour pouvoir vous entretenir de tout 
cela, et d'autres choses. 

{^féln. de la maison de Condéy II, 56i.) 



I. William-Henry, duke of Gloucester, était frère du roi Georges III. 

a. Le duc se référait à une dépêche de M. Merry du 4 Juin i8oa, à lai ré- 
ponse de lord Hawkesbury du 10 et à une autre dépêche de M. Merry du 
17, qui étaient reproduites dans la c Gorrespondence », présentée au Par- 
lement le 18 mai dernier (cf. pièce n* 106 et p. ai3, note. Voir aussi Mal- 
mesbury, IV, a58). 

S. Tunbridge, où logeait alors le comte d'Artois, est au sud et à peu 
de distance de Londres. 



oorrbspondànoi du duo d'bnohiim. 19 



ago LE P- CONSUL et lbs Bourbons pendant la paix. 
iSa. — LE COMTE d'Artois a Condé 

Tunbridge, 19 mai i8o3. 

J*ai reçu, mon cher cousin, votre lettre du 18. Je serai 
dimanche à Londres, et mon fils doit vous proposer, ainsi 
qu'à M. le duc de Bourbon, de venir dîner ce jour-là avec 
nous. 

L*avis de Monsieur de Gloucester me parait très sage, 
et vous savez qu il s'accorde avec mon opinion. Je vous 
demande, en conséquence, de bien réfléchir d'ici à di- 
manche à la forme que l'on peut donner à une publica- 
tion ', qui devient indispensable si on commence à tirer 
le canon. Nous causerons ensemble sur les démarches que 
je serai dans le cas de faire ensuite. 

Voici une crise bien importante ; il faut absolument la 
rendre favorable, ou nous sommes perdus sans i*essource. 

(Arch. de Chantilly.) 

l53. — GlRCULAlUE DE T ALLE Y R AND 
BourboQ-rArchambault, 5 Tructidor an XI (33 août i8o3<). 

Comme il était facile de prévoir, les agents anglais font 
circuler toutes sortes de pamphlets et de mauvais écrits 
par lesquels ils cherchent à égarer l'opinion de TEurope. 

I. II fut probablement dt'cidé que Ton attendrait Tautorisation da roi 
et raâsentiiucnt des inini>tres angliiis. En tout cas, la publication fut faite 
seulement le aôjuillet. dans le c Mitriiing Chroniole », et le lendemain dans 
lec Courrier de Londres. » Elle comprenait : i* un court exposé de ce qui 
s^était passé à Varsovie (mais non des d"marcbes faites en juin parle gou- 
Temement fraisais, comme le >ug);êrait le duc de Gloucester): v la réponse 
du roi ; > Tadhêsion des r rinces rounis a Londres : 4* celle du duc d*En- 
ghien. On ajoutait :« L'adhésion du prince de Conti [alors à Barcelone] 
n'est point encore parvenue à Monsieur, mais elle n'est pas douteuse. » — 
'^^- -Pièces ont été reproduites en brochures, qui ont cté rt'panducs sur- 
Allemagne. Quchjues excmpl.iires, en petit nombre, ont circulé 
e, notamment dans la Bretagne. 
circulaire fut envoyée à Munich, à Dresde, à Hambourg, et 
Aalres postes diplomatiques. 



a3 AOUT i8o3. agi 

Ce sont des « Dialogues entre FElbe et la Seine » ; ce sont 
des « Publications faites par le comte de Lille i» ; ce sont 
« Les cinq promesses » , et tant d'autres rapsodies qui ne 
méritent pas de vous occuper et que, n'étant pas tenu de 
lire, vous n'êtes pas tenu de réfuter. 

Cependant, je dois vous faire connaître que les alléga- 
tions contenues dans la pièce intitulée « Publication du 
comte de Lille » sont de toute fausseté. Le Premier Con- 
sul n'a su qu'il existait un comte de Lille à Varsovie < que 
par cette publication, répandue dans les journaux anglais 
et répétée par ceux d'Allemagne, à l'occasion de la guerre. 
Cette pièce n'a pas sans doute plus d'importance que tous 
les autres libelles dont le continent se voit inondé ; mais 
j'ai cru devoir cependant vous en noter l'extravagante 
fausseté, afin que, s'il en était question devant vous, vous 
traitassiez cette rapsodie avec le mépris qu'elle mérite. 

(Arch. des Aff. étraDgères.) 



I. Cette affectation dédaigneuse d'ignorance avait déjà été employée pa- 
bliquement à l'égard de Peltier. £n annonçant la condamnation du journa- 
liste, le Moniteur du 3 mars disait : « On ne conçoit pas trop pourquoi le 
ministère anglais a voulu donner tant d^éclat à tout ceci. Gomme les 
journaux anglais ont publié que c'était sur la demande de la France et 
que même l'ambassadeur de France était présent au jugement, nous 
sommes pleinement autorisés à démentir Tune et l'autre de ces nouvelles : 
le Premier Ck>nsul n'a appris l'existence de ces libelles que par U procé- 
dure. » 



PARTIE IV 

LA CONSPIRATION DE GEORGES 
ET LA GUERRE 



Réunion des officiers bretons près de Southampton. Georges est chargé 
de leur distribuer une solde, ainsi qu*à quelques chouans normands. -^ 
Inquiet de voir le Consulat se consoliderp il persévère dans son ancien 
projet d^attaquer et de renverser Bonaparte dans la capitale pour réta- 
blir la royauté. 

Deux chouans normands, Picot et Lebourgeois, partent de Londres 
dans les derniers jours de i8oa, proférant des menaces : ils sont arrêtés 
en Normandie. 

L'annonce de la guerre excite les espérances des royalistes. — A Varso- 
vie, Louis XVIII désapprouve par avance toute insurrection ou tout 
attentat. Il voudrait agir sur Topinion par son prog^ramme, et envoie 
Gléry en France pour l'expliquer. — A Londres, plans militaires de 
Willot, de Danican, de Botherel, plus tard de Dumouriez. Plan d^une 
coalition entre royalistes et jacobins fabriqué par Mehée : cet aventu- 
rier sans consistance est éconduit par Monsieur, puis par Louis XVIII ; 
il finit par obtenir des ministres anglais d^aller à Munich comme auxi- 
liaire de leur agent, M. Drake. 

Georges, étranger à ces plans, veut agir en personne. Avec les fonds 
dont il dispose il confie successivement à d^Hozier et à Hermely le soin 
de préparer, avec Taide du normand Raoul Gaillard, des gîtes dans 
Paris, et des étapes depuis la côte normande. — Regardant le renverse- 
ment de Bonaparte comme un moyen et le relèvement du trône comme 
le but, il exige que Monsieur assiste à la contre-révolution et la dirige. 

Monsieur s'y engage ; toutefois, dans la persuasion que Bonaparte 
serait d'abord remplacé par Moreau, il veut se servir de Pichegru pour 
amener ce général mécontent à jouer le rôle de Monk. Déjà Moreau a 
consenti à se réconcilier avec Pichegru ; mais ses dispositions politiques 
restant douteuses, un émissaire, Lajolais, est envoyé en mai vers lui 
pour les sonder. 

Pourparlers de Monsieur avec le cabinet anglais, an mois de Juillet. Ce 



394 L^ CONSPIRATION DE OEOROBS. 

cabinet subordonne toute tentative de soulèvement en Pranee i I^ttl» 
tude de l'Europe et à l'issue de la descente : néanmoins ses agents» 
M. Frère à Madrid, et M. Dralce à Munich, reçoivent des fonds pour tra- 
vailler les province» de l'Est et Tancienne Vendée. ~ Recrutements 
projetés en Allcuiafçne. — Réorganisation des correspondances de Jersey 
et d'Abbeville. 

Le projet de Georges reste dissimulé sous le nom de oontie-révolu- 
tion, pour laquelle Monsieur obtient des ministres» sous sa responsabi- 
lité, un subside dont remploi n'est pas précisé. 

Georges, débarqué le ai août par la marine anglaise, se cache dans Paris. 
II fait partir pour la Bretagne La Haye de Saint-Hilalre, puis de Bar, 
aUn de préparer éventuellement des troubles, de lui recruter quelques 
hommes de main et de donner le change sur sa présence à Paris. — Pen- 
dant quatre mois il demeure dans Tinaction, attendant les ordres de 
Monsieur. 

De son côté, Monsieur attend les réponses de Lajolais, les fUt hftter 
par Rochelle, en reçoit en novembre, et Tait embarquer un second d^ 
tachcment de chouans avec un des Polignac. — Enfin en décembre, Lajo* 
lais et Rochelle reviennent près de Pichegru. Illusions quMls rapportent 
sur Moreau. Monsieur, comme en 1800, se laisse refiiser par les minis- 
tres Pautorisation do se rendre en Frauce ; il Tobtient pour Pichegm, 
qui s'embarque en janvier afin de prendre avec Moreau la direction 
de rcntrcprise. Vingt-cinq officiers de Georges sont mandés de Soa- 
thampton pour l'exécuter. 

Mécompte de Georges en ne voyant pas arriver le prince. Mécompte 
de Pichegru, à qui Moreau refuse de servir la cause royale. Le complot 
se trouve désorganisé au moment où il est découvert <. 



154. — Andréossy a Talletrand 

(N* 94.) Londres, 11 nivôse an XI (i** janvier i8o9). 

Je viens de recevoir k Tinstant une révélation, très im- 
portante dans son objet, et je m'empresse de vous en ins- 
truire. J'ignore quel degré de foi on peut y ajouter ; mais 
tout ce qui touche au plus cher et au plus sacré des inté- 
rêts de la France, la conservation du Premier Consul, 
commande la plus grande attention et le plus sévère exa- 
men. Un tailleur, Français d'origine, dont je connais le 

I. Pour cette Partie, il a été impossible de présenter les documents dans 
1 ordre de leurs dates : nous avons dû suivre Tordre des (kits. 



I» JANVIER i8a3. agB 

nom I et dont je sais Tadresse, est venu me rendre compte 
d*iine indiscrétion commise devant lui par quelques malin- 
tentionnés. Ces hommes, tous Français, auxquels il avait 
fait des redingotes, étaient pris de vin et venaient appa- 
remment chez lui pour solder leur compte. Ils se répan- 
dirent en propos et en menaces contre la vie du Premier 
Consul, et laissèrent échapper qu'ils partaient, bien déci- 
dés à commettre quelque attentat sur ses jours. Ils sont 
partis dans la nuit du vendredi au samedi >, pour la 
France, au nombre de quatre ou cinq, bien armés et pré- 
méditant, en apparence, le plus affreux des crimes. Ces 
hommes tiennent, dit-on, des émigrés, ou sont émigrés 
eux-mêmes. Ils auront pris des passeports sous des noms 
supposés, je ne sais devant quelle autorité. 

Celui qui parait être le meneur de la bande s'appelle 
Lebourgeois 3. Il est de Rouen ; compris, à ce que l'on 
croit, dans les affaires des diligences ; il est âgé d'environ 
trente-quatre ans.... ; sa figiu*e est un peu longue : c'est 
celle d*im homme qui parait avoir usé de la vie. L'autre 
6 appelle Picot 4; âgé d'à peu près quarante ans.... Un 

I. Il 86 nommait Rouillier (U signe également c Roollier» ou c Rouiller »). 
a. Nuit du 3i décembre au i*' janvier, ou peut-être du a( au a5 de» 
cerahre. 

3. c Lebourgeois (Charles), fauteur et complice des yoIs de diligences, 
n'échappa à la condamnation au tribunal de Rouen, en Tan VIII, que par 
la mort d'un des témoins » (rapp. de Desmarest). Il se retira en Angle- 
terre en Tan X {Procès de Georges, 1, 91). 

4. Picot (Pierre-Louis), né à Rouen, ancien ferblantier, était devenu en 
Pan VIII un des lieutenants de Frotté, et s'était signalé par aa cruauté, 
notamment dans Taffaire de Sap (5 janv. 1800). Il se soumit le 11 mai 1800, 
et se retira à Cacn, où il fut dénoncé comme dangereux. Après Pattentat 
de nivôse, le préfet de la Seine-Inférieure le fit arrêter et Penvoya à Pa- 
ris. Il y réussit à amuser Fouché par de vaines promesses, s'ofhrant de 
faire saisir Bruslart, ou de surprendre les îles Saint-Marcouf. U obtint ainsi 
sa liberté; puis, malgré de nouveaux soupçons, se fit donner un passeport 
pour Bordeaux (fi a décembre 1801). Il s^était esquivé de cette viUe et s^é- 
tait rendu en Angleterre, où il recevait la solde de son grade. — Contrai- 
rement à ce que dit Andréossy, Lebourgeois était subordonné à Picot. 



fïffi LA CONSPIRATION DE GEORGES. 

troisième, beau-frère du précédent; jeune homme de 
vingt-trois ans....; figure efféminée <. Tons les trois ont 
des redingotes de même drap et couleur noisette. Leboor- 
gcois porte assez souvent une redingote de kalmouk, brun 
foncé et à longs poils. Tel est le résultat de ma conversa- 
tion avec le révélateur, et telles sont les indications les 
plus positives que j*cn aie pu tirer. Quoique cette simple 
déclaration n'ait peut-être point assez de consistance en 
elle-même pour alarmer sérieusement, rien nest petit 
lorsqu il s'agit d*un aussi grand intérêt : et ma position et 
mon dévouement me font un devoir d* accueillir tout ce 
qui peut y avoir quelque rapport. 

P,'S. Je préviens le cit. Mengaud ^ de surveiller par- 
ticulièrement tout individu venant d'Angleterre et auquel 
pourrait convenir la description, que je lui envoie, des 
nommés Lebourgcois, Picot, etc. '. 

(Arch. des Aff. étrangères.) 



I. Chevalier. Il ne doit pas avoir suivi Picot et Lebourgeois, qui parais- 
beni n^aroir eu aucun compagnon de voyage. — Quelques jours plus 
tard (dép. du a6 janv.), Andréossy se trompait également en donnant avis 
que Roger et Frotte «Haicnt partis pour la France. Nous parlerons plus 
loin du départ de Roger dit Loiseau ; quant à Frotté (Charles-Pierre-An- 
toine-lienri), jeune cousin du chef chouan, il était déjà dans la Seine-In- 
férieure : il y passait pour paisible, et Tut néanmoins arrêté. 

9. Mengaud, à Calais, était charge de la police de toute cette cdte. 

3. Talleyrand répondit le 8 janvier i Andréossy : « ...Quelle que soit la 
valeur des rapports de ce genre, il n>n faut négliger aucun ». Il ayertit 
aussitôt le Grand Juge, qui, depuis le i5 septembre i8oa, exerçait les attri- 
butions de Fouché, dont le ministère était supprimé. Le Grand Juge pres- 
crivit, de son côté, de rechercher Picot et Lebourgeois. ~ L'avertisse- 
ment let concernant fût aussi envoyé de Londres par lettre anonyme à 
M. Breard, qui avait été nommé sous-commissaire des relations commer- 
elaletà Cork, et, comme les autres agents français de même nature, 
B^Ttit pas été autorisé à exercer ses fonctions (cf. p. a44» note). 



i4 ET a8 MARS i8o3. 997 

i5S. — BiGNON A Talleyrand 

Berlin, aS ventôse an XI (14 mars i8o9)* 

.... L* arrestation du chouan Picot et de ses complices ^ 
est l'objet principal de l'envoi du courrier prussien. « Le 
marquis de Lucchesini s'est hftté, m'a dit M. le comte 
d'Haugwitz, de nous instruire, et avec détail, de l'heureuse 
circonstance qui a fait manquer encore cette nouvelle 
trame. Il sait combien le roi met de prix à la conservation 
des jours du Premier Consul. Aux yeux du roi, le bonheur 
de la France, celui de l'Europe môme, dépend de l'exis- 
tence de cet homme unique et extraordinaire ; et c'est un 
de ses premiers devoirs qu'a rempli le marquis de Lucche- 
sini, en s'empressant de nous rassurer contre les inquié- 
tudes qu'aurait pu causer le bruit d'une nouvelle conspi- 
ration, si nous n'avions pas su aussitôt qu'elle était préve- 
nue. 1» M. d'Haugv^itz me donna ensuite quelques notions 
sur le fait, et s'étendit sur la nécessité d'une rigueur salu- 
taire contre les auteurs de ces infâmes complots. Il observa 
que c'était encore d'Angleterre que venaient les coupa- 
bles, éloignant toutefois l'idée que le soupçon dût tomber 
sur le gouvernement actuel de la Grande-Bretagne.... 

(Arch. des Aff. étrangères.) 

i56. — Andreossy a Hawkesbury 

Londres, 98 mars iSol 

Des chouans, parmi lesquels se trouvaient les nommés 
Picot et Lebourgeois, encouragés au crime par des tètes 

1. Picot et Lebourgeois, arrivés en France le 9 Janvier, ont été arrêtés 
par la gendarmerie à Pont-Aademer (Eare), le 16 février. Ils étaient tous 
deux porteurs de pistolets. On trouva sur Picot c un carré de papier 
blanc, sur lequel sont crayonnées les dimensions d^une machine infer- 
nale ; » mais rinstruction ne put établir ce cbef d'accasation. Cf. /. dw 
DébatSt des a4 et a8 février i8o3. 



I 



aç^ LA CONSPIRATION DE GEOBOEB. 

ardente» et à systùmc. l'tuicut partis de Londres, dans le 
dessein de roiiinicltre un attentat liorrilde, l'assassinat du 
Premier Onsul. et avaient eu i'iin|tuilein- d'avouer leur 
projet. Ils ont été iirivlés ; ils sont détenus au Temple, et 
on instruit leur proeès '. 

Une lettre, qui m'a été aili^esséo le a mars et dont je 
joins ici une copie, ni'inroi-nic d"un projet analogue. Je ne 
sais s'il se trouve lié au prérédent, ou si c'est un projet à 
part : mais il résulte des renseifniemcntB que j'ai fait 
prendre, qu'un noniiiié John RoiisU-iul. procureur assez 
mal famé, a <lit plusieurs J'ois, en ])réseuce de personnea 
respectables, qu'il était en Irnilc avec le gouvernement 
pour assassiner Itoiiuparle ■>. J'ai le nom des pci-sonnes; 
et elles m'ont l'ait déilarcc qu'elles étaient priâtes à compa- 
raiti-e pour justilier les avis qu'elles m'avaient donnes. 

l'icot, délenu Ji Paris, vivait ici avec une femme d'Ap- 
pui \,.. Une lettre de celle l'emme, en date du i3 février, 
ti'oiivêe sur Picot, annonce qu'un M. Martel lui avait fait 
remettre, de la part d'un pénccal. 3o S, et qu'il eût à lui 
indiquer les moyens de lui faire passer d'autre argent. La 
femme d'Appui ajoute : « Je crois que c'est son aide de 
eamp qui me les a apportés ». J'ai su depuis peu que 
cette l'emme les avait cll'cctivemont reçus. Par une lettre 

I. ADdrAoMjr Alt inTonaé At l'amitUtion, d'abord par Talleyrand (di'p. 
du i8 KTrier, et dèp. dn is : voir p, aSB), puis par le Grand Ju^c (teltre 
tlu inj. Cl^ •Ir.rnti-r dtiunndalt i|ue le ULllenr Bouillier tai envavé en 
Fronce rammi? Uinulo. — Roiiilllcr, sa fcmaie. un de ses coiuinli 
nommé Marchand. « ua ccrinln UujnTdlo qui avait entendu d«s pro- 
pu* «lutolrn "''"ftir*"'""" iiot mond OevUle (dit l'oiuerlan). vinrent en 
rOt-i itr LcoAriBHÎcDl Ink durits à. Firia, du i" au iq JuiUct. Leur* 
d«|>(»>UtM^^^^^B%o■llrlt!'^ iliiiï le procès de Georges (111, loa â i»; 
et. t^J^^^^^^^^tMtnn, la d<>reuBC ne maDqua pas de les Inculper 
di' lu iiolirr.. 
ï BuDBtf^ad <lt"il ptotabloment sans consis- 

e celui de Lebour. 



a8 MARS i8o3. 399 

qni m'est parvenue hier, le Grand Juge, ministre de la 
justice, me mande : ce Une seconde lettre de la femme 
Picot, du 35 février, conOrme entièrement le soupçon, que 
j'avais eu, que les 3o € remises par un M. Martel étaient 
en effet envoyées par Georges lui-même < à Picot en 
France. » 

....Des indications m'apprennent que Picot, détenu au 
Temple, s'est vanté plusieurs fois, depuis deux ans, 
d'avoir reçu de l'argent du gouvernement par les mains 
du secrétaire Windham ; qu'il avait 10 guinées par mois 
d'appointement ; qu'il avait reçu, en une seule fois, 80 € ; 
qu'il pouvait demander autant d'argent qu'il en voulait à 
un M. Hugues, qni était, à ce qu'on suppose, un des Fran- 
çais employés dans les bureaux de M. Windham. — Le 
frère de Picot a une pension de 36 £ par an. 

J'ai trop de confiance, mylord, dans l'administration 
actuelle, pour croire qu'elle ne partage pas l'indignation 



i« Georges était bien chargé de distribuer aux Chouans réftigiés la 
solde Gxéc par le gouvernement anglais ; mais les 3o £ dépassent le 
chiffre de solde pouvant revenir à Picot pendant six semaines. D'un autre 
côté, Picot et Lebourgeois, dénués de ressources avant leur voyage, 
avaient emporté une somme assez ronde et qui, au dire des témoins, 
était (très supérieure à celle d'un arriéré de trois mois de solde qu^ls 
ont touché alors, probablement aussi sur les fonds de Georges. Ces sup- 
pléments d^argent anglais font croire que Georges ne voyait point dans 
Picot et son compagnon des impatients qui, par une tentative prématurée 
et sans lendemain, auraient pu empêcher ou con trader la contre-révolu- 
tion qu'il méditait dès lors de faire lui-même. Il est plus vraisemblable 
que ces deux normands lui ont été recommandés par Raoul Gaillard 
comme propres à le seconder un jour, et en attendant, à travailler autour 
d'eux pour la cause. Leur propos, qui a été dénoncé, de c f.... à bas le 
Premier Consul, » ne serait qu'une vantardise, ou que Pannonce anticipée 
de ce qui devait se faire plus tard et en commun dans la bande de Georges. 

U est vrai que Georges, dans son procès, a désavoué hautement tout 
rapport avec Picot (V, 79 et 86; VI, 545; cf. VII, ij). Mais il venait d'ap- 
prendre, par Tacte d'accusation (I, 9a), que Picot avait fkit Vottte d'aller 
Fatsassincr en Angleterre, et semblait prendre au sérieux cette feinte 
qu'un accusé, habitué à des supercheries de cette espèce, avait imaginée 
pour échapper à la justice. 



3oO LA CONSPIRATION DB QEOROSS. 

que doit inspirer à toute Ame honnête et à tout gonveme- 
ment policé un projet aussi lâche qu'odieux ; mais ce» di- 
vers indices prouvent du moins qu'un tas de misérables 
intrigants déshonorent, par leurs complots, leurs trames 
et lenrs dùmarchcs, te sol de l'Angleterre et un gouverne- 
ment dont la probité morale ne peut être suspectée >. 
(Arcb. des AS. élrangèrcï.) 

i»^. — RArPonT nE Desmarest 

Parla. 31 Ihcrmldor m XI (9 août 18a)). 
Nouvelles confidences de Lebonrgcois. 
J'ai rendu compte nu Grand Juge de mon entretien avec 
Lebourgeois. détenu au Temple avec Picot. J'ai dû cher- 
cher à pénétrer, si, comme il me le faisait entendre, il 
avait connaissance d'un plan formel, et des moyens d'exé- 
cution qui devaient être employés contre le Premier Con- 
sul. Après plusieurs débats entre lui et moi, il a enfin con- 
senti h ne pas attendre son jugement ou sa liberté, pour 
me communiquer ce plan, tel que le lui a confié Picot; 
car c'est par lui seul qu'il sait ce qu'il me communique à 
ce sujet. 

« Georges rejette loin de lui la qualification d'assassin; 
il dit qu'il ne veut point être réputé assassin, et cependant 
il a juré que lui-même frapperait le Premier Consul, on 
que sa tête. & lui Georges, roulerait dans les ruisseaux de 
Paris ; ce sont ses propres termes. Son point d'honneur 
s est tellement connu, qu'un jour que l'on parlait 
mt Coster ^ du moyen pi'opoaé d'inlioduire Georges 
[ les appartements du palais, Coster dit avec viva- 

iltenlloo était abaor- 

Hi avoir eu de suites. 

icblne Infernale (voir l'Ap- 




9 AOUT i8o3. 3oi 

cité : <x Non, non ; on n*a pas besoin de cela ; le général ne 
yeat point être un assassin. » Georges a bien pu charger 
ses officiers d*une semblable tâche > ; mais, en agissant de 
sa personne, il entend que le coup qu*il exécutera soit lié 
avec un grand résultat politique, et soit le coup de grftce 
de la Révolution, c*est-à-dire que les Bourbons puissent 
être immédiatement après rétablis sur le trône. 

<x Lorsque Picot et Lebourgeois sont partis de Londres, 
on ne comptait pas absolument sur la guerre. Ainsi les 
préliminaires du plan étaient seulement de diviser l'opi- 
nion, de discréditer les actes du gouvernement, d'opérer 
des soulèvements partiels et un mécontentement général 
par des opérations combinées d'exportation de grains, lé- 
gumes, beurre, et autres objets de première nécessité ; ex* 
portations excitées par des primes, et dirigées par un 
comité qui aurait eu de grands fonds à sa disposition. 

(( Lorsque les esprits auraient paru suffisamment dispo- 
sés, et le gouvernement ébranlé, cinq officiers généraux 
partaient de Londres pour se rendre à Paris, savoir : 
Georges, Pichegi*u, Willot, Danican et Viomenil. Cinq 
princes Bourbons s'y rendaient en même temps de leur 
côté, savoir : le comte d'Artois, le prince de Condé, le duc 
de Berry et deux d'Orléans. Le troisième frère, ainsi que 
les ducs de Bourbon et d'Enghien, restaient comme ga- 
rantie entre les mains des Anglais. EnOn un nombre d'of- 
ficiers de confiance avaient ordre de se rendre en France 
à petit bruit, et chacun de leur côté. (On no dit pas com- 
ment on espérait cacher et motiver l'absence et disparition 
de tant de personnages.) 

« C'est dans l'hiver prochain que ce mouvement devait 
s'opérer. Uéunis à Paris, ces hommes s'y tenaient cachés 

I. Allusion à la machine infernale. 



3o!2 LA CONSPIRATION DE GEORGES. 

dans divers quartiers, travaillant par leurs aflidés le peu- 
ple, la garnison et la garde consulaire. Au jour fixé, Geor- 
ges plaçait trois pelotons dans une rue où le Premier Con- 
sul dût passer : un à chaque extrémité, un auti*e au milieu, 
commandé par lui. A la tète de ce peloton, il devait as- 
saillir la voiture du Premier Consul, disperser ou plutôt 
tuer les gardes à coups d'espingoles et de pistolets, arra- 
cher le Premier (Consul de sa voiture, et le tuer de sa propre 
main ; à l'instant môme annoncer au peuple la présence 
des Princes à Paris, sans doute pour contenir le premier 
élan de la vengeance populaire contre les assassins. 

« Des boëtes, disposées convenablement dans la rue, 
donneront le signal du succès ou du non-succès aux autres 
conjurés. En cas de succès, ceux-ci paraissent et agissent 
dans leurs quartiers respectifs ; un certain nombre, pour 
augmenter la confusion, endossent des uniformes d'offi- 
ciers de la garde consulaire; on soulève au nom du Roi 
tous ces misérables obscurs, auxquels il ne faut que du 
trouble et du désordre. Sur-le-champ il parait une procla- 
mation royale, portant : i** abolition de la conscription ; 
a® suppression des barrières, octrois, etc., etc. ; détaxation 
du pain à un bas prix ; 4*^ établissement de quatre hôtels 
des Invalides dans les départements, outre celui de Paris, 
pour y placer les soldats qui ont fait la guerre de la Révo- 
lution, et auxquels on témoignera une considération hono- 
rable. Ici on mettra en avant le nom du général Pichegru. 

« Vous pouvez être assuré, m'ajouta Lebourgeois, que 
vous ne verrez point d'insurrections ni de guerres dans 
rOnêst, ni dans le Midi, ni en aucunes parties de la 
France. Leur plan est tout entier là où je vous ai dit. 
L'objet étant de détruire le gouvernement actuel et de 
T(£t^K1îi» lAg Bourbons, c'est à Paris directement qu'ils se 

%ront effort. Pichegru dit qu'il a reçu une 



9 AOUT i8o3. 3o3 

bonne leçon de Bonaparte, qui, arrivé seul, de dix-huit 
cents lieues, sans armée, a détruit, en se montrant avec 
audace, les deux Conseils, le Directoire et la constitution ; 
tandis que lui, Pichegru, au i8 fructidor, ayant la majorité 
des Conseils et une partie du Directoire, 10,000 hommes 
armés à sa disposition dans Paris, s'est laissé prendre, 
pour n'avoir pas osé agir. On est donc décidé à oser, et à 
oser dans Paris même, là où se sont décidées d'un seul 
coup toutes les querelles de la Révolution. 

« On peut encore être très sûr que, dans cette circons- 
tance, les fonds ne manqueront pas. L'Angleterre les four- 
nira abondamment à Georges et à ses complices, dès qu'il 
s'agira d'exciter une crise grande et forte en France. )» 

Au surplus Leboui^eois s'offre, après avoir été jugé, 
s'il est acquitté et chassé de France, à éclairer la marche 
des conjurés, et môme à venir avec eux en France, quand 
ils y passeront pour exécuter leur complot, et à rendre 
dans cette occasion au gouvernement tous les services qui 
dépendi^ont de lui. Il prévient que, dans tous les cas, il 
faut s'assurer exactement de la personne de Picot >, qui 
est un homme fin et atroce, et toujours disposé par son 
orgueil à agir contre le gouvernement. 

Je ne ferai aucune observation sur le fond et les moyens 
de ce plan, puisque l'on ne peut répondre si Lebourgeois 
ne l'a pas imaginé pour attirer quelque intérêt sur lui. 
Quelques-unes des circonstances sont bonnes à noter 
pour la sm*veillauce. Je crois d'ailleurs qu'une émigration 
aussi considérable de Londres serait remarquable et re- 
marquée, et j'ai dans cette ville des correspondants qui se 

1. Sans faire, comme Lebourgeois, un exposé dont la précision ne (Ut 
reconnue que plus tard, Picot se trouva fournir quelques renseignements 
utiles à Desmarest. Ainsi il avoua ses rapports avec Raoul Gaillard, qui 
lui avait remis l'adresse d'un logement à Paris. U parla da rassemble- 
ment des officiers bretons à Romsey, etc. 



3o4 LA CONSPIRATION DB OBORGB9. 

sont charges de m^instruire du fait matériel de Tabsence 
des hommes en question. Un de ces correspondants, qui 
était à Paris il y a six semaines >, est conyenu avec moi 
d^une liste de noms, pour les désigner, sans que cela poi*te 
ombrage à la poste de Londres. 

(Arcb. nationales.) 

i38. — GuEzxo DE Penanster a Blacas 

[Londres, vers iSia.] 

.... Dans rhiver de i8o[:2], ou commencement de i8o[3], 
le général Georges, accompagné de M. de Bar et d'Assas ^, 
vint de Londres pour nous voir tous indistinctement à 
lloinsey et ù Tottcn 3, où nous étions depuis notre arrivée 
en Angleterre (180a). Le général ayant invité quelques-uns 
d'enti'o nous à diner avec lui au White horse, [à] Romsey 
(j*étaîs du nombre), vers la fin du repas fit naître la con- 
versation sur le gouvernement consulaire. Quelqnes-ans 
d*entre nous ayant dit Jeur] petite opinion, bien ou mal 
conçue, sur ce vaste sujet, le général Georges prit alors 
la parole et nous dit à peu près les paroles suivantes^ au- 
tant que ma mémoire voudra bien m'en faire souvenir ici. 
Après quelques préambules sur Tensemble de nos idées, il 

1. Après l'arrestaUon de Picot et de Lebour^eois, le Grand Juge, Ton- 
laut recueillir des informations sur leurs menées et sur ceUes des Frmn- 
cals reHigiës en Angleterre, eut recours au moius à deux missioos se 
crêtes : i* celle du jeune La Uoussaye, qui passa à Londres le mois de 
mars iSoS; ar celle de Lauboypie, qui s'embarqua en avril sous le prétexte 
d*une affaire de faux billets de la Banque de France, et resta à Londres 
Jusqu'à la dèdaraUon de guerre. — Nous ignorons te nom du correspon- 
àuA dont Desmarest parle ici. 

1. Joyau dit d*Assas ou Villeneure (voir TAppendice). Il était qualifié 

d^aide de camp du général Georges. 

5. Ces deux bourgs sont près de Southampton. — On a dit (p. 314, note% 

^4S bretons n'y avaient probablement été transférés qu>n 

. La visite que Georges leur a faite à ce moment était sans 

«rrer leor instaUatioa, et régler la distribuUon de U noo- 

«I OBofiée à GoiUcmoL 



i8iâ. 3o5 

noos dit : « Tenez, Messieurs, Bonaparte chassera les deux 
consnls, les trois corps politiques qui le gênent, mettra à 
l'écart les anciens généraux, et morfondra leurs soldats ; 
formera de nouvelles armées auxquelles il donnera des 
succès et de nouveaiix chefs. Les Puissances ne s'enten- 
dront pas et ne s'entendront jamais. Il répudiera sa femme, 
créera une noblesse, épousera la ûlle de quelque souverain 
et alliera également sa famille à des maisons souverai- 
nes I ; fera périr probablement tous ceux qui ont voté la 
mort du Roi, et fera renfermer tous ceux qui peuvent lui 
porter ombrage. Il aura peut-être vingt ou vingt-cinq ans 
de guerre à soutenir et quelques intrigues à déjouer. La 
famille des Bourbons s'éteindra peu à peu ; et d'ailleurs 
(ici il s'arrêta un peu), d'ailleurs le temps passe et les cho- 
ses s'oublient. Rappelez-vous bien ce que je vous dis ici. 
Bonaparte après tout régnera, et fera bien. » Après quel- 
que moment de repos, il continua ainsi : « Je crois cepen- 
dant qu'avec une poignée de braves on pourrait encore 
rendre quelques services à nos malheureux Princes : c'est 
du moins le seul espoir qui leur reste. Que faut-il? Du 
courage et de la résolution. Bonaparte au fond est détesté ; 
mais Bonaparte à la tète du pouvoir est beaucoup ; mais 
Bonaparte hors du pouvoir est un homme très ordinaire, 
et je vous jure que si je tenais Bonaparte entre les mains 

I. Il est évident qae Georges n^a pu deviner le mariage de Bonaparte 
avec une archiduchesse autrichienne, la création d*ane noblesse impé- 
riale, etc. Ce sont des faits vrais que Penanster, sans y prendre garde, 
a introduits dans ses souvenirs. 

Le discours de Georges doit d'ailleurs être dédoublé. La partie où il est 
parlé de Murât, du camp de Boulogne, du rôle de Moreau, de Tannée de 
solde donnée aux Chouans, etc., ne peut appartenir qu^à des entretiens 
postérieurs, tenus au moment de rembarquement de Georges pour la 
France. Penanster lui-même convient qu^il ne répond pas des dates. Pour 
démêler les propos qui ont pu être recueillis réellement pendant la visite 
à Romsey, il Tant rapprocher le récit de Penanster et les conOdences de 
Lebourgeois. 

C0IULE8P0NDÀNCB DU DUO d'INOHIIN. 20 



3o6 LA CONSPIRATION DE GEORGKS. 

après l'avoir déplacé, je lui couperais seulement le petit 
bout du aez pour le faire remarquer, et je le laisserais 
paisiblement courir les rues de Paris, pour avoir le plaisir 
ensuite de voir la canaille de cette ville Tagoniser de sot- 
tises, le couvrir de bouc et lui cracher aux yeux. Et je 
vous jure, foi de Georges, si tout ce que nous sommes 
seulement de royalistes de TOuest en Angleterre était 
aussi bien à Paris, je n'hésiterais pas un instant à tenter 
Fentreprisc, et je ne douterais pas un moment de son suc- 
cès. » Ici il finit en buvant à la santé de Louis XVIII. 

Comme personne de mes camarades ne lui répondait 
dans le moment, je me permis de lui dire ceci : « Général, 
tout ce que vous voulez bien nous dire ici est sans doute 
fort possible, et je n en doute nullement. Mais cependant, 
général, si, entre toutes ces entrefaites, vous veniez défi- 
nitivement ù être pris, il vous faudrait, il me semble, figu- 
rer sous le tranchant de dame guillotine. » — Tout à coup, 
haussant les épaules, fronçant modestement les sourcils, les 
yeux semblant se lixer sur un seul objet, et après ce pro- 
fond soupir qui interroge Tilme, il me dit : « Eh bien, mon 
ami, si le destin le veut ainsi, je laisse à la Providence di- 
vine ses décrets, et j'attendrai mon sort avec courage et 
sans murmure. » Un moment après nous nous levâmes de 
table, et m'appelant alors à une des fenêtres de Tapparte- 
ment il me dit ce qui suit : 

« Mon cher Penanster, quoique nous soyons ici dans un 
état d'abandon, d'oubli, et je dirais môme de mépris, nous 
sommes cependant encore les seuls qui peuvent rendre 
quelques services à 1* Europe et sauver nos malheureux 
Princes. Nous sommes surs de dix généraux, Pichegru, 
Moreau, et.... (il me nomma d'autres noms, dont je n'ai ici 
dée confuse). Cependant, continua-t*il, plusieurs 
x ne prendront de part active que dans le mo- 



i8id. 3o7 

ment même. J'enverrai de Bar en Bretagne pour y faire 
tapage; je placerai également Roger à Rennes pour le 
même sujet ; Le Thieis, avec deux ou trois autres, je les 
enverrai aussi dans le Morbihan. Je placerai Vossey à 
propos avec Jean Lemée à Guernsey, à qui je donnerai 
80 £ sous le prétexte d'établir une correspondance avec la 
Bretagne. Tout ceci a pour objet d'attirer d'abord l'atten- 
tion du gouvernement français sur la Bretagne, et de lui 
donner le change sur nos projets. Quant à nous, mon 
ami, nous prendrons une autre route pour nous rendre à 
Paris, où il y aura à cet elTet, ainsi que dans les environs, 
des maisons louées et prêtes pour nous recevoir et nous 
cacher à mesure que nous débarquerons. De Bar nous y 
joindra aussi avec un détachement de cinquante hommes ; 
Le Thieis nous en fournira autant ; Roger nous ralliera 
aussi avec quelques jeunes gens de Rennes. Quand nous 
serons tous à Paris, avec quelques personnes qui nous 
joindront alors, deux ou trois cents d*entre nous attaque- 
ront dans la nuit Bonaparte à Saint-Gloud. Un détache- 
ment, au même moment, s'emparera de Murât, gouver- 
neur de Paris ; d'autres parcourront les rues de Paris aux 
cris de vive le Roi, et jetteront, à droite et à gauche, de 
l'argent avec profusion. Dans cet intervalle, le Sénat s'as- 
semblera, où plusieurs généraux se rendront; et là nous 
proclamerons Louis XVIII, en conservant purement et 
simplement les choses dans l'état qu'elles sont. Dans la 
nuit, nous organiserons la garde nationale; deux ou 
trois généraux partiront à l'instant pour prendre le com- 
mandement du camp qui se forme à Boulogne, etc. Main- 
tenant que pensez- vous de ce projet? » 

Je lui dis, a général, que très certainement avec de la 
promptitude et de la célérité, un pareil projet me paraissait 
presque infaillible. Mais néanmoins, général, si au moment 



3o8 LA CONSPIRATION DE GKOR6ES. 

de la tentative vous étiez repoussé, que feriex-vous? » 
— c Mon ami, me dit-il, nous nous battrons comme nous 
pourrons, et chacun de nous gagnera le pays de TOuest 
comme il le pourra. » — <x Mais, général, les Princes fran- 
çais seront-ils avec nous; car vous savez que i.... » — Ici 
il m'arrêta tout à coup : « Je vous jure, me dit-il, sur ma 
parole d*honneur la plus sacrée, que vous y verrez S. A. R. 
Monsieur, S. A. R. le duc d'Angoulôine, S. A. R. le duc 
de Berry, S. A. S. le duc d'Enghien 3, les généraux Fiche- 
gru, Moreau, etc., tous, comme vous et moi, le sabre à la 
main, ou je ne suis pas un honnête homme. Et pour vous 
en donner une preuve, vous serez im des cinq, avec Guil- 
lemot, qui accompagneront les Princes avec le général 
Pichegru à leur départ d'Angleterre. Je vous en donne 
ma parole. » — Ici je remerciai le général de cette préfé- 
rence marquée. <( En supposant, lui dis-je ensuite, que 
Taffaire ait totalement réussi, en prenant les choses telles 
qu'elles sont, n'est-il pas à craindre, général, que la 
guerre ne se continue, sous le rapport que la France soit 
trop puissante? » — « Mon ami. me dit-il, quand on se 
sauve par ses propres moyens, on n'a d'obligation à per- 
sonne. Nous proposerons la pais, ou nous continuerons la 
guerre : les Bourbons ne peuvent rien céder. » — a Vous 
savez, général, lui dis-je, que l'histoire nous apprend que 
les plus grands services sont rarement récompensés, et 
que.... » — Tout à coup il m'interrompit de nouveau : 
« Nous ferons ériger, en face des Tuileries, une pyramide 



I. Praanater était sur le point de dire que le comte d*Artois avait tou- 

Joars élude, pour lui ou »on fils le duc de Rerry, rcxêcution do la pro- 

mcaae de se mettre à la tète des royalistes de TOuost. 

m. n^wk-v^poç^ même reporté à Tête iS.»î. ne prouvfr.»il pas que Georges 

SU initier le duc d'Enghien a sou projet, mais siuiplemont 

"Vite, d'une manière générale, dï-tri' sivoiuio par tous les 

k les cBigrés et par tous les mécontents de rinlèrieur. 



i8ia. 3o9 

sur laquelle tous nos noms seront gravés, et d'ailleurs, 
ajouta-t-il, Pichegru, Moreau et moi, nous saurons nous 
donner la main, soyez-en sûr. » — « Permettez-moi main- 
tenant, général, de vous observer une chose qui mérite 
attention. Si, dans les intervalles que nécessite un plan de 
cette nature, vous vous trouvez par malheur à être ma- 
lade, blessé, tué ou pris, etc., le projet ne sera-t-il pas en- 
tièrement manqué? x» — « Nlmporte, me dit-il, que je sois 
blessé, tué ou pris, et Taffaire se continuera la même chose. 
Le capitaine Fridainque (ce fut le nom que le général Pi- 
chegru portait à Londres) restera seul chargé de nos af- 
faires à Londres. Quand je serai en France, je déposerai 
entre les mains de.... (ici le général s'arrêta quelque 
temps, en comptant en lui-même) ; je déposerai entre les 
mains de deux et peut-être de trois personnes sûres, tout 
ce qui sera relatif à cette affaire, et la chose ira le même 
train. » — Le général, voyant que je ne faisais plus d'ob- 
servation, me dit de nouveau : « Qu'en pensez-vous main« 
tenant? » Aussitôt il me répondit : « Je vous jure qu'avant 
mon départ de Londres, tout ce qui sera relatif à cette af- 
faire sera mis entre mes mains. » — Ici il me fit le dénom- 
brement de quelques sommes particulières, de l'achat de 
fusils, et d'une somme qu'il laisserait à Londres, en cas 
de malheur. Il continua ainsi : « Des chevaux de relais 
seront établis depuis la côte jusqu'à Paris, et vingt^uatre 
heures après que les Princes auront mis pied à terre en 
France, le coup sera porté. » — Ici le général m'annonça» 
pour tous les royalistes de l'Ouest, une année d'avance 
pour s'habiller, s'équiper, comme on le fera connaître dans 
les temps. Sitôt après il me dit : a Gardez le silence sur 
ce que je viens de vous dire. » Et ensuite, me prenant la 
main, il me dit : a Nous ne nous reverrons probablement 
désormais qu'à Paris. » Ainsi finit notre tète-à-tête. 



3lO LA CONSPIRATION DE GEORGES. 

Ce projet ne fut ici en partie que la reprise d*une idée 
semblable en 1800, ouaucommeacemcntdeiSoi, que quinze 
ou dix huit cents royalistes du pays du général Georges et 
du pays du général Bourmont devaient exécuter, sous les 
ordres du général Mercier, dit la Vendée >. Quelle perte, 
que ce général la Vendée! mais ce projet n eut cependant 
pas lieu, quoi(|u une partie de nous, en Bretagne, f&t 
déjà en route pour Texécuter. J'ignore totalement la cause 
qui rempéclia de n'avoir pas lieu, si ce n*estde croire que 
les choses n'étaient pas encore rendues au degré de matu- 
rité que demandait un projet de cette nature. 

Le général Georges communiqua quelques aperçus de 
son projet favori à M. le général de Viomenil ^ (je ne 
sais au vrai à quelle époque), qui en fut d'abord fort 
enthousiasmé ; mais lorsque l'un et l'autre furent en pré- 
sence de S. A. 11. Monsieur, le général Georges se plai- 
gnit après de ce que M. le général de Viomenil n'y 
montra pas le même enthousiasme qu'il avait fait écla- 
ter la veille. 

Tout ce que j'ai rapporté dans le courant de cette lettre 
se trouve sans date. On ne doit point s'en étonner, parce 
que je n'ai écrit ici que par mémoire sur des faits néan- 

1. Mercier dit La Vendée, qui était alors le principal lieutenant de 
Georges, fut surpris et tué prés de Loudéac dans la nuit du 90 au ai Jan- 
rlcr 1801. Il ayait été chargé, pendant la campagne de l'armée de réserrc, 
de préparer en Bretagne une reprise d'armes, qui devait se combiner 
arec c le coup essentiel, » frappé sur Bonaparte à Paris (voir Tlntroduc- 
tton). 

a. Da Houx, comte puis marquis de Viomenil (Joseph-Hyacinthe), ijH- 
A9. Après avoir (kit les campagnes de Tarméc de Condé Jusqu'à la fin de 
fytO* U pasM an service de Russie. En 1800. il fût envoyé à Londres pour 
prendre le commandement du corps russe qui, battu en Hollande, avait 
Ké tranaftré aux tles normandes, et qui fut rappelé par Paul I" peu de 

irs 1801, Viomenil fut nommé maréchal général des ar- 

nais à la fin de 180a il avait dû rclourner en Angle- 

— L'opposition que Viomenil aurait faite au plan 

té ISA 



17 BCARS i8o3. 3ii 

moins authentiques, d'autant plus authentiques qu'ils sont 
à la connaissance de plusieurs qui sont encore en vie. 

(British Museam t.) 

159. — Rapport secret 

(Préfecture de police *.) Paris, 96 ventdse an XI (17 mars xSoS). 

La cour des ci-devant Princes est constamment à Edim- 
bourg : c'est là que se tient le conseil, et qu'on appelle les 
différents chefs pour leur communiquer les plans ou leur 
donner des ordres. 

Ce conseil est composé du comte d'Artois, du duc de 
Serent, l'évêque d'Arras, le baron de RoU, et Dutheil 
qui s'y rend fréquemment. Celui-ci rapporte les ordres à 
Londres et travaille avec M. de La Chaussée ', ancien of- 

I. Nous devons la communication de cet intéressant document à FobU- 
f eance de M. Caudrillier. qui Ta transcrit dans le fonds Puisaye. — On en 
trouvera un autre fragment sous le n* aoi. 

9. Outre les observations envoyées d^Angleterre au Premier Ck>n8ul, au 
Grand Juge, au ministre des relations extérieures, le hasard des circons- 
tances a mis des renseignements secrets entre les mains de quelques autres 
autorités, comme le préfet de police, le préfet de la Seine-Inférieure, le gé- 
néral Moncey, commandant la gendarmerie. Ainsi, nous trouvons dans un 
rapport de ce général, du a8 février i8o3, les indications suivantes, fournies 
par un certain Carpentier dit Lecourt : c II fréquentait à Londres un 
grand nombre d^cmigrés et d'anciens chefs de brigands réfugiés.... ; il cite 
entre autres Guérin Bruslart sous le nom de Philippe, les trois Gaillard 
(Painé dit Raoul, le jeune surnommé Edouard), Tamerlan.... Ces brigands 
ne s'entretiennent que de Tespérance de voir bientôt périr le Premier Con- 
sul par un assassinat, et paraissent destinés à concourir, i tour de rôle, à 
cet exécrable forfait. Quatre d'entre eux se vantent d'être, sons qoelqnet 
mois, dépêchés en France pour cette horrible mission ; Us comptent dé- 
barquer du côté de Boulogne-sur-Mer. Carpentier logeait dans la même 
maison, un étage au-dessus du nonmié Tamerlan. avec lequel il buyait 
souvent. Il a entendu dire à ce Tamerlan, un matin, en revenant de ehei 
Vaugiraud et en rapportant cinq guinées : c II m*a promis que cela ne tar^ 
derait pas et que nous en serions bientôt défaits (parlant du Premier Con- 
sul). » — On remarquera que les propos menaçants prêtés i Deville dit Ta- 
merlan se retrouvent aussi dans des dépositions lUtes sur Taffaire Picot 
et Lebourgeois {Procès, III, laa). — M. de Vaugiraud était employée la dif- 
tribution de la solde que TAngleterre accordait aux Chouans réftigiét. 

3. Le comte de La Chaussée (François-GhtrleB-Nicoiaa)» né dans l'Eure en 



3ia LA CONSPIRATION DE GEORGBB. 

ficier d'artillerie, commissaire des ci-devant PiïnceB pour 
ce qtii concerne les royalistes, l'isténear, la correspon- 
dancc, etc. Dutheil a. à la tftte de son bureau, nu nommé 
Butler, Irlandais, anciennement au service de France. Il 
est cliargc de la correspondance pour Edimbourg. On n'a 
pas en lui une extrême confiance ; il est même assez mal 
avec Dutheil, qu'il cheiThe à supplanter. 

Georges Cadoudal est à Londres, et à la tête des opéra- 
tions. Avant de s'en charger, il a traité avec le gouverne- 
ment anglais, qui lui a assuré, pour lui et pour ceux qu'il 
emploie, un traitement suHlsant. II dirige seul cette espèce 
d'administration, dont le moindre employé touche 4 ^ 
5 slùUin^ par jour : cela lui a donné beaucoup de parti- 
sans. 11 travaille aussi très fréquemment avec le conseil 
pour les opérations futures ; il espère toujours avoir le 
commandement en chef. Il a pour aide de camp UD Dommé 
Villeneuve ', 

Mais Willot ^ qui est revenu à Londres, le contrarie 
dans ses vues ambitieuses. Il a été parfaitement accueilli 
du gouvernement, qui lui doune un traitement de i.ooo t 
par an, et lui u offert le commandement d'un corps au 



ijBo. Il tlalt ciplUine lu corps royal d'artillerie lonquil émigra en 1:91. 
U flt la campagne de 1703 i l'arinéc de» Princes, puig aerrit l'ADgleterre 
depDii i;b3 juMju'en 17e;, eu Hollande et aux Antilles. NomoA colonel le 
II jnln ijbB. Il ttMlt reati i Londres, chargé d'une partie de U correapon- 
licc de Monsieur (cf. p. 179, note S). 
L. .Vn des surnoma de Joyau (cT. p. 3o4, ix'tE ')■ 

IbieS^n^m Wlllot(Aniéd^e). nËà Beltort rn i;S5. Déporté su iS froc- 

'' " liappa de la Guyane, et en 1800 rut cburgé d'antanlaer an aou* 

Ds le midi dE la France, aveu des subsides anglais. Mais l'An- 

fUM de» troupes, et lo bataille de Marengo l'ayant aurprU 

U »e rendit en Sicile. A Uinorque, et. à la fin de l'èlè i8ra, dé- 

i d'fidlmbouri; (cF. p. iJ:) écrivait l« 98 février 

C OU cinq jouH : il E dd repartir ce maUn 

I*U a été Ici , il l'a passé ave« le comte 

% «o trou iulr«» canfidenls du prince. * 




17 MARS i8o3. 3i3 

service de rAngleterre. Willot a refbsé cette seconde fti* 
veur, en protestant qu'il n'avait jamais servi et ne 
servirait jamais que son maître. Cest snr Willot qu'on 
fixe les yeux pour le conmiandement en chef. U a des aides 
de camp français, entre autres un officier d'artillerie* 
nommé Lagrange de Fauchecour. 

Pichegru fait moins de bruit ; mais il n'en guette pas 
moins l'occasion de faire sa part. U est estimé et bien 
traité par le gouvernement anglais >. Les Princes l'ont 
fait cordon rouge. On croit qu'il aura une grande influence 
dans les opérations ^. L'ex-comte de Puisaye , chef de 
Chouans, retiré depuis trois ans dans une concession que 
l'Angleterre lui a faite au Canada, est revenu à Londres ' 
pour tâcher de rattraper la confiance qu'il a perdue. Il dé- 
sire être chargé de la direction du parti royaliste pour la 
partie politique, qu'il entend parfaitement, et il laisserait 
à d'autres la partie militaire. Il cherche, à cet effet, à se 



I. Dans une lettre particulière, adressée au Premier Gonsanei** janTier 
i8o3, Andréossy, rapportant un entretien avec le prince de Galles, disait : 
c Le prince paraît aroir une haute opinion des talents militaires de Pi- 
chegru, et une très petite du caractère de Moreau.... Il prétend n'arolr 
pas vu Pichegru depuis son retour de Gayenne. » 

9. Le jeune La Houssaye, Interrogé à la fin de mars sur sa mission (ef. 
p. S04. note i), représenta Pichegru comme très changé, Tivant i Londres 
très retiré et ne voyant pas Georges. Cependant Desmarest, dans des 
notes, devant probablement servir dHnstructions pour Laubeypie (cf. p.do4» 
note i), écrivait, vers le mois d'avril : c Pichegru plus mesuré [que WlUot], 
mieux vu; voit le prince de Gondé; a 13,000 f^. de traitement On ditqnll 
voit Georges, et qu'il a fait, il y a trois mois, une absence de cinq jours de 
Londres avec lui, pour aller voir le duc de Berry, à ce qu'on a supposé, s 

3. Puisaye était, en effet, revenu du Canada avec quelques-uns de ses 
compagnons, tels que Beaupoil de Salnt-Aulaire et Coster Saint>Vto- 
tor. En marge du passage qui concerne Puisaye, Desmarest a écrit : c Ce 
serait l'ennemi le plus grand que nous puissions avoir. l\ a de grands 
moyens. Il serait à craindre que Pichegru eût le militaire, et lui, le civU. s 
Cependant Puisaye ne parait avoir pris aucune part i la tentative de 
Georges. Andréossy avertit que cet émigré lui fit dire à Tarance qull 
c était bien aise que je susse qu'il ne trempait point dans tous les projets 
contre votre personne 1 (lettre au Premier Gonsnlt da 1 arrU 180^. 



3l4 t-A. CO.ISPI RATION DR OBOROBS. 

concerter avec Willot, et il a emmené pour cela, avec loi, 
ua certain il'Allegre, autrefois feodiste ou arpeateur a Tou- 
lon, et qui a quitté cette ville quand les Anglais en (iireat 
chassés. A cette époque, d'AUegre se réunit aux Chouans 
du Morbihan sous le nom de « Nulsifrotte > ». C'est Pnî- 
saye qui l'avait placé auprès de Georges dans la Vendée, 
et le prît ensuite avec lui, comme homme de conGance, 
pour aller au Canada. D'AUegrc, souple, faux et intrigant, 
a été antrcfoîs l'aini de Willot ; c'est lui qui ménage la 
réunion de Puisaye et de \ViUot. On croit qu'il ne serait 
pas difllcile de gagner ce d'Allcgre. 

I^s ci-devant Princes ont de la peine k se déterminer 
entre Georges, Willol, Pichegm et Puisaye, qui partagent 
à peu prës leur conGance. 

On donne pour certain que tous les chefs qni sont à 
Londres s'attendent à une expédition, à la tête de laquelle 
sera un des Princes ; mais on ignore quand, comment, et 
par 011 elle se fera. 

On envoie de temps en temps en France des personnes 
chargées de faire connaître notre situation intérieure, et 
d'apporter des espérances d'un prochain changement *.... 

1. IVAIlrfcre (Jpin-Daptistp), ne * Maneille, ivilt élé chef da lé^on. 

3. Parmi les noms cttès, il faut rrmarquer celui-ci : t GallliTd dit 
RboiiI, des envlroas de Rouen, fils d'un cultivateur : esl un des a^nts le» 
plus actllï. Il a do passer à Bauen dernltremeut ; mais il ne s'expose que 
la nuit.... Od «ttend Gaillard à Londres avec la plui vire Impatlen 



■ SUv .,„.,..,„. 


. 1 oiftct, 9i Rnoul GatU.rd était n[ors réellement en 


m Fr., 


. r, eu ne reTpnlr à Loodres que pour en repartir 


H prc-.f. 


rrtparaUfii «venlael» qu'il a Été chargé de ftire. 


^K alaat ^jljim'u .iii..,i, 




H^ ou li U vrilli- di' 1 




H iraot el pendu»* 


i. . . l; -1 Giiillard « peut-*lre été le plus 


■[ iKlsMnl. G'wl ^ 


■ '1..- j.aul le prtraàs. CD layaal de l'aria. 


f qUDSM^^^^H 






^Bv-'i. . ..L (0,1. k [Tpï*!cr.ljnl â Londres des 








^Bk< f'-'^ili».. <nl .;, Au^telerre. - Vun, 


1 


L-J 



17 MARS i8o3. 3i5 

Le parti royaliste est extrêmement divisé. Depuis les 
Princes jusqu'aux derniers individus, tous se jalousent, 
se tourmentent et cherchent à se nuire. Chacun d'eux pré* 
sente son plan, croit qu'il mérite la préférence et veut le 
faire adopter. 

On ne voit les premiers chefs que très di£Kcilement. 
Georges ne sort pas et ne reçoit personne depuis quelques 
jours. Il s'est fait celer S même pour ses officiers. Il a été 
prévenu, dit-il, qu'il y en avait parmi eux qui voulaient 
le trahir, et attenter à sa vie par ordre des Consuls. 

Il y a véritablement un projet de soulever de nouveau 
les départements de TOuest ^ ; mais les arrestations de 
quelques agents du parti, faites en France, ont épouvanté 
les autres, les ont fait fuir en Angleterre ou se cacher avec 
soin dans l'intérieur ; et le projet est ajourné. 

Parmi les ci-devant Princes français qui sont en Angle- 

avail reçu le commandement de la rive droite de la Seine en octobre 1796, 
et Tairait conservé jusqu'au licenciement, ordonné par Monsieur iei*' fé- 
vrier 1801. Mallet paraît avoir favorisé les menées de Raoul Gaillard et de 
Georges, sans qu'il soit possible de rien préciser. L'autre chef, qui avait 
commandé le reste, c'est-à-dire la plus grande partie du pays normand, 
était le chevalier Guérin de Bruslart, ami et successeur de Frotté. En dé- 
cembre 1803, Brusiart avait parcouru la Manche et le Calvados ; mais ce 
voyage d'observation ne se rattachait probablement pas aux projets de 
Georges, auxquels Brusiart paraît n'avoir pas voulu être mêlé. En elTet, à 
l'occasion de cette tournée, signalée inutilement à la police, le préfet de 
la Manche écrivait, le 3i janvier i8o3, que Brusiart < a parlé i un de ses amis 
de la proposition qu'on lui avait faite d'assassiner le Premier Consul, et 
de l'indignation avec laquelle il Ta rejetée.... 11 a annoncé, avec une firan- 
chise qu'on ne peut guère suspecter parce qu'elle est le fond de son carac- 
tère, qu'il ne voulait plus se mêler de manœuvres qui lui paraissaient ne 
devoir aboutir qu'à former des bandes de voleurs. 11 a repassé en Angle» 
terre, avec le dessein de ne revenir en France qu'autant qu'on y porterait 
des armées, une guerre ouverte, ou qu'il se déciderait enfin à demander 
l'amnistie.... » 

1. Les précautions dont s^entourait Georges sont confirmées par des 
notes de Laubeypie, des 6 et 7 mai i8o3. 

a. En marge de ce passage, Desmarest a écrit : c N'y réussiront pas. — > 
On ne leur fera jamais prendre les armes pour la maison de Bourbon : pour 
la religion, si on les tourmentait, i la bonne heare I • (Voir la PirUe VI.) 



3l6 LA. CONSPIRATION DR OBORGE8. 

terre, il pourrait s'en trourer qni, pressés par les vives 
floUicitations de quelques chefs royalistes et des femmes 
qa'on leur présente, so décideraient à entreprendre qoel- 
que chose en France ; mais les ancicus généraux de coar, 
les ministres et les ci-devant grands seigneurs s'empres- 
sent de leur représenter les dangers auxquels ils expose- 
raient leurs personnes. Mais ils ont moins en vue la con- 
servation de leurs Princes que la leur; ils redoutent trop 
les dangers et les fatigues d'une guerre intestine, dont 
l'issue leur paraît peut-être plus que doutense. Les courti- 
sans, là, ont les mt^mes vices et pas plus de vertus qu'an- 
trefois. La Révolution ne les a cJiangés en rien : il y a entre 
eux et les simples gcntilshummcs français une guerre ou- 
verte. 

Les meneurs savent que, parmi tes grands seigneurs 
rentrés en France, et nombre d'émigrés, il en est qui pen- 
chent pour le gouvernement et le servent. Cette idée les 
rend très ombrageux, et ils craignent de mal placer leur 
conûancc. et d'ôtre trompés par leurs correspondants. 

Le parti des Princes n'a pas renoncé au plus horrible 
des attentats. On a prëclié cette doctrine devant des gens 
dont la tétc est le plus susceptible d'être montée ; mais on 
n'a trouvé encore personne qui osât se charger de commet- 
tre le crime. 

Les ci-devaot Princes n'ont point en France d'agents 
marquants. Ce sont seulement des individus qui ne font 
qa'aUcr et venir, qui se succèdent les uns anx autres et 
lUent avec des rapports plus ou moins mensongers.... 
I plaignent beaucoup des Anglais ; ils Leur repro- 
p ne rici; faire pour eus ; ils disent qu'ils craignent 
• ■(■ 'jiii? I( > ministres actuels veulent la pùxv*^^^ 
iiiiiiuii Ij désire et qu'Us n'osent lui dèçVa^'*' 
Bde RoU, avec quelle &et\^\.eCAli- 




7 AVRIL i8o3. 3i7 

sul leur parle, et avec quelle donceor ils récoutent! » D*un 
autre côté, les Anglais sont mécontents des émigrés, qui 
sont chez eux comme ceux qui sont en France; ils les 
accusent de parler d*eux d'une manière insultante, et de 
dire que, si Toccasion s'en présente, ils prendront les ar- 
mes contre TAngleterre pour se venger des humiliations 
qu ils prétendent y avoir reçues. 

Les Anglais craignent pour leur intérieur. Le nombre 
des mécontents s'accroît chaque jour et Ton compte sur 
des mouvements >. 

(Arch. nationales.) 

i6o. — AxDRÉossY AU Grand Juoe 

Londres, i; germinal an XI (7 avril 180S). 

Je réponds à vos lettres du la (a avril), que je viens 
de recevoir. La personne que vous avez envoyée près de 
moi 3 et qui se donne les soins les plus particuliers, vous 
rendra compte des détails que vous réclamez et qui se- 
raient venus à ma connaissance ou à la sienne. Je n'ai pas 
besoin de vous renouveler les assurances de mon zèle 
pour tout ce qui peut intéresser votre département; je ne 
me permettrai pour le moment qu'une réflexion, qu'a fait 
naître votre observation sur Georges : c'est que l'éloigne- 
ment ou le retour ^ des hommes influents ou pervers 
tiendra toujours aux événements qui auront lieu entre la 
France et l'Angleterre : c'est une hydre à mille têtes, dont 
on ne peut venir à bout une à une, et qu'il conviendrait 
d'abattre ou de museler tout d'un coup. Ces effets, vous ne 

I. Telle était aussi Topinion du duc d^Enghien (voir p. 47 l^** et plus 
loin, une lettre du aa sept. i8u3). Malgré le complot du colonel Despard et 
quelques troubles en Irlande, on peut dire que ces prévisions ne se sont 
point réalisées. 

a. Laubeypie (voir p. 3o4, note i). 

5 L'éloignemcnt d'Angleterre on le retour dans ce pays 



3l8 LA COXBPlRATIO.-« DB OEORGBS. 

les obtiendrez ni par les soins ni avec de l'argent : ils ne 
peuvent dépendre que des résultats politiques, c'est-à-dire, 
sons un miaistcre faible, du rapproc bernent, vrai ou feint, 
et pour un temps limité, entre les deux gouveroemeats. 
<Arch, nation alM.) 

iCi. — d'Escars a Gondé 

Londrei, 6 anil iSoS. 
.... Toutes les têtes des Chouans fermentent en ce mo- 
ment : l'arrivée de M. le duc de Bcrry > leur fait faire les 
calculs les plus bizarres, concevoir les espérances les plus 
folles. J'ai peur que le jeuuc prince ne s'échauffe aussi à 
son arrivée, et que toute cette verve hors de saison ne 
produise (les levées de boucliers qui déplairaient fort an 
gouvernement >. Monseigneur pourra calmer cette fougue 
et rendra, je crois, un grand service. 
(Arcb. de Chuitillj.) 

i6a. — X. A DuTnBiL 

[Londres], ce lundi matin, 38 fèTrier [iBol]. 
.... Henri Larivière ' m'a dit ce matin avoir rencontré 

t. On a vu (p. aSi et ved) que l'alTairc de l'abdicallon fit partir succef il- 
vcneat d'Edimbourg le duc de Bcrry cl Monsieur. Le Jeune duc enraya 
*es équipigea ■ Londres a II Un de mm, et y arrira vers le |5 avril, avec 
rintenlion d'y lejouroer. Monsieur ae rendit le al à Wantlead, ebet le 
prince de Coudé, puii alla hibiler Tunbridge. 
*. Le gouvernement anglais. 

1 tl. Urlvifro, luciubn- di^ li Lcgialulive, de 11 ConTenllon, des Cinq- 

Onis Af'i'i.^ iiviiir pi-ureaec des idées rtivolutlannaires, Il clait devenu 

rnynliïti' ri ^ run atOUf: an pnrll de Clichy. Son nom avait élc inscrit snr 

" • ll»l.-> Hi' |iro3crtptlon du i8 fructidor. S'étant soustrait aux recberelin, 

Tiv'' r'i Angleterre d<^uii enriron une année. 

rlviérf, raconte Mehée, ayant écrit bu roi à Varsovie, en reçut 

~ K.fll'i' trauva lutteuse- Le prétendant lui demandait ses IdéM 

— - - j^ijj ^y rentrer. Henri lui Bl un long tra- 

faclpe* sur lesquels J'avais appuyé les mé- 

Ëniulstres ingliis. Son plan, auqual 11 mit 




a8 FÉVRIER i8o3. 3i9 

sur les trottoirs de Londres le fameux Mehée' ', qui l'a fort 
reluqué. Il croyait s'être trompé ; mais Tinseau, qu'il a 
vu hier soir, l'a d'autant mieux assuré qull avait bien vu, 
que Mehée était déjà venu le voir, avec une lettre de 
recommandation, qui semblerait annoncer que Mehée 
n'est venu à Londres qu'avec le projet de réconcilier son 
parti avec les royalistes, de se coaliser ensemble contre 
l'ennemi commun et pour le rétablissement du maître lé- 
gitime. Tinseau, à ce qu'il parait, lui a répondu par une 
profession de foi non équivoque. Elle n'a pas déplu à 
Mehée, qui a cherché à diminuer ses torts, ses erreurs et 
ses crimes. Tinseau a pressenti Larivière sur l'avantage 
qu'il y aurait qu'il le vit. Celui-ci a rejeté l'entrevue avec 
horreur : mais je l'ai radouci ce matin et je lui ai démon- 
tré qu'il ne fallait pas être plus difiicile que Dieu lui-même, 
qui se sert souvent des plus mauvais garnements pour 
l'accomplissement de ses desseins. Je lui ai même témoi- 
gné le désir de voir ce Mehée et de causer avec lui. Lari- 
vière vient dîner avec moi demain. Nous causerons de cela 
plus à fond.... 

(Arch. nationales.) 



trois mois, était mieux Ikit que le mien ; mais il renfermait presque les 
mêmes idées » (Alliance , 66). — Ce renseignement est exact. H. Laririère 
écrivit en elTet le i3 août i8o3 à Varsovie : c Sire, j*ai llionnear d'adresser 
i Votre Majesté les réflexions qu^elle a dalg^né me demander sur Tétat 
actuel des choses, par sa lettre du 96 mai dernier, par cette lettre qui fera 
la gloire et le bonheur de ma vie. » Le roi répondait à des ofiTires de ser- 
vice, que H. Larivière lui avait adressées le 3o mars. 

I. Mehée étant resté complètement étranger à la conspiration de 
Georges, nous ne le faisons figurer ici que comme un de ces faiseurs de 
plans, qui se sont produits alors en grand nombre i Londres. Si nous lui 
consacrons un certain développement, c'est uniquement parce que son 
Intrigue (dont on verra la suite au t. II) devait conduire à rarrestation du 
dac d'Enghien. ; 



090 LA CONSPIRATION DS GBOROBS. 

i63. — Note db BBRTRA.1D de Mollevillb 

[Londrei, Dovenbra iSoS.) 
■ M[ehée] D[e] L[atoache], fils d'un médecin du Soisaon- 
nais. membiT du comité secret des Jacobins de Paris dont 
il a toute la confiance, est un homme plein d'esprit, de ta- 
lent, d'instruction et d'énergie. Les idées de liberté, de 
république, de démocratie, que les auteurs classiques 
avaient fait Termenter dans sa tête, y furent puissamment 
réveillées par la Révolution, et lui firent adopter avec 
enthousiasme ses systèmes les plus extravagants. 

Il fut biuntilt admis au club des Jacobius, et n'a pas 
cessé depuis d'être un des principaux membres de cette 
société. Mais il n'a jamais participé à aucun des grands 
crimes dont elle s'est souillée, cl il en a empécbé tant qu'il 
« pu. Le lo août 179a, il était secrétaire du greffier de la 
Commune révolutionnaire de Paris, et celte place le mit à 
portée de sauver beaucoup de proscrits en leur procurant 
des passeports. Il entretenait en mt^mc temps avec te feu 
comte de Fluhaut', réfugié à Boulogne, une correspon- 
dance secrète sur les moyens de sauver le Uoi. Quelqnes- 
unes de ses lettres me furent communiquées par M. de 
Klahaut, à mon passage à Boulogne, et m'intéressèrent 
beaucoup. Il lui écrivit, le a novembre, qu'il avait inuti- 
lement travaillé à faire traîner en longueur le procès du 
Ko! ; qu'on était absolument décidé à le juger et à Le coq- 
datuaer ; qu'ainsi il ue restait d'uutrc i-essourcc que celle 
e évader du Temple. Il auuonçait un plan déjà 
i cet ell'ct. évaluait à 8 ou 900,000 1. la dépense 
KécuUoD, et demandait que celte somme lui fût 

octobre ini au 

perMTcrintt! de Mehûc. 




NOVEMBRE i8o3. 3ax 

envoyée le plus promptement possible. Instmit du contenu 
de cette lettre par M. de Flahaat, j'adressai à Monsieur 
une personne de confiance, pour Ten informer et savoir 
s'il était en état d^envoyer ou de procurer la somme de- 
mandée. Il n'y avait alors que des assignats dans la caisse 
des Princes. Ceux qui furent versés, par ordre de Monsieur, 
à la personne qui me porta sa réponse, se trouvèrent faux 
et devinrent, par Fimprudence de M. de Flahaut, à qui 
j'en envoyai 10,000 1. pour essai, la cause de la ruine to- 
tale de toute ma famiUe. Je n'en ai pas moins gardé jusqu'à 
présent le secret de cette fatale tentative ; j'ai laissé dire, 
et beaucoup de gens croient encore en France, que j'étais 
à la tête d'une manufacture de faux assignats. 

Après la mort du Roi, M[ehée] D[e] L[atouche] entra 
dans l'armée ; mais bientôt dégoûté du service, il fut em- 
ployé en chef dans les bureaux du département de la 
guerre, et ensuite dans celui des affaires étrangères ^ : ila 
conservé dans l'un et dans l'autre des amis utiles, sans 
cesser d'être membre du comité secret des Jacobins de 
Paris, dont il a toute la confiance. Cest à ce dernier titre 
qu'il a encouru l'animad version du Premier Consul, qui, 
ayant en vain essayé de le gagner, l'a fait d'abord enfer- 
mer au Temple, après avoir supprimé un journal qu'il 
rédigeait. A peine était-il sorti du Temple, qu'il publia 
différents pamphlets contre Bonaparte, qui l'exila d'abord 
à Dijon, et le fit déporter peu de temps après dans File 
d'Oléron. 11 s'évada au bout de quelques mois 3, rentra en 

I. Après avoir été insipecteur général des charrois, « en octobre 1795 il 
fut mis sur les listes d'élection au Directoire, ne fat pas nommé, et ob- 
tint en dédommagement, d'abord une place au ministère de la guerre, 
puis, dès le i*' décembre 1795, la position de chef de la a" division aux re- 
lations extérieures. En avril 1796, poursuivi par Taccusation d'avoir pris 
part aux massacres [de septembre], il donna sa démission » (Masson, Le 
dép. des Aff, étr., p. 371). 

a. Depuis le 18 brumaire, les articles de Mehèe dans le Jomnûl des 

OOKRBSPONDANCB DU DUO D*BNOHIBir. 21 



3aa LA. CONSPIRATION DE OKORGBS. 

France, traversa le Poitou, la Bretagne, et arriva à Jersey 
au mois de septembre ilkn. 

La protection et les secours du gouvernemeut anglais 
étant son unique ressource, il s'attacha à les mériter par 
des services. I^s amis qu'il avait dans les bureaux lui 
firent parvenir des pièces el des renseignements très im- 
portants '. Le commandant de Jersey, voulant mettre les 
ministres plus à portoe de tirer parti des moyens d'un 
bomme aussi précieux, le fit partir pour Londres '. 

Le lendemain de son arrivce, il m'écrivit qu'il avait des 
choses de la plus grande impoi-tance à me dii-e, et qu'il 
n'attendait, pour se prôseutor chez moi. que d'être assuré 
queje n'aurais aucune répugnance à le voir. Je me rendis 
à son auberge aussitôt qm* j'eus i-eiju la lettre, et nous 
convînmes d'un rcndo^-vous rbcz moi pour le m^me jour. 
Cette première séance tlura pi-ès de cinq heures, el nous 

Aommri libres cl diD* V.inliiiole. t«s pnmphlrls p.ilitiqnrs.di'plurval an Pre- 
mier (;on>ul, i}iii le mit ?ur l.i lïstr iIch jiii-ubiiis pnisfrils â l'occasion de 
la luacliiue infirnate, rt If lit pluiicura fuis floigner i>u arrêter, malgré la 
prutrctiun d<> t'uuvli.'. Iiiteror a Olt^nt, pâli ù Bc. Il ï'rrhappa de cette 
Ue en di-vrmbre iS>3. — H. CaudrlIlliT. iiul a publk-turce ppnwnaage une 
cnrleuM rtuile (/fcv. hiMlor., féTr. i^fO, croit que, pendant sa captivité 
d'Oleron. Melire eut coniiaisimnce de la société occulte des Philadelpbe*. 
Des di'UK iiiiti igui allaient servir de baM à sou iatrigue, celle d'une réu- 
nion des jacDblus aux royalistes, et celle d'un soulèvement dans l'Est, il 
leur aurait emprunté an moins la ecconde. Le fait est possible: mais quant 
à la première Idée, elle avait déjl germe dans plus d'une létc et relevait 
de la Ingigna ofdl— liw de » coaiitions de partis. 

i Paris qnelqursjou 
Dt de trouver en France 
I 3 Jersey, et abopiian 
;êiirriil Doylc. proposant de • raire 
les amis du Roi. un parti r^publi- 
dans les tnt*r*ts du Bol. et mfme 

deillnf^ 

[Ire citée par M. C«u- 
e pisser en Angle- 




NOVEMBRE l8o3. 3si3 

en avons eu plusieurs antres, à pen près aussi longues. 
J en avais besoin pour connaître à fond ses sentiments, 
ses moyens, le parti qu*on pouvait en tirer et le degré de 
confiance qu il méritait. Il commença par gagpner la mienne 
par la candeur et la franchise extrême avec lesquelles il 
me fit Taveu de toutes ses erreurs et de tous ses torts. 
« Vous devez juger, me dit-il, que je ne suis pas assez stu- 
pide pour que dix ans d* anarchie et de despotisme sous 
différentes formes ne m*aient pas désabusé de toutes les 
illusions révolutionnaires, et ne muaient pas convaincu de 
la nécessité indispensable de rendre à la France son an- 
cienne monarchie, sauf quelques modifications et sacrifices 
que les circonstances exigent, et dont il est impossible 
que les gens raisonnables ne reconnaissent pas la néces- 
sité. Rien n est plus démontré en France que l'impuissance 
des royalistes pour faire la contre-révolution. Elle ne sera 
jamais faite que par les Jacobins ; et ils la feront quand 
on voudra leur en fournir les moyens. Cette conviction 
seule m'a déterminé à rester parmi eux et à tâcher de ga- 
gner de plus en plus leur confiance. Nous aurons besoin 
des royalistes pour le dénouement ; mais jusque-là leur 
intérêt et leur sûreté personnelle exigent qu ils se tiennent 
tranquilles. Je ne me dissimule pas que de pareilles assu- 
rances, données par un membre du comité secret des Ja- 
cobins, peuvent paraître suspectes ; mais vous m'avez 
assez examiné depuis quinze jours pour me connaître et 
pour pouvoir répondre de moi. D'ailleurs le plan dont 
nous sommes convenus porte sa garantie avec lui, et la 
copie que j'en remettrai au gouvernement, écrite de ma 
main, sera une pièce suffisante pour me faire pendre par 
Bonaparte ou assassiner par les Jacobins, si je ne remplis- 
sais pas fidèlement les engagements que je prendrai. » 
Le plan, où toute la tactique des Jacobins est parfiaite- 



La COXSPISATIO!! DE CBOBSCS. 

. cabrasse tontes les opér^ûams qB*i3i 
poarraiait exécater dans l'intcrirar poor |mc|MIu la 
ccmtre-réTolntioa, et amener l'explosû» g énér a l e, qa 
doit la consommer aossitAt que If R« se muulicia à la 
tète d'an novan de forces, auquel les roTaliste^. les eoBS- 
crits et les mécontenU de tous les partis fiaÏMfwl M 
rallier. Je loi deoundaî an extrait de ce plan poor le 
comte d'Escars. à qui je me cbarf^ai de le remettre, et de 
recommander sa situati<Hi. Car il est arrÎTê suis on sa*. 
sur l'assnrance qne le commandant de Jersey hn aTÛI 
donnée qu'il serait défrayé par le goav« 
les ministres n' avaient voulu ni le voir s 
aacun secours, et lui avaient fait dire que le traite de 
paix ne leur permettait pas d'accepter ses servieea '. 

J'allai chez le comte d'Escars. et je las avec loi rextnït 
da mémoire de M[ehéelD[e] L[atou(.-be]. Je ne doutais pas 
qa'il n'y prit le plus grand intérêt, qu'il ne protepeAt. qi»"il 
n'encourageât M[ehéel D|e] L[atoiiche]. et qu'il ne sentit 
combien les moyens qu'il offrait pouvaient devenir [sé- 
cieax, dans le cas d'uiie rupture qu'on regardait déjà 
comme inévitable et trcs prochan»;. Je croyais par «B»*- 
quent n'avoir plus à me mCler Ai-- f^lli: ^MSK Am* « 
connaissance et la suite t 
l'homme du Roi ; mais je f 
mon attente, u Ce plan e»l 
après l'avoir lu ; on y t 
idées l'épubLic 
ce qu'il parait; i 
délicat. Je ne n 
et dona fer. 
objections, i 




NOVBIfBRB l8o3. 335 

sara cependant qu'il enverrait an Roi un extrait da mé- 
moire de M[ehée] D[e] L[atouclie], et il m'a dit depuis 
l'avoir eavoyé. Mais, comme ce mémoire n'était lui-même 
qu'un estrait très succinct du pian de M[ehée] D[e] 
L[atouche], l'extrait qu'en a fait M, d'Escars ne peut qu'en 
avoir donné au Roi une idée très imparfaite. 

Peu de jours après, M[ehée] D[e] L[atouche} alla voir 
M. d'Escars et eut une grande conversation avec lui, sans 
en être plus avancé, et sans avoir obtenu ni promesse ni 
espérance relativement aux secours pécuniaires dont il 
avait un besoin indispensable. Je devins donc forcément 
son unique ressource. L'importance extrême de conserver 
un sujet aussi précieux pour le service du Roi me lit 
trouver les moyens de fournir k son entretien pendant 
plus de cinq mois, sa nourriture et son logement non 
compris, parce que son aubergiste ne lui demandant rien, 
il supposait que le gouvernement le faisait payer secrète- 
ment. Mais il fut cruellement détrompé à cet égard par le 
compte que lui présenta son aubergiste au bout de quatre 
mois, et qui montait à 47 louis ou livres sterling. Il le 
renvoya aux ministres de l'intérieur et des affaires étran- 
gères, auxquels il écrivit pour leur faire connaître sa si- 
tuation. L'un et l'autre ayant refusé de payer sa dépense, 
l'aubei^iste obtint un jugement contre lui et le Gt mettre 
en prison. Il écrivit de nmiveau aux ministres et au comte 
d'Kscars pour leur faiie connaître sa situation, et n'en 
reçut aucune réponse. Il serait mort dans sa prison, de 
désespoir encore plus que de misère, si je ne l'en avais 
wyant ses dettes. Ce service, que je n'aurai» 
l^de lui rendre sans le secours de mes amis, 
KFticuliérement à moi et. par conséquent, & 
t royauté, parce qu'il vit bien qu'il n'avait 
lyen de me témoigner sa reconnaissance. 




336 LA CONSPIRATION DE GSOROBS. 

Heareasement la guerre fut déclarée peu de jours après <• 
Je \is les ministres : ils me remercièrent beaucoup de leur 
avoir conservé M[ehée] D[e] L[atouche]. Ses dettes me 
furent remboursées, et je lui fis accorder un traitement de 
lo guinées par moisjusqu'au moment où il serait employé. 
Je leur remis son plan. Après quHls Feurent examiné, ils 
me firent appeler, pour m^annoncer qu'ils rappronvaient 
en tout point et qu ils étaient résolus à le faire exécuter, 
à condition que je me chargerais de la suite et des détails 
de cette affaire, et qu'elle resterait absolument secrète 
entre les ministres, M[ehée] D[e] L[atouche] et moi. Il n'a 
point vu les ministres : ils m* ont autorisé à lui donner des 
instructions ostensibles et secrètes, que j'ai seul signées, 
du nom de « YiUers, président du comité de la souscrip- 
tion patriotique >. » C'est sous cette qualification qu'il était 
convenu que je désignerais le gouvernement. Les ministres 
ont approuvé ces instructions, et M[ehée] D[e] L[atouche] 
est parti le i5 septembre pour se rendre à Munich, auprès 
du correspondant des souscripteurs, et de là en France, 
où il est entré le aS octobre. 11 est reparti depuis peu de jours 

I. Andréossy écrivait le a3 avril au Grand Juge : c Méhéet sous le nom 
de De la Touche, est encore ici. Il était venu intriguer au moyen d*aB 
mémoire qu'il prétendait avoir eu des bureaux de je ne sais quel mini»» 
tère. Il comptait sur quelque argent, qu'il n'a pas eu » G^ttre dtée par 
M. Caudrillier). — En effet, le remuant et besogneux Méhée était ans 
abois, et, en mai, fut emprisonné pour dettes à la requête de son bôteUer. 
Il a raconté (Alliance, p. 3i) comment il parvint alors à se faire libérer, et 
à fkire remettre aux ministres anglais un plan où il proposait le con- 
cours d'un prétendu comité de jacobins et d'un général imaginaire poar 
fkire insurger les provinces de TEst. Selon Bertrand de Molleville, qui 
servait dintermédiaire convaincu, ce plan fût adopté avec chaleur ; mais 
IVxécuUon demeura en suspens depuis la tin de mai jusqu'en septembre. 
O Alt. paralt-il, sur l'initiative de M. Ch. Yorke, qui avait succédé à lord 
Pelham comme c home secretary, » que Méhée obtint, le i5 septembre, de 
partir pour Munich. Ses poches étaient enfin bien garnies, et il se flattait 
de Im tenir remplies aux dépens des deux gouvernements, anglais et 
taacidt. 

s. Voir l^JuiAlyse de cette double instruction, dans VAUianee, p. n «^ ^ 



3o SEPTEMBRE l8o3. 3^7 

pour Munich, où il doit recevoir ses instructions ulté- 
rieures sur la seconde partie du plan. Elles lui seront 
données par le ministre d'Angleterre, M. Drake, aussitôt 
qu*il sera instruit de la décision du Roi sur le mémoire, ou 
note n? i, qui lui est envoyé. Ainsi ce serait gagp[ier beau- 
coup de temps que d'en informer directement M. Drake, 
qui sera autorisé à correspondre désormais avec le Roi, 
en encre sympathique, et en convenant, à Munich et à 
Varsovie, d'une adresse sûre et non suspecte. 

(Arch. des Aff. étrangères.) 

164. — Mehée au duc de Gramont, à Varsoçie 

Altona, 3o septembre i8o9 *. 

M. le duc 3, j'ai l'honneur de vous faire passer une lettre 
d'un gentilhomme émigré, de qui j'ai reçu, à Londres, des 
marques de cette bienveillance que les honnêtes gens 
éprouvent pour tout ce qu'ils croient honnête et bien in- 
tentionné. M. de Mervé ^ a gémi avec moi des misérables 
petits obstacles que l'orgueil et l'intrigue opposent aux 
grandes affaires, dans lesquelles leur impuissance de bien 
faire ne leur permet pas d'espérer les premiers rôles. 

Je ne me regarde pas comme humilié par les réponses, 
orgueilleusement niaises 4, avec lesquelles m'ont accueilli 

I. Méhée, muni de deux passeports anglais, Tun sous son nom véri- 
table, Tautre sous le nom supposé de Jablonski, avait débarcpié à Husum, 
dans le Uolstein (Alliance, p. ^3, 80 et a68). 

a. Le duc de Gramont (Antoine-Louis-Marie), né à Paris en 17S5. Capi- 
taine des gardes du corps du Roi en survivance, le 18 Juin 1779, colonel 
des dragons de la reine, il se rendit à Coblenz, et en Juin 1791 prit le com- 
mandement en chef de la maison militaire. U fit en cette qualité les cam- 
pagnes de 1701* de i;oa, et rejoignit Louis XVIII àVérone. Depuis le 6 Juillet 
1795, il avait repris auprès du prince les fonctions de capitaine des gardes. 
Venu pour quelque temps à Londres, U était retourné en août à Varsovie. 

3. « C'est, dit Méhée, un émigré qui a fait quelque temps le méUer de li- 
braire ; il est réditeur du poème de Delllle sur La Pitié » (Alliance, p. 6S). 

4. Les ministres anglais, faisant leur afSaire propre du projet de Méhée 
sur TEst, lui avaient fait recommander le secret à l'égard de It personiie 



3a8 LA GOKSPIRATION DE OSOBGB8. 

ceux ([ui se prétendent attachés an Prince, frère de 
Sa Majesté. Je ferais encore la démarche que j*ai faite, si 
elle était à faire, dussent mon zèle et mes oifres m'attirer 
les mêmes rebuts. Mais s*il est décidé que teUe classe 
d'hommes, qui éprouverait le désir d^être utile, doit être 
jugée sur la réputation que de prétendus amis du Roi leur 
ont faite dans leurs journaux, et si cette réputation doit 
être la mesure de la bienveillance qu'ils éprouveraient en 
échange de leurs démarches, il faudrait bien, M. le duc, 
continuer à gémir sur la vanité de Texpérience, et aban- 
donner aux « rectilignes i> (puisqu*ils sont trente) le plai- 
sir de travailler seuls et à leur aise au rétablissement du 
trône. Peut-être, en effet, se fera-t-il un miracle I Peut-être 
les cinq ou six millions d'hommes qui ont juré haine à la 
royauté, se croiront-ils bien en sûreté lorsqu'ils auront 
reçu la bénédiction de Tévêque d'Arras, sincère ami du 
Prince, et les sobriquets de <i TÂmbigu ^ ! d Mais si Sa Ma- 
jesté désirait que ron joignit aux efforts des hommes qui 
sont à Londres, ceux d'autres hommes qui jusqu'ici ont 
mieux réussi, veuillez, M. le duc, m'indiquer comment je 
dois m'y prendre pour faire agréer à Sa Majesté mon res- 
pectueux dévouement, et les services que je vais essayer 
de rendre à sa cause ; services qui seraient peut-être plus 
utiles s'ils étaient combinés avec ses vues, et auxquels il 
me serait plus doux de me livrer, si, par l'intervention 
de quelqu'un qui eût sa confiance, ils devenaient le résul- 
tat de ses ordres. 

et du conseil de Monsieur. Naturellement ce secret ne tut pas {çt^rdé, et 
Willot, dont les anciennes intrigues dans le Midi avaient été reliées au 
Lyonnais et à TEst, fut par cette raison chargé de faire expliquer Méhée. 
Il ramena chez Tévèque d^Arras, qui Pccouta sans confiance. Ce sont les 
réponses de révèque qui sont qualifiées ici de c orgueilleusement niaises » 
{Alliance t p. 38 à 5o, et 69). 

~ olUer avait pris Méhée vivement à partie dans son journal {AlUaneet 
^ etc.). 



ai SEPTEMBRE i8o3. Sag 

Si vous aviez à cet égard, M. le dac, quelques avis à me 
faire passer, veuillez bien les adresser à « M"~ Dupuis 
et G^, négociant, poste restante, àFrancfort-sur-le-Mein » : 
on aura soin de me les faire tenir. 



Mervé au duc de Gramont. 

Londres, 21 Mptembre i8o5. 

Ce que j'avais eu Thonneur de vous marquer, dans ma 
lettre du q5 août, au sujet de M. Mehée, se réalise enfin. 
Je vous avoue qull m'en eût coûté pour renoncer à la 
bonne opinion qu'il m'avait inspirée. U a été républicain, 
il est vrai ; mais, parfaitement guéri de cette erreur, il est 
revenu de bonne foi aux principes dont l'efTervescence de 
la Révolution l'avait détourné. Il a fait ici quelques dé- 
marches qui n'ont pas, je crois, été accueillies comme 
elles auraient dû l'être ; il a éprouvé de la raideur dans 
certaines personnes qui approchent Monsieur. U ne de- 
mandait d'autre grâce que celle de pouvoir être utile à 
l'auguste cause de Sa Majesté. Heureusement, il connaît 
la bonté de nos Princes et n'en est pas moins déterminé à 
les servir. Il offre aujourd'hui un gage de sa bonne volonté ! 
Vous verrez, M. le duc, par la nature de ses propositions, 
qu'il ne peut avoir en vue d'autre but que le service du Roi. 

Le gouvernement britannique, instruit de ses talents et 
de ses moyens, a accepté un plan qu'il lui a présenté pour 
opérer la chute de l'ennemi commun. Il part pour 7 tra- 
vailler : mais, trop bon Français pour vouloir servir la 
cause des Anglais tant qu'elle ne se liera pas essentielle- 
ment à celle de notre maître, il désirerait que Sa Majesté 
daignât envoyer près de lui quelqu'un qu'elle honorât de 
sa confiance et qu'elle chargerait de ses instructions. Cette 
personne s'entendrait avec M. Mehée, qui lui communi- 



33o LA CONSPIRATION DB OBOROB8. 

qaerait toas ses plans, et les instmctions du cabinet de 
Saint-James, qu*il ne suivrait qu'autant qu elles s*ac- 
corderaient avec les vues et le service du Roi, auquel cet 
intermédiaire ne manquerait pas do les faire connaître, etc. 
Je crois, M. le duc, qu'une proposition semblable, si même 
elle pouvait encore laisser quelque doute sur la conver- 
sion de Meiiée, n'en devrait pas moins être acceptée, 
puisqu'elle ne peut en aucune manière compromettre la 
cause que nous servons. Mon respectable ami Henri Lari- 
vière, que vous connaissez, regrettera, ainsi que moi, son 
absence, sur laquelle nous avons donné le change : c'est 
assez vous dire combien nous le croyons sincèrement dé- 
voué au Roi. Mettez-nous à même de servir efficacement 
Sa Majesté, et ne doutez pas, je vous supplie, de mon zèle 
et du profond respect, etc. «. 

(Arch. des Aff. étrangères.) 

i65. — Nanti AT a Condé 

Londres, 98 mai iSoS. 

J'ai vu ce matin lord Pelham. Ce ministre m'a dit avoir 
lu le mémoire et m'a paru n'être pas éloigné d'en adopter 



1. La ré]>onse du duc de Gramont, dont l'original est aux Arch. nat., a 
été publiée exactement par Méhée (Alliance, p. v;^). £lle est datée de 
Varsovie, le i5 octobre i8o3. Selon la règle de conduite adoptée dans des 
cas semblables* elle évite à la fois de décourager Tauteur du projet et de 
compromettre le roi. La défiance d'ailleurs avait déjà pu être éveillée par 
le comte d'Kscars. — Le modèle de cette lettre a été donné au duc de Gra- 
mont par le marquis do Bonnay : c Vous voudrez bien, lui écrivait-il, 
mander en peu de mots à ftl. de Méhée. que je suis chargé par le Roi et 
que, par devoir et par inclination, je suis toujours prêt a recevoir toutes 
les communications qui peuvent m^étre faites dans la vue d*étrc utile à la 
cause royale ; que je s uis même la seule voie à prendre pour les faire par- 
venir à 8a Majesté; miiis que, lorsque ces communications entraînent la 
confidence do plans et projets qu'il est très important de tenir secrets, il 
: I* me les mander de manière que la pos te ne puisse pas en prendre 
ment connaissance ; a* les corroborer de preuves, qui en attestent la 
(Ulté et qui démontrent que d^autres y ont déjà pris confiance. » 



i*' JUIN i8o3. 33i 

les mesures. Mais il m'a observé qu'il n'était pas possible 
de prendre une résolution en ce moment, « parce que la 
crise n'était pas terminée )» : ce sont ses propres mots. Lui 
ayant observé que, si ce que je proposais pouvait être ap- 
prouvé, on ne saurait trop tôt s'occuper des moyens 
d'avoir des correspondances pour agir quand il serait jugé 
convenable, lord Pelham m'a dit qu'il lirait le mémoire à 
ses collègues et en conférerait avec eux d'ici à mercredi 
I*' juin, et qu'il me dirait ce que je devais faire.... Si Mon- 
seigneur veut avoir la bonté de me faire avertir quand 
Son Altesse Royale viendra à Londres, j'aurai l'honneur 
de lui rendre compte en détail de cette conversation >. 

(Arch. de Chantilly.) 

Willot à Louis XVIU. 

Londrei, i** Jain iSoS. 

Sire, je ne laisserai échapper aucune occasion de renou- 
veler à Votre Majesté l'honmiage de mon respectueux 
dévouement. J'ai profité de l'offre de M. le duc de Gra- 
mont, pour mettre sous les yeux du Roi quelques articles 
tirés de mes correspondances avec l'intérieur de la France, 
et des notes que j'ai jugées intéresser son service. L'arri- 
vée de M. le duc de Piennes à Varsovie me fait espérer 
que les pièces, que j'ai pris la liberté d'adresser par lui à 
Sa Majesté, lui sont parvenues ^. Je la supplie de vouloir 

I. Le baron Martin de Nantiat était c chargé de délivrer aux émigrés 
le shilling qui leur est accordé par jour • (Alliance, p. 7S; cf. Puisayet 
Méin., V, aaS, aag et s.)- — On voit quMl avait aussi une idée à proposer 
aux ministres. Nous la citons ici, ainsi que d^autres propositions sembla- 
bles, pour montrer la variété de projets qui fermentait alors dans les ima- 
ginations des émigrés. 

a. Willot au roi ; Londres, 5o mars i8o5 : c Sire, je remets à M. de 
Piennes la suite du rapport que j*ai adressé à Votre Majesté, et un cahier 
de notes sur différents objets qui intéressent son service. » Le rapport et 
les notes concernaient sans doute quelque projet sur .le midi de la France 



332 LA CONSPIRATION DE GEORGKS. 

me faire parvenir ses ordres, et, si elle juge à propos de 
me conserver ses bontés, de me donner ses instructions 
sur les différents objets que je lui ai soumis. 

(Arch. des Aff. étrangères.) 



Danican à X... 

Londres, 96 août iSoS. 

Monsieur ', j'ai Thonneur de vous adresser ci -joint copie 
d'une lettre que j'ai reçue par la voie de Hamboui^. 

Je saisis cette occasion pour vous rappeler que M. Hint 
a eu la bonté de vous écrire en ma faveur et à Teflct de 
me faire obtenir un traitement. Je crois l'avoir mérité par 
mes services et mon sincère attachement à l'Angleterre. 
Je n*ai jamais fait aucune demande, et ce désintéresse- 
ment m'a placé dans une a flrcu se position. Car depuis plus 
de trois ans, je suis sans traitement et sans aucune res- 
source 2. 

Le chevalier de Tinseau, avec lequel je suis lié, m'a dit 
qu'il vous avait engagé à m 'employer. Certes, si un gou- 
vernement pouvait deviner ceux qui lui sont affectionnés, 
je ne serais pas aujourd'hui dans l'inaction. 

Peu de gens connaissent plus exactement que moi le 

(voir AUiancr, p. 54, notes, et 68). Toutefois Willot ne disposait plus de 
moyens sérieux d^agitation dans cette contr(>e, et, m^me s'il en avait eu, 
aurait-il pu obtenir un second subside des ministres, qui lui reprochaient 
remploi mal justifié du premier? 
I. Probablement M. Ilammond. 

3. llievcnet, dit Danican (Louis-Michel-Auguste), était né à Paris en 

i^. Od connaît la part quMl prit à la journée du i3 vendémiaire. Après 

•^6ire associé à Willot en 1800 et s*étre séparé de lui le aG juillet, Danican 

%Talterré en Allemagne : ainsi le 5 février i8oa il était venu à Ettenheim 

* y avait passé quelques jours auprès du duc d'Enghien, qui devait, du 

'*^ le tenir en médiocre estime. Un an après, il était à Hambourg, y 

*' »»"» >*^n«leterre un passeport soUicité depuis longtemps, et arriva 

mi la déclaration de guerre. Une pension lui fut alors 



i3 JUIN i8o3. 333 

personnel des différents ministres et agents de la Répu- 
blique, ainsi que la perfidie de ses projets. Je dois ajouter 
que j*ai un moyen de servir l'Angleterre très positivement 
et sans être jamais dans le cas de compromettre qui que 
ce soit. Veuillez me permettre de vous en convaincre dans 
un entretien, que je vous prie de m'accorder dans un mo- 
ment où vous n'aurez pas d*occupation. 

(Record Office.) 

l66. — BOTHEREL A GONDÉ 

Londres, xSJoin 180I 

Hier, dimanche, Monsieur m'envoya dire de me rendre 
chez lui à une heure. Je prévis que c'était pour donner 
lecture du plan ^ que j'ai communiqué à V. A. S. ; je le 
portai en conséquence avec moi. Monsieur n'avait pas 
assemblé, pour en prendre connaissance, les personnes 
que j'eusse le plus désirées : il s'en trouva même une, 
dont l'âge et les chagrins, en prenant sur le physique, ont 
pris aussi sensiblement sur le moral, c'était M. le duc de 
Seront. Il fit plusieurs observations, que M. le comte 
d'Ëscars me parut apprécier. Il est fâcheux qu'en matière 
aussi intéressante on prenne un pareil juge, surtout 
lorsqu'il n'y en a que quatre. C'étaient Monsieur, 
MM. les comtes d'Escars et de Yioménil, qui étaient les 
trois autres. Ils firent des réflexions très justes, précisé- 
ment les mômes que m'avait faites Monseigneur. J'y ré- 
pondis de la même manière, et on me parut satisfait des 
nouveaux développements que je donnai. Mais j'avais 

I. Le comte de Botherel, procurear-syndic des états de Bretagne en 
1788, émij^ra à Jersey et fut des premiers à traTailler à Tinsurreciion de sa 
province. Depuis qu'il vivait à Londres, sa maison était fréquentée par 
les rérugiés bretons. Il avait toujours prétendu influer sur les aibiires de 
Bretagne : cette fois, U aurait voulu les diriger en|dehors de Georges^ aTCC 
qui il oe s'entendait pas. 



334 ^ CONSPIRATION DB GEORGBS. 

senti que, daas une affaire aussi grave, on ne âevait pas 
prononcer d*après une simple lecture ; mais qu'il fallait, 
pour se décider, un mùr examen, une discussion appro- 
fondie sur tous les objets qui pourraient paraître suscep- 
tibles de quelques difTicultés ; et, sur la proposition que je 
fis de faire faire des copies du plan, d'en remettre une à 
tous ceux que Monsieur jugerait à propos de consulter, 
atin que chacun pût, à tête réfléchie, faire ses observa- 
tions, les exposer lors du premier rassemblement, cette 
mesure fut adoptée. Je trouvai l'occasion, lorsque je lus 
mon travail, de dire que j'en avais donné connaissance à 
Monseigneur. Personne alors ne dit rien ; mais, la séance 
finie, je témoignai au duc de Serent ma surprise que 
Monseigneur n'y eiH pas été appelé. Il me répondit que 
Monseigneur était à la campagne ; que, s'il eût été en ville, 
on n'eût pas manqué de lui demander son avis. Voilà 
comme le tout s'est passé. Monseigneur désirait de le 
savoir : je m'empresse de lui en rendre compte. 

(Arch. de Chantilly.) 

167. — Missions de d'Hozier et IIermely 
Mémoire de Ch. d'Hozier ■ au roi. 

Mai 189S. 

.-..A la pacification de 1800. le chevalier de La Prevalaye 
me chargea de remettre sa division ^ au général Georges, 
qui, à son départ pour l'AnglcteriH.^, m'ordonna de rester 
à Rennes pour surveiller le pays. Kn 1801. un mandat 
d*arrèt fut lancé contre MM. de Sol, Moutdoret. Roger ^ 

1» B«"* '''• 4Vonerei Uenncly, voir rAppcadico. 

«T^Ue^t-VUaine {Procès. II. 'jS4 : IV, aa3^. 

^ Sur de Sol de Grisolles et Ro^er dit Ix>Lseau, roir 
nreean de Montdoret (Jean- Baptiste- René) nappar- 
tlon de Georges. 



8 MARS i8a6. 335 

et moi ; les deux premiers furent arrêtés. Je me cachai, et 
au bout de six mois i, je reçus Tordre du général de me 
rendre à Paris, pour y établir des correspondances 
directes avec la Bretagne et y rechercher des royalistes 
sûrs, qui pussent tôt ou tard être utiles à la cause. 

Uannée suivante, il me manda près de lui en Angle* 
terre, d*où il me renvoya à Paris quatre mois après ^, 
pour y préparer tout ce qui était nécessaire à Tentreprise» 
qui n'eut lieu qu*à la fin de i8o3. En raison de mes ins- 
tructions et pour me rendre moins suspectée me mis à la 
tête d*un manège et d'une [entreprise] de voitures de 
place ; j'achetai des chevaux, des armes, des munitions ; 
je préparai de nombreux logements. Lors de l'arrivée des 
généraux Georges ^ et Pichegru, de MM. de Rivière et de 
Polignac, ce fut moi qui les introduisis dans Paris.... 



Mémoire d'Hermely an roi. 

Port-Louis, 8 mars iSa6. 

....En i8o3, le sieur Hermely fut envoyé de Londres à 
Paris par le général Georges, afin d'y choisir les maisons 
destinées aux opérations projetées, pour établir des cor- 
respondances de Paris à la côte de Normandie. Il fit 

I. En juillet iSoi. C'est aussi la date donnée par d^Hozier dans ses Inter- 
rogatoires (Procès, II, aS5, aSô ; IV, aaS). — Cette mission à Paris était pro- 
bablement destinée à continuer ou à reprendre des préparatifs contre la 
personne du Premier Consul, qui paraissent avoir été élKiuchés au prin- 
temps de i8oi (cf. p. i;o, note i), et ont provoqué i^arrestation de Pioger 
(voir le t. II). Le même dessein aurait aussi amené à Paris, vers le 
même temps, Burban, Kaoui Gaillard et Dcville dit Tamerian. 

a. D'Uozicr demeura une année à Paris, où il commença une entreprise 
de voitures. Embarqué en i8oa après la paix, il resta à Londres trois oa 
quatre mois et rentra en France en octobre {PrœèSf 11, aSô ; IV, toj). Il nV 
voua avoir vu à Londres que Coster Saint-Victor. 

3. L'instruction a établi qu'en effet d'Hozier avait introduit Georges 
dans Paris {Procès, 1, i;o) ; mais ce fait a été constamment nié (fd., IV, 
938 \ VI, iSa ; VII, i33), parce qu'il prouvait trop clairement la compUdté. 



336 LA CONSPIRATION DE GBOR6ES. 

ensuite plusieurs autres voyages semblables avec MM. de 
Polignac, de Rivière, le général Pichegru, le colonel Ru- 
sillion et autres. Le général Georges annonça au sieur 
Hermely, en janvier 1804, qu il accompagnerait S. A. R. 
Monsieur, de Londres à Paris, où il serait reçu chevalier 
de Saint-Louis >.... 

Paris, i5 norembre i8i5. 

Je soussigné certifie que M. Hermely, Jean-Marie, l'un 
des plus anciens officiers de Tarmée royale de Bretagne, 
a été nommé en 1800 colonel chef de légion; qu'en i8o3, 
il fat envoyé parle général auprès de moi, pour concerter 
les moyens d'établir une ligne de correspondance de Pa- 
ris à la côte de Normandie ; qu'après avoir rempli cette 
mission, aussi délicate que périlleuse, avec F intelligence, 
le zèle et T activité dont il avait déjà donné tant de preuves, 
ce fut lui qui opéra les divers débarquements qui eurent 
lieu sur cette côte, en i8o3 et 1804 ; que son courage et son 
dévouement ne se sont jamais démentis.... 

Le colonel d'IIozier, écuver de S. A. R. Monsieur. 



1. Dans une autre pétition, beaucoup plus rapprochée des événements, 
puisqu'elle est datée de Londres, le 7 septembre iSo5, Hermely dit : € En 
i8o3, le sieur Hermely fut envoyé à Paris par le général Georges, afin d*y 
voir les maisons destinées pour les opérations projetées, et pour établir 
des correspondances de Paris à la côte. Le général Georges annonça, au 
mois de janvier i8oî, au sieur Hermely, qu'il accompagnerait Son Altesse 
Iloyale de Londres a Paris, où, huit jours après, il recevrait le brevet de 
chevalier de Saint-Louis, ainsi que celui de son grade. » 

Nous reviendrons plus loin sur les incidents de 1804. En nous bornant 
ici a la première mission d'Hermely en France, nous lisons dans Pacte 
d'accusation {Procès, I, i4')) qu'il est < arrivé par Boulogne sur un paque- 
bot dans les premiers jours de prairial, » c'est-à-dire à la fin de mai i8o3, 
quelques jours avant la reprise de la guerre. Cette date nous paraît vrai- 
semblable. — Kn France, Hermely se concerta avec Ch. d'Uozier pour de» 
logements à Paris, et surtout avec Kaoul Gaillard pour des lignes d'étapes 
depuis la côte, puis retourna à Londres afin de servir de guide à Georges 
-•'-/» qui il allait débarquer. 



^7 JUILLET l8x5. 337 

Londres, 97 Joillet i8i5. 

Je soussigné, S. L. Rusillion, colonel au service de 
S. M. Louis XVIII, certifie que M. Jean-Marie Hermely 
dit Lemaire.... accompagna le général Geoi^es à Paris, 
de Londres, lors de son voyage qui le fit tomber entre les 
mains du tyran et périr ; qu*il débarqua avec tous ceux 
qui furent compromis dans cette malheureuse afiaire ; que, 
lorsqu'il me débarqua moi-même avec le général Piche- 
gru, les messieurs de Polignac, le marquis de Rivière, etc., 
j'arrivai sans difficulté à Paris à la faveur des maisons de 
correspondance établies par lui depuis Dieppe jusqu'à la 
capitale ^ 

(Arcb. de la Gaerre.) 

I. A ces certificats on peat ajouter celui qui (ùt donné collectivement 
en 183a par le marquis de Rivière, le duc et le prince de Polignac : < Nous 
soussignés certifions.... que M. Hermely (Jean-Marie), Tun des plus an- 
ciens officiers de Tarmée royale de Bretagne, a été en i8o3 envoyé à Paris 
pour concerter les moyens d^établir une ligne de correspondance de la 
capitale à la côte de Normandie; qu^après avoir rempli cette mission, 
aussi délicate que périlleuse, avec rintelligence, le zèle et l'activité dont il 
avait déjà donné tant de preuves, ce fût lui qui opéra les divers débar- 
quements qui eurent lieu sur cette côte en i8o3 et 1804» et que son courage 
et son dévouement ne se sont jamais démentis. » 

Ainsi, sans parler de Picot et Lebourgeois, venus en Normandie, probable- 
ment parce qu'ils aimaient mieux attendre dans leur pays qu'à Londres le 
moment d'agir, Raoul Gaillard, Ch. d'Hozier, Hermely, ont été chargés de 
travailler en commun au t coup essentiel, » resté toujours en projet. S'ils 
ont eu la part principale dans cette tâche préparatoire, ils n'en ont pas 
été les seuls ouvriers. Il faut encore mentionner : i* Bouvet de Lozier, 
chouan normand (voir TAppendice), qui paraît n'être pas retourné en An- 
gleterre depuis deux ou trois ans, et qui, d^accord avec Raoul Gaillard, 
disposa plusieurs stations, notamment à Vauréal (arr. de Pontoise). — 
a* De Sol de Grisolles qui, arrêté à Rennes le 18 janvier 1801 et évadé en 
vendémiaire an X (sept.-octob. 1801), se rendit près de Georges un peu 
avant la paix d'Amiens. II repartit pour la Bretagne, et vint se cacher à Pa- 
ris, probablement en juillet i8o3. t Arrêté en 1801, dit-il, dans un état de 
services, par suite de son dévouement connu à l'auguste famUle des Bour- 
bons, il passa quatorze mois (?) dans les prisons de Rennes, d'où étant 
parvenu à s'échapper, il rejoignit le général Georges en Angleterre. Mais 
bientôt après, de concert avee ce général et l'autorisation de Son Altesse 
Royale Monsieur, il repassa encore en Franee pour le serrice de la cause 

CORREiPONDANCK DU DUC d'BNOHUN. 22 



338 la conspiration de oboraxs. 

168. — Georges au Gouvernement anglais 

37 Juin i8o3. — 8, Gérard street, Soho sq. 

Mylord ', je prends la liberté d'offrir à V. Exe., dans 
ces moments critiques, les services des ofQciers royalistes 
de rOuest de la France, auxquels le gouvernement de Sa 
Majesté Britannique donne un asile et une existence. 
Nous sommes une centaine ^, habitués tous aux fatigues 
et aux dangers, et capables de servir soit à pied, soit à 
cheval, selon que le gouvernement le jugera le plus utile 
et le plus avantageux. Il peut compter que les officiers 
royalistes, reconnaissants de Tasile qu'il leur a accordé, 
se feront un devoir de le servir de tous leurs moyens dans 
les crises qui pourront se présenter. Mais j'observerai à 
S. Exe. que la France offre encore aujourd'hui beaucoup 
de chances, et que ce serait là que les officiers royalistes 
pourraient servir le plus avantageusement. Ils ont encore 
conservé des ressources et quelque influence. 

J'ai l'honneur d'être avec respect, de S. Exe. le très 
humble et très obéissant serviteur. 

(Record Omce.) 

169. — LE COMTE d'Artois a Gondjê 

Londres, 9 juillet i8o3. 

J'ai reçu, mon cher cousin, votre billet avec le bulletin 

sacrée à laq,uellc ses premiers serments l'avaient lié. » — Dans une lettre 
du 22 juillet iSoZ, le prérot du Morbihan annonçait que « plusieurs chcfa 
de chouans avaient reparu dans le Morbihan, et que dô Sol avait été vu 
à cheval sur la rive droite de la Vilaine. » 

I. Cette qualité ne peut s'appliquer qu'à lord Pelham ou à lord Hawkes- 
bury : nous croyons que la lettre était adressée au premier. 

3. Les officiers de Bretagne, transférés a Romsi-y, n'étaient qu'une 

so|t--*-=~«* En y ajoutant quelques chouans bretons et normands venus 

f isolément et a des moments divers, notamment après la 

aie, le nombre de cent recevant une solde serait plutôt su- 

Uté. 



la JUILLET i8o3. 339 

de Jersey ^ Je tremble qu^à force de lenteur et d'indéci- 
sion, on ne laisse à Tennemi le temps de faire ce qu'il 
voudra. Imaginez-vous que j'en suis toujours au même 
point avec les ministres >, et que je n'ai pas même de ré- 
ponse sur Fobjet relatif à Varsovie ^ : cela est inouï. 

M""* de Polastron est très sensible à votre attention : 
elle est un peu mieux au fond, mais toujours bien faible 
et bien souffrante 4. Vous connaissez, mon cher cousin, 
ma constante amitié pour vous. 

(Arch. de Chantilly.) 

170. — Journal de Malmesbury 

July 19, iSoS. 

Dined with lord Pelham.... Âfter dinner along conver- 
sation.... Explained to me that he had taken great pains to 
impress the cabinet with the necessity of attending to the 
continent and interior of France by subsidy; and that ha- 
ving cngaged Addington to go certain lengths, viz. to grant 
£2,000,000 before Ihe next meeting of Parliament, his wish 
was to find a fit person to exécute their plans, and that 
he, and most of his coUeagues had thought of me. 

Pelham thon entered into détails ; said Monsieur had 
proposed to him, after having proposed it to Addington 
and lord Hawkesbury from whom he got no answers, to 
collect an army in France to restore the ancient monar- 
chy, if he would allow him £ 400,000 ; that Addington 
rejeetcd this as impossible, and talked of £ 5o,ooo ; but 



I. Voir p. 35i, note 3. 

a. On Ut dans le journal de Malmesbury, sous la date du 4 Juillet (p. aSS, 
cf. a;9) : c £ 5oo,ooo was asked by Monsieur to raise an army in France 
under Pichegru, who is now in London. » 

3. C'est-à-dire sur la publication des pièces relaUTes à la demande d^ab- 
dication (cf. p. ago, note i). 

4. Elle mourut poitrinaire peu de temps après (voir la Partie V). 



34o LA CONSPIRATION DE OBOROBS. 

Pelham had nearly persuaded him to give the £^oo,€K)o. 
MoQsieur's idea was, net to bribe or seduce an army 
(which, he said would désert and run away the moment 
they got the money), but to be able to maintain and collect 
those who, in case of a counter-revolution, would look to 
be restored to their former ranks and fortunes, and that 
thèse were innumerable and of every class < ; and he 
added, that he supposed when such a corps was collected, 
composed of old ofQciers and several of Buonaparte's best 
gênerais (Monsieur evidently alludcd to Moreau), and 
that he was at the head of it, he should then consider him 
likc any other Power ; till then, he trusted the sum he 
askcd was not beyond the importance of the attempt. 

Pelham's ideas remain the same, to induce the three 
grcat continental Powers to act, either by large subsidies 
or by large ofTers : the Low GouDtries and even Holland 
to Prussia ; ail Lombardy to Âustria ; to llussia whatever 
she might ask. Addington, he said, had the idea of sending 
10,000 mon to Portugal ; but il would be to sacrifice them, 
if he could not secure a diversion on the continent ; and 
that, could we do this, not only Portugal, but we, should 
be safe from every hostile attack. 

I perfectly concurred with liim in ail he said.... Yet I 
felt an inçincible répugnance, and even appréhension, oi 
acting unJer the direction of Addington, who I was 
every day more aud more convinced was unequal to 
his situation.... 

Pelham said tliat Pichegru was the mau Monsieur 
coniided in ; that he, Pelham, thought Morcau might be 

I. Le duc dMCiii^hieu, qui cependant ne faisait fond ni sur Moreau ni 
sur Pichegru, partageait et contribuait à entretenir IHliusion que des dé- 
fections nonibrtMises en faveur de la monarchie se produiraient dans 
Tarmée, si l'occasion se présentait (voir, dans la Partie V, les lettres de» 
91 avril, ao mai, a août). 



17 JUILLET l8o3. 341 

had '. After mncfa conversation.... he said he would call 
oa me to-morrow. 

{MaUmtbury'i Dbaiea, IV, i85 >.) 

iji. — Le comtiî d'Artois a Georges III 

LoDdiPS, luJuIllFl i8d3i. 

Monsieur mon frère et eoosin, c'est avec la plusjnst© 
sensibilité et les plus vifs sentiments de reconnaissance, 
que je proSte des circonstances actuelles pour prier Votre 
Majesté, tant en mon nom qn'en celui de mon Ois, des 
princes mes consius, cl de tous les Fran<;ais résidant dans 
les États de Votre Majesté, de vouloir bien nous permettre 
de nous réunir à vos fidèles sujets et de vous offrir nos 
services contre l'enneiui commun. 

Nous sommes Français, Sire, et ni nos malheurs, ni les 
actes nombreux d'injustice que nous avons éprouvés, 
n'ont affaibli les liens sacrés qui nous attachent à notre 
pays ; mais l'homme qui a subjugué la France et qui en 
fait l'instrument de sa pertide ambition, est véritablement 
l'ennemi de tout Français, autant qu'il l'est de Votre Ma- 
jesté et de votre gouvernement paternel. 

En faisant cette démarche, nous remplissons donc un 
double devoir; et si Votre Majesté daigne accepter nos 

I. Ces bruits sur Morcau étaient arrivas tuz orallles drs ministre*, 
moins par les propos des émigrés, qur par les rapports de M, Jackson (cf. 
Dlariei 0/ Jackson, I, fe). de i\. Mciry, de lord Whitworth. qui. à Paris, 
avaient eu le tort de ne re<:urilllr que les renaelgnemenls de la malveU~ 

3. Voir dans Malmesbiiry les pîiBe* suivnnles, 

S. La lettre du comte d'Artois a vit reproduite sans date dan» Ir Moni- 
teur du 18 vendémiaire au Xll (al octobre iHo?). d'après le • Moming 
Chronicle, • qui avait déjà él« le premier i publier les pièces relatives i 
la demande d'abdication (roir p. sgo, noie i). Le mfme texte, oBVant 
quelques varlantesde stflc, et la réponse du roi (ieorges, dirent retroavtB 
plus lard dons les papiers de M. Rumbold. 



34a LA CONSPIRATION DE GEORGX8. 

services» noas riyaliserons avec vos loyaux sujets pour 
TOUS prouver toute retendue de notre gratitude. 

Je prie Votre Majesté d'agréer, avec votre bonté ordi- 
naire, rhommage aussi sincère que respectueux de tous 
les sentiments avec lesquels je serai toujours, Monsieur 
mon frère et cousin, etc. 

(MonUfur i.) 

Réponse de Georges III. 

Windsor, ce 98 Jaillet 180S. 

J'ai reçu la lettre que vous m'avez adressée en date du 
17 de ce mois, et je vous prie d'être assuré de ma sensibi- 
lité à l'offre que vous m'y faites de vos services, et de 
ceux du prince votre ûls, des princes vos parents, et de 
vos braves et loyaux compatriotes, pour contribuer à la 
défense de mon royaume contre notre ennemi commun. 
J'ai la conviction la plus intime que c'est le désir le plus 
sincère d'être utile à moi et à mon peuple dans cette crise 
importante, qui a dicté cette offre généreuse. Mais les 
sentiments que je vous ai exprimés, il y a cinq ans, dans 
une occasion pareille 3, ne me permettent pas de m*en 
prévaloir. Vous pouvez être persuadé qu'il n'y a pas de 
secours étranger que j'aurais accepté avec tant de recon- 
naissance, que celui que vous m'avez offert ; mais je dois 
à la bravoure et à la loyauté de mon peuple, et au zèle qu'il 

I. Cette offlre de services à l^Angleterre était ordonnée par Louis XVIII. 
Elle fût jugée sévèrement en France. On voit dans le bulletin du préfet de 
police du sa octobre : c Royalistes et émigrés. — La lettre du ci-derant 
comte d^Artois au roi d'Angleterre, insérée dans les papiers publics, leur 
fait tenir beaucoup de propos. Ils disent qu'elle est supposée et que, si 
elle eût été véritable, on ne lui donnerait pas de publicité. » (Voir un 
buU. royaliste, daté de Paris, le ag octobre, dans Remacle, ReL sécrétée 
des agents de Louis XVIII, p. 431*) 

a. Pendant Tété 1799, lorsque Monsieur était aussi venu à Londres pour 
^r concerter avec les ministres anglais. 



a AOCT i8oS. 34s 

a montré pour ma défense et pour celle de leur patiùe. 
de me confier exclusivement à ses efforts ', au cas que l'en- 
nemi commun teniftt de faire une descente sur mes côtes. 
Je sois, avec l'estime et l'amitié ta pins sincère, mon 
&ère et cousin, etc. 
(Arch, DitloDalra.) 

17a. — Article du « Goubribr de Londres » 

Londrei, a toOt iBoS. 
Depuis quelques jours le bruit s'était répandu ici qu'il 
y avait eu une insurrection à Paris, que le peuple avait 
redemandé les Bourbons, et que le général Moreau avait 
arboré l'étendard royal. Les journaux de France sont 
venus dissiper ces illusions. Il est bien certain que la 
grande majorité de la nation française forme des vœux 
pour le rétablissement de la monarchie, pour le retour 
des Bourbons ; mais il ne l'est pas autant qn'il y ait main- 
tenant en France un général d'nn nom distingué, prêt à 
seconder l'opinion et à faire triompher son vœu. Nous 
croyons que tous les généraux français qui ont acquis 
quelque gloire, voient avec peine un étranger, à qui ils 
disputent la sienne, user d'un pouvoir sans bornes, avilir 
le caractèi-e national et prétendre aux honneurs souve- 
rains. Mais il y a loin de ce mécontentement vague, de 
ces murmures sourds et comprimés, à une entreprise qui 
déplacerait l'usurpateur et rendrait à la France se 
maîtres l^itimes. L'intérêt de l'armée, celui de ses géné- 
raux est sans contredit tout entier à cette restauration ; 
l'honneur même du militaire français 7 est attaché ; il y 
trouverait la récompense de ses services et la garantie d 
ses droits. Ce sont ces idées si natorelles, ces espérance 

1. Cr. p. 9, Dote. 



344 ^^ CONSPIRATION DB GEORGES. 

si raisonnables que Fusurpateor cherche à dénaturer, & 
éloigner par tons les artifices de son infernale politique. 
Il faut espérer, pour le repos de l'Europe et pour Thon- 
neur de la France, que les préyentions qu'il entretient 
parmi les troupes céderont au sentiment de leur propre 
dignité, et qu'elles rougiront de voir que leur bravoure et 
leurs succès ne servent qu'à l'élévation d'un tyran mépri- 
sable et d'une famille décriée. 

(Le Courrier de Londres^ n* lo; da a août iSoS^.) 

173. — Georges a Guillemot, à Romsejr 

Hastings, g août 180S. 

Mon cher Valentin, je vous écris du point où j'espère 
m'embarquer au premier moment pour notre malheureux 
pays : puisse le voyage que j'y ferai y être de quelque 
utiUté! 

T. n serait intéressant de savoir d*oû est venue Hnspiration de cet ar- 
ticle qui, publié au moment où Monsieur conférait avec ic cabinet an- 
glais, mettait en garde contre des illusions très répandues sur les visées 
de Moreau et des généraux mécontents. 

Voici deux autres articles, écrits dans le même sens : < U n'est pas 
douteux pour nous, et nous n^avons cessé de le dire, que le sort de Buona- 
parte sera celui de tous les hommes qui Tout précédé dans la carrière ré- 
volutionnaire. Nous sommes persuadés que la guerre actuelle avanoem 
sa chute ; que les factions, qui spéculent sur la révolution inévitable qui 
se prépare, songent à placer à la tête d^un nouvel ordre de choses Mo- 
reau, dont la réputation militaire leur concilierait Tannée, et dont le ca- 
ractère laisserait aux principaux acteurs la perspective de gouverner 
sous son nom. Mais nous ne croyons pas que le moment qui donnera à 
TEurope un nouvel exemple de Tinstabilité de tout gouvernement né de 
la révolution, soit encore arrivé.... » (n* 18 ; du 3o août i8o5). 

c... Il n*y a que Farmée qui pourrait précipiter ce dénouement, qui pour- 
rait arracher la nation à un étranger qui Tabhorre.... Mais Tannée est loin 
de sentir, comme nous, combien ce despotisme est cruel et intolérable. 
Elle se persuade qu^aussi longtemps qu'un général sera i la tète du goa- 
vememcnt, elle ne verra Jamais flétrir sa gloire ni négliger ses intérêts... 
Si elle ouvre les yeux, la France est sauvée, notre honneur est vengé, et 
nous pourrons encore être fiers du nom français ; mais si son aveugle- 
ment se prolonge, il n'y a plus d'espérance que dans Texcès du mal.... » 
(n* 99, du 7 octobre x8o5). 



g AOUT i8o3. 345 

Pressez le départ de ceux qui vont en Bretagne. Qu'ils 
ne négligent rien pour persuader que j'y suis. 

Habituez tous ceux qui ont une tournure et sur la bra- 
Toare desquels on ^teul compter, k monter à cheval. Lo 
Lan ' a les qualités requises. 

Si les fonds que je tous ai laissés pour cet objet ne sof- 
fîsent plus, je vous autorise & en prendre sur les deux cents 
livres sterling qui vous resteront ; je dis les deux cents 
livres, parce que sur les deux cent cinquante, je voos prie 
d'en remettre cinquante k Thomas, qu'il donnera à la b- 
mille Le Loutre > : vingt-cinq pour elle et vingt-cinq poar 
Richard. 

Qu'ils disent à ces individus que je suis en Bretagne. 
Enfin, mon cher Valentin, dites À ces messieurs de faire 
les démarches les pins propres à persnader an gouverne- 
ment que je suis en Bretagne. 

Encore une fois, mon cher Valentin, faites monter cons- 
tamment à cheval les hommes propres à notre entreprise; 
qu'ils galopent vivement; qu'ils sautent les fossés; qu'ils 
se chargent. Enfin, éduquez-les de manière àce que, dans 
un mois, ils puissent lutter contre nn homme à cheval. 
Toutes vos cavalcades doivent, autant qae possible, se faire 
dans le bois entre Romsey et 'Winchester, afin que cela 
ne soit nullement public. Bonté est avec moi. 

P. S. — De Bar vous adressera des lettres pour mol : 
vous les garderez. 

(G. Cadoadal et la Ckouawierie, p. {03 ).) 

I. SurLeUn, et pluabasaor GÊi«rd.Thomw,BrectieditLaBoDtt«t(le 
Kar, voir l'Appendice. 

3. Sur un eut de 1S14, Le Loutre « père et fils > iodI quKilSts de ■ méde- 
cins de l'armée de Cadoudal. > — Le la fftvrler iBoj, un ordre du P. Conenl 
(Oirr., n- jSig) Ut arrêter Victor Le Loutre, BuRpeet d'»ïotr eu des reta- 
tioQS avec Georges. Sa sœur était déjà empriioiuiée. 

3. Cette lettre se trouve aussi. »vee qaeiiïiiei vufatntM, dtsv GoUlMiiot, 
Leltrt d mes neeeax, p. i38. 



346 LA CONSPIRATION DB GEOROB5. 

174. — BOTHBREL A GONDÉ 

Londres, 11 août 180S. 

Le marquis de Grenelle > et moi désirons avoir Thon- 
neiir de faire notre cour à V. A. S., et, si elle le permet- 
tait, nous V irions demain. Le cœur navré de douleur à la 
vue de ce qui se passe, combattu par mon devoir et le 
respect de rattachement bien sincère qnej*aipour le sang 
de mes maîtres, je désire déposer dans le sein de Monsei- 
gneur les motifs de mes peines et de mon embarras, et 
je le prierai de m'accorder un moment d*audience parti- 
culière. Je vois dans les mesures adoptées, encore effusion 
de sang, sans espoir de succès. Je vois que la Bretagne, 
qui m'a confié la défense de ses droits, de ses intérêts les 
plus chers, va être encore le théâtre de ces scènes de car- 
nage. Le sang des Français doit couler lorsqu'il peut être 
utile à son Roi, à la patrie ; mais le faire répandre avec 
Tassurance qu'ils n'en retireront aucun avantage, c'est, 
suivant moi, se rendre coupable. Georges a fait adopter 
son ancienne méthode, à quelques petits changements 
près. Il ne commandera pas, à la vérité, en chef ; mais il 
doit commander en second sous les ordres de Pichegru. 
Monsieur a été trompé, et je mettrais pour caution ma 
tête que les moyens qu'a proposés Georges, moyens qui 
ont été adoptés, vont faire dans l'intérieur le plus mauvais 
edet et nuire à la cause du Roi. Je suis sûr que, d'après 
ces moyens, on ne trouvera pas dans toute la Bretagne 
trois mille hommes. Et quels seront ces hommes?.... 

(Arch. de Chantilly.) 



I. De Quengo, marquis de Crenollc (Anne-Louis), né à Paris en 1334, 
laréchal de camp en i;8o. Il était père du comte de CrenoUe, qui avait 
t partie en 1800 du comité formé par Monsieur à Paris. 



i4 AOUT i8o3. 34; 

IjS, — BOTHEREL A. CoNDK 

tLondres, vers le 14 BoQt iSoî) 

Tontes les craintes que j'ei témoignées à V. A. S. sur la 
méthode qoe l'on Ta suivi-c pour tenter une contre-révo- 
lution, n'étaient qne trop fondées : ce sont l'assassinat et 
le chouannage qui ont prévalu ; ce sont là les moyens qoe 
l'on a adoptés. Georges est parti pour aller relever sa pré- 
tendue armée, ponr aller faire, s'il le peut, assassiner 
Bonaparte. Je crois qne ce sera M. Coster qui jouera le 
rdle qu'a joué M. de Saint-Régent, le 3 nivôse, lors de 
l'explosion de la machine infernale. Il part cette semaine 
pour se rendre en Bretagne. Beanconp des anciens offi- 
ciers soi-disant royalistes s'y sont déjà rendus ' pour coo- 
pérer à ces actes qu'ils regardent comme méritoires ; ils 
partent avec l'or et l'assentiment des ministres britanni- 
ques. Je suis sûr de tons ces faits : il n'y a que celui rela- 
tif à M. Coster, c'est-à-dire au rôle qu'il doit jouer, dont 
je n'ai pas encore la certitude. Il me viendra voir avant 
son départ ^, et je saurai à quoi m'en tenir à cet égard. 

J'allai hier, à midi, chez M. le comte d'Escars. Je ne 
lui parlai point de Monseigneur : il ne m'en parla point. 
Je lui parlai avec toute la franchise dont je suis capable 
et avec l'intérêt que je prends à la cause de mes maîtres ; 
je lui fis les observations que j'avais faites à V. A. 3., 
tant par rapport à la double correspondance qu'on éta- 
blit 3, que par rapport aux moyens qu'on adopte. Sa ré- 

I. C'était Geoif es lui-même qui hiull rApandre p&rml les ilcni qnll 
allait débarquer ea Bretagne et J reooDveler l'iKltatlon (voir la pièce 
n- v}S). Les offlcleri qull CDVofa 1 l'avinée ont été en petit nombre : now 
n'en pouvons nommer qu'un leul, Boger dit Loiaeau. 

1. Coster Salnt-Vlclor n'a (bit partie que du MCond débarquement, en 
décembre 180Î. 

3. La correspondance de Jericj et celle d*Al)beTllle (Tolr lea pUeea 

SOlT.). 



348 LA CONSPIRATION DB GEORGES. 

pense fut (l'abord un soupir, et ensuite il me dit : « A qui 
dites-vous cela? à un converti. Je suis furieux contre le 
gouvernement, qui fait tout sans m*en parler » ; et, en 
me parlant des prétendus royalistes, il me dit que c*était 
des « royalistes à guinces > x>. Il savait déjà une partie des 
faits 3 ; il en était d*autres qu il ne savait pas et dont je 
Tinstiniisis. Nous gémîmes sur le tout, Fun et Fautre. Il 
ne me parla point de Monsieur ; mais je crois être sûr 
qu'il est trompé, qu'il est mal conseillé, et qu'il a connais- 
sance de tout ce qui se prépare. Ni Georges ni M. de 
fVossey] ne fussent partis sans son aveu. Le premier a 
une ambition démesurée ; il est lieutenant général, cordon 
rouge ; il les doit à son expédition du 3 nivôse. Pardon, 
Mgr, si je parle avec cette franchise ; mais nous sommes 
dans une position à dire la vérité tout entière, et je la 
dois à V. A. S. Il n'y a qu'à considérer l'époque des bre- 
vets qu'a reçus Georges, et on verra qu'ils sont du mo- 
ment de son départ pour l'expédition : peut-être le bâton 
de maréchal de France a-t-il été promis ou donné pour la 
seconde. 
Mais, quand on assassinerait Bonaparte, qu'en résulte- 



I. Allusion à la solde que rAngleterre donnait aux chooans réfugié?. 

9. Une note dc^M. de Guilhcrmy nous apprend que, dès Tannée précé- 
dente, Georges avait parlé de son projet constant au conoite d^Escars, c qui 
le reçut comme on reçoit le fils d'un meunier, c'est-à-dire comme U ne loi 
convenait pas d'être reçu » (Pap. d'un émigré^ p. 119). Le comte a-t-U eu 
réellement ce tort dans la forme, ou sa raideur a-t-elle été exagérée par 
M. de Guilhermy, qui lui était très contraire ? Dans tous les cas, M. d'Es- 
cars ne pouvait se montrer favorable à un projet que, d'une manière gé- 
nérale et par principe, il savait être désapprouvé par Louis XVIII. 

LHmprobation royale, renouvelée au printemps de i8o3, n'a pu être 

ignorée de Georges. Tel est peut-être le sens de ce billet de sa main, daté 

du ar> juillet i8o3 : «.... Je renouvelle à M. de Guilhermy l'assurance qu'il 

ne sera fait de la connaissance acquise en lisant cette pièce, aucun usage 

ble de produire un f&cheux é[crat ; et si par hasard il en était ques- 

dans une circonstance quelconque, le nom de M. de Guilhermy ne 

mais prononcé » (id., p. iso). 



i4 AOUT i8o3. 349 

rait-il, n*[y]ayant rien de préparé? Lucien son frère, ou 
Moreau lui succéderaient sans doute ; et peut-être, plus 
politiques, en établissant un gouvernement plus doux, plus 
modéré, seraient-ils moins haïs et plus difficiles à dépos- 
séder de leur usurpation. Si, àTépoqucoù j'aidonné mon 
plan, on eût travaillé à son exécution, Forganisation serait 
faite aujourd'hui, ou du moins à l'époque où le projet 
qu*on va tenter sera mis en exécution. Si on croyait la 
mort de Bonaparte nécessaire, les mesures que j'avais 
proposées n'en empêchaient point la tentative, qui n'est 
pas dans mes principes ; mais elles mettaient à même d'en 
tirer un grand parti. 

Le temps me presse ; je suis obligé de terminer. Je ren- 
drai compte à Monseigneur de tout ce que je pourrais 
savoir. 

Scepeaux ^ est ici : il y a été mandé par le gouverne- 
ment. Il n'y a vu ni Monsieur, ni M. le comte d'Escars : 
il s'est fait admettre au traitement des officiers généraux, 
sans leur aveu. Les ministres veulent le chaîner d'une expé- 
dition : il échouera parce qu'il est détesté dans son pays. 

P,-S, Je prie Monseigneui* de ne rien dire de tout ce 
que je lui confie ; mais il peut être sûr de l'exactitude. 

(Ârch. de Chantilly >.) 

I. Le vicomte de Scepeaux (Marie- Paul-Alexandre-Gésar), né à Angers 
en i;68. Ayant refusé de reprendre les armes en 1799, U s'était laissé rem- 
placer par Bourmont. En 1809 il devait accepter du service dans l'armée 
française. 

a Dans une autre lettre à Condé du 16 août, le comte de Botherel, après 
avoir annoncé son intention de réunir chez lui les réfugiés bretons 
avec les princes, pour fêter la Saint-Louis (voir plus loin), ajouta : « Ce que 
j'ai eu rhonneur de mander à Monseigneur n'était point connu alors. On 
sera surpris de la publicité que les faits ont acquise, lorsqu'on saurm 
qu'un des ofUciers de Georges est allé au café, qu'il y a fait voir une 
bourse do quatre cents louis qu'il avait reçus du gouvernement, et qu'il a 
proposé publiquement de les partager avec ceux qui voudraient courir la 
même chance que lui et s'associer à son entreprise. Je ne crois pas l'objet 
de l'entreprise connu. » 



35o Lk CONSPIRATION DE GEORGES. 

176. — X... AU CHEVALIER DE CONTVE 

[Londres,] 18 août iSoS. 

....J'espère que rexécution du dernier bill sur les étran- 
gers va nous délivrer de bien des Français suspects >. 

.... Je n*aipu m*empôcher de communiquer, avant-hier, 
mes réflexions à lord Pelham sur Tenvoi secret de Greor> 
ges et G*. Il m'a dit qu on ne lui avait fait part de rien; 
que les passeports lui ont été demandés par les AfTaires 
éti*angères, sans lui expliquer le pourquoi. J'ai été jusqu'à 
lui dire que les ministres avaient ordonné à leurs envoyés ^ 
de rassembler des hommes, au nom du gouvernement an- 
glais ou au nom du Roi ; que, dans le premier cas, ils n'en 
trouveraient pas ; et que, dans le second, c'était une perfi- 
die de se servir du nom du Roi sans son aveu, dans une 
afl*airc qui allait faire crier à l'assassinat par toute l'Eu- 
rope , etc. Le lord est convenu de tout, et a paru fâché de 
cette conduite. Il m'a lâché une phrase qui me donne lieu 
de croire qu'il n'est pas content de ses collègues, et qn*il 
se retire ^ parce qu'il ne peut adopter leurs principes poli- 
tiques. 

Avant-hier, j'ai eu des nouvelles de France. On me 
mande qu'on a reçu, le 12 août, mes questions sur les gé- 



I. Selon les mœurs du temps, la reprise des hostililés entraîna succes- 
sivement en Ang^lctcrrc des mesures rigoureuses contre les étranipers. 
Après des expulsions individuelles (par exemple celle de Duverne de 
Presle). on procéda d'une manière générale, et le 3i aoAt il fut enjoint, 
sous des peines sévères, à tout Français arrivé depuis le 1*' octobre 1801 et 
non muni d'une permission de résidence, de sortir promptement du 
royaume. Ceux qui demeurèrent Turent assujettis à des formalités d'ins- 
cription, etc. L'entrée en Angleterre ne put se faire que dans des ports 
déterminés et d'après une autori>ation très dilllcile à obtenir. 

3. Ce mot parait s^appliquer, non à Georges et ses compagnons, mais à 
desairents anglais, MM. Frère et Drake, qui ont été chargés de travaiUer 
Vendée et les provinces de TEst. 
^ remplacé par Ch. Vorke (voir p. 336, noie i). 



aS MAI i8o3. 35i 

néraux, colonels, demi-brigades, etc., et qu'on ya se met- 
tre à môme d'y répondre d'une manière satisfaisante. 

Un exemplaire de la publication de Monsieur ^ est par- 
venu à Bruxelles pendant le séjour du Corse ^ : i,5oo exem- 
plaires en ont été imprimés auprès de chez lui, et on se 
les arrachait autour de lui. On en a tiré 60,000 à Paris, en 
y ajoutant à la fin : « Vive le Roi! )) 

Ce matin on m'a communiqué une lettre de Paris, dont 
je connais l'auteur. J'y ai lu ces propres mots : « Que 
faites-vous là-bas ? Que ne vous montrez-vous ? Jamais 
on n'a été aussi bien disposé ici. y> Et moi je dis : quand 
pourrons-nous donc en profiter? et j'enrage. 

(Arch. de Chantilly.) 

177. — Cu. Bertin a Gondé 

Londres, aS mai [180S]. 

En conséquence des ordres que Y. A. S. a bien voulu 
me donner 3, j'ai l'honneur de lui annoncer que hier, a4f 

I. La publication sur la demande d'abdication (cf. pièce i55). La rareté 
de cette brochure fait douter qu^eile ait été tirée à un grand nombre 
d'exemplaires à Bruxelles et surtout à Paris : elle prouyerait du moins 
que la distribution en a été très restreinte. 

a. Le voyage en Belgique, annoncé par les joamaax dès le commence- 
ment de i8o3, et retardé par l'approche de la guerre, ayait commencé le 
35 juin. Le Premier Consul examina d'abord les préparatifs de la des- 
cente, entra le 10 juillet en Belgique, séjourna du ai au So à Bruxelles, et 
revint le ii août à Saint-Cloud. Il avait eu llntention de traverser les dé- 
partements de la rive gauche du Rhin ; c mais, écrivait-il le a4 juillet, à la 
manière dont je voyage, je n'aurais pu voir les Départements Réunis sans 
m'exposcr à ne rentrer à Paris qu'au milieu de septembre. La saison est 
trop chaude. Je remettrai ce voyage à une autre circonstance > {Corr.t 
n» C938). 

3. Charles Bertin, Taînc de trois frères, habitait Jersey et y faisait, au- 
près du prince de Bouillon, Toffice d'une sorte de secrétaire-trésorier de la 
correspondance secrète par la Bretagne et le Gotentin. Arrivé à Londres 
au moins en avril i8o3, il continuait à recevoir de Paris des nouvelles po- 
litiques et militaires, qu'il communiquait par un intermédiaire au prince 
de Condc. 

Cet intermédiaire était le comte da Bourblanc (Satarnin-Françols- 



35ll LA CONSPIRATION DE GEORGES. 

j'ai eu audience de M. Sullivan S premier secrétaire de 
lord Hobart, et qu'il me dit que je ne pouvais rien faire 
de mieux que de retourner à Jersey ; qu'il allait conférer 
avec lord Hohart et qu'il m'enverrait mes ordres *. Quoi- 
que je ne sois point certain du jour, j'ai préféré en préve- 
nir Monseigneur, craignant que l'on nous envoie dans les 
vingt-quatre heures, ce qui m'eût privé de prendre les 
ordres de V. A. S., que je me ferais un devoir de remplir 
dans toutes les circonstances. Je désire être à même d'en 
donner des preuves non équivoques à V. A., ainsi que du 
dévouement pour la cause de la famille royale, et de l'at- 
tachement respectueux, etc. 

(Arch. de Chantilly.) 



Alexandre), né à Rennes en 1776. Il ëmigra en 1792, fU la campagne de 
cette année sous Condé, et celle de 1793 dans un corps d^émigrés rassemblé 
à Jcncy. En 17J4, il passa dans le régiment de Du Dresnay, avec lequel il 
fut blesst* à <^uiberon. I.icencié en 1796, il vivait d'une demi-solde en An 
gleterre. 

Ki\ môme temps que Ch. Bertin, on avait vu venir à Londres M. Gou3'on 
de Vaucouleurs et probablement M. Armand de Chateaubriand, qui s>m- 
ployait aussi dans la correspondance. Cf. Drochon, La Vendre milU., V, 3;3. 

I. Lord llobart était c colonial and war secretary » dans le ministère. 
Quant à M. Sullivan, il est indi(iué dans les Pap. d'un émigré^ comme 
c chargé plus spécialement des relations avec les chouans 9 et comme 
c s'efforçant, de mille manières et à Tinsu peut-être des autres minis- 
tres d'agiter avant Theure les populations si éprouvées de l'ouest de la 

France » (p. 116, cr. 12a). On peut se demander si le rôle prêté ici à M. Sul- 
livan n'a pas été grossi et même un peu dénaturé ; mais il faut reconnaître 
que M. Addington ne savait pas toujours imposer une discipline suOI- 
Minte aux membres de son cabinet, dont plusieurs maintenaient sur les 
affaires de France la manière de voir, trop peu scrupuleuse, de l'ancien 
ministère Pilt. 

a. Déjà, le mai. Ch. Berlin avait averti Condé qu'il comptait que 
c 8OUS peu nous serions renvoyés à nos postes. » il ajoutait : c Je ne me 
dissimule pas les diflflcultés en tous genres qui seront mises à nos com- 
munications avec la France. Il en est que peut-être Monseigneur pourrait 
me Caire obtenir les moyens, sinon de les annuler, au moins de les dimi- 
iiaer considérablement. » 



94 Juixxn i8o3. 3S3 

178. — BOTHSREL A GoNDi 

Londrei, 94 Juillet xSoS. 

J'ai va hier M. d* Auvergne, se disant prince de Bouil- 
lon et reconnu comme tel et sous ce nom en Angleterre > 
où on n'avait aucun intérêt de s'y opposer. Il désirerait, 
pendant son séjour ici qui sera très court, avoir l'honneur 
de voir Y. A. S. ; il m'a prié de le présenter chez elle un 
des jours de la semaine prochaine, si cela convenait à 
Monseigneur. Appelé ici par le gouvernement, il a reçu 
l'ordre d'y garder l'incognito ; ordre qui n'a eu, ce me 
semble, pour objet que de l'empêcher de se présenter au 
Parlement, et chez les membres de ce corps qui avaient 
demandé que Bonaparte eût £ait & cet officier britannique 
réparation de l'insulte qu'il lui avait £aite *. Obligé de se 
présenter tous les jours à l'Amirauté ou chez quelque mi- 
nistre, il ne peut savoir le jour où il pourrait se rendre 
chez Monseigneur. Je demanderais donc à Y. A. S. la 
permission de le lui mener, le jour qu'il serait libre. Il 
peut être très utile à la cause, ayant été chargé jusqu'ici 

I. La fortune de Philip Daavergae tenait du roman. Né à Jenej, derean 
officier de la marine anglaise, il fût pris à bord pendant la guerre d'Amé- 
rique et conduit en France. Là, une ressemblance de nom, due tant 
doute au hasard, le fit remarquer par le prince de Bouillon, un La Tour 
d'Auvergne, qui sHmagina retrouver dans le Jeune prisonnier un parent 
éloigné, et qui eut la fantaisie de l'adopter en i^ga, puis de l'insUtuer toa 
héritier. Le gouyernement anglais s'était prêté à TadopUon. n aTiit 
nommé le capitaine Dauvergne gouverneur des forces de mer à Jersey et 
à Guernsey. 

a. En i8oa. le nouveau prince de Bouillon voulut profiter de la paix 
pour recueillir en France son héritage. Arrivé à Paris à la fin d'août, tt 
y fut arrêté le 7 septembre (cf. p. 941, note). On n'avait à lui reprocher 
qu'une part trop notoire prise dans les troubles de la Bretagne. Sur U 
réclamation de M. Merry, il fut relâché le i9 septembre, avec iqjono- 
tion de sortir du territoire, c L'affkire du capitaine d'Auvergne, écrivait 
Andreossy, a déjà fait beaucoup de bruit au Parlement... Cette aflkire itt 
entre les mains d'un homme, M. Windham, qui abhorre Jusqu'au nom 
français.... > (dép. du aS décembre 180e. Voir on mémoire dn prince dans 
le Trial ofJ, PetUêr, app., n* nr). 

OORRSSPONDANOB DU DUO D'iMaBHII. SB 



364 LÀ CONSPIRATION DB GBORGBS. 

de presque tout ce qui intéresse les royalistes de l'ouest 
de la France. Bertin, qui a accompagné cet officier et qui 
a sur son esprit infiniment d'influence, désire aussi que je 
le présente à Monseigneur, et l'aller voir avec M. d'Au- 
vergne dit prince de Bouillon. Je prie Monseigneur de 
me marquer la conduite que je dois tenir. 

....Ce qu'on avait débité ici sur les émigrés qui sont à 
Jersey est absolument faux. Voici comment les choses se 
sont passées. Le général Gordon fit publier que tout étran- 
ger qui était dans TUe devait sortir, mais qu*il ne considé- 
rait pas les émigrés comme étrangers. Ceux-ci allèrent en 
corps chez ce général, lui témoignèrent leur reconnais- 
sance de ne les avoir pas regardés comme étrangers ; ils 
lui oflVirent leurs services pour la défense de l'Ue. Le gé- 
néral les remercia de leur zèle, et, sur la demande qu'ils 
lui firent des corps et de la manière dont il voulait qu'ils 
servissent, il les laissa absolument les maîtres. Ils écri- 
virent au colonel des Chasseurs de Condé, régiment arrivé 
depuis peu d*Égypte ^ Cet officier reçut avec beaucoup 
d'honnêteté cette offre. Ils doivent former une compagnie 
de volontaires dans ce corps. 

(Arch. de Chantilly.) 

179. — VOSSEY A DOTLB 

Gaerosey, i5 septembre 180I 

Il y a un mois que, par ordre du gouvernement britan- 
nique et du général Georges, j'arrivai ^ sous votre com- 

I. Ce sont les c Chasseurs britanniques », formés sous M. de Serocoart 
avec les débris de Tarmée de Condé (cf. p. 74* note a). Embarqués le 
S mars i8o3 à Alexandrie, ils touchèrent le 35 à Malte et arrivèrent à 111e 
de Wig^ht vers le ao avril. Le régiment ne Ait pas licencié : ainsi, à la fia 
de 1806, il se trouvait à Messine. 

3. De Vossey (Guy-Toussaint-François), entré dans la marine en 1781, émi* 
gra en i;9i et servit dans le régiment d'Hector. Il fût blessé à Qoiberon, 



l5 8BPTBMBRB l8o3. 356 

mandement, pour activer et servir la correspondance 
de Bretagne établie sous votre protection aux ordres 
de M. le chev. Thomas Saumarez K J'étais parti de 
Londres avec Tassurance que vous aviez reçu des instruc- 
tions relatives à ma mission. Vous avez été témoin, et 
vous m'avez puissamment aidé à vaincre les grandes dif- 
ficultés que j*ai éprouvées à mon début. Avec votre pro- 
tection et celle de M. de Saumarez, j*ai rempli les inten- 
tions du gouvernement, et j*ose dire que les officiers 
venus avec moi ont été conduits à leur destination ^ avec 
autant de zèle que de bonheur, malgré les difficultés mul- 
tipliées que le défaut d'ordres m'a fait éprouver. C'est à 
vous, mon général, que je dois d'avoir vaincu ces obstacles; 
c'est à vous et de votre justice que j'attends de me faire 
avoir promptement des instructions qui me mettent à 
même de satisfaire mes chefs, et de prouver avec zèle que 
je suis un loyal et fidèle sujet. Je supplie à cet efTet que 
l'on m'accorde : 

I* De conserver avec moi Jérôme et Antoine d'A- 
gorne ' ; 

a* D'être autorisé à prendre partout les guides, pilotes 
et correspondants bretons ; 

3® Que ces braves serviteurs conservent le traitement 



En 1800, il s'employa à Jersey aux préparatifs dHin nouTeau soalèrement de 
rauest pendant la campagne de Marengo, porta des munitions à Mercier 
dit la Vendée, et lorsque ce chef Ait tué, le remplaça dans le commande- 
ment de la division des Côtes-dn-Nord. U était renn en tSoi en Angle- 
terre, auprès de Georges, qui le fit charger de réorganiser la correspon- 
dance des Iles normandes avec la Bretagne. 

I. Sir Thomas Saumarez, trère cadet de l'amiral, né en 1760. Depuis 1799 
il était inspecteur de la milice dans i*Ue de Guemsey, dont sa fiimilto 
était originaire. 

3. Voir p. 347» note i. 

3. Dans un état, dressé en 1814 par le prince de Bonillon, on lit : c Da- 
gome (Antoine), guide, demeurant sur la côte de Bretagne; d*iine fidélité 
à toute épreuTC. > 



356 LA. GO]r9PIRA.TION DB OBOROB8. 

qai lenr est accordé par le gouvernement britanniqae et 
payé par M. le prince de Bouillon ; 

4® Qu'il soit fourni deux bons bricks de guerre, munis 
de bons bateaux, sous la direction et aux ordres de 
M. le chev. Thomas Saumarez ; 

S» Des fonds, entre les mains de M. le chev. Thomas 
Saumarez, pour les frais de correspondance et pour les 
besoins des guides, pilotes, correspondants, et pour ceux 
qui reçoivent les officiers à la côte, et autres qui courent 
continuellement des dangers pour ce service. 

Vous m'avez accoutumé, mon général, à compter sur 
rintérét que vous voulez prendre à ce qui me concerne ; 
c'est avec cette confiance dans votre justice que je fonde 
mon espoir d'êti*e bientôt tiré de la position embarras- 
sante où je me trouve. Je ne vous parlerai pas de recon- 
naissance : elle ne peut être égalée que par le dévouement 
respectueux avec lequel j'ai l'honneur d'être, etc. 

(Record Office.) 

i8o. — Mémoire db Poix 

l Londres, vert 1809.] 

....Cette correspondance > ayant été plusieurs fois sus- 
pectée et même découverte par la police française, pendant 
le long espace de temps qu'elle a duré (ce qui était abso- 
lument inévitable), il avait été autant de fois nécessaire 
d'augmenter plus ou moins le nombre des personnes qui 
étaient initiées dans ce secret, lorsqu*on s'était occupé de 

I. La correspondance dite d^Abbeville. — L'autear de ce mémoire. Poix 
(Pierre-Marie) dit Durieux ou Larose, était originaire du Boulonnais, 
c J^ai, disait-il dans une pétition, consacré vingt ans de ma vie au serrice 
de Votre Majesté. Depuis 179a, j'ai bravé tous les dangers et tous les 
genres d'infortune pour exécuter les ordres qui m^ont été transmis de 
votre part et suivre la correspondance entre les royalistes retirés en An- 
gleterre et ceux qui étaient restés en France. > En i8o3, Poix était deveno 
le principal associé de Tabbé Leclerc, dont il va être question. 



1809. 357 

scm rétablissement. De là il était résulté que, déjà même 
au moment de la paix d'Amiens, une foule de gens ayaient 
plus ou moins contribué à en procurer les divers maté- 
riaux, ou à la faire passer en Angleterre. 

A cette même époque, quelques-uns de ces gens-là, con- 
sidérant comme totalement renversées les espérances du 
retour de la monarcbie légitime (qui ont toujours été le 
principal mobile de cette agence), n*hésitèrent pas de 
se prostituer au gouvernement usurpateur, et de lui faire 
à ce sujet toutes les révélations qui étaient en leur pou- 
voir ; tandis que d'autres, qui n'étaient plus restreints par 
la crainte du péril, se permettaient journellement des in- 
discrétions qui n'étaient pas moins dangereuses >. Les 
choses en étaient à ce point, lorsque la guerre actuelle fut 
déclarée. Munie de tous ces renseignements, la police prit 
aussitôt le parti d'envoyer dans le Boulonnais une nuée 
d'espions, auxquels une fenmie, nommée M"* Tiroco, qui 
était au fait des plus grands secrets, révéla tout ce qu'elle 
savait, uniquement pour se venger d'une injustice vrai- 
ment criante, que M. Lemoine (autrement M. Ratel) lui 
avait faite. Ces espions firent faire sur-le-champ des visites 
domiciliaires dans toutes les maisons suspectes, d'où ils 
firent successivement enlever et emprisonner une dou- 
zaine de personnes >. M. Leclerc Boivallon ', qui était le 

I. Gomme on ya le voir, les c rérélationf » s appliquent plus parttfio* 
lièrement à M"* Tiroco, et les c indiserétioni » à i*abbè RateL 

9. Vers le i«* août i8o5, le préfet de poliee reçut une dènoneiaUoD dHui 
certain Bouton et dlsabelle Brunet, femme TIrooo, qui arait à •• plaindre 
de l'agence. Il se concerta avec le Grand Juge et enroya deux agents à 
Boulogne, où ils arrivèrent le 6 août Quelques pèclienrs ftirent arrêtés 
(cf. Corr., n«« 7041, 7094) ; mais les principaux affiliés purent se sous- 
traire aux recherches. Il en tai de même, à la fln du mois, lorsque la 
gendarmerie reçut contre eux dix-sept mandats d^iameoer. Un sut ilors 
que. l*abbé Ratel n*était plus en France. 

S. L'abbé Leclerc de BolTallon (Julieii»Rttié)l On trouTera dans la 
Biogr, des Ck>nUmporain»t III« aao^ qneifoss détaUs tar es fsfso^asgs. 



358 LA CONSPIRATION DE GEORGES. 

directeur en chef de Fagence, et dont Paris avait été au- 
paravant la résidence ordinaire, était lui-même alors dans 
cette contrée. Ce ne fut qu'avec une infinité de peines et 
de précautions, que lui, le soussigné et quelques autres, 
purent échapper aux recherches et aux poursuites des 
espions qui, depuis ce moment-là jusqu'à la fatale catas- 
trophe ^ ne cessèrent pas un seul instant d'être sur leurs 
traces, quoiqu'ils changeassent fréquemment de retraite. 
Il ne s'écoulait presque pas de semaine, qu'ils ne se trans- 
portassent nuitamment, à pied et pendant tout un hiver, 
à des distances de 70 à 90 milles, faisant ordinairement 
a5, 3o milles, et quelquefois plus, dans une seule nuit. Les 
arrestations ci-devant mentionnées eurent lieu deux ou 
trois jours après le retour du soussigné de Londres, où 
M. Leclerc l'avait envoyé porter ses premières dépêches, 
même avant que la guerre eût été formellement déclarée. 
Ce fut pendant son séjour en Angleterre que l'amirauté 
donna l'ordre aux croisières anglaises d'arrêter tous les 
bateaux pêcheurs français qu'elles rencontreraient en 
mer ^. Dans la première capture se trouvèrent compris 
deux de ceux qui étaient dans l'usage d'apporter la corres- 

Voici ce qu*eii disait M. Dutheil en x8i6 : « Lort de la formation de Tagence 
des affaires du Roi en France, composée de MM. Brottier, La VlUehear- 
noys et Daveme, M. Leclerc fut et resta attaché à cette agence Juaqa'à 
sa dissolution. M. de La Barberie, par qui l^abbé Leclerc avait été élevé, 
à son retour en France de la mission qu'il avait été remplir auprès du 
Roi, crut devoir choisir M. Tabbé Leclerc pour son coopérateur, afin de 
Taider dans Texécution des ordres de Sa Majesté. M. Leclerc, qui avait 
été mis en rapport avec le général Pichegru avant la déportaUon de ce 
général en 1797, continua à être chargé de la correspondance de l'inté- 
rieur jusqu^en 1804. > 

X. Voir la ParUe VI (t. II). 

a. Probablement en vertu d*un ordre général, donné à Londres le t6 mai 
i8o3 (voir Corr., n« 6875, et article du Moniteur du 7 juillet). Par repré- 
sailles, le Premier Consul rendit un arrêté le 2 prairial (aa mai), prescri- 
vant de courir sus aux bAtiments anglais et de garder prisonniers tous les 
Anglais qui se trouveraient en France. Lord Eigln, lord Yarmouth, etc., 
furent retenus de cette manière. 



i8o9. 359 

pondance secrète dans cette lie : l*im des deux était même 
chargé alors des secondes dépêches de M. Leclerc. Le 
soussigné fut autorisé d*assurer sur-le-champ, au nom du 
gouvernement, aux maîtres de ces deux bateaux, que la 
valeur leur en serait fidèlement remboursée, et qu*on 
leur permettrait de les ramener de suite en France, si 
cette faveur ne les exposait pas à de trop grands dan- 
gers. La première mesure ayant été reconnue la seule 
praticable, Testimation de ces deux bateaux fut faite et 
portée à € 609, sous les yeux mêmes du soussigné, et 
sous la direction de Tinfortuné capitaine Wright, que Bo- 
naparte a fait assassiner depuis ce temps-là dans la pri- 
son du Temple.... 

n est indispensable d*observer ici que M. Dutheil, accré- 
dité auprès du gouvernement britannique par S. M. Très 
Chrétienne, alors régent du Royaume, avait établi cette 
correspondance en 1794, pour entretenir entre M. le Ré- 
gent et les royalistes de l'intérieur de la France des rap- 
ports aussi nécessaires qu'utiles ; que c'était à lui en con- 
séquence qu'était adressée cette correspondance, dont il 
communiquait aux ministres de la Grande-Bretagne, et 
conformément aux intentions de S. M. Très Chrétienne, 
tout ce qui pouvait intéresser le gouvernement de S. M. 
Britannique. 

En i8o3, lors du renouvellement des hostilités, le minis- 
tère britannique, qui avait souvent été à portée de 
connaître Futilité de cette correspondance, dont les cir- 
constances avaient forcé de diminuer l'étendue, témoigna 
le désir qu'elle fOit relevée comme elle avait subsisté dans 
la guerre précédente. Mais alors M. Dutheil, qui lui-même 
s'était retiré des affSedres publiques, ne se trouvant plut 
dans le cas de communiquer officiellement avec le minis- 
tère britannique, proposa à S. A. R. Monsieur de per- 



360 LA CONSPIRATION DS GEORGES. 

mettre que M. Lemoine {bt indiqaé à M. Hammond >, 
pour recevoir cette correspondance et la transmettre au 
ministère britannique. M. Dutheil, en proposant cette 
mesure à S. A. R., trouvait deux avantages : le premier, 
de ménager les fonds de TAngleterre, M. Lemoine jouis- 
sant d'un traitement considérable qui avait été demandé 
pour lui 9. Le second avantage était de ne pas être obligé 
de mettre une nouvelle personne dans le cas de connaître 
la correspondance et les agents qui y étaient employés ; ce 
que M. Lemoine connaissait déjà, ayant lui-même été 
attaché à la correspondance, d'abord sous les ordres de 
M. le baron de Coigny et de MM. Crenolle et Hyde pen- 
dant quatre mois en Tannée 1800 3, et ensuite sous les 
ordres de M. Dutheil pendant huit ou dix mois de Tannée 
suivante. M. Lemoine, que M. Dutheil n'avait connu qu'à 
la fin du mois de novembre 1799 et qui avait été employé 
de la manière et pendant le temps qui viennent d'être 
rappelés, se trouvait alors en Angleterre depuis dix-huit 
mois, et il était venu se réfugier pour se soustraire aux 
poursuites dont il avait été Tobjet en France. M. Dutheil 
ignorait, à cette époque, que M. Lemoine ne devait qu'aux 
indiscrétions multipliées qu'il avait commises les persé- 
cutions auxquelles il avait été en butte, et qui depuis ont 
été une des causes de la perte de la correspondance, de la 

I. Hammond (Georges) avait été c ander secretary at the Foreign of- 
fice > dans plusieurs cabinets. Il était de ceux qui, pour les affaires de 
France, perpétuaient la tradition du ministère Pitt. 

a. L'abbé Ratel dit Lemoine, étant revenu à Londres à la fin de nud 180a, 
on sollicita pour lui un traitement, fondé sur les services que la correspon- 
dance rendait aux Anglais, et sur la part que Tabbé avait prise autrefois à 
révasion de sir Sidney Smith. Le traitement ne fût accordé qa*aa com- 
mencement de x8o3. 

5. Ces trois royalistes, sous les noms supposés de Dubois, Paul, Pèrrtnd, 
avaient reçu de Monsieur la mission de former à Paris le comité, dont 
la correspondance saisie a été publiée sous le titre de c Conspiration an- 
glaise 9 (voir p. i^ et 346, notes). 



19 OGTOBRB i8o3. 36l 

condamnation à mort de quelques-uns des agents qui j 
étaient employés, de l'exécntion de qaelqnes antres, et de 
la persécution qae tous ont essuyée. 

Le nouvel arrangement dont on vient de parler avait 
eu lieu lors du séjour du soussigné à Londres, dans le 
voyage dont il a déjà été fait mention. Il fut particulière- 
ment chargé d'en apprendre tous les détails à M. Leclero, 
outre que les lettres qu'il lui remit, à son retour, l'en in- 
formèrent pleinement.... 

(Areh. nationales.) 

i8i. — Ratbl a Hakmond 

Londres, ee 19 oetolm xSoS. 

M. Lemoine a l'honneur de joindre à la présente note la 
copie des signaux convenus entre M. de Saint-Remi < et 
lui pour renouer la correspondance, interrompue par la 
capture des bâtiments pêcheurs, et qui ne peut être main- 
tenant rétablie que par la coopération des vaisseaux de 
Sa Majesté Britannique en station dans les parages de 
Calais et de Boulogne. CSes signaux ont été concertés avec 
le capitaine Wright, qui les a portés lui-même à Deal *, 
pour en faire donner communication à l'amiral qui y com- 
mande, par le colonel Smith. M. Lemoine joint ici la ré- 
ponse de l'amiral au colonel, par laquelle le premier 
exige de recevoir une communication officielle desdits 
signaux, avec Tordre de l'amirauté de les faire exécuter. 
Comme M. de Saint-Remi, porteur des mêmes signaux à 
la côte opposée, est arrivé sans aucun accident à Hellevoet 
Sluis ' le 9 de ce mois, et qu'il mande de là qu'il croit être 



I. M. LeUèvre dit SaiaVRtmi était oa des pvlaefptiix aflldés de Tabbé 
Ratel dit Lemoine. 
9. Port à pea de distance et an nofd de DoiiTres. 
3. Port sur la terra de Voonie» en Hoilaadt. 



36j la conspiration db oiobom. 

dans les enTirons de Boulogne vers le ao suivant, M. Ham- 
mond est instamment prié d'obtenir de Tamirauté les or- 
dres nécessaires pour faire exécuter les signaux ci-joints, 
le plus promptement possible, à FeSet de recevoir de 
M. de Saint-Remi tous les renseignements accumulés à la 
côte depuis si longtemps, et de renouer la correspondance 
d*une manière invariable pour Tavenir. 

M. Lemoine a aussi reçu des nouvelles de Fexprës qu*il 
a envoyé en France, le i6 septembre, avec tous les Fran- 
çais qui ont été renvoyés d'Angleterre à cette époque. 
Après une traversée de quinze jours, il a débarqué à Mor- 
laix le V octobre, d'où il s'est rendu de suite à Paris et à 
Boulogne. M. Lemoine ne fait plus aucun doute que la 
correspondance ne soit à présent renouée imperturbable- 
ment, si l'amirauté veut expédier les ordres nécessaires 
pour faire usage des signaux convenus, tant à Boulogne 
qu'à Waldam près Calais. — Il prie M. Hammond de re- 
cevoir l'assurance de son dévouement et de son respect. 

(Record Office.) 

i8a. — Jagobi au roi de Prusse 

Londres, t% août iSoS. 

....Le gouvernement britannique vient d'inviter le gé- 
néral Dumouriez, qui demeure à Altona, de se rendre en 
Angleterre ^ C'est pour s'entendre sur les plans formés 
de son temps en France pour des descentes dans ce pays- 
ci. Il est certain, avec cela, que, les moyens de défense in- 



I. c Ayant été appelé en i8o3 en Angleterre par le gouTemement pour 
un travail sar la défensive des trois royaumes, pendant qne j*en étais oc- 
cupé et depuis que je l'ai achevé, j*ai cru de mon devoir de présenter en 
toute occasion aux ministres du roi mes opinions snr ce qne Je croyais 
intéressant pour assurer nos succès et la ruine de Bonaparte .... > (Du- 
mouriez à Wellington, ij août x8i9; Snpplem. deêpotchêê of WeUingtcn, 
VII, 384. Cf. GasUereagh, VUI, 68. 75, laS, ate, 160. 



a3 AOUT i8o3. 363 

térieure étant une fois réglés, on ne tardera pas à se porter 
à l'entreprise offensive contre la France.... 

(Areh. de Berlin.) 

Article du Courrier de Londres. 

Londres, mardi aS août iSoS. 

.... Le général Dumouriez^ est ici depuis quelques 
jours I. On a sur-le-champ dit que le gouvernement l'avait 
fait venir pour lui confier le commandement d'une expé- 
dition contre la France. Quelques éditeurs de papiers- 
nouvelles se sont crus obligés de rassurer le public à cet 
égard ; d'autres ont dit des injures au général Dumouriez. 
n était parfaitement inutile de justifier le gouvernement 
d'avoir songé à donner à un étranger le commandement 
d'une armée anglaise : il n'était pas nécessaire de dire des 

I. c Le i^néral Oomouries Tient d*arriTer ici avec le dernier fMiqaébot 
anglais de Tônning s (dép. de Jaeobi, Londres, 19 août). 

DÎepais sa course inutile en Russie, en 1800, Domonries Tirait à Attona* 
près de Hambourg. Il ;aTait, à plusieurs reprises, tâté le terrain ponr 
une rentrée en France (lettres au Premier Consul du S noTembre iSoo ; à 
HédouviUe du lo mai 1809) ; et en même temps U continuait à inrenter 
des plans, avec une fécondité dont il fiitiguait les chancelleries, c Vous 
saurez sûrement déjà, écrirait M. Blgnon, que Oumouries, toujours tonr- 
meoté du besoin de conseiller les rois, et occupant contre son pays cette 
activité qu'il employa jadis pour son serrice, entretient avec rarchidne 
Charles, des ministres autrichiens et d'autres personnages marquants, une 
correspondance, dont Tobjet est de présenter sous un point de rue Inquié- 
tant pour l^Europe, les actes du gouvernement français et les grands éré- 
nements qui chaque jour consolident la puissance de la République » 
(dép. de Berlin, du 17 avril 180a). 

Dans une dépêche envoyée à Caartoryski, de Londres le (17) 99 Juin 
1804. le comte Vorontsov dit : c Cest Pe due d'Orléans] qui, par adresse 
(car il en a beaucoup), s'empara du due dHToriL et l'engagea à flilre Tenir 
ici l'intrigant Dumouries, arec lequel U a toi:^ourB consenré une liaison In- 
time » {ÂrchiQ. de VorontêOQ, XV, 9a4). — Le comte Vorontsov était de ceux, 
assez nombreux, qui n'avalent aucune estime pour Dumouries. Dans l^été 
i8o3, s'adressant confidentiellement à lord Hawkesbury : c Permettes-moi, 
lui écrivait-il, de tous demander en ami s'U est Tral, ce que Je Tiens d^p- 
prendre, que Dumouriez est Tenu ici. Sermit-il possible que tous poiisftei 
vous fier à un coquin comme lui t > 



304 LA CONSPIRATION DS GEORGES. 

injures au général Dumouriez. Dans le nombre des con- 
jectures auxquelles son arrivée a donné lieu, il n*7 en a 
qu'une de raisonnable, c'est que ce général, ayant en part 
à des plans de descente en Angleterre ^ le gouTernement 
n'a pas cru devoir négliger de s'informer de tous les 
moyens qu'on a pu imaginer pour rendre cette entreprise 
praticable.... 

(Le Courrier de Londres f n* 16; du aS août x8o3.) 

i83. — 60RE A R. KiNG 

London, august So, i8f>9 *. 

Hammond, whom I saw yesterday.... thinksthat Bona- 
parte is bad with most of bis gênerais, and that bis oppo- 
nents increase upon bim. But as you know incredulity on 
some subjects is not tbe greatest defect of certain men, you 
may judge wbat weigbt to give to sucb accounts : tbey 
doubtless bave tbeir emissaries in ail parts of France, and 
some wbo are very obnoxious to Bonaparte, even in 
Paris, and tbey believe tbat bis efforts to prépare for tbe 
invasion are mucb slackened.... 

Dumouriez and Picbegru are bere '; and tbere is some 



I. Ces plans sont antérieurs au moment où Dumouries a été ministre 
de la gruerre (1799) ; ils remontent aux années qui ont précédé la RéToiu* 
tion. Etant alors gouverneur de Cherbourg, Dumouriez présenta on long 
mémoire sur les moyens de s*emparer de Jersey, Guemsey et Wight 
(Moniteur du ai octobre x8o3). ~ Dans son c Nouveau tableau spéculatif de 
FEurope, > publié à Tétranger en 1798, Dumouries, examinant un projet 
d*invasion de TAngleterre, annoncé par le Directoire, disait : c II fiiut ici 
arracher le bandeau de nilusion et prouver que cette descente est pos- 
sible > (ch. X); et il donnai i cette thèse un développement qui n'est pas 
sans intérêt. On remarquera même quelque analogie entre ses idées à cet 
égard et celles du duc d^Enghien. 

a. M. Gore, consul des États-Unis à Londres, y faisait les aflUret depuis 
le départ de renvoyé, M . RuAis King, qui avait quitté Londres le 18 mai iSoS. 

3. L^abbé Ledieu, qui a vécu dans IMntlmité de Dumouries» dit que c Da* 
mouriez rit Pichegru et discuta avec lui tous ses plans, qui tous ne pou- 
valent obtenir son af^robation, et ses moyens, qui n^étiient yê3 à U biti- 



Il OGTOBRX i8o3. 386 

reason to believe an attempt will be made to inTade 
France. Dumooriei, I leam, is disgosted with the wani of 
spirit of the administration, and I think whateTer may 
hâve been their original intention, it woold be so nnpopu- 
lar that they will not dare to employ him. 
Miranda ' déclines to see Dumouriez.... 

(Idfe and Correip, o/R. Ring; IV, 99S.) 

184. — Alquier a Talletrand 

Naplet, 18 Tendémiaire an XII (11 octobre i8o5). 

.... Le chevalier Acton m'a dit qu'il avait appris de 
M. de Castelcicala > que, dans une assemblée des Princes 

leur de Tentreprise. Il 7 avait deux choses qae Dumouries blâmait prin- 
cipalement : l*ane, llndiscrétion ayec laquelle on dimiguait ce prôdet ; 
Tautre, le choix des associés de Pichegru. Quant au résultat, il était trop 
incertain pour quHlen fût beaucoup question. Pichegru ne voulait que Jouer 
le rôle de Monk, sans s'occuper beaucoup des institutions à donner pour 
limites et pour appui à la royauté, dans le cas où il réussirait à la fiiire ré- 
tablir.... > (L« général Du Mouriet et la Réoolation/Hinçaise^ p. 4So). — Les 
entretiens entre Dumouries et Pichegru ont dû être successif. Le résumé 
que l'abbé Ledieu prétend en donner ici nous reporterait plntdt au mois 
de Janvier x8o4f lorsque le départ de Pichegru pour Paris a été décidé. 

1. Le générai Miranda, d^origine espagnole, suivit Dumouries dans les 
campagnes de l^Argonne et de Belgique, et fût dénoncé et arrêté par loi 
après la défaite de Neerwinden. Il avait publié contre lui plusieurs écrits. 

a. La dépêche du prince de Castelcicala, ministre des Deux-Siciies à 
Londres, n'a pas été retrouvée aux archives de Naples. — Sous la date 
de Londres, a6 août, le Moniteur du i3 septembre i8o3 annonçait qne c sept 
princes finançais et les généraux Dumouriez et Pichegru ont tenu an- 
Jourd'hui une assemblée, qui a eu pour ol^t le projet d*une descente ea 
France. On dit que le général Dumouries a prêté serment de fidélité à 
Louis XVIII. 9 Cette réunion eut lieu probablement à Toccasion de la 
Saint-Louis, célébrée le 95 août à Londres par les royalistes. La Journée 
commenta par une cérémonie dans la chapelle de King street,où assistèrent 
le c*« d'Artois, les ducs de Berry, d'Orléans, de Bourbon et le p** de Gondé. 
Dans V Ambigu, Peitier. feignant de s'adresser à Bonaparte, joutait ironi- 
quement : « Il y eut, ce même Jour, plusieurs dîners entre émigrés, outre 
celui^que donna le frère du Prétendant. On m'a parlé, entre autres, de 
celui que se donnèrent les Chouans. Vous savez, ou vous ne saves pas» 
que la Bretagne est la province dont il reste ici un plus grand nombre 
d'individus. Ils se rassemblèrent chez le procureur syndic de leurs sngjgns 
états. .. On y porta, d'une manière scandaleuse, la santé dn Roi et celle 



366 LA GOXâPimATIOX DX OSOB6K». 

coDToqués pour examiner on plan de descente rédigé par 
Pichegm et Dnmoariez, le comte d* Artois avait obserré 
qa'avant de proposer l'exécution du projet an ministère 
anglais, il fallait établir ponr base qn'anssitdt après le 
saccès de l'expédition, le gonTcmement britannique re- 
connaîtrait la France comme monarcbie. avec la même 
étendue de territoire que possède aujourd'hui la Répu- 
blique française. M. de Castelcicala a joint que cette pro- 
position fut vivement combattue par quelques membres 
de l'assemblée, notamment par le prince de Condé, et 
que les débats furent tellement animés qu'on se sépara 
avec aigreur et sans rien conclure.... 

(Arch. des AIT. ètnngèreft.) 

iB5. — Jacobi au roi de Prusse 

Londret, So août iSo3L 

....Ce qui ne saurait qu'affliger les amis de la paix, c^est 
qu*on a lieu de soupçonner que le gouvernement britan- 
nique revient au système si dangereux d'une contre-révo- 
lution en France. Plusieurs données me font croire qu^on 
s'occupe sérieusement des moyens d'essayer de nouveau 
la réussite d'un semblable plan. Le succès, plus que com- 
plet, de Tarmement national défensif parait avoir fait con- 
cevoir au cabinet de Saint-James des plans offensifs de la 
plus grande étendue; et la détronisation du Premier Consul 
en est sans doute le premier objet. Il parait cependant exis- 
ter dans le ministère des sentiments très discordants.... 

(Arch. de Berlin.) 



des Prineet de too taiif ; on j chanta des conplett à lear honneur, et, 
WMur qae Porgie fttt eomplète, trois de ces Princes Tinrent risiter la eom- 
let dix heures da soir. Je ne tous dirai pas ce qui se passa 
deriaeres facilement que le délire dut être à son comble.... 
les Piinees, en se trouTant au milieu de ces Bretons, crurent 
MamSL ne tW Mi ? e r parmi des hommes sortis des c Trente.... s {L'Amr 

HlitltB9L) 



aa 0CT09RE i8a3. 367 

186. — Jacobi au r^i de Prussb 

Londres, 9 septembre x8o9. 

. . . .Les bruits sourds qui couraient depuis quelque temps 
ici sur une entreprise contre les côtes de la France, 
semblent enfin devoir se réaliser ^ Un embarquement de 
troupes vient de se faire à Douvres et Hastings; le nombre 
n*en est cependant pas assez grand pour un but d'une im- 
portance considérable. Peut-être voudra-t-on tenter de 
détruire les ouvrages de Cherbourg. La présence du géné- 
ral Dumouriez, autrefois gouverneur de ce port, parait 
prêter à cette conjecture. Jusqu'à présent, rien n'annonce 
publiquement une entreprise majeure. Le plan du gou- 
vernement britannique parait tendre à nourrir en France 
le mécontentement qu'on suppose exister contre l'ambition 
démesurée du Premier Cionsul.... 

(Arch. de Berlin.) 

187. — Bourbon a Gonoé 

Londres, ce samedi [aa octobre i8o9]. 

J'ai vu hier Monsieur, qui m'a chargé de vous dire que, 
comme vous lui aviez demandé s'il irait à la revue mer- 
credi ^, il comptait y aller. 

I. Le comte Vorontsov. dont les sentiments avaient toujours été hostiles 
au fçouvememeot consulaire, et même jusqu*au point de se mettre quel- 
quefois en opposition avec sa cour, chercha alors l'occasion de faire cau- 
ser Pichegru. On lit dans un billet du 6 septembre : c Le comte Vorontsov 
fait bien des compliments à M. Hammond, et le prie de vouloir bien 
avertir mylord Hawkesbury qu'il accepte son invitation à Coomb Wood 
pour vendredi prochain (9 septembre), pour rencontrer le général Piche- 
gru. Il envoie par le courrier le billet à ce général, selon le désir de 
M. Hammond. > Le dîner qui réunit ces personnages fut mentionné dans 
le Times, et ensuite dans le Moniteur du i3 octobre. Ce même numéro du 
Moniteur parle aussi du rassemblement de la brigade Moore, qui se fit 
alors dans les Dunes. 

a. Le a6 octobre. 



368 LA OOX9PIRATTOX DX OSOBaBS. 

M. le duc de Beiry a fait demander ce matin si votre 
projet était d*y aller, et qael oniforme voos porteriez dans 
ce cas. J'ai réponda, comme il est Trai, qae je n^n savais 
pas on mot, mais qae je vous écrirais à oe sujet* et qae 
si j'étais encore ici, je lui ferais part de votre réponse, on 
que vous lui écririez directement. Je vois que cette his- 
toire de revue fait une grande affaire. On fait déjà beau- 
coup de commentaires sur ce que Monsieur a le projet de 
mettre l'uniforme suisse, ce pays étant maintenant allié 
de la République française. M. le duc de Berry ne sait 
quel uniforme mettre ; ses entours de même. Je ne vois 
pas la raison de se donner tant d'embarras. Il est très 
simple, comme j'ai fait ici depuis sept ans, de n'y point 
aller du tout lorsque l'on ne peut pas y être à sa place. 
M. le duc d'Orléans a été à la dernière, en chapeau rond 
et en frac, à côté du Roi : rien de plus ridicule. Cette dé* 
marche ne peut avoir aucun but politique ; ainsi, pourquoi 
changer tout d'un coup de manière d'être et aller étaler 
sa misère aux yeux de tout Londres? J'ignore qui a donné 
cette idée à Monsieur ; mais, dans mon opinion, elle ne 
peut être d'aucune utilité à notre cause, et je doute que 
les bons Français de l'intérieur lui en sachent bon gré.... 

(Arch. de Chantilly.) 



Le comte d'Artois à Hav^kesbury. 

[Londres,] Baker-street, n* 4^; a4 octobre i8o5. 

Le dessein que j'ai de trouver une occasion pour faire ma 

cour au Roi et pour admirer le noble zèle des habitants de 

Londres, me détermine à aller après-demain à la grande 

(e des Volontaires <. En vous informant de mon des- 

«•▼Mt de folontairet eurent lieu dans Hyde Park, les iS et iS oo- 
4Bt VAmkigu [numéro da So octobre] rend eompte de U 



a8 ocTOBRS i8o3. 369 

sein, je vous prie de juger, mylord, si vous croirez conve- 
nable que Sa Majesté en soit prévenue ; et, dans ce cas, 
je vous demande d'être assez aimable pour vous en char- 
ger. Je vous renouvelle avec empressement, mylord, Fassu- 
rance de tous mes sentiments de haute estime et de consi- 
dération. 

(Record Office.) 

188. — Jagobi au roi db Prusse 

Londres, 98 octobre iBo5. 

On a remarqué, mercredi passé, que le roi, à la revue 
des Volontaires, avait fait appeler le comte d'Artois pour 
lui parler. Le prince de Ciondé, les Orléans et les généraux 
Pichegru et Dumouriez étaient aussi présents; et tous ces 
étrangers ont été traités avec distinction. Les deux derniers 
ont reçu une pension du roi de i,aoo £. Toutes ces dé- 
monstrations ne sont pas faites pour encourager dans ce 
moment Fespoir d'un rapprochement prochain. L'animo- 
sité contre le gouvernement français parait en effet gagner 
de plus en plus.... 

(Arch. de Berlin.) 



première : c Le Roi et la famille royale arrivaient à dix heures précises et 
étaient reçus au milieu d^acclamations que Ton aurait pu entendre dUin 
bout de la ligne à Tautre. Us étaient Joints, à leur arrivée, par quatre ou 
cinq des Princes du sang français, à la tête desquels on remarquait Mon- 
sieur, dont le malheur n'a point altéré i*éclat et la tournure élé|rante. 
Mgr le prince de Coudé, en uniforme de colonel général de nnfknterie 
française, rappelait par son Age, par ses chereux blanchis dans les travaux 
de Mars, par sa longue carrière toute militaire, par sa réputaUon, par sa 
valeur éprouvée, les souvenirs de tous les héros de son nom qui Font 
précédé, ainsi que l'œil perçant des royalistes français découvre dans la 
personne de son fils la suite des génératious qui doivent le perpétuer. 
Plus heureux que leurs cousins de la branche espagnole, aucun Beurnon- 
vilie, aucun soldat sorti des tripots de Paris, n'avait intimé aux Princes 
français le décret corse de dépouiller les décorations des ordres des rois 
leurs aïeux ; aussi c'étaient des rubans et des étoiles qu'on voyait à un 
mille de distance. » 

CORRBSPONDâNCB du duo D*SNGmN. 24 



370 la conspiration db gsorob8. 

189. — Jacobi au roi de Prusse 

Loadres, i*' norembre iSoS. 

....Ce qae je crois savoir de science certaine, c'est qa*iui 
mémoire raisonné a été présenté tout récemment an gou- 
vernement britannique pour discuter la possibilité d'une 
invasion en France, au moyen d*un corps de troupes d'en- 
viron ao,ooo hommes, qui seraient commandés par le 
comte d'Artois en chef, et où tous les autres princes fran- 
çais seraient placés à la tête d'une brigade. Ce corps devrait 
servir de noyau aux royalistes cachés et aux ennemis ac- 
tuels du gouvernement en France. On répandrait, dès 
son débarquement sur le territoire de la République, des 
proclamations au nom de Louis XVIII : elles contien- 
draient, d'un côté, l'assurance d'un pardon général, et, 
de l'autre, l'engagement sacré qu'aucun des propriétaires 
de terres actuels ne serait troublé dans la possession tran- 
quille de ses acquisitions, Louis XVIII devant se croire 
dégagé pour jamais de toute obligation envers la noblesse 
française, dont la majeure partie avait jugé à propos de se 
soumettre au nouveau régime. 

Il n'est pas difficile de deviner les auteurs d'un semblable 
projet. Jusqu'à présent, il n'y a pas apparence que le ca- 
binet de Saint-James fasse le moindre accueil à ces sortes 
de plans. Il parait qu'on a résolu ici, en attendant, d'aban- 
donner toute tentative quelconque d'un projet offensif 
contre Tintérieur de la France, pour voir quelle sera la 
manière dont Bonaparte voudra réaliser ses menaces 
d'une invasion dans ce pays-ci.... 

(Arch. de Berlin.) 



4 JANVIER 1804. 371 

190. — DÉCLARATION D*EVEN 

Rennes, i3 niTdse an XII (4 JanTier i8q4). 

.... Il y a eayiron trois mois, qu'on mercredi, jour an 
marché de Callac, je vis arriver chez moi ' le citoyen 
L'hostis Khor, maire de Maël-Pestivien ^. Il m*annonça 
que de Bar était arrivé chez lui dans la nuit précédente, 
et il me remit une lettre par laquelle de Bar m'invitait à 
l'aller trouver [à Keraufiret]. 

Après m'avoir rappelé nos anciennes liaisons, [de Bar] 
me déclara qu'il venait dans l'intention de servir derechef 
la cause du Roi. Il me dit que sa mission actuelle avait 
deux objets : l'un de sonder l'esprit public du pays et de 
s'assurer des dispositions des anciens partisans et chefs, à 
l'efTet de savoir si l'on pourrait y relever un parti et quelle 
en serait la consistance ; l'autre de lever un contingent de 
trente à quarante jeunes gens courageux, qui se tien- 
draient prêts à voyager aussitôt qu'ils en recevraient l'or- 
dre, et à contribuer à exécuter, lorsqu'il en serait temps, 
un coup de main hardi. A ce sujet, il me fit la confidence 
qu'il y avait un projet de se débarrasser de la personne 
du Premier Consul en le tuant ; qu'à cette fin plusieurs 
agents, comme lui, étaient partis d'Angleterre et s'étaient 
répandus dans les départements pour y lever chacun leur 
contingent ; que ces divers contingents, dont le total 
devait être de quinze cents hommes, marcheraient secrè- 
tement par des points dilférents, pour opérer une jonction 
et agir quand le moment serait venu. Il m'invita à repren- 
dre du service dans une conjoncture si majeure '. 

I. Even (Joseph-Laurent), né à Callac (Gôtes-da-Nord) ren 1766, no- 
taire, av^ait fait la guerre de la Ghoaannerie et s^était tournis. Il était 
beau-frère de Guexno de Penanster. — Sur de Bar, voir TAppendiee. 

9. Maél-Pestivien est dans le canton de Callac (Côtea-dn-Nord). Ke- 
rauffret est un château de cette commune. 

5. Dans un mémoire de 1807, de Bar expliquait ainsi sa misêion : 



37a LA CONSPIRATION OB GEORGES. 

Je lui répliquai d'abord, pour ce qui me concernait per- 
sonnellement, que la tranquillité dont je jouissais depois 
la dernière pacification m* était trop précieuse pour que je 
voulusse la troquer contre les chances de la guerre ci- 
vile ; que je regardais son projet comme d'autant plus illu- 
soire, que depuis que les campagnes étaient rentrées dans 
Tordre et avaient obtenu ce qu'elles désiraient le plus, le 
retour des prêtres et la liberté de leur culte, elles parais- 
saient s'être attachées d'une manière immuable au gouver- 
nement actuel ; que la preuve non équivoque de ces atta- 
chements résultait, non pas seulement des discours des 
habitants, mais encore de leur prompte et volontaire sou- 
mission aux lois et aux ordres qu'on leur intimait ; que 
j'étais persuadé, en conséquence, qu'on ferait de vains ef- 
forts pour les porter à l'insurrection ; que les anciens par- 
tisans et les chefs soumis, restés en France, me parais- 
saient également être décidés à se maintenir dans l'état de 
tranquillité dont ils jouissaient et qui faisait leur bien-être 
personnel ; que plusieurs des anciens chefs avaient même 
reçu des grâces du gouvernement, et étaient devenus ses 
obligés par les liens de la reconnaissance; que, par ces 
différents motifs, je croyais qu'il ne réussirait pas à leur 
faire reprendre les armes ; qu enfin je pensais qu'il ferait 
d'inutiles tentatives pour lever le contingent d'élite, dont la 
destination serait plutôt une cause de blâme que d'appro- 
bation auprès des gens mômes qui n'ont pas d'affection pour 
le genre actuel de gouvernement, mais qui ont recouvré 
la liberté et le repos sous l'administration de Bonaparte. 

« J'avais été choisi par le général Georges pour coopérer à la dernière et 
fatale entreprise qui a terminé sa glorieuse carrière ; j'avais été chargé 
par lui de conduire à Paris, de Bretagne, les secours dont il aurait pu 
avoir besoin. > De Bar, venu d'Anp^lcterrc par Jersey sur un navire an- 
glais, débarqua, dans la nuit du 2a au a3 octobre iSaS, sur la côte de Saiat- 
Quay (Côtes-duNord). 



4 JANVIER 1804. 373 

Ma réplique, prononcée d'nn ton ferme et rapidement, 
parut l'étonner, Il me riposta que les ressources du parti 
étaient beaucoup plus étendues que je ne semblais le 
croire, puisque je lui avais donné le titre d'illusoire; qu'il 
ne s'agissait plus d'organiser seulement des troubles inté- 
rieurs, pour tâcher de porter la France à sa dissolution 
afin qu'on pût alors s'en emparer ; qu'aujourd'hui l'Angle- 
terre servait de bonne foi la cause des Bourbons, et qu'elle 
leur fournirait abondamment des secours en hommes et 
en argent. Il m'apprit que le général Georges était repassé 
avant lui en France, avec plusieurs officiers qui s'étaient 
répandus dans le territoire ; qu'au moment où il me par- 
lait, il présumait que Georges devait être ou dans le haut 
Morbihan ^ ou dans la Vendée. Il se flattait que les cho- 
ses iraient mieux que je ne le croyais. Il me dit qu'on était 
persuadé en Angleterre que le Premier Consul tenterait 
l'expédition dont il la menaçait ; mais qu'on n'y craignait 
pas la descente, parce que, d'un côté, l'esprit national 
était très monté contre les Français, et que, de l'autre, 
tout le pays était dans un état formidable de défense. Il 
ajouta que, pour renforcer le parti qu'on pourrait se créer 
dans l'intérieur, le gouvernement anglais avait deux pro- 
jets : l'un d'opérer un versement en France, pour faire 
diversion au moment où l'on jugerait que l'expédition se- 
rait prête à partir pour cingler vers les côtes de l'Angle- 
terre ; l'autre de faire une descente plus considérable en 
France, un prince de la maison de Bourbon à la tête, pour 
rallier tous les partisans. Cette descente se ferait à l'ins- 
tant même où l'expédition française manquerait son but : 
à cet efiet une escadre anglaise avec des troupes de débar- 

I. Voir p. ^J, Dote i, et les pièces solTantes (n** 191 à i^^, qui prooTeat 
que de Bar lui-même croyait alors Georges duis le Morbihan 00 dans la 
Vendée angerine. 



3^4 <^ CONSPIRATION DE GSORGBS. 

qaement fondrait sur la flottille française, Técraserait, la 
disperserait, et, après y avoir répanda la consternation, 
ferait immédiatement voile pour nos côtes, et y exécute- 
rait la descente, avec d'autant plus de facilité que la nou- 
velle du désastre de la flottille aorait abattu les Républi- 
cains et ranimé le parti du Roi. 

De Bar insista pour que je ne me tinsse pas dans la 
neutralité, dont il me reprochait F idée, et, sans m'écouter 
davantage, il me chai^ea de lui chercher des hommes 
d'élite. Me trouvant dans une position délicate et même 
dangereuse si je le contrariais davantage, j*eus Tair de me 
charger de ses ordres, persuadé que sa propre expérience 
le désabuserait bientôt, et qoe son départ de France me 
déchargerait du pénible fardeau de Vy voir. 

Il était porteur de quelques journaux anglais, renfer- 
mant des diatribes contre le Premier Consul. Il les avait 
emportés, pour prouver, dit-il, à quel point était monté 
Tesprit public d'Angleterre contre l'usurpateur. Il avait 
aussi une certaine quantité de pamphlets de deux espèces : 
Tun ayant pour titre : « Apologie des émigrés français ou 
réfutation du libelle intitulé loi d'amnistie < » ; Fautre, 
<K Publication faite par Monsieur, frère du Roi de France, 
relative à la proposition à lui faite de la part de Bonaparte 
d'abdiquer ses droits à la couronne, etc. » Il me remit 
deux exemplaires de chacun.... 

J*ajoute, par réminiscence, à ce que je viens de déclarer 
de ma conversation avec de Bar, qu*il me dit que, nonobs- 
tant mes pronostics sur l'insuccès de sa mission, il vou- 
lait essayer s'il serait plus heureux au pays que ne l'avait 



X. c Apologie des émigrés français contre la proclamation diffamatoire, 
rendue sous le nom d'amnistie, le a6 ayril iSoo, par le nommé Napoleone 
Buonapartc, alias Bonaparte, d'AJaccio en Corse, s'appelant le gouTenie- 

lent de France. » (Londres, i8o5.) Ce pamphlet a été attribué à Tinseau. 



4 JANVIER 1804. 375 

été Prigent, qui Tavait précédé, et qui, après avoir fait de 
vains efforts pour trouver des partisans, avait quitté le 
département et s'était rendu en celui de Maine-et-Loire '. 
A cette occasion, je répétai à de Bar qu*il éprouverait le 
même désagrément que Prigent.... 

D. Lorsque de Bar vous dit que 1* Angleterre projetait 
une descente en France, à la tête de laquelle serait un 
prince français, ne vous parla-t-il point de Pichegru et de 
Dumouriez? — B. Il me dit que Pichegru accompagnerait 
le prince et serait un de ses officiers principaux, parce 
qu il jouissait de beaucoup d*estime et de considération; 
que quant à Dumouriez, il doutait qu'il fftt employé dans 
Texpédition parce qu'il n'inspirait pas de confiance. 

D. De Bar ne vous nomma-t-il point quelque person- 
nage de réputation, soit officier général, soit magistrat 
civil, sur lequel on comptait pour favoriser, soit des trou- 
bles, soit un coup de main? Ne vous communiqua-t-ilpas 
le projet de corrompre les troupes, de les exciter à la dé- 
sertion, de les embaucher? — jR. H ne me nomma aucun 
personnage marquant, soit de l'ordre militaire ou admi- 
nistratif, sur lequel on comptât pour servir les vues du 
parti royaliste ; mais il me dit que, quand l'affaire serait 
suffisamment mûrie, et avant de faire éclater Tinsurrec- 
tion, on ferait en sorte de corrompre les troupes pour les 
embaucher, les porter à quelques excès et à la désertion 
en semant parmi elles des écrits et beaucoup d'argent ; 
qu*alors aussi on tâcherait de gagner autant qu'on pourrait 
de leurs officiers, notamment de ceux qui auraient, par 
leur grade et leur autorité, le plus d'influence.... 

.... Un mois, à peu près, après l'entrevue deKeraufiret, 

I. Des renseignements de police ont également signalé la présence de 
Prigent en Anjou. — Lorsque Prigent Ait arrêté, en 180S, U n'avait pas ftiit 
moins de cent qoatre-Tingt-quatre voyag^t en Frmnoe. 



3^ LA CON8PIBATION DE GEORGES. 

je reçus une lettre de de Bar par laquelle il me mandait 
de l'aller trouver.... lime demanda compte de Tétat de 
mes opérations. Je lui annonçai que toutes mes tentatives 
avaient été vaines, n'ayant trouvé personne qui voulût 
prendre parti. De son côté, il m'avoua qu*il n'avait rien 
fait; qull n*avait rencontré dans les uns et les autres qu'é- 
goîsme ou indifférence ; qu'il désespérait de trouver dans 
ce département un seul homme de bonne volonté. Il s'é- 
tonnait du changement qui s'y était opéré en si peu de 
temps. Quoi qu'il en fût, il m'exhorta à ne point me dé- 
courager, et à me raidir, comme lui, contre les obstacles 
et les difficultés. 11 me déclara qu'il comptait, du côté de 
Lorient, sur trois ou quatre jeunes gens d'élite, mais il 
n'en était pas encore sûr et ne me les indiqua point. Nous 
nous quittâmes. 

.... J'en reçus, il y a dix-sept jours, une nouvelle lettre 
dans laquelle i° il m'annonçait qu'il n'avait pas encore 
reçu de nouvelles d'Angleterre en réponse aux dépêches 
renfermées dans le paquet qu'il m'avait adressé >, et qu'il 
avait d'autant plus d'inquiétude sur le sort de ce paquet, 
qu'il avait fait prendre des informations à la côte et avait 
appris qu'aucun bateau anglais ne s'y était montré; d'où il 
concluait que le paquet n'avait pas été rendu à sa destina- 
tion. Q? Qu'eu égard à sa position, et d'après les ordres 
qu'il venait de recevoir, il était dans l'obligation de se 
rendre en Angleterre; mais qu'ayant des soupçons sur 
quelque pratique dans l'ancienne ligne de communication, 
il avait à s'occuper d'abord des moyens de se frayer une 
route nouvelle et sûre, soit par les Côtes du-Nord, soit par 
quelqu'un des deux autres départements maritimes, selon 

X. Ce paquet, contenant les trois lettres qui suivent. Ait surpris entre les 

mains d'Eren, vers le ao novembre, par le eapitaine de la gendarmerie des 

^s*du-Nord. Cet officier avait été dirigé par un de ces agents secrets qui 

'.aient multipliés en Bretagne pour surveUler et dénoncer les ChOttsat 



4 JANVIBR 1804. 3^7 

qu'il trouTerait plus oa moins de facilité. Il me marquait 
que son absence pourrait être de deux à trois mois. Il ne me 
marquait pas de qui émanaient les ordres d*aller en An- 
gleterre ; mais comme il m*ayait précédenmient dit qu'il 
était subordonné à Geoi^es, je pense que ces ordres peu- 
yent venir de lui seulement, tu que de Bar n'avait point 
reçu de nouvelles d'Angleterre. 

.... Je lui avais objecté, dès notre première entrevue, 
que ses tentatives réussiraient d'autant moins, qu'il m'a- 
vouait n'avoir pas beaucoup d'argent. Il me répliqua que 
l'argent n'était qu'un mobile pour les ftmes basses ; qu'il 
s'agissait, dans la circonstance, de faire un appel à l'hon- 
neur, et que pour les hommes bien nés l'honneur était la 
monnaie la plus précieuse ; qu'il n'était pas question de 
faire un ramassis de mercenaires, mais déjeunes gens choi- 
sis, dévoués à la bonne cause, celle du Roi, et déterminés 
à se sacrifier pour la faire triompher ; qu'au reste l'on 
aurait les fonds nécessaires pour l'entretien de la troupe 
lorsqu'il serait temps de la faire marcher, et qu'une ré- 
compense durable viendrait après l'action. — Je lui avouai 
que je trouvais extravagante l'idée de réunir quinze cents 
hommes et d'en dérober la marche à la poUce, si active 
en France. — Il me répondit que les jeunes gens d'élite 
marcheraient isolément, insensiblement, vers les points 
qui seraient déterminés. De Bar accueille peu les observa- 
tions. Quoiqu'il ait de l'expérience, il a des idées hyper- 
boliques, provenant de son fanatisme pour la royauté. Il 
s imagine devoir trouver partout des enthousiastes comme 
lui, et je m'aperçus qu'en venant en Bretagne, il y a trois 
mois, il croyait qu'il n'avait qu'à se montrer pour rallier 
une foule de partisans. Il commence à se départir de ces 
idées : cependant il est toujours persuadé qn'un prince 
de la maison de Bourbon, venant en France, sertit aussi- 



378 LA CONSPIRATION DB OBOROE8. 

tôt entouré d*un parti nombreux, même de la majorité de 
la nation.... 

(Arch. naUonales.) 

191. — De Bar a Georges 

Le 19 noTembre iSoS. 

Général ', je travaille sans cesse à voir les individus les 
plus propres à l'opération dont nous avons parlé ; je 
les trouve très apathicpies, et très alarmés des surveillants, 
et des recherches que Ton fait sur le compte de chaque 
voyageur arrivant à P[aris] et dans les environs ; ces 
comptes que Ton prend sur eux dans la commune dont ils 
sont partis, etc., etc. — Enfin, votre dernière résolution 
sur cet objet ! 

Je ne douterai jamais de former un noyau d*insurrection 
au moment favorable. Malgré rindifférence du clergé et 
de la noblesse, un Prince avec une force imposante enlè- 
vera toujours la nation entière, ce que cent mille royalistes 
réunis ne pourront faire. Alors, je crois voir déjà que je 
pourrai, préalablement, fournir un petit contingent. 

Quand j'aurai fini ma mission, si je ne reçois de nou- 
veaux ordres de vous, je me rendrai au lieu d'où je suis 
parti. Les rhumatismes me tracassent grandement : j'irai, 
jusqu'à tomber sur les dents. Ne doutez jamais de mon 
zèle et de mon dévouement. Salut et amitié respectueuse. 

Gaspard. 

P,'S. — J'emploie le plus utilement possible la petite 
somme que vous m'avez confiée. Je ne la ménage pas : 
aujourd'hui on ne peut rien faire sans beaucoup d'argent. 

(Arch. nationales.) , 

I. Georges est désigné sous le nom du c Papa 1; M. de Vossey, sous le 
nom du t Juste > ; de Bar signe « Gaspard. » — Cette pièce et la solTante 
ont été publiées dans le Procès (II. ;o ; III, Sag) ; mais ces textes sont sou* 
rent incorrects. 



lO NOVEMBRE i8o3. Sjg 

igQ. — Db Bar au comte d'Artois 

[19 QOTembre i8o5.] 

En suivant en basse Bretagne Tobjet de la mission qui 
m'a été confiée par le général G[eorges], je me trouve sin- 
gulièrement gêné par les demandes qui m'ont été faites de 
la part des personnes sincèrement attachées à leur souve- 
rain légitime. J*ose croire que le général G[eorges] a reçu 
de Son Altesse les instructions les plus étendues. Je ne 
sais où le prendre, et je crains bien que, d'ici quelque 
temps, je ne puisse recevoir de ses nouvelles. Dans cette 
incertitude, je supplie Votre Altesse Royale de me faire 
passer, par la voie de M. le chevalier de Vossey à 
Guernsey , des renseignements sur la conduite que je dois 
tenir avec les officiers français. Plusieurs occupant des 
places de première ligne ont montré le désir de servir les 
intérêts des Princes français. Quelle réponse peut-on leur 
donner? Quelle assurance? Veuillez bien, Monseigneur, 
me tracer directement, ou par le canal du général 
G[eorges], la conduite que je dois tenir dans l'occurrence 
que je viens de mettre sous les yeux de Votre Altesse 
Royale. Je vous prie de croire que, dans tous les temps, 
je mettrai tout le zèle et l'activité dont je suis capable, 
pour me rendre utile à la cause de mon Roi. J'ai l'honneur 
d'être, avec un profond respect et un entier dévoue- 
ment, etc. 

(Arch. nationales.) 

193. — De Bar a Vosset, à Ouemsejr 

Le 10 noyemhre x8o8. 

Nous voici aux derniers jours de U lune. Voilà les ren- 
seignements que j'ai pu me procurer jusqu'à cette époque. 
Les moments ont été courts, et vous sentez qu'ayant un 



38o LA CONSPIRATION DB GEORGES. 

antre travail à faire, je n'ai pu m*occnper uniquement des 
instructions < que je vous envoie. Pendant que Tobjet de 
ma mission me retiendra dans cette partie, il dépendra de 
ra[miral] de Som[arez] d'avoir tout ce qu'il pourra désirer 
depuis B[rest] jusqu'à Cherbourg ; mais il faudra qu'il 
m'envoie quelques fonds. Malgré ma bonne volonté pour 
lui être utile ^, je ne puis détourner quelques louis qui me 
restent, pour suivre à la piste les projets du Corse contre 
l'Angleterre. 

Vous allez lire, à la lettre, les détails de mes correspon- 
dants jusqu'à ce jour : 

L'armement général de B[rest] doit être de vingt vais- 
seaux, dont quatre à 3 ponts, deux de 80 canons, et qua- 
torze de 74 canons, avec environ trente frégates, corvettes 
et autres bâtiments légers. Il y a maintenant sur la rade 
de B[rest] huit vaisseaux, dont pas un à 3 ponts, cinq fré- 
gates, trois corvettes et deux canonnières. On entend dire 
à tout le monde que cet armement ne peut pas être achevé 
avant le mois de mai ; l'opinion générale est que l'armée 
navale ne doit [pas] sortir de sitôt. Les ordres changent 
et se contremandent si souvent, qu'il n'est pas possible de 
savoir trop à quoi s'arrêter sur le lieu où l'on destine 
l'armée navale. Il y a trois mois, on avait donné l'ordre à 
tous les vaisseaux de se tenir prêts, pour le i*' vendé- 
miaire (23 septembre), à prendre des troupes à bord, et 
l'on parlait beaucoup de Tlrlande comme du point où ils 

I. G^est-à-dire des renseignements. 

a. E1M807, de Bar avertissait le comte de La Gliâtre qu'U avait fait an 
gouvernement anglais c une réclamation qui m'est personnelle. Elle est 
relative à une correspondance et à des renseignements que m'avait de- 
mandés M . Tamiral de Saumarcz, lorsquHl Ait chargé de me faire débar- 
quer en Bretagne en octobre i8o3, sur les armements de Brest et de Lo- 
rient, etc. Le mémoire que J*ai adressé à cet effet, avec toutes les pièces 
justificatives et le certificat de M. Pamiral de Saumarez, sont au bureau 
du baron général Charles Stuart, sous-secrétaire de lord CasUereagh.... 1 



lO NOVEMBRE l8o3. 38l 

devaient descendre. Cette époque est passée : il n*en a été 
aucunement question depuis. Il y a peu de troupes à Brest 
et même dans la Bretagne. La croyance générale est 
qu elle passera l'hiver en rade. 

Au reste, rien ne transpire des projets ultérieurs que 
peut avoir le Corse. Les bons politiques ne croient pas à 
la descente, malgré les formidables apprêts qui se font, 
et la vélocité qu on met dans la construction des bateaux 
plats. Le Corse n'a en vue que d'intimider l'Angleterre et 
lui commander la paix. Cependant elle ne saurait trop être 
sur ses gardes dans tous les points, et prendre pour cer- 
tain que les troupes partiront des ports de la Batavie, de 
Bruges, Ostende, Dunkerque, Calais, Boulogne et Cher- 
bourg, et de B[rest] pour l'Irlande. 

Depuis B[rest] jusqu'à Saint-Malo, on a fait une réunion 
de cent bateaux plats ou environ, avec quelques chaloupes 
canonnières, et de trois cents bâtiments dont le plus grand 
nombre ne porte pas huit tonneaux. Ces derniers sont 
destinés pour les fourrages et les vivres. On assure que 
cette réunion à Saint-Malo doit se rendre à Cherbourg et 
à Boulogne. On m'a écrit jusqu'à ce jour qu*[ils] ne reste- 
raient pas à Saint-Malo ; que jusqu'à ce moment il n'était 
question d'aucun projet d*armement en cette ville. Je ne 
doQue pas ce que l'on me marque de Saint-Malo comme 
oi&ciel, et j'invite à G[uernsey] et à J[ersey] de se tenir 
sur la plus stricte défensive. D'ailleurs, en envoyant 
exactement, au déconrs et au commencement de chaque 
lune, au point où j*ai descendu, l'amiral Som[arez] peut 
croire qu'il sera parfaitement instruit, pour la sûreté de 
sa station, des points dont il craindra une invasion. 

Quant à nos intérêts, mon cher V[ossey], je trouve le 
peuple le même. La noblesse en général est indifférente : 
la nullité et Tégoîsme sont désormais son apanage. Parmi 



88a LA GONSPiaA.TION DB OBORO». 

les rentrés, il y en a beaucoup de dangereux. Le haut 
clergé de ces pays, très partisan de Tusurpateur ; le bas 
clei^é, indifférent; beaucoup d'eux, assez dangereux. Au 
milieu de ce dédale, je ne cesserai de croire qu^un Prince 
avec une force imposante enlèvera la nation entière. U est 
certain que Buonaparte est perdu dans Tesprit public, qui 
n*est qu*engourdi. Suivant les propos des émigrés rentrés, 
les officiers de l'intérieur ne sont pas not good for 
noihing. 

Je n'ai aucune nouvelle du Papa : j'ignore s'il vit et où 
il est. Dans le cas où vous auriez connaissance de lui, ou 
lorsque vous en aurez, voici un mot de lettre que vous 
voudrez bien lui faire parvenir. 

Tout ce que Ton m'a marqué, c'est que l'on était surpris 
que vos arrangements ne fussent pas complets, conjointe- 
ment avec M. lamiral, pour avoir deux b&timents et tout 
ce qui est nécessaire pour votre service sur la cô[te]. 
Faites en sorte, je vous prie, d'y envoyer exactement au 
temps opportun : on y trouvera toujours mes dépêches. 

La proclamation de Mgr le comte d*Artois i, et l'ano- 
nyme intitulé a L'Apologie des émigrés » ont fait ici la 
plus grande sensation. Le plus tôt possible, envoyez-moi 
autant que vous pourrez de nouveaux exemplaires, et cela 
sans délai. 

Voici une lettre très pressée pour Mgr le comte d'Ar- 
tois : que la réponse me parvienne sans attendre. 

Aussitôt que ma mission sera terminée, j'irai vous 
joindre, si je ne reçois pas de nouveaux ordres. — Tout 
à vous, avec un sincère attachement. 

P,'S. — Les rhumatismes à la main droite me gênent 
grandement. 

1. La publicalion sur la proposition d*abdlcatioD. 



•* 



l8 NOVBMBRB i8o3. 383 

Il vient de passer à Morlaix quelques échappés d'Ir- 
lande, lesquels se rendent à Paris. Us sont fêtés par les 
administrateurs et escortés sur la route. Buonaparte rend 
des honneurs aux individus qui se soulèvent contre leur 
souverain légitime et contre leur pays natal. 

(Arch. nationales.) 

194. — État d'embarquement de Chouans 

Londres, oe 18 norembre 1808. 

i^ classe, à 6 shillings par jour (109 € 10 par an) : 
Desroches ^ Doizon. 



I. Nous n^avons pu identifier ce personnage. Le snmom de c Durocher » 
a été pris par Grenolle, membre de l^agence de Monsieur à Paris en 1800 ; 
celui de t Desroches » a été donné à de Soi de Grisolles; celui, asseï lem- 
biabie, de t Oeroc » ou c Duroc » a été attribué quelquefois à Derille, dit 
plutôt Tamerlan ou Tata. Or il ne peut s'agir ici ni de Grenolle, qui est 
resté étranger i la conspiration de Georges ; ni de de Bol, qui était retourné 
en France depuis près d*un an ; ni de Deville, qui figure sur la présente 
liste sous son nom véritable. — Il est possible que c Desroches » soit une 
corruption anglaise du nom de Roger dit Loiseau. Gomme Roger arait 
été nommé en 1801, par Georges, commandant de la caralerie royaliste, le 
traitement exceptionnel de six shillings, réservé i quelques officiers su- 
périeurs, peut lui être applicable. Nous avons dit (p. 547* note i), que 
Roger avait été conduit directement en Bretagne avant le départ de 
Georges pour la France. 

Les autres officiers chouans sont désignés ici — soit par leurs noms vé- 
ritables (P.-J. Cadoudal, Goster, Deville, Gérard-Thomas, Guyonvarfa, Le 
Lan, Le Mercier, Le Thieis [et non Le Kiese], Martin, Poulchasse) — soit 
par des surnoms: c Doizon » est La Haye de Saint^Hilaire; c Jean de 
Crach » est Le Bourdiec ; c Kirch » est Brèche ; c Petit Jean-Jean » est Le 
Billy; « Villeneuve » est Joyau. — Sur tous ces Chouans TOir l'Appendice. 

En laissant i part c Desroches », la liste comprend : — 1* trois des offi- 
ciers débarqués à Biville avec Georges i la fin d'août (Doison, Kirch, Ville- 
neuve). On en a omis deux autres, L. Picot et Querelle. On a omis aussi 
Hermely et Troche, qui servaient de guides; — a* tous les officiers faisant 
partie du second débarquement à Biville, qui parait avoir eu lieu en dé- 
cembre (P.-J. Cadoudal. Goster, Deville, Le Lan, Le Mercier, Poulchasse). 
M. Armand de Polignac,qui s'est joint à eux, appartenant à une catégorie 
qui ne recevait pas la solde des Chouans, est naturellement omis ; — 9* tous 
les officiera débarqués en Bretagne vers le même temps (Gérard-Thomas, 
Guyonvarh, Le Billy, Le Bourdiec, Le Thieis, Martin). 



384 ^^ COXSPIRATION DE GBOIIOBS. 

a* classe, à 4 shillings par joar (^3 £ par an) : 

Villeneuve. Le Kiese. 

Gosier. Kirch. 

DeTille. 

3* classe, à 3 shillings par jour (54 £ i5 par an) : 

Le Mercier. Gérard-Thomas. 

4* classe, à a shillings par joar (36 £ lo par an) : 

Pourchasse. A. Martin. 

P. J. Cadoudal. Petit Jean-Jean. 

Jean de Grach. Jean Le Lan. 
G. V. GuYonvark. 

Les seize officiers ci-dessus dénonunés sont, on partis, 

ou prêts à partir. 

Cap* FuiDorG. 

(Record Office.) 

195. — J. ReWBS ▲ RCXBOLD 
iTkaducUoa.) Alies Office. S soTcadiiv tftaSL 

Sa Majesté m*ayant nommé pour, de concert avec les 
sous-secrétaires du ministère de Tintérieur. faire exécuter 
le bill sur les étrangers, je vous prie d'avoir la bonté 
d*accorder un passeport pour se rendre en Angleterre, à 
deux personnes appelées La Rochelle et Frédéric '. si elles 
se présentaient pour le demander. 

^Arch. nitiooalcs-) 



i. Frédéric est le prénom de LajoUIs. lai semnt de tacmom, ~~ La E»- 
eheUe est Rochelle de Bréer iroir r Appendices 



19 DÉGEliBRB i8o3. 385 

Reinhard à Talleyrand. 

Hambourg, 97 ftimtire an XII (19 décembre 180S). 

..,,P.'S. — La note ci-jointe m'a été remise par le 
cit. Coileville * : 

<( L'an des hommes de la secte de Georges, de Limoe- 
lan 3, que l'Angleterre tient en réserve pour attaquer la 
France par des crimes, est arrivé de Londres à Hambourg 
vers la fin de la semaine dernière. Il se nomme Larochel. 
C'est l'ami d'un nommé Villeneuve, natif de Boulogne, 
aide de camp de Georges, d*un chouan appelé Roger, 
celui-là même qui mit le feu à la machine infernale. L'ap- 
parition de ce Larochel à Hambourg ne peut être indiffé- 
rente. Il a dîné samedi [i8] frimaire (lo décembre), chez 
le ministre anglais. Malgré que Larochel ait affecté de 
dire qu'il retournait à Londres, il y a lieu de croire, 
d'après des informations prises, qu*il est parti pour la 
France par la Suisse '. D'ailleurs, il n'est pas à présumer 

1. Sur Coileville voir le t. II. 

a. Limoelan, un des principaux auteurs du complot de la machine inlier- 
nale, était alors en Amérique. 

3. Ces renseignements sur Rochelle sont Incomplets et erronés. Ro- 
chelle était un émissaire de Pichegru. En eflèt ce général, qui fondait tons 
ses projets sur les dispositions de Moreau. ne les connaissait -pas avec 
certitude, et pour s'en assurer, avait envoyé vers lui l*ez-général Lajolais. 
Comme Lajolais tardait i répondre, Rochelle fût envoyé de Londres, i la 
fin de juillet, pour hflter cette réponse ti importante. Le bruit courut 
même en Allemagne qu'il aurait été accompagné de Pichegru, arrivé, 
disait-on, le a août à Hiidesheim. Quoi qu^l en soit de cette compagnie, qui, 
si elle était réelle, prouverait avec quelle impatience Pichegru voulait 
savoir sHl pouvait compter sur Moreau, Rochelle arriva à Paris vers la 
fin d'août, et remit i Lajolais une lettre, signée Bertolier, qui était de l'ex- 
député Couchery, ami intime de Pichegru. Puis, en septembre, Rochelle 
et Lajolais se rendirent en Picardie, peut^tre (comme Ta dit l'acte d'accu- 
sation) pour chercher à s^ embarquer, retournèrent vers PAllemagne et 
s'arrêtèrent à Francfort. Là, ils écrivirent à Pichegru que Moreau désirait 
le voir. Pichegru répondit en les encourageant à venir auprès de lui, et 
en même temps leur fit expédier à Hambourg l'autorisation de passe- 
ports, citée ci-dessus, et qui ne t'accordait ak>ni que très difBdlement. 

CORRESPONDANCE DU DUC d'bNGHIXN. 25 



386 lA CONSPIRATION DB OBOROBS. 

que ce soit ponr des affaires personnelles qa'il était venu 
passer trois fois ving^-qaatre heures à Hambourg, et qu'il 
ait repris aussi promptement le chemin de Londres. Le 
signalement de ce Larochel est connu à Paris des autorités 
qui veillent à la sûreté publique. » 

(Arch. des Aff. étrangères.) 

196. — DÉCLARATION DE LaJOLAIS 

Paris, a? pluridse an XII (17 féTrier i8o4). 

....Il y avait très longtemps que je n'avais vu le général 
Moreau, lorsqu'au mois de juin [i8o3] je me présentai chez 
lui à Grosbois, avec une lettre du général Pichegru i, dont 
je me rappelle encore le contenu, et qui était conçue, 
autant que je puis m'en souvenir, en ces termes : « Je 
croirais commettre, mon cher général, une indiscrétion, 
si je m'adressais à tout autre qu'à vous dans ma position 
actuelle, pour réclamer vos bons offices en faveur du pré- 
sent porteur. Vous savez mieux que personne tout ce qu'il 
a souffert pour moi ^ ; il est dans la situation la plus 
nicheuse, et compte que vous voudrez bien vous employer 
pour lui faire redonner de Temploi. » — Le général Moreau 
me déclara qu'étant fort mal avec le gouvernement, il me 
serait très peu utile ; me promit cependant de s'employer 



I. Cette lettre, destinée à servir de prétexte pour une visite, avait été 
remise directement par Pictiegru. Lajolais, en effet, s^était rendu à 
Londres vers le mois de mars i8o3 et en était reparti en mai. c Si j'avais, 
avoua-t-ii, tardé quatre jours plus tard A revenir d^Angieterre, ie passais 
aurait été fermé à cause de ia guerre » {Procès, IV, 4ao; cf. VI, a85). On ie 
retrouve à Paris le ag mai, et jusqu'au a6 août, dans un liôtel où il s^était 
eadetté. 11 vécut d'expédients jusqu'à l'arrivée de Rochelle. 

a. Lajolais s'était attaché à Pichegru en Tan III. Il avait été arrêté en 
l'an V et mis en jugement comme complice de la trahison reprochée à ce 
général. Du reste, pour Lajolais, officier intrigant et besogneux et mari 
sans scrupule, cette persécution n'avait pas, disait-on, été le seul moyen 
de se maintenir dans les bonnes grftces de Pichegru. 



17 FÉVRIER 1804. 387 

pour moi, et, dans cette entrevue, me témoigna combien 
il était conteatde 9"ètrc enCn réconcilié avec Pichegru ', 
combien il était (ftché d'avoir été si longtemps brouillé 
pour ua malentendu 

J'ai depuis, et pendant mon séjonr, vn le général 
Morean, à Paris, trois ou quatre lois : il me parlait du 
général Pichegm, et du désir qu'il avait d'obtenir de lui 
une entrevue. A la fin. je lui dis que, s'il tenait à cette en- 
trevue, j'irais la solliciter moi-môme. Il parut le désirer 
beaucoup. Je n'avais rien à faire à Paris ; j'écrivis au gé- 
néral Pichegru, par Francfort ', que c'était le désir du gé- 
néral Moreau, et la disposition oii j'étais de passer en 
Angleterre pour aller le chercher. Il me répondit, cl m'en- 
couragea dans ma résolution. Je me mis en route, et pre- 
nant le paquebot de Hambourg, sous le nom de Bourgues, 
marchand de carton, j'arrivai à Harwich vers le milieu 
de décembre [i8o3]. 

Pich^ru, prévenu, comme je l'ai déjà dit, de mon arri- 
vée en Angleterre, et que je ne devais y aborder que par 
l'un des deux ports de Ilarwich ou [Gravesendj 3, avait 
eu soin de faire parvenir k ces deux ports des ordres du 
gouvernement, de manière qu'on me laissa passer sans 
difGculté. Je pris la poste, et j'arrivai a Londres, au petit 
village de [Brompton]. chez le général Pichegru. 

Je l'y trouvai, n'ayant avec lui que Coucbery, l'ex-député, 
et un domestique. Je lui rappelai que je n'arrivais que 
pourl'engageràvenirvoirMoreau l'un des premiers jours. 



I. Sur cette rtconelllation. voir le t. II. 

3, Cette lettre > ili eoToyée vers le milieu d'octobre. 

3- Le texte imprimé porte i Grererro, > Plus loin Bnimplon devl 
■ Bamepton >; le capitaine Wrigbt devient * Rlger, • etc. — L)e parei 
erreurs wnt fréquentes dans les voluines du Procès : fiWa sont impulaL 

1 l'Imprimeur, tantôt aox gitBUn qui ont recueilli 1«» lntem>b_- 



tolrea. 



/ 



388 LA CONSPIRATION DE OEOR6BS. 

Entrant dans la chambre de Piehegra, j'y trcavai un 
Français qui causait avec ce général. Ce Français, sachant 
que j'arrivais de France, m*en demanda des nouvelles, 
que je lui donnai avec assez de négligence. Couchery, qui 
entra en ce moment, me dit que je parlais au comte d'Ar- 
tois. Celui-ci resta peu de temps ; mais je me rappelle 
qu'un moment avant de sortir, et à l'occasion de la France 
dont je venais de parler, il dit : « Si nos deux généraux 
peuvent bien s'entendre, je ne tarderai pas à y arriver. » 
On me demandera, peut-être, quels sont ces deux géné- 
raux dont parlait le ci-devant comte d'Artois ? c'est sur 
quoi celui-ci ne s'est point expliqué ; et si l'on me dit que 
j'aurais dû au moins le demander à Pichegru, je répon- 
drai que je connaissais trop bien Pichegru pour lui faire 
une pareille question ^ Tous ceux qui le connaissent 
savent combien il est peu communicatif : il ne m'eût fait 
aucune réponse. 

Je restai ainsi trois semaines à Londres avec Pich^^ ; 
je ne voulus y voir personne. Pichegru m'avertit que nous 
allions partir incessamment, et, trois ou quatre jours 
après, nous partîmes en voiture de poste, le général 
Pichegru, le capitaine [Wright] et moi, pour nous rendre 
à Déal, où nous arrivâmes à six heures du soir, le lo jan- 
vier, et nous partîmes le ii, à une heure du matin. Nous 
avons été contraints par les vents, de manière que nous 
n'avons pu arriver que le i6 janvier, sur les onze heures. 
La chaloupe nous conduisit, à la marée montante, au pied 
de la falaise, où nous trouvâmes une corde, au moyen de 
laquelle nous montâmes. Nous étions six ou sept, savoir : 
Pichegru sous le nom de Charles ; Rusillion sous celui de 



I. Les deux généraux étaient, sans aucun doute, Pichegru et Mo- 
reau. 



FÉVRIER 1804. 389 

Major; Jean Marie; .... > sons le nom de Richemont ou 
de Bray; Armand, et moi^... 

{Procès de OeorgeSt III, iS.) 

197. — Journal db Malbiesbury 

[Pebmary] itei. 

About this time, in the beginning of february, the 
measures concerted byPiebegru, Moreau, etc., werecon- 
fîded to me : they were represented as immanqaables. 
The idea was the restoration of the monarchy nnder a 
Bourbon prince. Their plans were extensive and, as they 
thought, well and secretly arranged. Pichegm left Kngland 
about the middle of january. As soon as anything like a 
successful step had taken place, and whenever the event 
became certain and the moment arrived that a more 
conspicuous character was necessary, lord Hertford^ 



I. Il y a ici une lacane et une ineorrection. W faut ajouter le nom de 
Rochelle, qui portait alors le samom de Richemont, et an lien de c Braj » 
il faut lire Brécy, puisqu^il s^agissait de Rochelle de Brécy. 

a. Sur les personnes composant ce débarquement, qui a été le troisième 
fait à Biville, voir TAppendice. 

3. Nous croyons que ce nom est une mauvaise lecture de celui de Rus- 
sell, duc de Bedford. Une dépêche de lord Whitworth, datée de Paris le 
4 mai x8o3, nous dit : c The duke of Bedford is still hère, and conduett 
himself very properly.... He seems perfecUy aware of the character and 
projects of the First Consul, and of the necessity (althongh he ezaggerates 
the danger to ourselves) of imposing some restraint upon him, if possible. 
He appears to me to be one of the most moderate party men I can meet 
with » (Browning, aaS). — Dans cette supposition, le caractère et les con- 
naissances du duc, surtout son sé;)our en France, où U a été retenu prison- 
nier avec ses compatriotes au moment de la guerre, pouvaient le (kire 
désigner pour la mission dont parle Malmesbnry. Le bruit courut même 
en France d'une mission de ce genre. On lit, en effet, dans un bulletin du 
préfet de police, du 19 floréal an XII (9 mai x8o4) : c On parle toujours d^ 
arraogement avec les Anglais ; on répand que le Premier Consul a appelé 
à Paris lord Bedford [et non BridportJ, qui était à Verdon, et qo'apfèt 
une conférence secrète, celui-ci est parti ponr Londres en donnant sa pa- 
role d^honneur de revenir se constituer prisonnier dans le cas où les négo- 
ciations seraient sans succès. » 



390 LA CONSPIRATION DE GEORGES. 

was to appear in the double character of making peace 
and restoring the old dynasty. The duc d^Angooleme was 
to hâve gone to France, on due notice being given him. 
The event proved it was a very wide and deep-laid plot, 
but it also proved that improper persons had been confided, 
in, or imprudent langnage held. 

(DiarUs, IV, agS.) 

198. — SiLFVERHJELM A LaGERRJELKE 
(Tradaction da suédois.) Londres, 8 février i8o4« 

....Monsieur le ci-devant comte d'Artois m'a demandé 
un entretien particulier, il y a peu de temps, pour me 
prier de présenter respectueusement à Votre Majesté le 
désir et la demande du prince d'obtenir un commandement 
dans Tarmée suédoise >, en cas qu une guerre par terre 
éclatât contre la France et que la Suède y prit part. Il 
ajouta que feu le roi Gustave III lui en avait promis un, à 
Toccasion de la première coalition. 

(Arch. de Stockholm,) 

199. — Castelcigala a Acton 

Londra, 3o mano 1804. 

....L'affare di Moreau, Pichegru e Georges è stato inten- 
tato prematuramente, perché Monsieur, conte d'Artois, ha 
assolutamente cosi voluto. So che mylord Hawkesbury 
rappresentè vivamente a Sua Altezza Reale il gran rischio 
che faceva correre ai suddetti individui, e procurô di 

I. Le roi de Suède, comme on le verra plus loin, affectait contre Bona- 
parte an mauvais vouloir qui le portait naturellement vers TAngleterre 
et les Princes. — La démarche de Monsieur doit être rapprochée de eeUe 
qull avait faite autrefois auprès de Georges III (pièce n* 171), et même des 
projets de descente en France agités i Londres pendant Tautomne et l'hi- 
ver. Monsieur voulait ainsi paraître obéir aux instructions de Louis XVIU, 
à qui il dissimulait Tentreprise de Georges. 



6 AVRIL l8o4- 391 

sconsigliarlo. Ma Monsieur rispose, che se non si correva 
rischio, non si sarebbe fatto mai niente, ed allora il mi- 
nistero inglese fomi li bastimenti per comunicarsi, e da- 
nari.... 

(Arcb. de Naples.) 

aOO. — YORONTSOV A CZARTORTSKI 
(N* 996.) Londres (96 mAn), 6 arril 1S04. 

Plus j*obtiens d'informations sor toutes les menées des 
royalistes français à Paris, et plus je suis en état de confir- 
mer, ce que j*ai eu Thonneur d'écrire déjà à V. Exe, que 
le ministère britannique n'a, ni eu aucune part au projet 
qui a été enfanté par Monsieur le comte d* Artois, ni qu'il 
a été bien informé de tout le contenu du projet de ce 
prince. La première nouvelle que mylord Hawkesbury a 
eue qu'on allait tenter de faire un changement dans le 
gouvernement français pour y replacer la monarchie, fut 
donnée par Pichegru lui-même, qui est venu lui annoncer, 
le mois de janvier passé, qu'il allait en France, ne deman- 
dant qu'un petit bâtiment pour débarquer, dans l'endroit 
qu'il indiquerait et qu'il connaissait être sûr. Le secrétaire 
d'État, qui ne voyait que du danger pour cet honmie, si 
utile à conserver pour des temps plus favorables, étant le 
seul homme d'un grand caractère, de beaucoup d'habileté 
dans l'art militaire, de prudence et de discrétion parmi 
tous ceux qui entourent le comte d'Artois, tâcha de le dé- 
tourner : mais en vain. Il s'aperçut que c'était le prince 
français qui instiguait le général à cette périlleuse entre- 
prise. C'est alors qu'il parla au comte d'Artois lui-même, 
pour le dissuader à risquer de perdre un homme aussi 
important qu'est Pichegru ; mais il ne parvint pas à per- 
suader ce prince. Il parait, ou que le plan.n'étaitpas clair 
et bien organisé, ou que Monsieur le comte d'Artois n'a 



Sga LA CONSPIRATION DE GEORGES. 

pas voulu s'ouvrir 6n plein envers mylord Hawkesbury ; 
car celui-ci m'a assuré qu'il savait seulement qu'il y avait 
de ^ands projets sur le tapis, mais qu'il a toujours ignoré 
les détails et l'ensemble. 

En attendant, tout en gardant son secret, le comte d'Ar- 
tois ne laissait pas de tirer de grandes sommes d'argent de 
M. Addington ', n'employant à cela d'intermédiaire qu'un 
certain baron de RoU, son confident unique >, Suisse de 
nation mais élevé en France, grand intrigant, sans aucun 
moyen de servir, n'ayant ni jugement ni connaissances. 

Ce qu'il y a de singulier dans cette affaire est que ce 
prince n'a confié ses vues ni au prince de Condé, ni au 
ministre qui a la confiance de Louis XVIII, le comte 
d'Escars, qui fait ici les affaires de ce malheureux roi ; et 
que ce dernier même ignorait la chose. Quand j'ai 
demandé au comte de Yaudreuil 3, qui est auprès du 
comte d'Artois, d'où il vient que Monsieur a caché au roi, 
son frère, ce qu'il faisait faire à Paris, il m'a dit que le roi 
a laissé au comte d'Artois le soin des correspondances 
avec les provinces du Nord et de l'Ouest de la France 
ainsi qu'avec Paris, ne se réservant que les provinces 
méridionales, où il entretient des correspondances. Ayant 
après demandé au comte d'Escars si tel était l'arrangement 



1. Nous citerons, à ce propos, ce curieux passage d*un rapport de Des- 
marest au Grand Juge : c Voici comment l^administration anglaise agit dans 
les affaires qui concernent la France. Lorsque Dutheil ou rév6que d^Arras 
ont quelque projet de correspondance, espionnage, qui exige des fonds, Us 
en font part à l^administration, qui les refuse et déclare qu^elle ne doit 
point s'occuper de cela. Ensuite on passe au Prince quelques fonds, sur un 
motif plausible et ostensible : les agents en font Tusage quMls entendent, 
et l'administration est en règle » (Rapp. du i6 ventdse an XI : 8 octobre 

l809). 

a. Cf. p. 179, note 4« 

3. De Rigaud, comte de Vaudreuil, s'était établi en Angleterre «n i^gg. 
Bien que lié avec M*« de Polignac, dont les deux fils rejoignirent Georges 
à Paris, il se tint en dehors du complot. 



6 AVRIL 1804. 393 

entre les deux frères, il m'assura que la chose était exacte 
quant anx provinces du Nord et de TOuest, mais que 
Paris était nommément excepté, parce qne le roi se réser- 
vait à entretenir toutes ces relations avec cette ville '. 

Ce qu il y a de plus singulier est que, tandis que le 
comte d'Artois gardait le secret envers tout le monde, 
excepté Tintrigant baron de Roll, il ne cessait d'envoyer 
des émigrés français d'ici à Paris, sans regarder à la ca- 
pacité, à la discrétion et à Tftge, comme entre autres les 
deux jeunes Polignac. En les envoyant, il leur disait : 
« Allez à Paris ; vous aurez de l'occupation », et il les 
adressait à des personnes qui étaient là : de manière que 
cette quantité de monde qui partait pour Paris, et qui 
avait Tétourderie de le dire à qui voulait les entendre, 
était déjà une cause assez suffisante pour mettre aux 
aguets l'espionnage du soupçonneux Bonaparte qui, ayant 
beaucoup d'espions ici, même parmi les émigrés français 
qui se disent gentilshommes et zélés royalistes, a dû être 
informé que quelque chose se tramait contre lui s. Ainsi, 
bien loin de s'étonner des arrestations qui ont eu lieu en 
France, on doit s'étonner de ce qu elles n'ont pas été faites 
plus tôt 3. 

(Arch. de Saint-Pétenboorg.) 



I. Le conseil royal, formé secrètement à Paris, et dont un des membres 
était, comme on Pa vu (p. 96 et aig, notes), Fabbé de Montesqulon, n^étalt 
plus alors en exercice. Il est probable que, sans avoir été positirement 
supprimé, il avait de fait cessé d^entretenir ses correspondances, sous l*in- 
fluence des événements, surtout de la paix générale. 

a. On verra (t. Il) qu'en dépit des indiscrétions commises, principale- 
ment i Toccasion du départ de Pichegru, la police française n*a été avertie 
du complot qu'à la fin de Janvier, par les révélations d'un compUca. 

3. Cf. au t. II une dépêche de Jacobi, datée de Londres le 90 mars iBo^. 



394 LA. CONSPIRATION DE GEOROS8. 

aoi. — GuEZNO DE Pbnanstbr a Blacas 

[Londres, ren i8u.] 

....(n se plaint d'encourir la haine da baron de RoU : 
elle a sans doute pour cause) la crainte qu'un moment de 
franchise m'eût porté à jeter un rayon de lumière sur le 
départ inattendu du général Pichegru, dans une circons- 
tance étonnante, et d'autant plus étonnante que le départ 
était formellement contradictoire, en première instance, à 
la convention établie entre les chefs principaux au moment 
de leur séparation. Cette contradiction frappante a pro- 
duit, dans ses effets, des résultats fâcheux : le premier, de 
faire échouer l'entreprise et d'y faire sacrifier les premiers 
acteurs.... 

Le général Geoi^es étant à Paris, ou dans les environs 
de Paris, après avoir lu quelques lettres qu'il venait de 
recevoir de Londres, s'écria tout à coup : « Est-il possible 
qu'on veuille mettre un baron de Roll entre les Princes 
français et nous ? » Se retournant ensuite vers Hermely 
dit Jean-Marie, il lui dit avec feu : « Si ce baron de Roll 
suit les Princes français, quand tu le verras dans l'échelle 
(on avait établi, en Picardie, une échelle de corde sur un 
rocher escarpé, par le moyen de laquelle on assurait les 
débarquements), coupe la corde, et f.... -moi ce gueux-là 
dans la mer. C'est le plus grand service que tu puisses 
rendre à ton roi. d 

Vers une autre époque, le général Georges se trouvant 
sur la côte de Picardie, on vint lui annoncer que le bâti- 
ment de la correspondance venait d'arriver avec plusieurs 
personnes inconnues ^ Sur ce bruit, le général Georges 
marcha aussitôt à leur rencontre, et ayant aperçu le géné- 

I- Le i6 janvier i8o4 (cf. p. 388). 



i8ia. 395 

rai Pichegru, il lui demanda aassitôt : <x Les Princes sont- 
ils avec vous ?» — Sur la réponse négative, le général 
Georges, levant les yeux vers le ciel et tendant précipi- 
tamment le bras, dit : <k Ah ! nous sommes pbrdus ! 1» — 
Toutes ces paroles m'ont été rapportées par M. de Saint- 
Hilaire, quand il vint à Guemsey en i8o5, accompagné 
de MM. Kirch (dit La Bonté), Hermely (dit Jean-Marie) : 
ces deux derniers sont encore en vie ' ; Tun, je crois, vit 
à Londres ou dans les environs ; l'autre, je crois, dans le 
nord de F Angleterre. MM. Guillemot, de Bar, etc., en 
eurent également connaissance. 

D après ce que je viens de rapporter, je crois qu il est 
assez inutile de faire mention des contre-ordres qu'on re- 
çut dans le temps à Romsey, pour retarder le départ fixé 
du premier détachement > le et pour le faire partir en- 
suite en janvier ou au commencement de février, si ce 
n'est de dire que cela annonçait déjà une certaine variation 
dans la marche des affaires. Mais comme ce retard de 
plusieurs semaines fut entièrement heureux à vingt-trois 
de mes camarades qui formaient le premier détachement, 
je n'ai à dire ici qu'après quarante jours de traversée ils 
débarquèrent enfin à Guernsey en mars.... 

En supposant qu'on eût cru devoir déroger, à Londres, 
à la convention première, sous le prétexte apparent de dé- 
cider le général Moreau par la présence du général Piche- 
gni (j'aime à croire qu'en ceci on fut plutôt dupe que fii- 
pon), j'étais loin de croire que cette inconséquence dût un 
jour s'appesantir sur moi.... 

(British Muséum.) 



I . La Haye de Saint-Hilaire, turprlB «1 Bretagne en septembre 1809, arait 
été exécuté à Vannes le 7 octobre soirant. 

3. Sur ce détachement, qui était en effet le premier formé directement à 
flomsey, voir le t. U. 



396 LA CONSPIRATION DE GEORGES. 

aou. — RÉCIT DE Napoléon 

Sainte-Hélène, jeudi 9 Janvier [18x6]. 

M'M Morean a cansé la perte de son mari, qui était bon, 
mais faible. Elle poussa rimpertinence, dans le temps où 
j'étais Premier Consul, jusqu'à marcher effrontément de- 
vant Madame Bonaparte, à laquelle Talleyrand offi*ait la 
main dans une fête qu'il me donnait. Il lui allongea des 
coups de pied pour qu'elle se rangeât, et fut obligé de la 
faire mettre de côté par quelques-uns de ces jeunes gens 
qui, avec des rubans au bras, faisaient les honneurs de la 
fête ^ On ne peut concevoir l'impudence de cette dame. 
Un jour, elle alla chez l'Impératrice 3, et, comme celle-ci 
ne pouvait la recevoir de suite, elle s'en alla en fermant 
les portes avec violence et en criant qu'elle n'était pas 
faite pour attendre. 

Je savais que Moreau tenait de f&cheux propos contre 
moi ; mais je le laissais bavarder. J'avais beaucoup fait 
pour lui ; je lui avais confié une armée magnifique, alors 
que je ne m'étais mis à la tête que de quelques conscrits; 
je lui avais fait présent de pistolets superbes ; enfin, je le 
traitais fort bien en tout. Je savais qu'il avait pris quatre 
millions ^ ; je n'en parlais jamais. Lui-même m'avouait 



I. Cf. le Mémorial (édit. de i8a3, III, 59Q). 

3. M** Bonaparte, qui n^était pas encore impératrice. 

3. Le rapport du Grand Juge et Pacte d'accusation parlèrent de la c for> 
tune immense v de Moreau (ProcèSy I, ij et 4^. Interrogé à cet égard, le 
général répondit : c J^ai de la fortune 1 J'ai une terre et une maison : je 
pourrais avoir 5o millions ; » et, dans une déclaration lue à l'audience, il 
ajouta : c Je jouissais d'une fortune qui n'était grande que parce que mes 
désirs n'étaient pas immenses, et qui ne faisait aucun reproche à ma cons- 
cience Y {Id., V, 8; VII, 58o). — II paraît malheureusement probable que, 
pendant sa dernière campagne, Moreau, chargé de faire vivre en grande 
partie son armée avec des contributions levées sur les Allemands, n'avait 
pas résisté à toutes les tentations. C'est du moins ce qn'aiBrme Miot de 
Melito, chargé d'examiner les papiers de Moreau en tSo4 (Mém.j H, 141). 



9 JANVIER 1816. 397 

qu'il ne se sentait pas capable de gouverner, et qu'il était 
plus heureux en second qu'en chef. Il venait souvent me 
voir et finissait par trouver que j'avais raison et que lui 
avait tort : nous dînions ensemble. Je lui avais déjà par- 
donné deux fois ses bavardages et ceux de M*"* Moreau. 
Enfin, comme il continuait, poussé par sa femme, je dis à 
Lanjuinais que, s'il ne modifiait pas son attitude, je chan- 
gerais à son égard, et que la loi était pour tous : « N'est-ce 
pas, Lanjuinais, la loi ? » — « Oui, Premier Consul; il n'y 
arien à répondre. » Enfin, ses actions, ses propos dans les 
assemblées d'hommes devinrent tels, que je ne l'admis 
plus dans mon intimité. J'empêchai Joséphine, qui avait 
peur de sa femme et de sa belle-mère, de les recevoir ; je 
ne les rencontrai plus que dans les grands cercles, publi- 
quement. Il s'était posé tout à fait en hostilité contre 
moi. Je le laissai se perdre tout seul ; je me retirai de 
cette affaire, pensant : « Moreau viendra briser sa tête 
contre les Tuileries '. » Il critiquait tout, et principale- 
ment ma garde, et là-dessus il s'attira des querelles avec 
Bessières. Je laissai les partis se prononcer ^ 

Cependant Lajolais, qui l'avait entendu assurer que rien 
n'était plus facile que de me renverser, de s'emparer du 
pouvoir, et, dans sa mauvaise humeur, tenir d'autres pro- 
pos du même genre, en avait fait part à Pichegru et à 
Georges. On pourrait même dire que c'est Lajolais qui a 
engagé toute cette conspiration. 

Ils vinrent à Paris. Pichegru et Georges eurent une en- 
trevue avec Moreau, le soir, sur la place de la Madeleine : 
Moreau venait par la rue Royale, et Pichegru fut au-devant 



D'après lui, Moreau se serait enrichi, en effet, de quatre millions anx dé- 
pens de TAUemagne. 

I. Cf. Journal de Gourgaud, I, iga; Mémorialy VII, Saa. 

a. C'est-à-dire s'accentuer. 



398 LA. CONSPIRATION DB OXOROBS. 

de lui par le boalevard, Tembrassa et loi annonça qa^il 
venait dans la capitale pour renverser le Premier Cionsnl. 
Georges restait à Técart : Pichegm fat le chercher et le 
présenta à Moreaa. Celui-ci, qui ne s'attendait pas à ce 
que les propos tenus devant Lajolais fassent pris à la let- 
tre, en était fort embarrassé. — Georges lui demanda sur 
quoi il pouvait compter. — Moreau lui répondit : « Renver- 
sons Bonaparte, et alors tout le monde est pour moi. Je 
serai nommé Premier Consul, avec Pichegru, et on vous 
réhabilitera. » — Georges s*écria qu'il ne prétendait pas 
seulement à cela ; qu'il voulait être troisième Consul. — 
A ces mots, Moreau lui déclara que si Ton savait seule- 
ment que lui, Moreau, était d'intelligence avec un chouan, 
toute l'armée se lèverait contre lui et le coup manquerait. 
Il fallait d'abord tuer le Premier Consul, et alors tout le 
monde se déclarerait pour Moreau. — Georges lui dit de 
choisir trois hommes décidés parmi ceux qu'il croyait que 
lui, Moreau, avait à sa disposition. — A quoi Moreaa 
avait répondu : « Bonaparte vivant, je ne puis disposer 
de personne ; mais une fois qu'il sera mort, j'aurai pour 
moi la France et l'armée. » — Des reproches furent alors 
échangés. « Vous nous faites venir et vous ne pouvez 
rien ! » Geoi^cs s'écria môme : a Bleu pour bleu, j'aime 
mieux que Bonaparte règne que vous ! » Là-dessus ils se 
séparèrent ^ 

I. On peut rapprocher de ce passage le récit du Mémorial (VII, 3aS) : 
c Moreau avait en effet conféré avec Pichegru et Georges ; il aralt ré- 
pondu à leurs propositions : c Dans Tétat présent des choses, Je ne pour- 
rais rien pour vous autres ; Je n^oserais pas vous répondre même de mes 
aides de camp. Mais défaites-vous du Premier Consul : j^ai des partisans 
dans le Sénat; je serai nommé immédiatement à sa place. Voas, Pi- 
chegru, vous serez examiné sur ce qu'on vous reproche d^avoir trahi la 
cause nationale. Ne vous le dissimulez pas, un jugement vous est néces- 
saire : mais je réponds du résultai : dès lors vous serez second Consul. 
Nous choisirons le troisième à notre gré, et nous marcherons tous de con- 
cert et sans obstacle, v — Oeorget présent, que Moreau n^avait jamais 



9 JANVIER 1816. 399 

Cependant, Moreau avait dit à Pichegru qu'il le rece- 
vrait volontiers chez lui, et lui indiqua même les moyens 
de pénétrer jusqu'à lui, mais que, quant à Georges, il ne 
voulait plus le voir. Cependant Moreau reçut plusieurs 
fois Pichegru chez lui, dans sa bibliothèque K II chercha à 
se former une trentaine d*amis décidés et se réconcilia 
avec Bernadotte, avec qui il était brouillé depuis une 
vingtaine de jours. J'en fus informé par Désirée ^ qui 
me raconta que son mari ne dormait plus» rêvait et par- 
lait de Moreau et de conspirations. Ce dernier était venu 
trois fois la veille : elle craignait que son époux ne se mê- 
lât à de mauvaises affaires. Elle avait consigné Moreau à 
sa porte et venait m'en prévenir. Il m'était impossible 
d'avoir un meilleur espion. Enfin, arriva l'aventure de 
[Querelle], la capture de [Lozier] ^. 

{Journal de Gourgaud, I, 391.) 

connu, réclama vivement cette troisième place. — c Gela ne se pent, loi dit 
Moreau ; vous ne vous doutez pas de l'esprit de la France : vous avei tou- 
jours été blanc ; vous voyez que Pichegru aura à se laver d'avoir vonlu 
rêtre. 1 — c Je vous entends, dit Georges en colère; quel jen est ceci et 
pour qui me prenez-vous ? Vous travaillez donc pour vous autres seuls, et 
nullement pour le Roi? S'il devait en être ainsi, bleu pour bleu, J'aime- 
rais bien mieux encore celui qui s'y trouve. » Et ils se séparèrent fort 
mécontents, Moreau priant Pichegru de ne plus lui amener ce brutal, ce 
taureau dépourvu de bon sens et de toute connaissance. 

c Lors du jugement, disait Napoléon, la fermeté des complices, le point 
d*honneur dont ils ennoblirent leur cause, la dénégation absolue, recom- 
mandée par l'avocat, sauvèrent Moreau. Interpellé si les conférences, les 
entrevues qu'on lui reprochait étaient vraies, il répondit : c Non. » Mais 
le vainqueur d'Hohenlinden n'était pas habitué au mensonge : une rougeur 
soudaine parcourut tous les traits de sa figure. Aucun des spectateurs ne 
fut dupe. » 

I. Moreau nia l'entrevue avec Georges, qui eut lieu à son insu et par sur- 
prise le 37 janvier, sur le boulevard de la Madeleine. U avoua deux visi* 
tes de Pichegru, Tune vers le a février, l'autre le 6 de ce mois (Procès, IV, 
4'33 à 460). 

a. Désirée Ciary. Elle était sœur de Julie, mariée à Joseph Bonaparte, et 
avait épousé Bernadotte en août i^. 

3. Le texte imprimé, où les noms sont trop souvent reproduits sous une 
forme incorrecte, parle ici de c Laquerelle » et de c d'Hotier. » — Sur leurs 
révélations, voir le t. II. 



400 LA. GONSPIRA.TION DE GEORGES. 

203. — WiLLOT A RaTBL 

Baltimore, le 3o octobre 1809. 

.... J'avouerai qae [Moreau] manque de fermeté : cela 
vient de ce qu'il ne s'est jamais cm capable de jouer un 
premier rôle. Il m*a avoué que, lorsqu'il a refusé les pro- 
positions de Sieyès pour renverser le Directoire et les 
Conseils, en 1799, il n'a proposé et secondé Bonaparte 
dans l'opération, que parce qu'il croyait fermement que 
cet audacieux aventurier serait culbuté six semaines après 
l'événement. 

Dans le commencement de sa carrière militaire, il était 
jeune et républicain enthousiaste. En 1797, dans TafiTaire 
du 18 fructidor, il avait gardé le secret à Pichegru. Il 
avait été même le trouver lors de sa nomination au Corps 
législatif, et avant qu'il quittât Strasbourg pour se rendre 
à Paris, à l'effet de s'entendre et de se concerter avec lui sur 
des projets qu'il croyait bien n'être pas abandonnés. Son 
ami, loin de lui faire la moindre ouverture, resta bou- 
tonné de manière à écarter entre eux toute confiance. II 
ne lui était resté que l'espoir d'en recevoir des lettres, 
quand le moment des révélations serait arrivé; mais 
Pichegru Ta laissé dans l'ignorance entière de ce qu'il vou- 
lait faire. Quand la crise est arrivée, au 18 fructidor, Mo- 
reau n'a plus songé qu'à sauver sa tête en livrant la corres- 
pondance de Klinglin, qu'on savait depuis longtemps être 
tombée entre ses mains, et il n'en fut pas moins destitué 
de son commandement et disgracié. 

Je n'ai vu en France, en Allemagne, en Italie et en 
Angleterre, que des émigrés qui reconnaissaient lui de- 
voir la vie.... 

Il ma protesté de n'avoir jamais engagé Pichegru de 
quitter Londres pour se rendre à Paris en 1804. Étonné 



19 FÉVRIBR l8o4* 4oi 

de son apparition, il Ta néanmoins reçu comme un an- 
cien ami. Fa conjuré de se sauver, en lui disant que tout 
était perdu puisque Georges n'avait rien exécuté. Ses dé- 
fenseurs ont dit ce qu'ils ont voulu dans le procès qui a 
suivi cette malheureuse entreprise : il n'avoue que le 
discours qu'il a fait et proi\oncé lui-même, que ses amis 
ont depuis fait imprimer, et dont il m'a remis on exem- 
plaire I. Il est plein de dignité et de force.... 

(British MoBeom.) 

1104. — Déclaration de Rolland 

Paris, 90 pluTiÔM an XH (ig férrier i8a4). 

.... Je rentrai chez moi vers les dix heures du soir, le 
jour où Pichegru avait eu avec Moreau la conférence où 
mon cabriolet lavait conduit^. Pichegru, de retour, me fit 
alors entendre qu'il avait des projets bien différents de 
ceux que je lui supposais. Il me dit avoir vu les Princes 
en Angleterre ; être chargé de faire à Moreau des ouver- 
tures à cet égard ; avoir causé de cet objet avec lui ; mais 
que, n'étant point tombés d'accord, il me priait de le voir le 
lendemain, de lui demander déterminément s'il voulait 
conduire un mouvement royaliste, ou, dans le cas con- 
traire, ses gens et lui agissant, s'il voulait s'engager à re- 
mettre l'autorité dont il se trouvait revêtu, en des mains 
légitimes, aussitôt qu'il le pourrait. Je ne sais si Pichegru 
s'aperçut de l'effet que produisit sur moi cette ouverture.... 
Le jour parut sans que j'eusse pu prendre une résolution 
fixe. 



I. Ce discours a été lu dans la séance du 16 prairial an XII (5 juin i8o4) 
avant le plaidoyer du défenseur {Procès, VII, 3^4 ^ 38a). Il a été réimprimé 
à Paris sous ce titre : c Discours prononcé par le général Moreau au tri- 
bunal criminel spécial du département de la Seine » (in-8 de 8 p.). 

a. Le 6 février. 

CORRESPONDANCB DU DUO D*INaHIBN. 26 



4o3 LA CONSPIRATION DB GEORGES. 

Dans le jour, cependant, il ùllui aller faire à Morean 
la fameuse ouverture, à laquelle je n'osais plus me refuser. 
J'espérais, je ne sais pourquoi, que ce général me tirerait 
d'embarras. Voici à peu près la réponse qu'il me fit : € Je 
ne puis me mettre à la tête d'aucuns mouvements pour les 
Bourbons. Us se sont tous si mal conduits, qu'un essai 
semblable ne réussirait pas. Si Picbegru fait agir dans un 
autre sens (et, en ce cas, je lui ai dit qu'il faudrait que 
les Consuls et le gouverneur de Paris disparussent ■), 
je crois avoir un parti assez fort dans le Sénat pour ob- 
tenir Tautorité. Je m'en servirai aussitôt pour mettre son 
monde à couvert ; ensuite de quoi l'opinion dictera ce 
qu'il conviendra de faire ; mais je ne m'engagerai à rien 
par écrit ^. » Il me dit en outre, dans la conférence, que 



I. Cette phrase a été très discutée dans le Procèt, les ans llnterprétant 
comme le simple énoncé d'un fait possible, les antres comme racqniesce- 
ment à un projet d'attentat 

a. Le récit de Moreau, dans un de ses interrogatoires, a été le salyant : 
c Après avoir entendu Pichegru, qui me parla des ci-devant Princes fran- 
çais et des chances que présentait la descente en Angleterre, et après loi 
avoir entendu dire que les formes monarchiques rétablies donnaient des 
espérances auxdits ci-devant Princes, je lui répondis que les ci-devant Prin- 
ces Arançais n'avaient de partisans en France, ni dans les armées, ni dans les 
autorités constituées, ni parmi les citoyens, qui étaient presque tous ac- 
quéreurs de biens nationaux, et moi le premier, puisque j'étais propriétaire 
d'une terre qui avait appartenu au Prétendant. J'ajoutai que le gouver- 
nement était tellement consolidé, que vouloir l'attaquer serait de la plus 
haute folie : telle fut la fin de ma conversation. 

c IL est vrai que, le lendemain, Rolland me fut envoyé par Pichegru. Je 
lui parlai à peu près dans les mômes termes, Rolland me demanda si je 
n*avais pas moi-même des prétentions à l'autorité. Ma réponse fut que 
ce serait encore une autre folie ; que depuis (et) près de trois ans j'avais 
quitté l'armée ; que ma société se bornait à une douzaine d'amis très pai- 
sibles; que je ne voyais ni sénateurs, ni tribuns, ni conseillers d'Etat, ni 
militaires, à rezception de mes aides de camp, en un mot aucun membre 
des autorités; que, pour que j'eusse des prétentions, il faudrait voir dispa- 
raître la famille de Bonaparte, les Consuls, le gouverneur de Paris, la 
garde des Ck)nsuls, etc. ; qu'au surplus, si j'ambitionnais jamais du crédit, 
ce serait pour rendre service à Pichegru et le faire rentrer dans son 
pays » (Procès, 111, 88, cf. 99). 



T9 FÉVRIER l8o4> 4°3 

depuis la première ouverture de Picliegru, il avait parlé 
à plusieurs de ses amia ■. 
{Proei* dt G»wgei, U, (St.) 



I. Le« noms de ces unie n'ont pas été rechereb£» ostentlbleraeot. si 
doute parce qull j anreit eu un inconTénipnt pollllque & l«s dltulguer. Il 
paraît qu'outre Bernidotti.-, Mufdunald reful alors les couRdences de 
Moreia (cf. fliita Lebenterlnneraiigea,p, aBB). Un certain JoUelere eat mflme 
altéjusqu'i prËtendre, i Londres, que Maedooald entraîna Horaaa i niM 
•dbïElon au projet de Plche^ra et i une eutente pour l'eitcuter. Hala 
eommeat croire i ce témoignage pen Trabemblable d'un homme qpi, 
après iToir aidé la police française t décourrlr Plehegni, a'eit préaenU 
en Angleterre comme on partlian des BourboDs? D'alllean, le* arre«U- 
tions marqnantea, qui ont eommeoci dèi le 8 février, lendemain de la dé- 
marche de Rolland, n'auraient guère encoaragé Horean i démenUr tout 
Bon passé républicain en se ralliant, par une oonTersIon subite, an com- 
plot tout ntonarcblqne de Georges. 



^ 



PARTIE V 

LE DUC D'ENGHIEN PENDANT LA GUERRE 



'i 



Dernière» dlscussiona i^DtrG la Pnnce et l'AngleteiTe. — Les deai unbaft- 
Mdeurs s'embarquent le i; mal l8id. — Occupation du BaaOTre p*r lea 
Français. —L'Angleterre paraît d'abord iHolée;mals le seotimcnt na- 
tional t'y réveille avec rorce. 

Enghien, prévoyant des désertions oombreuses parmi les soldais rran- 
(alt et les Suisses, rfve de te mettre â leur léle. — Ses parents lui con- 
seillent d'attendre et le pressent de s'éloigner de la (routière. — 11 pense 
â K transporter i Prlbourg en Brlagau. 



Condé obtient enfin une Augmentation de pension pour les Condéens 
restés hor» de France. — Circulaire de Jacques aux pensionnés dnns le 
voisinage d'Ettenheim- ~~ Uémarchcs de M. Drnke auprès des Condéens 
en Allemagne, et lettre du comte de Lanan à Bagbien. 

Chances croissantes d'une guerre continentale. — DispasUlong équivoqaat 
de l'Autriche, de la Russie ; humeur du roi de Suède, — Note d'Eoghlen 
demandant à s'employer soit en Angleterre, soit sur le continent. — 
Elle est renilM! i M. Stuart, agent anglais i Vienne. — Le comte de Co 
beml CD entretient M. de Cbaropagny. 

Affaire de la succession dn cardinal de Rohan. — Caraaral d« i8o4 k 
Ettenheim. 

Nouvelle de l'arrestalion de Moreau et de la conspifalion de Parti. ■ 
Enghlen n'en a pas été informé par ses parents, — Son sentiment sur 
complots. — Avertissements divers qu'il reçoit pour sa sûreté : il re 
néaninniat t Etteobelm. 



4o6 LE DUC D*ENGHIKN PENDANT LA GUERRE. 

ao5. — Enghibn a Bourbon 

Ettenheim, ce 98 mars [i8(dj. 

J'ai reçu ayant-hier, cher papa, votre aimable lettre 
du 7, ainsi que celle de mon grand-père où il m^enyoie le 
mois de décembre de nos pensions <. Pour cette fois je ne 
me plains plus de rien, car voilà cinq mois que Ton nous 
paie bien promptement, et cela remet les petites affaires 
très au courant. 

Je vous remercie bien, cher papa, de ce que vous me 
mandez relativement aux flammes susceptibles de se ral- 
lumer. Le moment me parait des plus intéressants pour 
cet objet, et probablement avant que ma lettre ne vous 
parvienne, nous aurons la paix ou la guerre déclarée. 
Soyez donc assez bon, cher papa, dans ce dernier cas* 
pour rendre compte à qui il appartiendra, de deux oa 
trois choses dont je vais vous parler bien sommairement. 

i^ Le mécontentement des troupes voisines d*ici contre 
le gouvernement actuel est tel que vous ne pouvez vous 
rimaginer ; non plus que les bons propos que Ton y tient. 
Vingt-cinq hommes de la garnison de Schlettstadt sont au 
cachot, en ce moment, pour avoir publiquement bu à la 
santé de Louis XVIII K C'est l'ancien régiment de Ciondé 
qui est à Fribourg 3, et plusieurs individus ne l'ont pas 

1. Ces deux lettres n'ont pas été retrouvées. — La pension cl*août et de 
septembre i8oa avait été reçue par le duc d*Enghien le aB février (p. iSS), et 
celle d'octobre et de novembre le 17 mars (p. 166). 

a. Nous n'avons point trouvé de trace de cet acte d'indiscipline : il fkut 
peut-être le ranger parmi les faux bruits qui parvenaient souvent à Btten- 
heim.— Si Ton en croit une lettre confidentielle, adressée le 7 février 180S 
au Grand Juge parle préfet du Haut-Rhin, ce département Jouissait c de la 
plus profonde tranquillité. » Dans le Bas-Rhin, on signalait seulement un 
peu de malaise dans la garnison de Strasbourg, qui, réduite par l'envoi de 
détachements en Suisse, avait à pourvoir à un service plus dur. En résumé, 
il n'y avait alors en Alsace aucun germe sérieux de désertion ou de troubles. 

3. Fribourg en Brisgau. Ce pays ne devait être évacué par les troupes 
françaises que le mois seivant (p. iâ4t note 3). 



a8 MARS i8o3. 407 

oublié et se feraient gloire de mériter Testiine de leurs 
anciens chefs. Le 9* d'hossards, qui est à Golmar, est 
composé de jeunes gens de famille, forcés à marcher et 
détestant la Révolution. Quarante de nos déserteurs de 
Feistritz 7 sont entrés (mon grand-père vous expliquera 
cette désertion de soixante hommes de mon régiment >) 
et m'ont fait dire à plusieurs reprises qu'ils désiraient 
réparer d'une manière éclatante leur sottise; qu'ils étaient 
sûrs de m'amener, quand je le voudrais, plus de deux 
cents hommes, tous montés, de leur régiment. 

Les Suisses, surtout ceux des bords du lac de Cons- 
tance et des montagnes, sont mieux disposés que jamais, 
et furieux du despotisme qui les opprime. J'ai des liaisons 
avec d'Erlach, un de leurs chefs le plus estimé, Bach- 
mann, qui a commandé leur armée ; et Reding, Torgani- 
sateur de leur élan patriotique, a de l'estime pour moi, 
parce que d'Erlach lui a fait plusieurs fois mon éloge ^. 
On me verrait avec plaisir dans ce pays-là, et il pourrait 
servir d'entrepôt pour les gens de bonne volonté qui y 
viendraient me joindre ; et je crois pouvoir répondre que, 
si Ton voyait un point d'appui quelque part et la certitude 
d'une paie, le noyau grossirait à vue d'œil. 

En général, la foule de nos soldats engagés dans les 
troupes de la République a fait un bien incroyable, en 

I. Voir p. 33 à a5. 

s. Après rentrée du général Ney à Berne (p. i^ 148, 94S, notes), Tacte de 
médiation, discuté à Paris depals le mois de déoembre et rendu le 19 fé- 
vrier i8o3, avait préparé un rapprochement entre les partis qui dlTlsaient 
la Suisse : mais la tranquillité tardait à se rétablir dans ce pays, et n'était 
encore maintenue que par les troupes firancaises. Tout en fusant mettre 
Reding en liberté, le Premier Gonsnl ayaitobtena de PAatriche que Rodol- 
phe d'Erlach, Bachmann et les autres réfugiés saisies fassent éloignés de 
Constance. On remarquait de Tagitation dans Jet régiments helTéttqœs 
qui, d'après un ordre, du 94 mars, du nouveau Uwrfamman^ passèrent 
au service de France. Le soir du ad, il 7 eut parmi ces soldats an commen- 
cement d'émeute à Berne. 



4o8 LE DUC D^XXGHIEN PEXDAKT UL GUWMMM. 

racontant la paie et les bons traitements qu'ils aTaienl de 
ce cOté. et ont changé Fesprit d*ane manière prompte et 
sûre, puisque ce changement est basé sur rintérél. Le 
gouTemement sert sur les deox toits >, en ne paTsnt ni 
n*habillant les troupes, et en augmentant chaque jonr^ an 
lieu de diminuer, les impôts. Quelque part qu'elle se 
dirige, pour avoir du crédit il laut servir rofHnîon dn 
moment, dût-elle errer beaucoup. On la dirigera ensuite ; 
mais il est important de ne la pas heurter dans les 
mencements. £iute que Ton a toujours commise. Il j 
aussi aujouidliui de la ressource dans Fartillene, et fl 
n T en avait pas jusqu'ici : c'était le corps le pins 
grené. Je suis sûr de cela, par ce que pli 
de ce corps ont dit euxHnéoKs. 

Ce 3% as MK>. 

On nous annonce la paix. Prenez qne je n'û rien dît 
plus haut. A la joie que les arrivants de Straslwnrg dksent 
que la ^mison a montrée en apfvenaAt cette nowelle. Je 
dirai : Il oe ikul pas craiodr^ la lawe rnf : «aine la xentt 
pltts^ Je dirai davantac>? : on la craint anonrdThnL de 
l autre ctHe. A^i reste je sop^wtse qne ce n'est qn'vn retend. 

Vc<z:5 aTei n^ru ^.xxxeOe d~za<e orocvjiatàan «b a éié 
5ï£:e '. Uiie Lettre iort ^ms^Lt me Ta 



rvccccr f^ir^.'i^'ftiiTrr^ -< escere >rLe msà. Dfccttsie 



w 



^' 



vvCDf Jtrcc«:ciilt:^ia. Elle nelecae ax Lein rbnsQJ2mz<e 2 
5î.t!0ir. cvoLsie i^xis p<eBs$ez bÀeo. et je se 





? a JK jmnoK. siiniibf js 



f ifttflr'ifTinf ^niB M Ijuis XV3. -- Û# 

SX aar i^sngàism me «ctrv |nL x^ ia» ifitt 



aa AVRIL i8o3. 4<>9 

m'est ordonné : j'en suis fftché, car il n'y a rien là dedans 
qui ne soit fait pour faire honneur et donner bonne espé- 
rance. Veuillez, cher papa, communiquer cet article à 
mon grand-père et m y répondre. 

Je vous embrasse, cher papa, et vous aime de tout mon 
cœur. Me voici grippé à mon tour > : grand mal à la 
gorge; mal de tête, etc., etc. Tous ces petits maux vont 
passer avec le beau temps et les travaux de mon petit 
jardin. Je vous remercie bien des détails que vous me 
donnez sur votre vie habituelle et vos amusements. 

Soyez assez bon pour ne pas oublier de parler de mon 
désir d*être employé, s'il y a guerre. On dit que c'est lord 
Hawkesbury qui peut tout pour ces arrangements : au 
reste, vous le savez mieux que moi. 

(Arch. nationales.) 

ao6. — Enghien a Bourbon 

Ettenheim, ce Tendredi 9[a] ayril [i8o5]. 

Je viens d'être bien malade, cher papa, non de la 
grippe, mais d'une plénitude d'humeur qui m'a procuré 
vomissements, débordement de bile, etc., etc. Il faut que 
chacun paie son tribut à ce printemps. Tout le monde est 
malade. Heureusement on ne meurt plus comme cet 
hiver ; car je crois que j'y aurais passé aussi. Tout est 
uni, Dieu merci; et moyennant force pilules et médecines 
je suis debout, et s'il ne faisait pas de si vilains temps, 
venteux et pluvieux, j'aurais déjà repris' le cours de mes 
plaisirs habituels, le jardin et la chasse. Mais, en conva- 
lescence, il faut de la prudence ; et d'ailleurs le médecin 
d'ici, homme instruit, prétend m'avoir découvert dans les 
intestins grêles des infargaes, espèces d'obstructions 

I. Sur cette épidémie de grippe^ voir le J,dêêJ}êlfat$étê i**, 9, i4ftTrier, 
7 et ad man idtA, 



i 



4lO LE DUC d'eNGHIEN PENDANT LA GUERRE. 

qa*il prétend détraire par un traitement doux de denx on 
trois pilules, fortifiantes et fondantes en même temps, 
qu'il a le projet de me donner par jour pendant au moins 
un grand mois. 

Il est bien vrai que, deux ans à peu près après ma 
grande maladie à Rastatt, j'ai commencé à souffirir, mais 
très légèrement, d'une espèce de gêne ou de poids au-des- 
sous du creux de l'estomac, qui, dans aucun temps, ne 
m'a empêché d'aller, venir et faire tout ce que bon me 
semblait, mais qui, à la moindre indisposition étrangère 
que j'attrapais, devenait pins douloureuse. Cette gêne sub- 
siste depuis des années et ne me cause qu'une légère in- 
commodité. Mais, avec cela, elle allait toujours un peu en 
augmentant, surtout lorsque j'avais la moindre indisposi- 
tion. Des petites taches mobiles que j'ai dans la surface 
des yeux, et qui me semblent de petits chaînons de globu- 
les d'eau qui se promènent dans l'humidité de la vue, 
sont, suivant le médecin, de nouveaux indices de l'exis- 
tence de ces infargues, pour lesquels il faudrait des pilu- 
les savonneuses : mais il prétend que, les intestins et l'es- 
tomac étant ma partie faible, il ne peut m'en donner, et 
qu'il faut employer les bains un peu chauds, et des pilules 
plus fortifiantes et moins indigestes. 

Je vous fais tout ce détail, dans l'espérance que vous 
voudrez bien le communiquer à Philibert, afin qu'il me 
dise ce qu'il pense, et de mes infargues auxquels j'ai 
beaucoup de peine à croire, et du traitement que Ton me 
propose. Au reste, il faut aussi qu'il sache que depuis 
longtemps je n'avais plus ni appétit ni sommeil, et que 
c'était particulièrement lorsque j'étais couché, que mon 
poids ou douleur au-dessous du creux de l'estomac était 
la plus forte, de manière que j'étais sans cesse obligé de 
me tourner tantôt d'un côté, tantôt de l'autre. Voilà, j'es- 



aa AYRiL i8o3. 4ii 

père, cher papa, une consultation en règle. Gomme j'ai 
conservé confiance entière et reconnaissance pour Phili- 
bert, j'ai été bien aise de le consulter sur mes prétendus 
infargues, oiseaux dont je n'avais jamais entendu parler 
de ma vie. Au reste, en voilà bien assez sur cet article. 
Je me porte bien à présent : voilà l'essentiel, et ce qui fera 
sûrement plaisir à mon bon papa. 

J'attends avec la dernière impatience de vos nouvelles. 
Sans doute, en ce moment de crise, vous avez une opi- 
nion sur Tavenir et sur la conduite que je dois tenir, et 
vous m'avez peut-être déjà envoyé des instructions qui 
sont en route. Mais, dans le cas contraire, je souhaiterais 
bien vivement, cher papa, que vous ne tardiez pas plus 
longtemps à faire l'offre de ma bonne volonté et de mon 
désir d'être employé, si la rupture a lieu. Il faut prendre 
les choses sur le temps, et que du moins Ton connaisse 
mon vœu. La désertion et le mécontentement sont à leur 
comble par ici, dans l'armée bleue. Si Ton avait un pays 
et une solde à offrir, on ne tarderait pas d'être complets 
en nationaux français. La haine pour le gouvernement 
actuel est générale, et l'on ne se cache pas pour parler. 
Si Ton était soutenu, on ne demanderait pas mieux que 
de recommencer en Suisse ; et quel beau noyau l'on aurait 
là ! Si l'on veut le bien, que Ton ne perde pas de vue ce côté. 
Je suis certain que j'y serais bien reçu; et ce serait un 
point pour recevoir ce qui viendrait, et il viendrait beau- 
coup. Si l'on veut des preuves de ce que j'avance, on 
peut m'envoyer quelqu'un de confiance, et j'en montrerai. 
Veuillez, cher papa, être assez bon pour me dire ce que 
vous pensez des circonstances actuelles, du but, des résul- 
tats, et ne jamais douter de la respectueuse tendresse de 
votre enfant. 

L'empereur des Romains parait déterminé à garder une 



4ia LB DUC d'bNGHIBN PKlfDANT LA GCBRBK. 

neatralité absolue dans le commencemeiit. Les otBees 
séduisantes de la reddition de la Toscane, da Bris- 
gaa, etc., pour rengager à faire alliance et donner le pas- 
sage par le Frionl et la Dalmatie, n*ont pas réussi >. Pass- 
wan Oglou restera sans renforts, car la Russie s^oppose 
aussi à ce plan destructeur. Bonaparte enrage; ce qui 
me fait croire à la vengeance directe, la descente ; mais 
pas avant l'équinoxe. Si Ton attend jusque-là, gare Tean ! 
Je tiens ceci de bonne part. Vous en savez sûrement 
mieux que moi les longs détails ; ce qui fait que je n*en 
veux point surchai^er ma lettre. 

(Arch. natioDales.) 

207. — CONDÉ A EnGHIEN 

Wanstead, 1« 9o arrU 180S. 

Votre père, mon cher ami, m*a montré votre lettre da 
28 mars. Tous les détails qu*elle contient sont intéres- 
sants ; mais ce qui m'a fait le plus de plaisir, c'est de voir 
qu'enfin vous ne désespérez pas, comme vous faisiez da 
temps de la guerre, du rétablissement de ce que vous ne 
devez jamais perdre de vue, non plus que nous, mais 
vous surtout, jeune comme vous êtes. 

Je n'ai jamais douté, comme vous croyez bien, que vous 
n'eussiez répondu à la communication qui vous a été 
faite 3, d'une manière aussi prononcée [que] nous. 

Vous avez dû voir, par mes précédentes lettres, qae 
nous étions fort loin de vous oublier : ainsi soyez tran- 
quille. Votre position est parfaite ; mais gardez- vous de la 
gâter par des imprudences, par une précipitation préma- 
turée ; sachez attendre. Je sais bien que ce n'est pas ce 



I. Cette diplomatie était supposée et sans fondement, 
a. La proposition d^abdication. 



ao MAI i8o3. 4^3 

qu'il y a de plus aisé, même à mon âge, à plus forte raison 
au vôtre ; mais songez qu'il ne faut pas faire de victimes 
(il n'y en a eu que trop). Ciomptez sur nous pour vous 
avertir de ce qu'il y aura à faire. 

{Mém. de la maison de Condé, II, S0o.) 

208. — Enghibn a CSondé 

Etienlieini» ce 90 mai xSoS. 

Je m'empresse de répondre à votre lettre du 3o avril, 
cher papa, qui m'a fait le plus grand plaisir, puisque vous 
m'approuvez en plusieurs choses. Il 7 a si longtemps que 
je n'avais reçu un mot, non seulement de bonté, mais 
même d'intérêt de votre part, que je n*ai pas voulu tarder 
à vous faire mes remerciements de cette dernière. J'ai 
exactement reçu les mois de janvier et de février de ma 
pension, que vous m'avez fait passer. Je n'avais point cru 
devoir vous mander que j'avais écrit à la personne dont 
vous me parlez, pour le jour de Tan >. Naturellement je 
devais lui of&ir mes services, et je lui demandais, à cette 
occasion, de quel moyen il fallait se servir pour lui adres- 
ser nouvelle de ce qui pouvait arriver d'intéressant. Voilà 
où s'était réduit la correspondance dont vous me parlez. 
L'étrange proposition qui nous a été faite est arrivée à la 
suite : je joins ici copie de ma réponse *. Je désirerais bien 
avoir copie des vôtres : serez-vous assez bon pour me les 
envoyer? 

Je ne doute pas qu'une guerre absolument maritime ne 
soit à peu près inutile pour nous ; mais les suites du mé- 
contentement général qu'elle occasionnera .sont incalcu- 
lables. Si Ton pouvait avoir un point de rassemblement et 

I. Nous n^avons retrouvé ni cette lettre d^Bnghien ni la réponse de 
Louis XVIII, qui était du la février, 
a. Pièce n* 143. 



4l4 <^ I>UC D*EN6HIEN PENDANT LA GUERRE. 

une solde anglaise da côté de la Suisse, la désertion serait 
énorme de ce qnll y a par ici de tronpes bleues ; et je 
crois que les Suisses n'attendent que de l'argent pour re* 
commencer. Mais il serait indispensable d'acheter la neu- 
tralité de la République Cisalpine, qui les prend à revers. 
Si Ton veut le bien, que l'on s'occupe de ce coin da 
monde, qui peut fournir une diversion solide et commen- 
cer la boule de neige, qui se formerait facilement en ava- 
lanche formidable, vu la disposition des esprits et le bon 
germe que font iCructifier dans les troupes nos soldats qui, 
vu la nécessité, y ont pris part. Mais aussi, si Ton veut le 
bien, il faut nous faire jouer les rôles qui nous reviennent 
de droit dans cette affaire; car cela seul peut rallier. 

Nous ne savons point encore les ambassadeurs partis ; 
mais nous savons qu'ils ont leurs passeports et leurs voi- 
tures chargées >. Si la rupture a lieu, soyez assez bon pour 
offrir mes services et parler à qui appartient du désir que 
j'ai d'être employé contre les Français. C'est toujours sou- 
tenir ma cause que de me battre contre leur gouvernement 
usurpateur. Sans doute par ici serait le meilleur ; mais, les 
premiers mois, il n'y aura pas de possibilité, je pense ; et 
il est de devoir de prouver ma reconnaissance au gouver- 
nement anglais. C'est lui qui me fait vivre : il est bien juste 
que je le serve, et surtout en cette occasion. Je ferai aussi 
une démarche directe dans ce sens, pour prouver ma bonne 
volonté. Vous me ferez grand [plaisir], si l'on songeait à 
m'utiliser, de tâcher de me mettre à même de réunir ce 
qui s'est déjà offert et ce qui s'y réunirait ^. J'ai lieu de 
croire que ce serait considérable ; mais c'est le point qui 



I. Les deux ambassadeurs s'embarqaërent le même jour, 17 mai, An- 
dréossy à Douvres et lord Whitworth à Calais. Ce dernier avait quitté 
Paris le la. 

a. Les déserteurs français et suisses. 



ao MAI i8o3. ' ^i5 

est difficile à trouyer, car le Hanovre est trop éloigné, et 
d'ailleurs il sera envahi sur-le-champ. 

Il sera sans doute pris une mesure générale à Tégard 
des pensionnés S tant sur le pays qu'ils devront habiter 
que sur le lieu où ils toucheront leur traitement. Si vous 
avez quelque donnée là-dessus, vous leur ferez grand 
plaisir de me le communiquer ; car ils sont inquiets par 
ici, et croient qu'ils ne pourront pas rester dans ce pays. 
Ne doutez jamais, je vous en prie, cher papa, de mon pro- 
fond respect et de ma tendresse pour vous. 

Je n'ai osé parler à personne de la proposition^, 
puisque l'on me recommandait un entier secret en me la 
communiquant. Je suis pourtant fâché qu'elle ne soit pas 
connue ; car elle est faite pour relever l'opinion et les espé- 
rances de tout ce qui pense bien, et le refus ne peut que 
nous faire honneur. Faut-il donc que cette démarche reste 
ignorée ? Soyez donc assez bon pour m'instruire de ce 
qu*ont répondu les autres, et particulièrement mes chers 
et vacillants cousins. 

Ce ao soir, des lettres positives de Paris m'annoncent le 
départ du lord W[hitworth]. Cependant il reste encore des 
lueurs d'espérance pour un accommodement, car positive- 
ment Bonaparte est désolé de la guerre et ne la veut pas. 
On assure que les Prussiens s'opposeront à l'occupation 
du Hanovre. Je l'espère, mais je ne le crois pas. Tout ce 
que je crains, c'est que les Français n'occupent Hambourg; 
ce qui mettrait de grands retards dans notre correspon- 
dance, et dans toutes les affaires générales des Anglais 
avec les Puissances continentales. 

N'oubliez pas, je vous en prie, cher papa, si la rupture 

I. Les anciens Condéens, restés en Allemagne et pensUmnès par FAn- 
gleterre. 
a. La proposition d'abdicaUon. 



4l6 LE DUC d'eXGHIBN PENDANT LA GUERRE. 

existe à Farrivée de ma lettre, de parler aa gouveraerneiit 
de moo vif désir d'être activement employé, et des res- 
sources que j'espérerais pouvoir trouver de ce côté-ci, si 
Ton pouvait me procurer un point de réunion. On poor^ 
rait, ce me semble, charger quelqu'un de confiance d*eii 
causer avec moi. 

(Pap. de rabbé CréUneaa-Joly.) 

209. — Enohien a X. 

Ettenhelm, [été i8o3]. 

Ck)n vaincu comme je le suis, mon cher S de votre hon- 
nêteté comme de votre attachement pour moi, je vous fais 
avec confiance la proposition de vous charger d*une 
affaire, au succès de laquelle je mets un grand prix, puis- 
qu'elle est d*une importance majeure pour les intérêts 
d'une personne pour laquelle vous connaissez sans doate 
mon attachement. Je pense que ma proposition ne pourra 
que vous être agréable, puisqu'elle vous est une preuve 
non équivoque de ma confiance en vous. J'exige cependant 
que vous me mandiez franchement s'il vous plaît ou non 
de vous en charger, et que vous ne vous gêniez pas par 
déférence : dans le premier cas, soyez assuré d'avance que 
vous n'aurez pas oblige des ingrats. Voici le fait : 

Le cardinal de Rohan défunt, l'archevêque de Cambrai 
son frère ^, et le prince de Guémené ^ possédaient à Saint- 



I. Probablement Ghodron (cf. p. 160, note 5). 

a. Ferdinand-Maric-Mériadcc de Rohan-Guémené avait donné sa démis- 
sion le al novembre 1801. Au mois d'avril i8oa, il fit solliciter par le lé^t 
Gaprara un passeport pour rentrer en France, quitta Ratisbonne le 
an avril, et le a^ mai suivant renouvela sa demande, à Ettenheim, où il 
s'était arrêté chez son frère, le cardinal. Il se trouvait à Paris en dé- 
cembre 180a. Il devint premier aumônier de Timpératrice Joséphine. 

3. Au moment du partaj^c, le prince de Guémené était Jules-Hercule> 
Meriadec de Rohau, né en 1726, frère du cardinal et de rarchévêqae. 



ÈTÈ i8o3. 4^7 

Domingue aae habitation eo commun, divisée en trois 
parts égales. Ce bien, avant la Révolution, était estimé 
environ i,5oo,ooo livres de France. Au moment de la 
subversion totale et des confiscations, il fut fait, d'un 
commun accord des trois parties intéressées, une vente 
simulée de Thabitation à MM. Turnbill et Forbeze, ban- 
quiers à Londres. Ces messieurs ont fait passer avec une 
grande exactitude les revenus de ce bien, qu*ils faisaient 
gérer eux-mêmes par leurs propres agents, jusqu'au mo- 
ment où Toussaint Louverture s'appropria cette habitation 
pour sa propre personne; accident qui est devenu un 
avantage, puisque les établissements par cette raison sont 
restés intacts jusqu'à sa paix avec l'expédition française. 
Depuis plusieurs années il n'a donc pas été possible de 
toucher un sol de l'habitation, et il y a quelques mois en- 
core que Ton conservait un bien fSedble espoii* de récupérer 
quelque chose d'un aussi beau bien. 

A la mort du cardinal, la part qu'il possédait est tombée 
en propriété à la princesse Charlotte de Rohan-Rochefort, 
son héritière universelle, propriété qui lui est en outre 
assurée par une donation particulière, faite du vivant de 
son oncle ; mais ceci ne fait rien à la chose. L'archevêque 
de Cambrai, dans un moment de gêne, a vendu sa part à 
la maison Mainoné, de Fribourg en Brisgau. 

Les trois parties sont d'accord aujourd'hui pour se dé- 
faire de l'habitation, aussitôt que la position des affaires 
permettra d'y mettre un prix raisonnable. MM. Turnbill 
et Forbeze avaient eu envie de l'acquérir, et dans le temps 
en avaient offert plus de 800,000 francs ; mais les posses- 
seurs ne se sont point accordés pour la céder à un prix si 

Dans la suite de cette lettre, ce nom s*appli<iae à son fib, Henii-Louift-Marie 
de Rohan, appelé le prince de Guémené, né en i;4S. ~ Les deax généra- 
tions n'ont pas été distinguées ici clairement par le due d^Engliien. 

CORRESPONDANOB DU DUO o'SNOHIBM. 27 



4l8 LE DUC d'eNGHIEN PENDANT LA GUBaRB. 

modiqae. Depuis, la chance ayant si mal tonmé, il n'a 
plus été possible de suivre une négociation semblable, et 
il n*a plus été question non seulement de yente, mais 
même de revenus. Aujourd'hui les malheurs des Français 
dans cette partie, les succès des n^^res et la bonne intel- 
ligence qui règne entre ces derniers et les Anglais, 
donnent espoir que peut-être incessamment il va s^onvrir 
quelque chance favorable. Mais il faut être sur les lieox <, 
pour saisir les instants et pour discuter les intérêts. 

La princesse m' ayant communiqué son embarras et la 
gêne extrême qu'elle éprouverait pour traiter, d'aussi loin 
et avec les difficultés de communications que la guerre 
entraîne, une affaire de si grande importance pour sa pe- 
tite fortune. Vidée m'est venue de lui parler de tous, 
comme d'un homme loyal et sûr, duquel je répondais, et 
qui, par attachement pour moi, se chargerait peut-être 
d'être en cette occasion son agent de confiance. Lorsqu'il 
s'agirait de traiter sérieusement, vous seriez chargé des 
pouvoirs nécessaires pour les Mainoné, qui s'entendent 
parfaitement avec la princesse Charlotte. Quant au prince 
de Guémené, il a où vous êtes un agent de confiance, qui 
probablement serait son fondé de pouvoirs, mais qui au- 
rait instruction de s'entendre avec vous. 

Quant à présent, voici ce que vous auriez à faire sur-le- 
champ : vous présenter chez MM. Turnbill et Forbeze 
porteur de la lettre ci-jointe, vous nommer à eux et vous 
annoncer comme Thomme chargé de la confiance de la 
princesse Charlotte et de [la] maison Mainoné, par consé- 
quent l'intermédiaire et celui avec lequel ils auront à 
traiter a l'avenir pour les affaires relatives à l'habitation 
de Saint-Domingue. La lettre dont vous êtes porteur con- 

1. En Angleterre. 



ÉTÉ i8o3. 419 

firme ce qae vous dites, et vous met à même d'entrer en 
matière pour connaître à fond Fétat présent de la colonie, 
les espérances que Ton peut conserver, et les dispositions 
de ces messieurs relatives à Tachât définitif. Quand il n'y 
aurait encore rien à faire, comme je le pense bien pour le 
moment, cette conversation ne vous serait pas moins utile 
pour vous mettre au fait de la chose ; et il faudrait leur 
recommander de vous faire chercher chaque fois qu'ils 
recevraient des nouvelles du pays, ou qu'il y aurait 
quelque chose de nouveau, afin que vous puissiez toujours 
me rendre ici un compte détaillé des retards, des espé- 
rances et, en général, de la position du moment. Il est 
donc important de cultiver la connaissance de ces mes- 
sieurs, quand ce ne serait que pour connaître leurs inten- 
tions dans les.dijQTérents cas. Il est bon de vous prévenir 
que Tumbill est un homme loyal, franc et courant en 
affaires, que Forbeze est plus fin, plus réservé : il est donc 
toujours préférable de vous adresser au premier. L'homme 
de confiance du prince de Gnémené est un nommé Her- 
renschwan, qui se trouve à présent, je crois, à Paris. Sous 
le secret, je vous confie qu'il ne serait pas celui des deux 
autres parties. Le prince de Rohan S que vous aurez sû- 
rement vu à Londres, a eu plusieurs conférences avec 
MM. Tumbill et Forbeze : arrivé il y a quelques mois à 
Linz 3, où est son père, il lui a rendu compte que ces 
messieurs étaient toujours dans les mêmes intentions fa- 
vorables. Mais soit que le prince de Guémené n'a pas 
voulu le dire, soit que cela ne soit pas en effet, il ne parait 
avoir pris aucun arrangement particulier avec eux. S'il 
arrivait que les Tumbill et Forbeze ne voulussent plus 

I. Charles- Alain-Gabriel de Rohan, né en ij^, fils du prince de Guémené 
actuellement vivant, 
a. Linz, sur le Danube, cheMieu de TAntriehe supérieure. 



4^0 LE DUC d'eXOHIEN PENDANT LA GUEBRB. 

acquérir Thabitatioii, ib pourraient tous faciliter les 
moyens de trouver d^autres acquéreurs : mais ceci n*est 
que très subséquent. 

Que vous vous chaînez ou non de la chose, il fant me 
garder l'absolu secret du tout. Texige cela absolument. 
Vous me répondrez sous le couvert de M. Jacques* de- 
meurant chez le sieur Loeble, négociant à Ettenheim, 
électorat de Baden, et vous me ferez part avec détail de 
votre première conversation, de la manière dont on vons 
aura reçu, du plus ou moins de confiance que Ton voos 
aura témoigné, enfin du plus ou moins d* espérance qoe 
vous aurez de réussir. Ne ménagez pas vos lettres chaque 
fois qu'il y aura la moindre chose à mander. Ponr nne 
chose qui intéresse, on aime mieux recevoir un mot insi- 
gnifiant où Ton vous marque que Ton n'a rien à vous dire 
de nouveau, que de laisser la crainte qu'il y ait quelque 
lettre d'égarée ou perdue. 

Songez que je ne dois paraître en rien dans tout cela, et 
que c'est toujours au nom de la princesse Charlotte, et 
comme son fondé de pouvoirs, que vous devez paraître. 
Elle se réserve de vous écrire elle-même, et de vous faire 
ses remerciements, aussitôt qu'elle saura que vous voulez 
bien prendre cette peine pour elle. Si je parlais à un autre, 
je lui dirais que ce ne peut être peine perdue ; mais vous 
n'avez pas besoin de cela pour vous engager à faire 
quelque chose qui me fera plaisir. Adieu, mon cher ; 
j'espère que vous serez dans tous les cas sensible à la 
preuve de confiance que je viens de vous donner, et que 
vous rendrez justice à mes sentiments d'intérêt et d* amitié 
pour vous. 

(Arch. de Chantilly.) 



l8 JUILLET l8o3. 4^1 

210. — Gond£ a Enohien 

Wanstead, 16 juin i8o3. 

On assure ici, depuis plus de six mois, que vous avez 
été faire un Toyage à Paris ; d'autres disent que tous 
n'avez été qu'à Strasbourg. Il faut convenir que c'était un 
peu inutilement risquer votre vie et votre liberté : car, 
pour vos principes, je suis très tranquille de ce côté-là ; 
ils sont aussi profondément gi*avés dans votre cœur que 
dans les nôtres. Il me semble qu'à présent vous pourriez 
nous confier le passé, et, si la chose est vraie, ce que vous 
avez observé dans vos voyages. 

A propos de votre santé, qui nous est si chère à tant de 
titres, je vous ai mandé, il est vrai, que la position où 
vous êtes pouvait être très utile, à beaucoup d'égards. 
Mais vous êtes bien près ; prenez garde à vous, et ne né- 
gligez aucune précaution pour être averti à temps, et faire 
votre retraite en sûreté, en cas qu'il passât par la tête du 
consul de vous faire enlever. N'allez pas croire qu'il y ait 
du courage à tout braver à cet égard : ce ne serait qu'une 
imprudence impardonnable aux yeux de tout Funivers, et 
qui ne pourrait avoir que les suites les plus aJOTreuses. 
Ainsi, je vous le répète, prenez garde à vous, et rassurez- 
nous en nous répondant que vous sentez parfaitement ce 
que je vous demande, et que nous pouvons être tranquilles 
sur les précautions que vous prenez. Je vous embrasse. 

(^fém, de la maison de Condé^ II, 366.) 

211. — Enohibn a Gondé 

Ettenheim, ee 18 jaiUet xSoS. 

Assurément, mon cher papa, il faut me connaître bien 
peu pour avoir pu dire ou chercher à faire croire que 
j'avais mis le pied sur le territoire républicain, autre- 



4aa LE DUC d'enghien pendant la gubbre. 

ment qu avec le rang et à la place où le hasard m*a fait 
naître. Je suis trop fier pour courber bassement ma tête « 
et le premier consul pourra peut-être venir à bout de me 
détruire, mais il ne me fera pas m'humilier. On peut 
prendre T incognito pour voyager dans les glaciers de 
Suisse, comme je l'ai fait Fan passé, n'ayant rien de mieux 
à faire ; mais, pour en France, quand j'en ferai le voyage, 
je n'aurai pas besoin de m'y cacher. Je puis donc vous 
donner ma parole d'honneur la plus sacrée que pareille 
idée ne m'est jamais entrée et ne m'entrera jamais dans 
la tête. Des méchants ont pu désirer, en vous racontant 
ces absurdités, me donner un tort de plus à vos yeux. Je 
suis accoutumé à de pareils services, que l'on s'est toujours 
empressé de me rendre, et je suis trop heureux qu'ils 
soient enfin réduits à employer des calomnies aussi ab- 
surdes. 

Je vous embrasse, cher papa, et vous prie de ne jamais 
douter de mon profond respect comme de ma tendresse. 

{Afém. de la maison de Condé, II, S&j i.) 

213. — Enghibn a Condé 

Ettenheim, ce aO août [iBoS^ 

Nous sommes dans une parfaite incertitude, cher papa, 
sur les moyens les plus convenables à prendre pour écrire 
d^une manière un peu sûre. Gomme vous savez, le corres- 
pondant ordinaire ne reçoit plus aucune lettre ; d'ailleurs 
le passage par le Hanovre ^ est soumis à une inspection 

I. Cette lettre est reproduite eu fac-similé dans le même recaeU. 

9. L*électorat de Hanovre étant une possession du roi d'Angleterre, on 
ordre du aS mai avait prescrit au général Mortier de s^emparer de ce pays* 
Une armée française, déjà rassemblée sur la flrontiëre, avait fait mettre 
bas les armes aux troupes hanovriennes le S juin, et était entrée le 5 dans 
la ville de Hanovre. — Par représailles, les Anglais avaient notifié !• 
a6 juin le blocus de TElbe, et un mois après, celui du Wéser. 



2l6 AOUT i8o3. 42l3 

sévère pour ce qui regarde les lettres pour rAngleterre, 
et Ton assure qu'il en est de même en Prusse. Il faut donc 
se soumettre à n'écrire que ce que Ton veut bien qui soit 
lu généralement ; ce qui est assez ftcheux pour des aJOTaires 
de famille. Vous me manderez, je yous prie, si le moyen 
que j'ai pris par mon avant-dernière est bon. On m'a as- 
suré qu'il pouvait être long quelquefois, mais toujours 
sûr. Alors vous auriez la bonté, pour les choses intéres- 
santes, de prendre la même voie. On veut bien se charger 
de me renvoyer exactement de cette ville de commerce < 
ce qui y arriverait à mon adresse ; sinon, vous m'indique- 
rez quelque moyen. 

Il passe ici journellement une foule de déserteurs que 
les embarcations ^ inquiètent. Ils arrivent ici avec quel- 
que espoir de trouver où se placer ; mais, à mon grand re- 
gret, je suis forcé de les renvoyer, sans pouvoir même 
leur donner quelque jour à se tirer d'affaire. Ce sont des 
gens perdus : c^est dommage. N'a-t-on donc aucun moyen 
d'utiliser les gens de bonne volonté? Il y en a en foule. 
Les nationaux ^ seront sans doute excellents ; mais pour- 
tant des gens qui ont vu le loup, parsemés avec les autres, 
n'y feraient pas mal. Si la constitution empêche que ce ne 
soit sur le tronc qu'ils se placent, eh bien ! qu'on les mette 
sur les branches. Elles vont, cet automne, avoir grand be- 
soin d'appui. Je ne parle pas de moi ; mais pourtant je 
brûle d'impatience, et je n'entends pas plus parler de pro- 
jet pour moi que si je n'existais pas. Cette nullité m'est 
insupportable. Si l'on a assez d'officiers, eh ! mon Dieut 
qu'on me fasse soldat ! Je ne demande qu'à ne pas être 

I. Peut-être Rotterdam. 

a. Les embarcations pour la descente en Angleterre. 

3. Les c nationaux » sont les Anglais ; les c gens qni ont tq te loap » 
sont les Français déserteurs; la c oonsUtntlon » est celte de PAngteterre 
(cf. p. 9, note). 



4a4 ^^ ^^G D*ENGH1£N PENDANT LA GUUUUI. 

nul ; et je Yois des occasions de ne pas rétre m^échapper 
chaque jour. 

Ne pense-ton donc plus à nos voisins des montagnes <? 
Quel bon pied-à-terre pour recevoir les amateurs ; et, je 
le répète, il y en a quantité. 

Nos réponses aux propositions faites au printemps der- 
nier, ainsi que le petit adjuiorium >, qui arrive imprimé 
de chez vous, ont fait le meilleur effet dans tous les partis. 
Les uns disent : « Nous sommes joués par lui, puisqu'il 
veut se mettre à leur place ; » les autres : « Voilà ce que 
c'est de Favoir mis là. » Tous ajoutent qu'il n'y restera 
pas longtemps, et regrettent l'ancien temps. Mais on a 
besoin d'une filière pour arriver au but, et il ne faut pas 
choquer l'opinion. L'impulsion première sera contre ce 
qui est, mais non pas pour ce qui devrait être ^ Il n'y aura 
réunion que pour la première chose ; la seconde viendra 
peut-être de soi-même, sans qu'on l'ait calculée. Je crois 
même prudent de n'en pas parler, car on trouverait beau- 
coup d'opposants. On y est buté d'une manière singulière, 
sans pour cela avoir de l'éloignement pour la famille. 

Je viens de m'étendre un peu trop, pour ne pas encore 
profiter de l'intermédiaire dont j'ai profité dans mon avant- 
dernière. Vous me manderez si je dois continueir. 

J'admire chaque jour la sublime énergie du pays où vous 
êtes, et je n*en regrette que plus amèrement qu'ils m'ou- 
blient. Je serais pourtant digne d'être avec eux. Au nom 
de Dieu, cher papa, quoique ce soit, je le sais, un peu 
, contraire à votre opinion, tâchez de me faire rendre bon 
à quelque chose. Je me désole ici d'une nullité qui, si la 



I. Les Suissesr 

a. La brochure relative à la demande d'abdicaUon, &ita aa nom de 
Bonaparte. 
3. Le rétablissement des Bourbons. 



a6 AOUT i8o3. 4^5 

guerre ne prend pas un autre caractère, comme cela est 
possible, peut durer jusqu'à une nouvelle paix. L'un n'em- 
pêche pas l'autre ; et si le moment vient que l'on me juge 
nécessaire d'un côté ', je suis toujours à même d'y reve- 
nir, quand le temps sera venu d'y être bon à quelque 
chose. Mais, en attendant, que l'on m'utilise d'un autre ^, 
je vous en conjure. 

Soyez assez bon pour embrasser mon papa de ma part, 
et ne doutez jamais de toute ma respectueuse tendresse 
pour vous. 

Je rouvre ma lettre, déjà fermée, pour accuser la ré- 
ception d'une lettre de Gontye à Jacques, en contenant 
une de mon père. Je remercie Gontye de son aimable 
soin. Il me fera sans doute le plus grand plaisir, s'il veut 
se donner la peine de m' écrire souvent avec les mêmes 
détails intéressants que cette fois. Sa lettre, datée du a6 et 
du 37, me fait espérer que le détour nécessité par l'occu- 
pation de l'Elbe par Tennemi n'apportera pas, comme je 
le craignais, un grand retard dans notre correspondance. 
L'espérance qu'il me donne, par sa lettre, que l'on nous 
regardera peut-être avant peu comme bons à quelque 
chose, me fait un bien vif plaisir, la nullité absolue dans 
laquelle je me trouve m' étant insupportable. Si d'ici au 
moment de l'embarcation des Français il ne m'avait été 
fait aucune proposition et que je ne visse jour à être utile 
d'aucun côté, ne ferais-je pas bien de venir en personne 
offrir mes services au roi d'Angleterre, lorsque ses côtes 
seraient menacées d*une invasion prochaine ? Soyez assez 
bon, cher papa, pour me répondre en détail à cet article. 



I. Sar le continent, 
a. En Angleterre. 



4^6 LE DUC D*ENGHIEN PENDANT LA. GUBBHB. 

La mort de M°^ de Poirastro]ii >, quoiqu'elle affect&t vi- 
vement et douloureusement son ami, serait peut-être en 
ce moment un grand bonheur pour lui ; car j*ai entenda 
dire que cette femme Ta souvent retenu, par la crainte de 
la faire mourir de douleur s'il lui arrivait de s'exposer à 
quelque grand danger. Si j'avais une maltresse pareille» 
je Tanrais bientôt campée de côté. 

J*ai reçu aussi, hier soir, une lettre d'un officier de mon 
ancien régiment, qui est au service de Russie. Il me mande 
que les préparatifs que Ton fait par ordre dans le militaire 
font présumer que Ton aura incessamment la guerre, mais 
que Ton ne peut deviner ni pour ni contre qui. 

Je ne réponds point à mon père aujourd'hui, lui ayant 
écrit il y a peu de jours. Serez-vous assez bon, cher papa, 
pour le remercier de ses soins? Jacques ne répond pas à 
Gontye, car il est absent et aux eaux pour sa santé ^. 11 
a de fortes obstructions qui le font violemment souffiir. 
Je prie pourtant Gontye de continuer à écrire sous son 
couvert, et, au lieu de mettre a pensionnaire de S. M.B.», 
qui peut encore inspirer quelque curiosité d'espionnage, 
de mettre « chez le sieur Loeble, négociant à Ettenheim. » 
En général, il vaut mieux lui adresser toutes les lettres 
qui auraient pour moi quelque intérêt majeur. 

Le lord Forthone parle bien ^ ; mais en sommes-nous 

I. M** de Polastron ne deyait mourir que le 97 mars i8o4i à Londres. 

9. Le baron de Saint-Jacques, écrivant au /. deê DébaU le is no- 
Tembre iSsiS, disait : c Je ne quittai le prince qu*nne seule fois, ce Ait pour 
aller aux eaux de Petersthal, où je restai un mois. Durant cette courte 
absence, S. A. S. me fit l'honneur de m*écrire qu'elle Tenait de reoeToIr 
une lettre du prince de Gondé, son aïeul, c 11 croit, me dit-elle, d*après 
des bruits qui ont couru, que j'ai été incognito à Paris, ou du moins à 
Strasbourg. Vous jugez qu'il n'en est pas charmé. Voyez combien il me 
juge mal et connaît peu ma façon de penser. » (Cf. Mém, hUt. iur la colas- 
trophêdn D. d'Enghien, 294.) 

3 Probablement lord Folkcstone. — Le Parlement Ait prorogé le la août, 
et ne devait ss rouvrir que le aa novembre. 



a6 AOUT i8o3. 4^7 

déjà à ce moment si désiré où la vérité sera reconnue, et 
ne sera-t-il pas bien tard quand Ton recourra à ce seul 
moyen de diviser les Français ? Je ne comprends pas la 
petite phrase en marge : « Vous n*avez pas d'idée de tout ce 
que Ton écrit ici, notamment par le Courrier d'hier '. » 
Si loin les uns des autres, il faudrait s'expliquer et ne 
rien laisser de sous-entendu ; car je ne comprends pas 
un mot de ce que cela veut dire. 

Je suis bien heureux que vous ayez été content de ma 
réponse au maître >. Croyez, cher papa, que mon cceur 
est droit, quoi qu'on en puisse dire, et que ses impulsions 
sont toujours bonnes. J'ai admiré, de mon côté, la ré- 
ponse en corps que vous avez faite, parlant au nom de la 
grande majorité de la nation française. Mais ne doutez 
pas que B[onaparte] n'oubliera et ne pardonnera jamais 
ce qu'il appelle notre folle insolence, et, s'il arrivait mal- 
heur aux Anglais, ce ne serait pas en Europe que nous 
trouverions le repos et la liberté. Je crois que nous 
jouons le tout en ce moment ; c'est pourquoi il est im- 
portant de s'entendre et de bien jouer le jeu. Soyez donc 
assez bon pour faire mettre à Contye de l'exactitude dans 
sa correspondance, et pour me faire faire quelque chose 
le plus promptement que faire se pourra. 

J'attends toujours réponse du ministre de la guerre : 
elle ne peut tarder à présent. Avez-vous approuvé ma 
lettre 3? 

(Areh. nationales.) 



I. On a vu (p. ago, note i), que le Coarrier de Londrei, du 16 juillet, 
contenait les pièces relatiTes à la demande d'abdication. 

a. Pièce n« 14S. 

3. On Terra plus loin (pièce n*a96) que le duc d*Enghien ayait écrit Ten 
le mois de juin à lordHobart, c secretary of state for the colonial and war 
départaient, » pour offrir ses services au gouvernement anglais. 



4^8 LE DUC D*ENGI1IEN PENDANT LA GUERRE. 

ai 3. — GoNDÉ A Enghien 

Wansteftd, le 3i août iSoS. 

Ni le public, ni moi, n'avons jamais pensé que vous 
eussiez pu vous avilir, au point d*aller faire votre cour 
à notre ennemi ; mais on a cru que vous pouviez avoir fait 
la légèreté (car les jeunes princes ne sont pas plus k l'abri 
de ce soupçon que tous les jeunes gens) d'aller incc^piito 
voir les choses de près, pour prendre des moyens plus 
sûrs contre ceux qui les font. Voilà ce que Ton croyait ; 
et Monsieur m*en ayant parlé plusieurs fois sans la plus 
petite aigreur, mais ayant Tair de croire à ce bruit, puis- 
qu'il se soutenait autant, quoi que votre père et moi nous 
pussions faire pour le décréditer, j'ai pris le parti de 
m'en éclaircir avec vous. Si c'est un tort, je l'accepte de 
tout mon cœur; et je recommencerais à me conduire de 
même, s'il s'en présentait une autre occasion. Il n'y a là, 
mon cher enfant, ni torts ni calomnies. Soyez plus juste 
une autre fois, ou n'écrivez qu'à votre père : lui et moi 
nous ne faisons qu'un. 

Je ne sais, mon cher ami, ce que vous voulez dire par cette 
phrase : S*il arrive un malheur où vous êtes >. Nous ne pré- 
voyons point de malheur, et nous ne pensons nullement 
à notre retraite ailleurs. Si c'est de la descente dont vous 
voulez parler, on la désire plus qu'on ne la craint ; et si 
le consul l'entreprend, il trouvera sur mer plus d'empê- 
chements qu'il ne croit ; et sur terre, s'il y arrive, plus de 
quatre cent mille hommes, armés, exercés, préparés à 
tout, et prodiguant leur fortime et leur vie pour leur 
pays. Je n'ai vu de ma vie une énei^e, pour le bien, au 
point où ce peuple-ci la porte en ce moment. Il ne faut 

I. Voir p. 497. Enghien disait : c S'il arrivait malheur aux Anglais, etc. » 



aa SEPTEMBRE i8o3. 4^ 

pas croire qu'on puisse descendre partout en Angleterre, 
comme vous croyez qu'on en a le projet : les points de 
débarquement sont connus et la défense prête sur toutes 
les côtes. Nous persistons, votre père et moi, à penser 
qu'avec un peu de patience, vous pourriez être mieux 
employé oCi vous êtes qu'ici. Mais songez à votre sûreté : 
je vois avec plaisir que vous ne la croyez pas menacée ; 
mais ne vous endormez pas là-dessus. Nous partageons, 
dans ce moment-ci, votre nullité ; mais il faut savoir at- 
tendre, surtout dans des affaires de cette importance. 

Votre lettre au Roi était parfaite, et vous avez dû voir, 
par ce que Gontye vous a mandé, que je l'avais trouvée 
si bien, que j'ai demandé et obtenu à notre assemblée 
qu'elle tùt imprimée à la suite de notre déclaration >, dans 
l'imprimé qui vous a été envoyé. Personne, mon cher en- 
fant, ne vous rend plus de justice que moi : je m'occupe 
de votre gloire future, comme je l'ai fait pour votre gloire 
passée. Je vous embrasse tendrement. 

(Mém. de la maison de Condé, II, Mg.) 

ai4. — Enghien a Condé 

Ettenheim, ce 99 septembre [i8o5]. 

Votre lettre du 3i août m'est parvenue avant-hier, cher 
papa, ainsi que les deux objets qu'elle contenait >. La ré- 
ponse du roi' m'a vivement peiné : elle est décourageante, 
et je vous assure que je me garderai bien de la rendre pu- 
blique. Le fatal nom que nous portons nous condamne 
donc à une nullité honteuse. C'est une perfide suite du 
détestable système dont j'espérais enfin les Anglais reve- 

I. Pièce n« 149. 

a. L^un de ces objets, et peut-être les deux, deraient être des enTois de 
la pension. 
3. La réponse du roi d'Angleterre à la lettre da eomte d*Artol8 (p. 34^ 



43o LE DUC d'eNGHIEN PENDANT LA OCERRE. 

nus ; mais je vois avec douleur que ce système subsiste, 
et qu il n'est pas question encore de saper la pierre fonda- 
mentale du gouvernement révolutionnaire français. Un 
traité d'alliance et de paix avec le Roi légitime eût ren- 
versé le colosse. Tous les esprits espéraient à chaque ins- 
tant quelque mesure préparatoire, précurseur de cette 
reconnaissance. Elle eût réuni tous les partis ; il n'était 
plus d*armée d'Angleterre; et je réponds que la chose eût 
été vite. Du moment on chacun sera sûr de conserver sa 
place et d'avoir la paix, il n'est plus en France que des 
sujets fidèles. Ou peut donc dire qu'aujourd'hui la contre- 
révolution était entre les mains du gouvernement anglais ; 
mais Dieu veuille qu'une guerre ordinaire ne les entraîne 
pas rapidement à leur perte, et qu'en tombant ils n'entraî- 
nent pas avec eux l'Europe entière ! 

Je crois sans doute la chose très difficile ; mais je ne suis 
pourtant pas aussi rassuré, cher papa, que vous me pa- 
raissez l'être, sur les suites d'une descente. Je crains 
moins les forces des armes républicaines que l'appât du 
désordre et du bouleversement général pour ceux qui ne 
possèdent rien. Je crois que si quelques milliers de Fran- 
çais parvenaient à mettre le pied sur les côtes d'Angle- 
terre, il se manifesterait des troubles dans beaucoup d'en- 
droits ; les uns par mauvaise volonté ; d'autres soudoyés 
et gagnés ; d'autres dans l'espérance de dépouiller le riche 
et de s'emparer de ses biens ; les deux tiers enfin par peur. 
Tous ces mouvements partiels occasionneraient un grand 
désordre, empêcheraient l'ensemble des opérations, don- 
neraient de la défiance dans les résultats. Et certes la partie 
n'est pas égale : l'Angleterre joue son existence entière 
contre quelques vaisseaux français et quelques milliers de 
conscrits. Je ne puis donc comprendre quel peut être son 
but, si ce n'est de rétablir en France un gouvernement 



fXa SEPTEMBRE l8o3. 4^1 

légitime, stable, modéré, et sur les promesses duquel on 
puisse se fier. Pardon, cher papa, de cette longue digres- 
sion politique ; mais le moment présent est d*un si grand 
intérêt, que je souhaiterais vivement que vous me commu- 
niquassiez vos réflexions sur ces objets. 

Je m'étonne que, puisque la constitution anglaise ne 
soufire point que Ton emploie, dans Tlle, de troupes 
étrangères, on n ait pas du moins accepté les services des 
émigrés pour Tlle de Wight, Jersey ou toute autre des- 
tination. J'aurais été bien curieux de connaître la lettre 
commune qui a été envoyée au roi par Monsieur à ce 
sujet 1 : faites-moi le plaisir, cher papa, de me Tenvoyer. 

Quoique ma position soit différente puisque je me trouve 
sur le continent, et que je n'aie reçu encore aucune réponse 
à Toffre que j'ai faite de mes services, je pense, d'après 
ceci, que je n'en recevrai pas, ou qu'elle sera approchant 
sur le même ton. Au reste, je ne vois pas non plus où et 
comment on pourrait m'employer utilement, puisqu'il ne 
se déclare aucun allié, et qu*à coup sûr les Anglais ne 
trouveront pas de partisans en France. Il faut donc gémir 
et enrager en silence. 

Il existe pourtant un cas où il serait de la plus grande 
importance que je sache ce que j'ai à faire, et que j'aie la 
certitude d'être soutenu. C'est celui où, [par] tel événement, 
accident que ce fût, le Premier Consul vint à périr. Dans 
ce cas, qui est à prévoir dans un moment où, tant sur mer 
que sur vos côtes, il va s'exposer à de grands dangers, 
dans ce cas, dis-je, un coup hardi pourrait a